‹ La révolution russe (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · PAYOT ET C'^ PARIS · texte numérisé non relu

PAYOT ET C'^ PARIS

106, BODLEVABD SAINT-GERUAIN, 106

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I droit! le rei>rodnctioii, de Indaclion et d'Idiplation rïserfjj ponr ions piys.

La* troisième et quatrième iX) volumes de mes notes sur la Révolution russe embrassent la période comprise entre le 20 novembre 1917 et le mois de juin 1918. Faut-il répéter encore que ceci n'est qu'un journal tenu au jour le jour par un témoin et non une histoire de la révolution maximalistel

Je publie, pourtant, dans ce volume-ci, ait nombre assez considérable de textes et citations. Traitant une, matière si nouvelle, fai jugé utile de donner, quand je tai pu, les pièces mêmeB. On trouvera ainsi de nombreux décrets, télégrammes, fragments de discours et

(1) Paraîtra en Mars 1919.

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l'écho de la voix des dictateurs maximalistes. Mais je prie le lecteur de ne jamais oublier qu'il ne faut pas juger la Révolution russe sur ce qu'elle a dit. Il faut voir ce qu'elle a fait. Il y a un abîme entre les mots et les actes. Je n'en donne ici que deux exemples, mais saisissants. On déclare cent fois qu'on n'acceptera qu'une paix démocratique et on signe le traité de Brest-Litovsk. Les télégrammes qui arrivent

presque chaque semaine de Russie annoncent que Trotski est décidé à constituer une armée où régnera une discipline de fer. Si mes lecteurs avaient vu ce que les maximalistes ont fait de l'armée, ils ne prêteraient aucune attention aux paroles de Troiski. Aussi ne faut-il lire les textes qu'avec précaution. A chaque coup, il importe de regarder ce qui se passe dans le pays et F effet véritable produit par les décrets édictés à l'Institut Smolny.

C'est à quoi aideront les notes quotidiennes qu'on va lire.

Je pense que toute personne de bonne foi ayant vécu en Russie sous le règne des maximalistes en a rapporté l'impression d'un eau-

chemar. Seuls quelques idéologues forcenés et mystiques ont pu se rTjouir de voir luire le « Grand jour » où un ordre nouveau devait régner sur le monde. Mais nous^ témoins sans parti pris et sans système, nous avons vu, avec la Révolution, la Russie disparaître en tant qu'Empire; Vennemi imposer le plus humiliant et le plus désastreux des traités de paix d un pays qui. hier encore, comptait douze millions de soldats sous les armes. La Finlande, rEsthpnie, la Lithuanie, la Courlande, la Pologne, la Russie blanche, VUkraine, la Bessarabie, la Crimée, le Don, le Caucase, l'Arménie, la Sibérie, se séparent de la mère patrie, tombent sous le joug allemand, autrichien, turc, ou revendiquent leur indépendance.

A l'intérieur, l'anarchie et la ruine, une anarchie complète comme seuls les Russes peuvent la créer et une ruine totale qui englobe l'Etat et les particuliers.

Les banques disparaissent et leurs actions sont annulées: les usines sous le contrôle ouvrier, passent à l'Etat ou se ferment: le commerce est privé de tout moyen d'action par la

fermeture des banques et des usines; les terres sont prises par les paysans. Du jour au lendemain, toute source de richesse est tarie; ceux qui possédaient terres, usines, actions ou affaires commerciales sont exactement scuis le sou. Mais les naïfs qui croient que l'Etat s'enrichit de ce qu'il confisque se trompent grandement. L'Etat s'empare des banques et des actions qui en constituent le capital. Des milliards disparaissent ainsi en un clin d'œil; les possesseurs des actions sont ruinés; mais qu'est-ce que l'Etat a en mains? Rien; des papiers sans valeur. En effet, les banques privées sont fondues en une Banque du Peuple, à direction maximaliste, et la Banque du Peuple, sous l'administration de gens incompétents, court à la ruine. Pour les usines, il en est de même. Ne pouvant diriger les affaires sous le contrôle ouvrier, et avec les augmentations de salaires immenses réclamées par le personnel, la direction remet l'usine à l'Etat qui, ou exploite à perte, ou est obligé de fermer. Dans l'un et l'autre cas, le mécanisme est le même. UEtat maximaliste détruit des valeurs et ne

peut créer des valeurs de remplacement. Ainsi ruine de l'Etat, ruine des particuliers. Dans les administrations de l'Etat, on court à la banqueroute. Je donne les chiffres du commissaire aux firbstnces Goukouski, sur le budget des chemins de fer (1). Les dépenses totales à la verste montaient à 13.000 roubles et laissaient un bénéfice. Sous le régime actuel, elles se montent à 125.000, dont 60.000 pour la seule augmentation des salaires.

Avec r anarchie, Tinsécurité. Qui, dans l'Etat maximaliste, peut vous garantir même la possession de vos objets personnels et de votre vie? Y a-t'il une police?

Dans les grandes villes, à peine ose-t-on sortir la nuit venue. Les maisons se barricadent; les locataires, revolver au poing, montent tour à tour la garde derrière la porte cochère. Les perquisitions se multiplient. Parfois elles sont faites sur Tordre d^s autorités; parfois par des compagnons qui se munissent, ou non, de faux papiers et opèrent en bande chez les locataires terrifiés. Les assassinats sont fréquents. Des

(1) Rapport aux C. C. Moscou, Avril 1918, Cf., I, IV.

soldats et des marins ou des bandits déguisés en soldats et en marins, armés de fusils et de revolvers, tuent dans les prisons, dans les hôpitaux, à Tarmée, à la campagne et à là ville. Jamais aucune répression. Il semble que ce soient là des faits normaux que le régime ne peut poursuivre sous peine de se condamner lui-même.

La société maximaliste, telle qu'elle a été constituée par Lénine et par Trotski, n'est pas viable en Russie dans Fan de grâce 1918. Elle est appelée à disparaître. Elle ne continue à être que par l'extrême passivité du peuple et de la société, à peine organisés, et mieux faits pour subir que pour agir. Malgré les souffrances générales^ la passion peut être longue.

Que laissera le maximalisme derrière lui> Des ruines innombrables et, pire, une profonde démoralisation. Le peuple s'est déshabitué du travail et a oublié ce qu'il savait de la règle et de la légalité. Aucun régime ne pourra le rappeler brusquement à une vie normale. On le voit en Ukraine. Les Austro-Allemands y sont puissants; ils ont des troupes

d'occupation, mais les paysans ne se remettent pas à cultiver les champs, les ouvriers ne rentrent pas à l'usine ni les mineurs à la mine. Les cheminots font grève. Le peuple russe a toujours été enclin à la paresse. Dans la révolution, il a vu la consécration du droit précieux de ne rien faire.

Ce peuple aux habitudes démocratiques avait peu de respect pour ses maîtres. \ll croyait au Tzar, mais pas aux fonctionnaires qui agissaient en son nom. Il était méfiant et buté. Ce qui venait d'en haut excitait la suspicion. On a cité ce fait curieux. Lors de Vacte d'émancipation, les paysans ne voulaient pas croire que Vacte émanât du. Tzar. En plusieurs endroits, ils se soulevèrent. Il fallut l'intervention de la troupe. Elle tira. Alors seulement, quand les paysans virent les soldats impériaux tirer sur eux, reconnurent-ils V authenticité de la signature qui lesr libérait du servage.

Pendant la Révolution, la seule autorité devant laquelle le paysan s'inclinait, le Tzar, a disparu. Il a pris les terres qu'en tout temps il a déclaré siennes. Il n'a dès lors reconnu

aucun maître. Il n'a plus payé un sou d'impôt (1). 7/ s'est enfermé dans une immohilité hostile et craintive, attendant la fin de ce qu'il sent vaguement être une catastrophe. Il se borne à cultiver le peu de blé dont il a besoin pour lui et pour sa famille. Le paysan, c'est cent soixante millions de Russes.

Combien d'années faudra-t-il pour qu'il reprenne une existence de travail, nécessaire pour lui comme pour l'Etat?

Le rôle de ce qu'on appelle « l'intelligence » dcuis la révolution a été sévèrement jugé. Les Russes, on le sait, sont toujours prêts ^ aller jusqu'au bout de leurs idées. Le manque de mesure et d'équilibre s'est fait cruellement sentir au jour oh le pouvoir ancien et Formatare de la société se sont effondrés. « Uintelligence » a montré qu'elle n'était pas prête à assumer la direction des affaires publiques et qu'elle^ avait beaucoup à apprendre... Est-elle capable de cette maîtrise de soi-même doni Z« événements ont montré la nécessité?

Il y aurait ici un Uvre à écrire et je rien ai

(1) Rapport Goukovshi, déjk dté.

ifc-

pas le loisir. Quel beau parallèle à faire entre un Balzac et un Tolstoï! Et si Von voulait pous- \

fier la discussion sur le terrain des idées, it faudrait montrer que la pensée russe n'a jamais eu un philosophe, qu'elle n'a pas été \

soumise à Vinfluence d'un Descartes ou d'un \

Spinoza. Ce grand effort de raison constructive, cet essai de méthode, elle n'en a jamais été capable. U « intelligence » russe le paie aujourd'hui. Elle est désaxée. Elle ne sait vers quel but se diriger. Comment pourrait-elle guider les autres alors qu'elle-même est égarée? Il faut des années de travail sérieux, de méditation réfléchie dans tous les domaines pour que nous voyions apparaître les hommes capables de mener le peuple russe vers son destin.

Pourtant, même à l'heure sombre où j'écris, je ne désespère pas de la Russie. Je veux croire qu'elle saura tirer un enseignement de la terrible épreuve qu'elle traverse. Il y a dans ce peuple jeune des forces innombrables; il y a dans cette « nature large » des ressources qui semblent infinies. Ramenée douiourèvlse-

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' des rêves à la réalité, la Russie se remetla tâche quotidienne et sévère qui, seule, ermettra de continuer sa marche vers le d avenir que ses amis lui souhaitent.

Août 1918.

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