L'arrestation de M. Diamandi, MINISTRE de Roumanie
$/i6 JANVIER.
Le 31/13 janvier, comme j*avais chez moi quelques amis pour réveillonner à la russe, un des membres de l'ambassade arriva, tout courant, à dix heures, nous apprendre qu'une quarantaine de marins et gardes rouges venaient d'envahir l'hôtel de la légation de Roumanie et d'arrêter le ministre, M. Diamandi, et tout le personnel de la légation. Un secrétaire qui avait pu s'échapper avait été apprendre la nouvelle à l'ambassade de France, qui avait aussitôt prévenu le coi:;ps diplomatique de Petrojgrad, menacé tout entier, tant alliés que neutres, dans sa dignité et dans sa sécurité par le coup inouï dirigé contre un de ses membres par Lénine.
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]>• membres du corps diplomatique se réunissent aujourd'hui à midi chez le doyen, l'ambassadeur des Etats-Unis. Ils décident d'agir sous leur propre responsabilité, sans attendre les nouvelles de leurs gouvernements, dans une affaire qui ne peut supporter laucun retard. A l'unanimité, ils signent la note que voici ; .
« Les soussignés, chefs des missions diplomatiques de toutes les nations représentées en Russie, indignés par l'arrestation du ministre de Roumanie Diamandi, et affirmant la solidarité de leurs sentiments au sujet de la violation des immunités diplomatiques respectées depuis des siècles par tous les gouvernements, réclament la mise en liberté immédiate de M. Diamandi et de tout le personnel de la légation. »
On pose la question de savoir qui sera chargé de remettre la note.
L'ambassadeur des Etats-Unis et un neutre se proposent.. JP'ipalement, tous les ambassadeurs et mini^tfj&f jfig^iit préférable de se rendre en corps 4(,Çpolny. Ils demanderont une
réponse immédiate. Si M. Diamandi n'esif pus relâché dans la soirée, ils se prépareront à quitter Petrograd.
Ils n'entreront dans aucune discussion avec Lénine sur les griefs que la Russie maximaliste a contre la Roumanie. Ils diront qu'ils ne veulent rien entendre sur ce point, mais que depuis des siècles que les peuples ont entre eux des rapports diplomatiques, on n'a jamais admis qu'on puisse arrêter un ambassadeur comme otage en le rendant responsable des fautes que l'on reproche à son gouvernement.
Il faut arriver à la Russie maximaliste pour voir une transgression ouverte des principes qui règlent les rapports des peuples civilisés et que seuls les Turc§ ont violés au xvii* siècle. Les commissaires du peuple veulent-ils que la forteresse Pierre-et-Paul soit égalée à l'inoubliable Château des Sept-Tours, qui dresse ses vieilles murailles au bord de la%ier de Marmara? ' ...^rk£
A 3 heures et deiflïte?W^9îniîer de l'an russe, le cortège des nifiSfiiltS^Iffcorps diplomatique entre à Smolnyié¥'^*e devant les
fardes Vouges qui le regardent curieusement.
Au second étage» devant une porte, un homme gras, souriant, patelin, les attend. Cest Lénine. Il les introduit dans une petite pièce étroite et longue, sommairement meublée d'une table et de quelques chaises. Un homme maigre, pâle, agité, cassant, le teint mauvais, est là. Lénine le présente : « Le camarade Zalkinde, adjoint de Trotski, tlocteur es sciences de la Sorbonne. » Il est vêtu en soldat.
L'amhassadeur des Etats-Unis remet la note avec un court commentaire. Comme il s'exprime en français avec quelque difficulté, la conversation se poursuit en français et M. Noulens la mène pour le corps diplomatique.
Lénine et Zalkinde expliquent immédiatement que, dès que les membres du corps diplomatique sauront les raisons pour lesquelles le ministre de Roumanie a été arrêté, — une division russe entourée par les troupes roumaines, les officiers autrichiens, hôtes des Russes (!) faits prisonniers, les soldats russes désarmés, — ils approuveront aussitôt la
mesure prise par le Conseil des commisMirês qui peut, seule, «rrêter une effusion de sang inévitable.
M. Noulens -répond que le corps diplomatique est décidé à ne pas entrer dans l'examen des igrief^ de la Russie envers la Roumanie. Il entend se placer uniquement sur le terrain de principes dont il est résolu à ne pas admettre la violation.
La discussion est longue. Les membres du coups diplomatique font connaissance avec le camarade Zalkinde, dont rien ne peut égaler Fadresse sophistique avec laquelle il détourne les raisons simples qui lui sont données. On dit blanc, il répète noir. Le ministre de Belgique est obligé de remettre assez brusquement ledit camarade à sa place, lui faisant observer qu'il dit exactement le contraire de ce qu'il prétend avoir entendu de la bouche de l'ambassadeur de France.
Le ministre de Serbie ne peut écouter sans bondir les insolences de Zalkinde qui parle sans cesse de la trahison de la Roumanie. Il se lève et, dans une apostrophe enflammée, il met
Là DISCUSSI0N"DU tRAltà DE PAIX 231
Lçnine et son parti en face de leur conduite éhontée vis^à-vîs des Alliés et des petits, peuples qui ont cru à la Russie. Il brandit son poing sous le nez de <Lenine, rappelant traître. Son éloquence, l'emportement de ses paroles, leur justesse, créent une vive émotion.
L'ambassadeur de France, reprenant la parole et disant que, dans le discours hors des usages diplomatiques du ministre de Serbie, le président du Conseil a pu sentir passer toutes les souffrances et le long martyre d'un peuple héroïque, Zalkinde l'interrompt :
« — J'aime mieux le langage du ministre de Serbie que le langage diplomatique. »
Finalement, Lénine déclare que le Conseil des commissaires du peuple se réunira aussitôt et que sa décision sera portée à la connaissance du doyen du corps diplomatique dans la
soirée.
A dix heures du soir, le bruit circule que M. Diamandi, qui est à la forteresse Pierre-et- Paul, est relâché.
La nouvelle est fausse, car le 2 janvier je rencontre à l'ambassade de France deux offl-
eiers roumains qui nous apprennent qu'à midi M. Diamandi est toujours à la forteresse. Au moment de le libérer, le chef de la prison lui a remis une note à signer, par laquelle le ministre « s'engage à réclamer aussitôt, auprès de son gouvernement, la libération immédiate des officiers autrichiens arrêtés et la remise des armes aux troupes russes ».
M. Diamandi refuse avec indignation. Sa mise en liberté ne peut souffrir aucune conditions. Il sortira de la forteresse sans prendre aucun engagement, ou il restera prisonnier.
A trois heures, enfin, l'ambassadeur d^ France se rend à Pierre-et-PauL II trouve M. Diamandi dans une ignoble cellule, soumis au traitement des prisonniers du droit commun.
Après une heure de pourparlers, on rédige enfin, avec le chef du ravelin Alexis, un procèsverbal, par lequel M. Diamandi et les membres de la légation sont mis en liberté sans conditions.
Aujourd'hui 3/16 janvier, la Pravda
donne un communiqué du gouvernement sur l'arrestation et la libération du ministre de Roumanie. On y lit avec stupeur que Zalkinde a reçu un téléphonogramme de l'ambassadeur des Etats-Unis disant qu'aussitôt M. Diamandi li-béré, il lui portera une protestation demandant la mise en liberté immédiate des Russes et Autrichiens arrêtés en Roumanie et qu'il télégraphiera à son collègue à Jassy de déposer une note analogue auprès du gouvernement roumain.
On voit le parti que Zalkinde et le Conseil des commissaires du peuple tirent de cette communication et comme ils triomphent.
Or, il n'y a là qu'un mensonge effronté de Zalkinde.
Je vois l'ambassadeur des Etats-Unis à trois heures, au sortir d'un déjeuner avec M. Diamandi. Il dément avec indignation la note du Conseil des commissaires du peuple. Il n'a eu et ne pouvait avoir aucune communication à faire au sujet de M. Diamandi au Conseil des commissaires du peuple et n'en a fait aucune.
Le cynisme des maximalistes dépasse Timagination. Je suis curieux de voir comment ils enreigistreront le démenti de Tambassadeur dans les journaux de demain.
En attendant, le gouverneraient a Taudace d'adresser un ultimatum à la Roumanie, déclarant que la Roumanie refuse de teniiF compte du principe d'éligibilité, en refusaint d'entrer en relation avec les chefs élus et les comités, s'empare du fourrage, empêche le déplacement des troupes par la force armée, désarme un régiment, arrête les officiers autrichiens hôtes de ce régiment, et le comité exige la mise en liberté immédiate des prisonniers, la punition de ceux qui ont donné Tordre d'arrestation et demande des garanties contre le retour de pareils faits.
Sans réponse dans vingt-quatre heures, la Russie prendra des mesures militaires décisives.
Il ne nous manquait plus que de voir la Russie, traître aux Alliés, faisant la paix avec les Allemands, déclarer la guerre à la Roumanie, la plus pitoyable victime de sa trahison.
9/lê UNVIMR.
A Brest-Lîtovsk, le général Hoffman, avec une verdeur militaire, s*est chargé de river son clou à Trotski. Dans une forme cassante, le général Hoffman dit :
« — La délégation russe a parlé comme si elte représentait 'des vainqueurs ayant envahi notre pays. (Les faits sont contraires. Les troupes victorieuses allemandes se trouvent sur le territoire russe. La délégation russe «xige la reconnaissance du droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes, dans une forme que même son gouvernement ne reconnaît pas sur son propre territoire. Le gouvernement maximaliste est fondé sur la violence. Tout homme qui pense autrement que lui est déclaré par le gouvernement bourgeois et contre-révolutionnaire et mis hors la loi. A Minsk, le Congrès de la Russie blanche a été dispersé par la force des baïonnettes et le gouvernement mène la guerre civile contre l'Ukraine indépendante.
« Pour ces raisons, le haut commandement allemand repousse toute intervention étran-
gère dans les pays occupés et refuse» pour des causes techniques» d'enlever ses troupes de la Courlande, de la Lithuanie» de Riga et des îles du golfe. »
A cette sortie nette, Trotski n'a rien répondu.
Plus tard, comme Trotski essayait de mettre en contradiction Hoffman, représentant du haut commandement, et le ministre des Affaires étrangères Kuhlman, celui-ci a dit :
(< — Si M. Trotski a de nouveau tente de mettre un désaccord <ïe principe entre les explications du général Hoffman et les mien- , nés, je dois lui répéter qu'un tel essai est voué à un échec. Dès le début, les principes fondamentaux sur lesquels et la délégation allemande et le général Hoffman mènent les pourparlers représentent de longs travaux de toutes les parties gouvernementales de TEmpîre et si, comme cela va de soi, un soldat s'exprime plus fermement que nous ne le faisons, nous, diplomates, cela ne veut pas dire que, dans les questions de principe, il existe un désaccord quelconque entre nous. Si la délé-
gation russe veut «voir un tableau complet de ce que veut obtenir le peuple allemand, elle doit considérer toutes les explications que nous donnons comme formant un tout compact, dûment réfléchi. »
Cette foisKîi, Trotski se l'est tenu pour dit. Et comme cet illuminé a une merveilleuse clarté d'idées, lorsque la folie maximaliste ne s'empare pas de lui, il a résumé ainsi la thèse des Empires centraux :
« Les exigences territoriales émises à la séance de ce matin, par les délégations allemande et autrichienne, complètent dans un certain sens les bases des pourparlers politiques de paix. Maintenant la situation de la partie adverse dans la question politico-territoriale vient de se dessiner clairement pour nous dans ses lignes concrètes et se réduit à ce qui suit : l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie découpent dans l'ancien domaine de l'Empire de Russie un territoire de plus de 150.000 verste» carrées, avec des frontières qui enibrassent l'ancien royaume de Pologne et de Lithuanie, un important territoire habité par les Ukrai-
niens et les Blancs-^ussiens; plus loin» ils coupent les !les Habitées par les Esthoniens de la partie esthonienne du continent, prennent le territoire occupé par les Lettons, le divisant en 36 parties. Sur les territoires indiqués, TAUemajgne et TAutriche-Hongrie conservent le régime de roccupation militaire, non seulement après la signature de la paix avec la Russie, mais après la signature de la paix générale. De plus, les puissances susmentionnées refusent catégoriquement de donner des explications, non seulement quant au délai de l'évacuation des territoires occupés, mais en général refusent de se lier par n'importe quelle obligation dans le sens de l'évacuation de leurs troupes sur les territoires mentionnés. Il s'ensuit que la vie intérieure dans ces provinces reste pour une époque historique indéfinie entre les mains des puissances occupantes et le développement des peuples qui habitent ces provinces devra se poursuivre dans les limites que les puissances mentionnées jugeront compatibles avec leurs intérêts.
« Dans de telles conditions ces garanties
indéfinies» de la demi-expression de la volonté des Polonais, des Lettons ou des Lithuaniens, n'auront qu'un caractère illusoire et, de fait, les gouvernements des Empires centraux prennent en mains la disposition de ces peuples. Nous considérons de notre devoir politique «de constater ouvertement ce fait au stade où se trouvent actuellement les pourparlers de paix. Après tout le travail qui vient d'être fait, je ne juge pas nécessaire de les soumettre de nouveau à une critique de principes. Ces conditions prouvent qu'ils sont établis sur un tout autre terrain que les principes reconnus le 25 décembre et qu'une paix réelle et prolongée entre les peuples n'est possible qu'en réalisant le «droit des nations de disposer d'elles-mêmes. En raison de ce qui a été obtenu dans ce sens et par les travaux de la Commission politique, je propose d'interrompre les travaux de notre Commission politique afin de donner la possibilité aux autorités dirigeantes de la République russe de donner leur»^ appréciations définitives au sujet des conditions de paix qui nous sont proposées. Cette suspension, selon
moi, devra se prolonger de S à 9 jours. De mon côté, je propose de fixer la nouvelle séan<^e de cette Commission au 29 janvier, à 11 heures du matin.
« En raison du blâme exprimé par une partie de Topinion publique en Allemagne, accusant la délégation russe de faire traîner en longueur les pourparlers de paix, je juge nécessaire de déclarer ici même que la clarté aurait certainement été beaucoup plus vite atteinte si les conditions de la partie adverse n'avaient pas été dès le début placées sur un terrain tout à fait étranger au droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, mais ainsi qu'elles viennent d'être présentées aujourd'hui par le général Hoffm^^n, c'est-à-dire dérivant du droit de la possession militaire et destinées, selon M. le Président de la délégation allemande, à garantir ces territoires contre l'invasion de la révolution. En même temps, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de M. le président et des membres des deux délégations que je suis forcé, en raison des obligations politiques qui m'incombent, de
faire un voyage à Petrograd. Durant mon absence, la présidence de la délégation russe et tous les pleins pouvoirs correspondants passent au camarade loffé. »
Oui, Trotski, il en est ainsi. Maintenant rentrez à Petrograd. Mais vous n'y serez plus accompagné par les fanfares joyeuses que les vôtres vous sonnaient à la première entrevue. « Les empires centraux acceptent les bases de la paix démocratique russe. Nous avons fait reculer les impérialistes. Ils tremblent. »
Méditez les paroles de Kulhmann. Vous vous croyiez de force à lutter avec les Allemands. Vous êtes vaincu. La révolution ne s*est pas déchaînée en AUemaigne^ Rentrez dans votre Russie anarchique. Essayerez-vous seulement d*y allumer la guerre sainte de la Révolution ? Cela passe vos forces. Votre clientèle ne vous suivra pas. Et puis, vous n'avez pas envie d'aller vous faire casser la tète sur un champ de bataille. Votre arme, c'est la làngue. Cela ne suffit pas. Il y a aujourd'hui en Europe une arène où les sophismes ne servent à rien, où il faut se battre et ^donner sa peau
le *
pour ses idées. Et vous ne vous y risquerez pas.
Le 9/21 janvier, la Pravda publie sur les pourparlers de Brest-Litovsk un mélancolique article non signé qui est de la main de Trotski. Il finit par ces lignes :
« Les pourparlers de Brest ont arraché à l'impérialisme allemand les voiles trompeurs qu'il avait empruntés pour un temps à la friperie démocratique et ont découvert la réalité cruelle de l'annexionnisme eapitalo-foncîer.
« Les pourparlers de Brest ont fait la pleine lumière.
« Mais on ne* peut rien exiger de plus des pourparlers. »
Et je demande encore : « Quelle comédie nous joue-t-on là? Qui pense- t-on tromper?
Trotski est un homme intelligent et qui n'est pas sans culture. J'imagine qu'il a lu l'histoire de la Prusse et qu'il connaît celle de l'Empire» allemand^ Il a vécu ces trois ans et demi de guerre. Il n'a rien appris dans Thistoire. Il n'a rien appris dans la vie. Poiu: se convaincre que l'Empire allemand qui a jeté l'Europe dans la
guerre a des vues annexionnistes et des planh de conquête, il lui a fallu détruire Tarmée russe de fond en comble, ruiner toutes les forces vives de la Russie, la réduire à néant II lui a fallu six semaines de pourparlers à Brest pour apprendre ce qu'un écolier de huit ans de chez nous sait : que rAUemagne veut dominer TEurope et que le parti militaire allemand est éloijgné d'une paix démocratique. Le mal jqu'il a fait est irréparable. Il ne Tignore pas. La Russie est incapable, maintenant, et grâce à lui, de lutter encore.
Et, pourtant, Trotski est un homme intelligent.
Alors?...