‹ La révolution russe (volume 3)Chapitre 10 sur 25 · Au Commissariat des Affaires étrangères · texte numérisé non relu

Au Commissariat des Affaires étrangères

Je passe près d'une heure au commissariat des Affaires étrangères, morne, désert. On y a demandé ma secrétaire soi-disant pour qu'elle y travaille dans la section occidentale, en réalité pour entrer en contact avec moi.

D'après le sous-ordre qui l'a reçue, Tpotfi^ ^* le ministère aimeraient faire passer ^^^ tw>^" velles officieuses sur leur activité au tiAtt-'*^" risien, L'idie de Trolaki me parait \^^,^ j^*^*"^

et intelligente. S'il ne s'agit que d'informations, je puis les communiquer en donnant la source. La censure française en fera ce qu'elIt. voudra. On me promet que mes télégrammes passeront rapidement. Le second de Trotski, Zalkinde, me prie d'aller le voir. Je me rends auprès de lui.

Accueil étranige. Son premier mot :

— A quoi puis-je vous être utile?

— Pardon, dis-je, il y a erreur. Ce n'est pas moi qui vous ai demandé un rendez-vous, mais bien vous qui m'avez prié de venir.

L'entretien commence mal. Le maigre et myope Zalkinde, en demi-uniforme de soldat, me dit que si j'ai des questions à lui poser il y répondra. Il ajoute tout de suite, avec la parfaite maladresse d'un homme qui n'a jamais fait de diplomatie :

— Nous connaissons du reste le Petit Parisien et n'avons aucune confiance dans les journaux bourgeois.

— Alors, que fais-je ici? J'imaginais que M. Trotski, à qui je crois de l'intelligence avait compris l'utilité de faire passer des in

formations dans un journal de tirage immense, même bourgeois. Me suis-je trompé?

Vous -devez être, du reste, assez embarrassé pour donner des nouvelles en France. Nos journaux socialistes ne sont pas avec vous. Et puis, le seraient-lis, auraient-ils les moyens de dépenser quatre ou cinq mille roubles par mois pour télégraphier vos communiqués?

C'est tout de même une chose curieuse, monsieur : l'ouvrier chez nous, le soldat dans les tranchées, s^il a un sou à dépenser, achète le Petit Parisien, journal bourgeois, de préférence à VHumanitél Enfin peu importe, pourqrioi m'avez-vous fait venir?

Ici, Zalkinde entre -dans des explications confuses. Il faut une demi-heure pour y trour • ver un sens précis au milieu de mille folies. Il veut faire savoir à la France que le igouvernement des commissaires, dans un accès de don-qaichottisme (textuel), est décidé de faire de la question du non-transfert des troupes ennemies sur le front occidental, une condition sine qaa non de la conclusion ^^ yatrûv*^ tice.

— Et si r Allemagne ne Taccepte pas?

— Alors, nous ferons la guerre !

— Avec quelle armée? Vous avez de vingt à trente hommes pair compagnie, et pas <d'offl* cier.

— QuMmporte ! Du reste, cela est faux. Noua savons parler aux soldats. Nous Tavons montré. Nous les jetterons sur l'Allemagne. Nous renverserons l'empire. Et, sachez-le, nous sommes de force à nous battre contre le monde entier; nous détruirons la France impérialiste, FAngleterre, l'Amérique.

Il continue à divaguer. En passant, il m'explique pourquoi l'Allemagne a versé cinq millions au Journal, où se faisait la campatgine « Des canons, des munitions! »

^Allemagne a intérêt à ce que la France chauvine continue la guerre. 'Les intérêts de la classe dirigeante allemande sont les miêotnes que ceux de la bourgeoisie française. II lui faut une guerre qui ne finisse pas...

Je sors de son cabinet comme de la cellule d'un fou.

BRBST-LITOVSK ET PETBOQRAD 131

La presse tnaximalîste dontte des pages et des pages sur la conférence de iBrestiLîtovdt : les procès-verbaux au complet, les impressions des membres de la délégation, les discours de Kamenef. Il ne s'y trouve rien d'essentiel que je n'aie noté déjà.

Ces documents ont un intérêt psycholo- ^que. Dans les propos de la délégation russe, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer : la .naïveté ,de nos gens, leur incroyable [assurance, la conviction — qui n'est pas affectée — « qu'ils font peur aux Allemands », le sentiment profond de leur supériorité, leur allure de prêtres chargés d'une sainte mission.

Ce trait est, caractéristique de toute la Révolution russe. Ses apôtres, dès le premier jour, ont parlé au monde entier. Les partis socialistes européens, organisés, solides, puissants, comme ils les méprisaient I Les A. Thomas, les Vandervelde, les Henderson, les Broukère leur faisaient l'effet de petits bourgeois ratatinés, sans idées, sans envol, sans ampleur, perdus

dans de médiocres calculs, empêtrés dans des tactiques surannées. La pensée russe, elle, ne connaît pas d'obstacles. Elle embrasse les continents, elle domine le monde. Les socialistes russes nous ont toujours parlé comme à des écoliers. Ils n'ont pas besoin d'expérience. Ils ont la foi qui suffit à tout. Dans les steppes glacés de la Sibérie, où leur voix se perdait dans des immensités mortes, ils ont eu une Révélation. Maintenant, ils" la prêchent au monde et ils sont assurés que le Verbe leur donnera la victoire.

4, — Le couvent de Smolny

Les lieux et les monuments ont leur destin.

L'institut Smolny était un couvent.

Lénine et Trotski y sont cloîtrés. Ils n'en sortent pas. Ils y couchent, ils y mangent, ils y reçoivent, ils y travaillent, ils y parlent.

Tout se répète dans l'histoire russe. Les

BT-UTOVSK ET PETROGH.

tsars autocrates ne se montraient pas à leurs sujets. Entre eux et leur peuple, aucune icommunication, ils sont enfouis dans leurs palais. Ils ne se promèneut pas tlaus la ville. S'ils voyagent, leur départ est tenu dans le plus profond secret. Qui, depuis dix ans, a vu la face de Nicolas II dans Petrograd? Ce sont des despotes asiatiques. Le grand roi avait une existence mille fois plus inaignifique que celle des tsars, mais non plus mystérieuse.

Et aujourd'hui, Lénine et Trotski. comme les empereurs de naguère, se cachent. Ils sont là-bas, au bout de la ville, dans un grand bâtiment jaune, entouré de grilles. A l'entrée, des mitrailleuses, des gardes rouges des marins armés. A chaque porte, dans le bâtiment, des sentinelles, baïonnette au canon. Partout, il faut montrer son laissez^passcr. Quels prisonniers d'Etal garde-t-on, iciî C'est la résidence des dictateurs terroristes. Ces deux hommes qui ont la Russie sous leurs bottes, qui renversent à coups de décrets l'amiatu^ç^ ^j^ô-^'^''^* qui soutenait un peuple et une ^ .-v^' obéissent quelques millions dç; ^* *^''

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traitent d'égal à égal avec les empereiirs d^Âllemagne et d'Autriche, qui arrêtent chaque jour cent citoyens, qui ferment des journaux et obliigent les magasins à ou<vrir, qui dévalisent la Banque d^Etat et insultent les alliés, ces deux hommes, au fond d'une cellule de l'institut Smolny, frissonnent à l'idée d'un attentat. Ils n'osent sortir. Qui a vu dans Petrograd Lénine et Trotski, depuis qu'ils y sont puissants? Dans quelle cérémonie publique ont-ils apparu? Trotski ne peut aller changer de linge chez lui, de peur que les locataires de sa maison bourgeoise, et le sui^sse même, ne l'as^ sassinent. Â Smolny, dans ce Smolny gardé par mille gardes rouges, il a un revolver dans sa poche et la main près «de sa poche. L'autre jour, par hasard, il rencontre un de nos confrères étrangers qui, enchanté de l'aubaine (Tratski ne reçoit pas de journalistes), s*ax>proche et salue. Trotski, un peu myope, voit un geste <de bras, fait un saut en arrière et porte immédiatement sa main à la poche pour prendre son revolver. Ces hommes tout-puissants tremblent de peur. Ils savent que, con-

à tou- ^H

ït nue ^^

tre le pouvoir autocratique, la Russie a toujours su se défendre par des bombes e.t que leur heure viendra.

Que j'aimerais les voir, avant qu'ils disparaissent de la scène! Que je voudrais les percer de mes reigards! Les voir parler, marcher, écouter, gesticuler; que j'aimeTais étudier leur contenance, tâcher de lire dans leur âme!

J'imagine que Lénine à l'œil d'un imysitique ou d'un fou. Et, je crois, je retrouverais dans l'œil de Trotski cette inquiétude, cette mobilité, ce soufpçon éternel que j'ai vu dans l'œil de Nicolas II.

Je me promène dans les sombres couloirs de Smoloy, espérant qu'un hasard heureux me fera croiser Lénine etTrotski.

Je ne rencontre que des gardes rouges, des marins, des soldats traînant leurs bottes, et les faces pâles d'agitateurs juifs.

5. — -'La pseudo-ouverture de la Cot^stif^^^^ Les membres de l'ancien gouvç.^ -viS^

vîsoire sont ressuscites un jour pour convoquer la Constituante à siéger le 28/11 décembre. Et voici qu'hier, jour déclaré férié, une grande manifestation s'est faite dans la ville pavoisée. Une quarantaine de députés ont été accompagnés par plusieurs milliers de manifestants au palais de Tauride, avec o]x^hestre et banni&res. Il y avait, dans cette foule, de petits fonctionnaires, des marins, des soldats, des musiques militaires, des ouvriers des igrandes usines Poutilof et Oboukhof, marchant sous rétendard : « Tout le pouvoir à la Constituante! »

Le gouvernement de Smolny n'avait pas cru à la manifestation et à l'ouverture de la Constituante. Ces calculateurs impitoyables n'avaient rien prévu, n'avaient pris aucune mesure. Dix mille manifestants ont défilé dans Nevski, Litheiny, et sont arrivés au lointain palais de Tauride, aux sons de la Marseillaise, sans que personne s'opposât à leur marche triomphale. Skobelef, social-démocrate iminimaliste, Deutsch, et un marin, ont harangué la foule et maudit les bolcheviques.

La garde du palais n'a o£fert aucune résistancG. Les députés, suivis d'un immense cortège, sont entrés. Le maire de la ville Schreider a déclaré la Constituante ouverte, Tchernof a présidé la seconde partie de la réuaioD, qui a décidé de se réunir chaque jour jusqu'au moment où les députés seraient assez nombreux pour que les séances soient légales.

Smolny est furieux, Smolny éoume de rage.

Ce matin, les commissaires publient un décret ordonnant aux Soviets locaux d'arrêter tous les chefs du parti cadet, c'est-à-dire tous les députés cadets, car un député est évidemment un chef.

La comtesse Panïne, Vinaver, Koutler, Chîngaref, Dolgoroukof, Kokochkine sont déjà emprisonnés.

Le gouvernement des commissaires, comme on le voit, n'hésite devant rien. 11 est décidé à employer la force que lui donoei^^ ^^* baïonnettes. La Constituante sera btis^® conv me un fétu de paille. Elle sera bol(VL AtV*^ "^^ elle ne sera pas.

Après les cadets, viendront V^ ^^

révolutionnaires. Hier déjà, on a perquisitionné au sièige du Comité du parti et chez Tchernof lui-même. On n'a pas arrêté ce dernier. 'Ce sera pour dems^in. La Pravda assimile les socialistes révolutionnaires aux bourgeois.

Pour peu que Dieu prête vie à Lénine et Trotski, la Constituante, réduite, mais essentielle, sera rouge, rouge sang.

Aujourd'hui, les deux dictateurs ont réparé la faute d'hier. Huit mille soldats sont campés autour du palais de Tauride. Quatre compagnies occupent le palais avec mitrailleuses.

Un officier, (bolchevique de Riazan, est nommé commandant militaire du palais de Tauride.

C'est un homme qui ne plaisante pas avec la consigne. Il dispersera par la force des armes, s'il le faut, toute réunion à l'intéfteur du palais. Lénine ouvrira la Constituante lui-même, quand il le voudra, c'est-à-«dire quand quatre cents membres <sans doute bolcheviques) seront présents.

J'imagine que la Constituante ne se réunira jamais, ou qu'il y aura deux Constituantes,

une à Petrograd, l'autre je ne sais où,à Kief, Voponeje ou Novotcherkask. Celle de Petrograd sera bolchevique. A Tautre, se rendront tous les nnenibres des fractions socialistes et les ca-dets qui trouveront, avec quelque raison, que les (garanties de travail indépendant sont insuffisantes à Petrograd.

Lénine et Trotski semblent avoir prévu le coup. Ce n''est pas pour rien itfu'ils ont lancé un décret sur le rappel des Tnembres qui ne représentent plus {suivant eux) l'opinion de leurs électeurs. Chaque Soviet central d'arrondissement électoral où auront été nommés des S. R. ou des cadets, démissionnera son député et le remplacera par un pur maximaliste.

Le couip est vraiment ingénieux. Et il réus- .sira, car, ^lans ce pays amorphe, on peut tout faire si on a le courage de ne reculer devant rien...

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