Trotski au Théâtre Alexandre
9/22 decembre.
Hier soir, j'ai été au théâtre Alexandre à une grande réunion du parti maximaliste où se trouvaient réunis le Conseil des commissaires, le C. C. E., le Congrès des paysans, les Comités de régiments, que sais-je encore?
La salle est pleine. Les soldats sont en majorité. Ils garnissent les cinq étages des galeries. La loge inupériale où, à l'assemblée démocratique, siégeait Kerenski avec son état-major.
wt renvplie de marins et de soldats. On voit des ouvriers aussi et quelques [paysans avec leurs vestes de cuir fourrées.
Sur la scène, se détachant sur un décor représentant une forêt d'un' vert cru, une longue table couverte d'un tapis d'un vert sombre.
"La maigre et sèche Spiridonova y est assise. Elle ressemble indifféremment à mie vieille Anglaise desséchée par le célibat ou à un hareng à deux sous, aux joues vides et à l'œil creusé. Elle a, à sa gauche, Dieu le Père, lui-même, tel qu'il est représenté dans les tableaux italiens du xvi* siècle, un vieillard magnifique, d'une majesté plus qu'humaine; sa longue chevelure blanche et sa barbe d'argent encadrent son visaige régulier; l'œil profond regarde sans voir le troupeau de maximalistes dont il est le père. Il ne bouge, ni ne parle. Il est là, comme l'image du Juge étemel devant lequel nous con)(paraltrons à l'heure dernière.
A la droite de Spiridonova, c'est Judas, le mauvais apôtre, sec, noir, fuyant, tourmenté.
le n«z crochu et la bouche rentrée. Sverdlof, président du C C. E.
Lounatcharski, hlond et chauve, sans caractère, et médiocre de partout; Schliaipnikof, commissaire au travail, avec une pelisse de bourgeois. Puis tout un tas de figures qu'on a vu grouiller dans les tableaux et eaux-fortes de Rembrandt, des fils d'Israël qui ont abandonné la synagogue pour l'assemblée du peuple.
Et, pour compléter ce tableau, quelques soldats du rétament Paul, de grands enfants blonds, imberbes, coiffés du haut bonnet fourré gris, et qui s*appuient sur leurs fusils dont la baïonnette luit, claire et aiguë, dans la lumière qui tombe des cintres.
Et voici le maître impérieux, voici Trotski.
Comme je le dévisage, comme je l'étudié! Je le perce de mes regards. Je veux lui arracher son secret.
C'est un bomme de taille moyenne, maigremais de carrure assez forte. Le via^j,„ e*^^^^' d'un type sémite très prononcé, 1^ «ssN'^^ couvert d'une petite barbiche, 1^ ^ ■^'*- "
et puissant, avec un< beau relief, sous une masse de cheveux noirs. Uœil est net, vif, direct, inquisiteur. Il y a quelque chose de méchant dans le regard, et de rusé aussi, quand Trotski (parle et s'anime. Et j'y trouve ce que je pensais y trouver : l'inquiétude. L'œil est toujours en mouvement, il cherche; il est d'une mobilité extrême. Il se dégaige de ce visage pâle, de ice front puissant, de cet œil dur sous le lorgnon, une impression de force et d'autorité. On sent en lui un maître jaloux: de son autorité, qui ne souffre aucune contradio tion. Il est en pleine possession de ses facultés. Il a en lui-même une confiance entière et ppur les autres un mépris latent, mais total, qu'il cac^he mal.
La force, la volonté, ce n'est pas tout Trotski. Et je pense que j'ai tort de mettre au premier plan ces qualités, car ce qui domine en lui, c'est l'intelligence. La dialectique, le jeu des idées, voilà la vie de cet homme, voilà le sport où il excelle. Et la politique est son terrain de chasse. Là, il peut, à la fois, dominer les hommes par l'ascendant de sa vo-
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lonté et les mener à son gré ipar ringéniosité et Tartifice de son esprit abondant en mille tours subtils, en combinaisons adroites, en subterfuges acrobatiques. Rien de plus eu* rîeux que de le voir prendre contact avec son auditoire, le pousser dans une voie préparée, le hausser jusqu*au point voulu et, alors, s'il sent n*être plus suivi, s'il devine que son public lui échappe, il fait un rétablissement à la force du poignet et, (ce tour exécuté avec une souplesse qui vous arrache un cri d'admiration, il vous remballe dans une direction contraire où il cueille enfin les bravos qui lui sont dus. J'en donnerai un exemple tout à l'heure.
Mais avant il faut noter encore un trait de Trotzki; la nervosité. Ce n'est pas une force sereine, mais agitée. Il tire, sans cesse, sa moustache, d'une main fine et blanche, jamais en repos. Il va de groupe en groupe, sur la scène, «devant le paysage de forêt vert cru, ne s'arrêtant nulle part. Il doit avoir des colères soudaines, des moments de désespoir, des joies vives et aiguës.
Tel quel, Trotzki est le seul homme de la
salle, le seul homme, avec Leolne (1), que la Révolution russe ait révélé. A cAté de lui, les autres sont des fantômes ombreux. Qu'est un Kerenski au regard de Trotski? Une femmelette bavarde et hystérique qui ne sait que sauter à la corde, faire -de l'équilibre, laper du pied, et prononcer des iparoles sonores, vides de sens et jamais suivies d'a<:tes.
Trotzki est-il sincère?
Voilà la question à laquelle il faut répondre. Voilà la question que je me pose sans cesse depuis deux mois que je regarde agir le dictateur terroriste. Voilà la question que ma première rencontre avec Trotski doit m'aider à résoudre.
J'exclus ici l'hypothèse simple et que tant de gens adoptent, car elle coupe court à tout et ne demande aucune argumentation, de Trotski au service de l'Allemagne. Je veux que Trotski
(1) L'intelligence àe Lénine est aasez bornée, mais d'une merveilleuse clarté. 11 ne voit qne le but & atteindre i il est l'homme d'une seule idée. Trotski est iplus souple, pilas ondoyant, d'une culture {ilus large mais d'une orthodoxie moins sûre. On peut concevoir Trotski au service d'une autre cause. Lénine fait corps avec le aocialisme intéigra].
ait reçu de l'argenl. Cela ne veut ipas dire qu'il soit acheté et qu'il trahisse la cause du maximalisme. En fait. Trotski et les autres ne font, je crois, aucune difficulté à reconnaître qu'ils ont touché de l'aiigent allemand. Cela, qui nous parait ahominable, leur semble naturel et ils ont plus d'un argument à nous servir pour leur défense. D'abord, ils sont internationalistes. Qu'est-ce que la Russie, pour eux? Qu'estce que l'Alleuiagne? Des expressions géographiques. Ils sont citoyens du monde. Leur icité, c'est l'univers. Ils se sentent beaucoup plus proches de l'ouvrier allemand que du propriétaire rosse. La lutte qu'ils mènent n'est pas contre un pays, mais contre une classe. C'est par jeu qu'ils font les indignés à l'idée que la Pologne, la Lithuanie, la Courlande resteront allemandes. Que leur impprte le drapeau qui ilottera à Varsovie, à Vilna ou à Riga? Le maximalisnie aura à combattre sous les couleurs prussiennes ou russes. Les patH^* *°°^^ des préjugés aristocratiques et baYi^deo'^*"
Mais il reste tout de même <iw& iVï*^^^^ ^^ peut se faire illusion sur l'origi)^ -«^■a-^*
reçu : ce n*est pas le prolétariat allemand qui soutient sa propagande maximaliste; ce n'est pas le sou de l'ouvrier qu'il encaisse» mais des chèques de la Deutsche Bank. L'argent est impérial.
J'entends bien que Trotski, recevant des subsides allemands, doit se dire :
« 'Les Allemands me fournissent des armes contre eux-mêmes. Us croient m'acheter. Ils me donnent, au contraire, le moyen de les battre. Je suis plus fin qu'eux. Je les tromperai. » •
Mais on ne joue pas les Allemands si facilement que l'orgueilleux Trotski l'imagine. A ^ jeu-là, on risque gros. Les Allemands ne sont pas nés hier fl la vie politique; ils ne l'ont pas apprise par des discussions dans des cafés de Genève et de la place d'Italie, mais bien par longue tradition et expérience séculaire; ils ont des vues sur les hommes tels qu'ils sont, sur les partis, sur les idées. L'empire d'Allemagne contre Trotski, eh! il faut le comble d'orgueil de Trotski pour imaginer qu'il gagne à coup sûr.
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Mais Trotski, muni d'argent allemand, est-ii un homme convaincu et qui agît suivant une foi profonde, ou un homme haihile, un politique, un ambitieux, qui veut le pouvoir, qui sait les chemins qui y jnèuent et les moyens par lesquels on le garde, lorsqu'on y est arrivé. Pour l'une et pour l'autre thèse, j'ai accumulé des trésors d'arguments. Un jour, j'incline pour la sincérité et l'autre jour, je me dis ; «Non, tout cela est concerté, -c'est un merveilleux acteur, mais le texte qu'il nous récite, n'est pas de lui. » Je vis ainsi dans un doute obsédant que je ne puis rejeter loin de moi.
Que sais-je de la vie de Trotski? Il a joué un rôle dans la Révolution de 1905, a été, un instant, président du Conseil des ouvriers de Pelrograd. Puis, échappé de Sibérie, il vit à Vienne. A la déclaration de guerre, l'Autriche le laisse sortir avec une singulière 'facilité. Il passe en Suisse, de là à Paris. Et bientôt, il y publie un journal quotidien qui, saiJS atïoon-
exige des dépenses assez
Nach Golos. D'où vient l'argenfj
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1 jamais eu. C'est un journal ^,
alors correspondant d'un journal bourgeois de Kief avec lequel il se dispute et se brouille, pour des questions d'argent. En cette qualité, il va sur le front français. Il écrit des articles patriotiques. Expulsé de France, il gagne l'Espagne qui le chasse à son tour. II va aux Etats- Unis, ipuis au Canada (pourquoi?) et à la révolution russe ipart ipour la Suède. Les Anglais le gardent un mois dans un camp de concentration, à Halifax, avec 400 prisonniers allemands. II les convertit à ses idées socialistes. C'est -dans ce camp de prisonniers allemands que Trotski arrive à la certitude d'une révolution imminente en Allemagne.
A ma connaissance, Trotski, au contraire de Lénine qui est un doctrinaire du maximalisme et qui a publié plusieurs volumes, n'a écrit aucun livre. Son activité s'est dépenS|ée dans des journaux. C'est un polémiste et un agitateur. Lors donc qu'au lieu de répondre â mes questions précises, il m'envoie à « tous ses livres », Trotski s'oublie. Il ne peut parler que d'articles.
Il m'a même pas appartenu au parti maxi-
maliste. ISfais à ipeine débarqué en Russie, il ne se trompe pas. Son génie politique lui montre l'avenir. II comprend que la révolution c'est la paix, et que, seul, le maximalisme la donnera à la iRussie. Il se range aux côtés de Lénine et déploie une fiévreuse activité à organiser la défaite par une propagande continne à l'armée. Les maximalistes ont un thème facile à développer. Il est aisé de dire aux malheureux soldats : « Ne vous battez pas.
Chassez vos officiers et rentrez chez vous. >• Ces agitateurs font vibrer dans le cœur des soldats une corde sensible. Us s'adressent à la peur. Au fond de leurs discours et derrière les grands mois qu'ils prononcent, il y a cette phrase que chacun comprend : « Si tu tiens à ta peau, viens avec nous. »
Le coup tenté en juillet ééhoue. Lénine se cache. Trotski reste. Il est emprisonné, puis relâché par Kerenski qui n'a jamais pu résister à une demande des Soviets. L'échec de juillet l'a instruit. II organise de. nouvelles journées, mais, cette fois-ci, il prépare l'affaire avec un soin minutieux. Il montre de rares
qualités d'oiiganisateur. Le coup d'Etat du 7 novembre ne laisse place qu*à TadmiratioiL Pas uu accroc, pas une bavure, le gouverne- . ment est renversé, sans avoir eu le temps de faire : « Ouf! » Le malin Kerenski a juste le temps de sauter dans une automobile.
Trotski est au pouvoir; son plan se dévoile et se développe magistralement. Il est venu pour la paix. Il va faire la paix. Mais ici, nous nous demandons: Pour qui Trotski travaillet-il?
Prenons la thèse de la sincérité :
Trotski, maximalif^te, veut la paix établie sur le bouleversement social du monde. Il jette à bas Tédiflce ancien en Russie et, suivant ses principes, deimande la paix À TAllemagne. Il ne se leurre pas sur les difficultés de son entreprise. Il sait que Tempire allemand est un puissant organisme industriel et militaire, fondé par une race de 'soldats et qui en a gardé les vertus. Il n'ignore pas que la Prusse a grandi ipax la guerre et que, par I4 force des armes, elle vQUt régner dans Tunivers. Il a promis la (paix à sa clientèle, mais il lui a
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promis la paix démocratique, sans annexions, sans contributions, fond'ée sur le droit qu'a chaque peuple de disposer de lui-même. Il a pris, ici, des engagements solemiels cent fois répétés. Il prévoit que l'Allemagne n'acceptera pas ces conditions, qu'il aura contre elle une lutte à soutenir, plus dure, plus terrible que celle qu'il a menée pour détruire le régime de 'la propriété en Russie. Pourtant, fil ne désespère pas de l'emporter. Il croit mystiquement à la 'ioTce irrésistible des idées révolutionnaires. Il le dit avec pittoresque : « Nous sommes contagieux. » A la parole de Trotski, l'armature formidable de l'Allemagne militaire va s'effondrer.
Que des rêveurs idéalistes, dans le silence du cabinet, loin du monde, loin des réalités, puissent nourrir de telles chimères, je l'admets. Mais un Trotski?
Est-il un rêveur? Est-il un homme de cabinet? Non, c'est un organisateur, un réaliste, un homme qui sait ce que vaut la force brute, celle des baïonnettes et qui Ta mise de son côté. €'est par les soldats qu'il a pris le pou-
voir eu novembre. Ce sont des soldats qu'il envoie à la Douma de ville pour la dissoudre. Ce sont des soldats qui, 'chaque nuit, arrêtent à leur domi'cile ses adversaires politiques.
Et ce même Trotski va à la conférence de paix avec les mains vides. Pas un soldat russe ne le soutiendra contre TAUemand. L'armée n'est plus qu'un chaos affreux. Ainsi l'a-t-il voulu.
Pourtant, ime disais-je jusqu'à aujourd'hui, peut-être le rêveur, malgré tout, l'emporte-t-il sur l'homme d'action.
Mais ce soir, depuis que j'ai vu Trotski, que je l'ai regardé longuement, je dis : non, Trotski n'est pas un idéaliste, fou de chimè-^ res; non, il œ se fait au'cune illusion sur le succès de son entreprise; il n'espère rien; il sait que les Alliés ne prendront pas part à la conférence de paix et qu'il n'aura pas une paix universelle. Il sait que l'Allemagne ne sera pas bouleversée par une révolution sociale; il sait qu'il n'a aucun moyen de faire sa propagande dans les empires centraux, que ses pamiphlets seront jetés au feu en ballots.
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que ses agitateurs ne passeront pas les lignes; il sait que l'espoir de la ipaix sur le front russe va renforcer l'impérialisme allemand, qui présentera au peuple une nouvellei carte gagnée pour lui aider à passer l'hiver et à supporter les privations; il sait qu'il sera obligé d'accespter les conditions de paix des deu,\ emipereiu"8, que c'est eux qui dicteront le traité - etaonlui.
De tout cela, je ne doute pas,aujourd'hui.
J'ai une certitude morale que les événements confirmeront, j'en suis sûr. J'ai vu Trotski et cela suffît.
tCar, l'évidence qui éclate aux yeux, est que Trotski est un homme supérieurement intelligent. Il voit clair, il ne se trompe pas. 11 pèse avec exactitude la force des idées, la valeur des systèmes, le poids des théories. Il ne se fait aucune illusion sur la puissance dont il dispose vis-à-vis de l'Allemand. Il est maître d'une Russie anarchique et esclave. Il est sans force en face d'un Allemand qui braque sur lui, désarmé, son revolver.
Il n'est pas sincère parce qu'il est trop Intel-
ligent. Un fanatique borné? Ce n'est pas Trotskî. Il n*y a rien de vague et de rêveur dans son regard, rien de troublé, rien <i(î»
tourné vers le dedans. Il vit parmi les hommes et, s*il les méprise, c'esjrpour les trop bien connaître. Il ne pourra jamais nous dire :
« Ah! les dioses ont tourné d*une façon que je ne pouvais prévoir. Je me suis trompé. »
Trotski ne dira pas cela, car il est orgueilleux et en outre, il ne s'est pas trompé. Il a fait ce qu*il a voulu, et il l'a bien fait.
S'il n'est pas au service de rAHemagne — je n'en sais rien — il lui reste à dire :
« La Russie était battue en tout cas. La paix aux dépens de la Russie lui coûtera moins que la paix sur son dos. La paix est une nécessité. Mais je vais profiter de la paix pour jeter en Russie les fondements d'une nouvelle société; je les creuserai dans le roc et si profond que tout édifice social dans l'avenir sera obligé de construire sur les bases que j'aurai préparées. Mon œuvre est impérissable. Les générations futures me devront leur bonheur.
J'aurai rendu impossible le rétablissement des
lojustices anciennes. J'aurai, moi, créateur, semé les germes indestructibles d'une société nouvelle. Cela vaut bien qu'on le paie par l'humiliation passagère d'une paix honteuse. »
Ces grandes idées sont-elles agissantes en Trotski. A le voir se promener devant moi sur la scène du théâtre Alexandre, je ne le crois même pas. Et, ici encore, contre Trotski, parle son intelligence.
Trotski peut-il espérer que son œuvre lui survivra? Croit-il que T Allemand vainqueur supiportera un voisin maximaliste et un Etat anarchique? Ne sait-il pas, cet homme si malin, que trois régiments allemands suffiraient pour rétablir à Petrograd une monarchie autocratique? Ces soldats qui l'acclament, ' demain, peuvent se tourner contre lui. Sur leur masse mouvante, on ne peut rien édifier de durable. Ils sont changeants ctnnme les ilôts de la mer. On se lasse de tout, même de l'anarchie. Ce peuple russe, tel qu'il est constitué aujourd'hui, ne saura créer le minimum d'ordre indispensable k toute société. Le maximalisme n'est qu'ime jtempéte. (La tempête
est un moment. Elle s'enfle, va à son paroxysme, s'épuise et meurt. Avec elle disparaîtront les hommes qu'elle a fait monter des bas-tfonds de la société et qu'elle a jetés au pouvoir. Disparaîtront Lénine, le fanatisme, et Trotski, l'intelligence. Tant qu'elle dure, Lénine ttiomphe et Trotski agit Son activité se déploie dans le tumulte des éléments déchaînés.
C'est un (beau spectacle, cet homme, dans le cataclysme formidable qui enjgloutît la Russie et que les empires d'Europe regardent inquiets. Il y a ici égalité de grandeur. Trotski n'est pas inférieur à sa tâche formidable de destruction.
Mais avant de quitter Trotski, il faut noter un trait de caractère encore. J'ai dit, en passant, qu'il méprisait les hommes. Il faut ajouter, ici, qu'il est orgueilleux, profondément orgueilleux. Il sent la force dominatrice de sa volonté et de son intelligence. Pendant de longues années, il ronge son frein, entouré de gens sans valeur, jaloux, chicaniers. Il veut aigir; il est condamné à parler; il s'use dans de mes-
quilles intrigues de parti, alors qu'il sait que le vaste théâtre du monde est fait pour lui. Il vit ainsi vingt années médiocres et stériles. Ce sémite orgueilleux et dominateur ressent vivement les injures dont il ne .peut tirer vengeance. Il n'a pardonné ni à la France de l'avoir expulsé en lftl6, ni à l'Angleterre de l'avoir gardé un mois dans un camp de concentration à Haliifax. Il sent encore, au fond de lui, la cuisante morsure de ces offenses personnelles. Et, maintenant qu'il est le mattre de la grande Russie, comme il se vengel Sur quel ton, le juif, humilié à Paris et au Canada, parle aux représentants de la France et de l'Angleterre! Quelle hauteur dans les notes qu'il leur adresse! Quelle insolence! QueHe jouissance profonde il éprouve à les traiter comme jamais ministre des Affaires étrangères n'a traité des ambassadeurs de grandes puissances, fussent-elles ennemies. Il est impitoyable; it ne se lasse pas. Notes après notes arrivent cinglantes, > brutales. Il savoure sa vengeance, il la prolonge. Aucun incident n'est jamais terminé avec lui. 'L'affaire des cour-
riers diplomatiques est reprise trois ou quatre fois. Au moindre prétexte il bondit et recommence Tattaque. Il s* en est pris à notre mission militaire. II ne la lâchera pas.
Elle seïa obligée de quitter Petrqgrad, car on ne peut tout de même pas supporter sans broncher les insolences de Trotski, Ses notes ne suffisent pas. Il procède par injures plus directes devant ses auditeurs du C.C.E. et du Soviet. Et ce n'est pas encore assez, il déchaîne contre la France et l'Angleterre sa presse officieuse, les Izviestia et la Prauda. Voici un échantillon des articles peut-être, de sa plume même, qu'on y lit : les Izviestia citent une lettre du chef de la mission militaire française, général Niessel, en réponse à Trotski. Dans cette lettre le général parlait d'un jeune officier de la mission dont la presse avait reproduit un renseignement, que Trotski déclare faux : « Dans la mission « un jeune officier » non nommé, d'un tempérament violent, fabriquait de faux télégrammes, reproduits dans toute notre presse chauviniste. Ges communications monstrueuses de bêtise et de grossiè-
retë, étaient données comme télégrammes arrivant de Stockholm. La source en est le i< jeune officier » de la mission française. Le pouvoir des Soviets compte impossible de supporter sur le territoire de la République russe un tel travail. Le jeune, c'est-à-dire le pas mûr officier peut tranquillement mûrir en France, où, il faut l'espérer, le gouvernement de M. Clemenceau trouvera pour sa fantaisie un travail approprié. Nous espérons savoir, dans le délai le plus court, le nombre d'officiers iiliis ou moins jeunes, ou tout à fait mûrs, i lançais ou autres, qui sont mêlés dans les intrigues et les émeutes contre le pouvoir des Soviets... »
Suit, dans l'article même, une nouvelle note de Trotski dont la manière est reconnaissable dans les lignes citées ci-dessus et où il exige, entre autres, qu'on lui livre le nom de l'officier et qu'on l'expulse sans retard.
Ah! Trotski n'a pas oublié l'exT^■yJ\s^o^
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France et le camp de Halifax. U
détail et chaque jour. N'eût-il qUfc,, \a
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passage au pouvoir suprême, il est payé, le juif orgueilleux et rancunier.
Ce soir, il parle «pendant une heure. Il a besoin des applaudissements du public grossier qui est le sien. Il les cherche, il les trouve. Cependant, il est nerveux, inquiet. A un moment, il laisse entrevoir que, peut-être, la paix ne sera pas la paix démocratique que veut la Russie. Il essaie d'emballer son auditoire en lui jurant que jamais il ne signera une paix déshonorante; que si TAllemagne propose des conditions honteuses, il appellera tous ceux qui Técoutent à prendre les armes pour se ruer sur l'Allemagne impérialiste et la ruiner de fond en comble.
Mais ses auditeurs restent glacés. Pas un applaudissement, pas une approbation. Ces camarades, en habits de soldats, sont pacifistes; ils sont décidés à ne plus se battre. Si Trotski veut faire la guerre, il sera seul.
Il le sent, il fait volte-face, car tout -de même, n'est-ce pas, on a (beau être le maître, la plèbe est la plus forte, il faut obéir. Il déclare que, lui vivant, la Russie ne consentira pas à
une paix humiliante. Il rompra les pourparlers, réunira la Constituante, et lui remettra, avec les conditions russes et celles des empires centraux, le soin de décider de la paix ou de la guerre.
Eh! Trotski, voilà un beau sophisme, et clair, si ipalpable que je n'ai pas besoin de rexpliquer à mes lecteurs, plus avertis que vos auditeurs du théâtre Alexandre.
Après Trotski, nous avons un» défilé de médiocrités. Ah! les pauvres gens! Soyons»
charitables, n'en disons rien.
Mais Mme KoUontay, membre du gouvernement des commissaires, qui dirige le ministère de la Prévoyance publique, nous offre un divertissement charmant. Mme KoUontay est une femme. — Mais la Spiridonova, direzvous? — La Spiridonova est un hareng saur, et Mme KoUontay est une femme, une vraie femme, en chair, en os et en peau. A la voir aipparaitre sur la scène, devant la rampe, en simple fourreau noir, à demi flottant, qui cache son corps svelte en en laissant deviner Tagrément, à voir les proportions heureuses de son anatomie, la tête fine, l'ovale pur du
visage, les cheveux ondulés sur un front étroit, les yeux bien fendus, le nez d'une courbure nette, la bouche restée jeune, les bras longs et les mains petites, on se dit aussitôt : « J'attendais une maximaliste et je trouve une femme. »
Avant d'être enrôlée dans le parti, avant d'être l'amiel de Lénine et sa compagne, Mme Kollontay a été femme d'un général. Elle a vécu dans le luxe bourgeois, elle s'est habillée rue de la Paix. Elle prenait un bain quotidien et mangeait dans les restaurants élégants. De sa vie passée, il reste en elle quelque chose dont elle ne se défera jamais. Elle va au peupie, elle n'en vient pas.
Elle parle à des marins, à des soldats, à des gardes rouges, à des ouvriers, avec des gestes un peu apprêtés, d'une voix un peu artificielle et de tout un air im peu théâtral. Ce qu'elle raconte, j'en fais bon marché. Mais elle sait tenir son auditoire ; elle récolte une abondante moisson d'applaudissements. Et je suis tout surpris qu'après 3on couplet final, bien enlevé, un appariteur ne lui apporte pas une corbeille de beaux chrysanthèmes.