TnoTSEï A l'ambassadb db France
6/i9 DECEMBRE.
Hier, vers cinq heures, une ^ande automobile s'est arrêtée devant l'ambassade de France. Un h<Mnjne maigre, de taille moyenne, pâle, portant lorgnon, est descendu. Il est entré avec une personne qui l'accomipagnait Cette personne a passé cliez l'ambassadeur, tandis que l'homme maigre attendait dans un salon.
Une minute après la porte du cabinet de M.
Nou^enK s'oiavrait et l'homme maigre était introduit.
L'homme maigre était le cofnmùssaire aux Affaires étrangères du gouvernement de la République russe, Léon Bronstein, dit Trotski, qui pénétrait chez le représentant de la France.
Sa visite, si elle était inattendue à ce jour et à cette heure, ne causa aucune surprise.
Trotski avait demandé à la personne qui l'aecompagnait et qui est un officier français» *'*" cialiste minoritaire, avec lequel il ^„^^ e» '^^^"
tiens, si Tambassadeur le recevrait, au cas où il se présenterait chez lui. Sur réponse affirmative, le directeur de Smolny, avec la décision qu'il apporte à toutes ichoses, se rendit au quai Français.
L'entretien se fit sur le ton le plus courtois. Trotski venait se plaindre de la présence d'officiers de la mission militaire française auprès de la Rada ukrainienne à Kief. Au moment où les rap(ports étaient tendus entre Kief et Petrograd, où la Rada prenait une attitude hostile envers le gouvernement des commi»^ saires, il était peu admissible que des officiers français fussent attachés au gouvernement de l'Ukraine. L'ambassadeur répondit que ces officiers Paient à Kief depuis longtemps, qu'ils y étaient sous l'empereur et sous le 'gouvernement provisoire et qu'au moment où, suivant les principes mêmes proclamés par le gouvernement des commissaires, l'Ukraine se déclarait indépendante, il ne voyait pas la possibilité de rappeler nos officiers d'une république où nous avions de grands intérêts économiques et politiques. Il ajouta que tous nos
BREST LiTOVSK ET PETROOHAD
agents en Russie avaient reçu l'ordre formel de ne pas se mêler aux lutles intérieures de la (Russie et que, s'il y avait un conflit armé entre l'Ukraine et le igouvernement de Petrograd, le rôle de nos officiers à Kief serait celui d'une missioin militaire qui ne prendrait aucune part à la guerre.
Trotaki n'insista pas. Malgré l'échec subi, il ne montra aucune humeur et la conversation continua. La question des courriers diplomatiques qui, chaque jour, devenait plus difficile, fut réglée à la satisfaction des deux parties.
L'ambassadeur de France demanda si M, Trotskî pou'vait lui donner des nouvelles des négociations de paix.
M. Trotski indiqua dans quelles conditions se poursuivaient ces pourparlers où la volonté du gouvernement russe était de ne conclure qu'une ipaix fondée sur le droit de chaque peuple de disposer de lui-même.
— Et si l'Allemagne refuse vos -oo^^^^^"^^' dit l'ambassadeur, ferez-v-ous la g^ ^e^
— Je veux reprendre alors la o-\-^ ~ "^ dit Trotski, Mais si l'opinion p» ^
opposée, je ne puis me battre tout seuL Alors» je romprai les pourparlers et remettrai à la Constituante les (propositions de paix russes et les réponses allemandes. La Constituante décidera.
Je note, en passant, Tingénieux de cette défaite. Trotski rejette la resiponsabilité de la paix séparée sur la Constituante et sur les socialistes révolutionnaires, qui y seront en majorité. Mais il n'ajoute pas que les maximalisteé; par une propagande incessante depuis le premier jour de la révolution, et par toutes les mesures qu'ils ont prises depuis deux mois de pouvoir, ont amené l'armée à un tel état de décomposition, qu'il n'est plus au pouvoir de personne d'obliger les trouipes à se battre et à recommencer la guerre.
Au cours de la conversation, Trotski manifesta son admiration émue pour la démocratie française qui n'était pas resiponsable de la guerre et qui en avait porté Ténonne poids avec un courage magnifique.
Aujourd'hui, les Izuestia parlent « du noble peuple français ». Nous revenons de loin. De-
puis la révolution, noiw n'étions pour les maximalistes et même pour d'autres socialistes moins rouges, que d'affreux impérialistes.
La visite de Trotski fait un bruit énorme dans Petrograd et dans la presse. Que ne. raconte- l-on pas?
Elle aura eu l'avantage de dét&ndre un peu une situation impossible à soutenir. L'atmosphère était irrespirable.
. Mais nous sommes loin -d'avoir tari les sources de conflits. Aujourd'hui même, la banque d'Etal refuse de payer la somme mensuelle élevée destinée à nos missions militaires, Smolny demande que les personnes appartenant à l'Etat russe et qui se trouvent dans différentes banques de France soient remises à ses agents. Il y en a pour une centaine de millions. Il n'est pas vraisemblable que nous nous en dessaisissions. Alors, Smolny ne donne pas l'arigent nécessaire à notre mission militaire. Les banques particulières ne paient que jus- , qu'à 1.000 roubles sur ua chèque. Serons-nous obligés de faire venir de l'argent {■jftW'i*^* ^^^ nos com^riers?
■ii^^.
Sm DECEMBRE.
Les journaux réapparaissent, un à un. Leur lutte avec les gardes rouges de Smolny a des aspects fort pittoresques.
La Ràbotchaia Gazette, du parti social-dé* mocrate minimaliste, paraît chaque jour sous un titre différent. Arrive, vers minuit, une bande de marins et de gardes rouges avec un mandat contre, disons le Rayon, nom sous lequel le journal est sorti ce matin. Les rédacteurs disent :
— Comment, votre mandat concerne le Rayon, ici nous imiprimons le Siècle.
Les gardes rouges se retirent et vont à Smolny demander un nouvel ordre. Trois heures se passent. Quand ils reviennent, l'édition est tirée et mise en sûreté.
Le journal du parti social-révolutionnaire, le Dielo Naroda, a trouvé le moyen de parai-
tre chaque jour. Il a pris une vingtaine de soldats appartenant au parti, qui logent à l'imprimerie, y sont nourris et s'opposent par la force à toute perquisition.
Dans un autre journal, un garçon de bureau ingénieux a, lors d'une perquisition, apporté des cartes et une (bouteille de vin. Il s*est mis à jouer avec les marins. La partie a duré jusqu'à sept heures du matin et les marins y ont mis une telle ipassion qu'ils n'ont pas entendu le bruit des presses dans la pièce voisine. Quand ils sont partis, ils avaient perdu 60 roubles, empochés par l'adroit garçon.