Cf. T. m, p
aperça qu'on n'avait rien prévu et que la distribution de la terre n'allait pas sans soulever quelques difficultés. Gomme je Tai dit, sur le moment, la propriété individuelle était supprimée. Mais les paysans possédants n'admettent pas qu'on les dépouille de leur propriété. Us veulent bien ajouter à leur lopin de terre quelques hectares appartenant aux grands propriétaires., Renoncer à ce qu'ils possèdent, il ne peut en être question.
Cela est la moindre difficulté du programme maximaliste. La seconde est plus forte. Les biens des grands propriétaires ne sont pas immenses. On a calculé que les paysans de la Russie d'Europe avaient à se partager 50 millions d'hectares environ. Cela donne à chaque paysan un hectare.
C'est peu de chose en Russie, où la petite propriété est, par feu, de 13 hectares environ.
Si encore ces 50 millions d'hectares étaient également répartis sur le territoire russe, on pourrait s'entendre. Mais il n'en est pas ainsi.
Prenez le village de Nastia. il n'y a pas de seigneurs, par conséquent, pas de terre à partager. A 25 kilomètres de là, une grande propriété. Le village de Nastia n'y a aucun droit. Trois ou quatre autres villages l'avoisinent et ne peuvent s'entendre sur le partage. Chacun veut avoir sa part du bien. Comme personne n'a d'autorité pour régler Tattaite, le plus fort l'emportera. Au printemps, on se battra.
l'agonib 165
Un colonel me racontait assez plaisamment qu'il a une belle propriété à égale distance de deux villages. Les soldats reyenus du front ouvrent des tranchées. Au printemps, la guerre commencera. Le paysan verra que Lénine et Trotski l'ont \ trompé en lui promettant la paix. En réalité^ la guerre changera de lieu. Elle ne se fera plus dur le front allemand, mais autour de chaque grande propriété à T intérieur de la Russie.
Il 7 aura des troubles, il est vrai* Mais le paysan russe est mou, apathique, débonnaire. 11 n'aime pas se battre. Les plus rusés l'emporteront et les paysans riches s'enrichiront encore.
En beaucoup d^endroits que je connais, le paysan est resté méfiant. Il ne croit pas aux offres de Lénine. Il hésite à accepter la terre qu'on lui donne. Tout cela n'est pas clair à ses yeux. Quels seront ses droits sur cette terre qu'il n'achète pas ? Le premier venu ne pourra-t4l pas la lui reprendre ? 11 attend, il ne sait que faire* Parfois, il retourne chez le propriétaire et lui dit : « Reprends ta terre. Nous verrons plus tard à nous arranger. » J'ai des amis dans le gouvernemerit de Tver à qui les paysans sont venus faire cette étrange proposition.
On se fait, du reste, une idée fausse des conditions dans lesquelles vit le paysan russe. 11 est paresseux, c'est un fait, et neuf fois sur dix, il a plus de terre qu'il n'en peut cultiver. Si la réforme
156 LA RÉVOLUTIO» RUSSE
maxîmaliste était acceptée, on verrait une diminution énorme de la production. Dans son égoïsme paresseux, le paysan, le plus souvent, se bornerait à cultiver juste assez de terre pour subvenir à ses besoins personnels et pour échanger le surplus de blé contre quelques objets de première nécessité.
On verra, cette année même, se réaliser ce que je prévois aujourd'hui. La récolte sera déficitaire. Dans les douze mois de la révolution, le paysan a beaucoup détruit. Les installations modèles, les propriétés où les grands propriétaires avaient dépensé des capitaux considérables ne produiront pas le quart de ce qu'elles donnaient Tan passé.
En attendant, le paysan est' inquiet. 11 sent que rien n'est réglé et qu'il sera obligé de se battre pour gagner la terre qu'il croyait devoir lui appartenir sans lutte.
Et pour lui aussi, la révolution a rendu la vie difficile. Au village il n'y a plus ni sucre, ni pétrole, ni charbon, ni vêtements, ni linge, ni bottes, ni instruments aratoires. Jamais il n'a été si pauvre, jamais 'il n'a tant souffert. Est-ce cela les bienfaits promis par le changement de régime ?
Ajoutez, enfin, que le paysan russe est incapable de comprendre quoi que ce soit à la politique, à la yie des partis, à leurs progranmies compliqués, à leurs querelles qui n'en finissent
l'agonie 157
pas. Il n'écoute rien, il ne réfléchit pas, il ne peut arriver à se créer une idée, même confuse, de la situation actuelle. 11 voit seulement que « cela ne va pas bien ». Que Trotski et Lénine pérorent à Moscou, que la Pravda et les Izviestia publient chaque jour des articles doctrinaires, le paysan ni ne les entend, ni ne les lit. Cent soixante millions de moujiks russes restent inertes et troublés dans leurs villages, sans entendre le vent tempétueux qui gronde dans les rues de la capitale.
Voilà un tableau sommaire, mais je le crois exact dans ses lignes principales, de l'état du pays après un an de révolution. Partout la ruine et le désordre : une anarchie générale ; pas une classe satisfaite ; pas un homme qui ne souffre de l'état de choses actuel.
Mais où trouver les forces nécessaires à la reconstruction de l'édifice social ? Où trouver un parti qui ait des idées nettes, un programme pratique des réformes, une vue claire sur le but à atteindre et sur les moyens à employer ? Voilà déjà de grandes diffi.cultés dans ce pays tout neuf à la vie politique et où la clarté d'esprit et la méthode ne sont pas les qualités essentielles des gens même intelligents.
Et puis, admettons qu'il y ait un parti — pour le moment, je n'en vois pas, car ce ne sont ni les socialistes révolutionnaires de droite, avec le misé-
V. Tcheraof en chef, ni les socialistes défen- 1 qui sont doux, Plekhanof et B. Savinkof, ni idets qui ont montré ce dont ils étaient ca~ ts aux premiers jours de la révolution, ni les iTcbistes, enfin, qui ont laissé la ntonarcbie r à la ruine et n'ont su que pousser i la — mais enfin, imaginons un parti de gouver- □t. Sur qui s'appuiera-t-il ? Quelles forces lice aura-t-îl à sa disposition ? Où tpouvera- 8 dix mille baïonnettes nécessaires pour faire iter ses ordres ?
■ enfin, il faut toujours en revenir là. Dix
baïonnettes ! Tout le reste est littérature, n'est pas parmi les soldats de la révolution les trouvera. Quiconque a vécu en Russie
année dernière, a causé avec les soldats, a é à leurs meetings, a vu les volte-face sou- B de ces enfants obscurs, leur manque de té, leur incapacité à comprendre, sait qu'il ipossible de recruter aujourd'buHparmi eux ix mille bommes qui soutiendront par les } un régime d'ordre.
a cru un instant que, dans le Don, se forit un noyau solide d'où partirait la régéné- 1 nationale de la Russie. Le Don avut les
meilleurs esprits politiques du pays : Milioukof, Savinkof ; les premiers généraux, de Tancienne armée : Alexeief, Kaledine, Kornilof, Denîkine, d'autres encore. Il avait des ressources matérielles considérables. Alexeief recrutait une armée de volontaires. Il y a en Russie cent mille officiers réduits à la mendicité par la révolution maximaliste. Il semblait qu'on allait enfin trouver là et le parti politique capable de diriger le pays et les dix mille baïonnettes nécessaires pour Tappuyer. Ah ! la lamentable histoire I Le Don n'a pas .tenu une minute devant le maximalisme. Les officiers — c'est bien la pire chose — ne sont pas venus en nombre. Ceux qui étaient là se sont disputés entre eux, ont usé le temps en intrigues et en bavardages. Au moment où il a fallu se battre, personne: L'armée d' Alexeief s'est dispersée en poussière au premier coup de vent.
Je ne connais rien de plus triste, de plus décevant, de plus fin de tout, que l'histoire du Don. Le néant de la Russie actuelle s'y est montré sous un jour affreux. Si le Don n'a pu réunir dix mille officiers prêts à lutter et à exposer leur vie pour une politique nationale, comment imaginer qu'on trouvera dix mille soldats dans cette tourbe qu'esl l'armée faite par la révolutiop pour soutenir un régime quel qu'il soit !
Les monarchistes en Russie, à Theure actuelle, le comprennent. La force matérielle, qui sauvera
pays, qa'oD le veuille oa non, sera une force 'angère.
Sans doute, il serait agréable que les Allié» irnissent ces dix mille balODaettes.
Est-ce possible ?
Les alliés sont loin. Les Anglais et les Français it fort occupés chez eux el ne peuvent arriver a Rassie que par la mer Glaciale et à Arkhan- 1, finis tP.me. Les Japonais ? Il semble qu'ils se ëparent à être les gendarmes de l'Entente en ïérîe. Mais de Vladivostock à Moscoif, quel chen ? Dix mille kilomètres. Les Japonais feront ut-être la police de l'Extrême-Orient russe, iqu'au Baïkal. Exercer une action à Moscou et Petrograd, comment y songer !
Les alliés sont loin et les Allemands sont à kof, à Polotsk, à Minsk, à Kief, à Odessa. Sur ite la frontière occidentale de la Russie, ils ont s troupes, des chefs, des chemins de fer. Ils Qt là, aux portes de Petrograd, à quelques étas de la perspective Nevski et du palais d'Hir. Ils ont mille attaches dans le pays. Ils ont s amis anciens et des partisans dans les cercles 1 plus aristocratiques ; ils ont des relations mdues dans le monde des affaires et du comïrce. Il n'est pas jusqu'au socialisme russe qui soit d'éducation allemande et, pendant la lerre, le gouvernement impérial de Berlin, luième, a su jouer, comme on l'a vu, des chefs
màximalistes en exil. Lénine, Zinovief et d'autres sont arrivés ici à travers l'Allemagne.
Aujourd'hui, l'Allemand s'est arrêté à Pskof. Il n'a pour l'instant aucun intérêt à venir à Petrograd. Il a arrangé ses affaires en Ukraine qu lui donnera du blé et du sucre. A Petrograd, qu'at-il à gagner ? Quelques stocks de métaux qui ne sont pas évacués.
Mais, malgré rimpuissance du gouvernement des Soviets, c'est une entreprise de faire de l'ordre- dans cette ville anarchique et de créer iin gouvernement russe.
Pendant que la guerre dure en Occident, l'Allemagne a intérêt à ce que la Russie ne lui donne aucun souci. Elle a jugé les bolcheviques. Elle sait ce qu'ils valent. Avec eux elle n'a rien a craindre. Elle les laisse s'agiter vainement et poursuivre leur œuvre de destruction. N'y a-t-il pas là, en outre, pour le peuple allemand une magnifique leçon de choses, bien propre à le dégoûter du socialisme ?
D'un côté, l'empire allemand, plein de force, à Tapogée de son succès, gagnant des territoires immenses en Orient. De l'autre côté, la république des Soviets régnant sur un pays tombé au dernier degré de la ruine et de la honte, un pays battu, affamé, misérable, alors que la nature lui a donné les ressources les plus grandes du monde. Que la Russie continue à agoniser quel-
ques mois encore, jusqu'à ce que la guerre soit finie en Occident! L'Allemagne n'est pas sentimentale. Elle regarde froidement et attend son heure.
Quand le temps sera venu, d'un coup de balai elle renversera les Lénine j les Trotski et leur séquelle. Elle installera un gouvernement monarchique, car, tout de même^ un empire bien policé ne garde pas un voisin atteint de maladie contagieuse. 11 y a une œuvre prophylactique à faire. Elle n'y manquera pas^ mais elle ne s& presse pas.
Un gouvernement monarchique en Russie marquera un réveil du sentiment national. Que ce réveil se fasse une fois la paix générale conclue et l'Allemagne est tranquille pour un demi-siècle*
Mais les Russes appartenant aux classes dirigéantes^ les Russes qui voient la ruine de leur pays et la leur propre, qui se savent incapables de rétablir eux-mêmes un régime normal, les Russes qui constatent que les Alliés jusqu'ici n'ont pas bougé un doigt pour leur venir en aide S se demandent où ils trouveront les dix mille baïonnettes nécessaires pour renverser les bolohevi-
1. ÉcHt dn ayfil 1918 ^ La dêcisibti d6 priiici|>e ^tl^ Tinidryâotion japonaise a été retardée jusqu'en août. L'ocôupation dd Mourmau par les Alliés date de juillet; la révolution à Arkhangel, chassant les bolcheviques, est d'août. Enfin en avril la situation aut le .ft^ont obdidental laissait les Allemands libt*ei en Russie.
qaes. Dans les cercles monarchiques, on cherche à négocier un accord avec T Allemagne.
D'après ce que je sais, les bases d'une entente dont on parle dans les cercles monarchiques pourraient être les suivantes :
La Russie demandera un adoucissement des conditions de paix signées à Brest-Litovsk. Le nouveau pouvoir ne peut être accepté par la nation que s'il apporte un don de joyeux avènement. L'Allemagne serait disposée^ à entrer dans cette voie. Elle a gagné tant qu'elle peut se montrer belle joueuse. L'Ukraine rentrerait dans la Russie et TÂllemagne reviendrait aux premières conditions de Brest, celles que la folie de Trotski a repoussées, faisant perdre, pour un geste stupide, quelques provinces de plus à la Russie. La Dvina serait frontière. En échange, l'Allemagne assurerait sa domination économique sur la Russie. L'Ësthonie et la ^Lettonie seraient ainsi un précieux objet de troc.
Les Russes accepteraient cet arrangement. Que peuvent-ils faire ? Us s'entendront avec l'Allemand et garderont, au fond du cœur, l'espoir de lui faire payer cher un jour l'abaissement où il les a réduits. Mais cet « un jour » est loin. En attendant, on vivra, et la vie a son train à elle. Le Russe n'est pas rancunier. Qu'arrivera-t-il ? Que sera l'équilibre de l'Europe dans le second quart du xx"* siècle ? La Russie^ sous l'influence
allemande sera, peut-être, heureuse et riche. Elle mettra en valeur ses ressources inépuisables et sera reconnaissante au sévère intendant allemand qui l'obligera à travailler.
Tout cela est loin ; c'est le sujet de vaines conversations, de longues et stériles rêveries.
Le présent, c'est la ruine totale du pays et l'obligation de faire appel à l'étranger pour relever la Russie.
Or, Tétranger, pour Imstant, c'est l'Allemand. Même s'il est battu en Occident il reste le maître en Russie. La Russie se trouve placée aujourd'hui vis-à-vis de l'Allemagne, comme hier la Perse vis-à-vis de la Russie.
J'étais en Perse en 1905, au moment où, sous les coups japonais, l'empire russe voyait son prestige pâlir devant le monde. 11 restait éblouissant en Perse, où quelques sotnias de cosaques suffisaient à lui conserver son éclat. Ainsi en sera-t-il, pour un temps assez long, des rapports de force entre TAllemagne, même vaincue en France, et la Russie ruinée par la révolution et le maximalisme.
La Russie trolivera-t-elle dans la terrible leçon qu'elle reçoit, la force nécessaire pour réagir et se régénérer ?
Rien n'est plus douteux. C'est l'empire du NUchevo, ce n'est pas le pays des résolutions viriles. Se relèvera-t-elle comme la Prusse après léna,
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comme la France après Sedan. Si elle doit reprendre la place qu'elle a occupée dans le monde, il est vraisemblable qu'elle fera ce chemin avec une extrême lenteur. Le Russe dirait volontiers de la Russie, comme le croyant de l'Eglise : PatienSi quia dsterna. En attendant, il trouve là une excuse immédiate à sa paresse, qui est infinie.
Mais laissons cela. Les cercles monarchistes causent, sans doute, avec TÂUemagne dans le sens que j'indique. Les bourgeois, qui sont pour Tordre, sans plus, attendent le salut des baïonnettes allemandes. Le peuple qui soufiFre et qui ne comprend rien, sinon qu'il a été trompé, accueillera le premier venu qui lui assurera une vie régulière à des prix modérés, la sécurité dans la rue, un ravitaillement convenable.
Mais quelque chose ne va pas. Les Allemands, pour rinstant, font la sourde oreille, Au sombre désespoir des monarchistes, à l'amertume de leurs propos, au ton dont ils parlent, on peut mesurer l'étendue de la déception dont ils souffrent, à la certitude où ils sont que les Allemands ne viendront pas à Petrograd.
Laissons ces gens à leurs lamentations et le peuple de Petrograd à la misèî?e qui l'accable sous le règne sans gloire de Lénine. Notons au jour le jour les phases de l'agonie '3u maximalisnie et
décrivons les derniaps spasmes du monstre i^ou-
Le gouverD0ine|it des commissaires du peuple p'a pas la vie focUe. Chaqi^p jpup lui apporte uue fâcheuse nouvelle ou uu tôli&grainme àe Q^rlin
rédigé sur uu tou d'ultimatupi.
En une semaine, à peu près, U appreud que les Japonais ont dél^ai^ué des troupes de pqlice à Vladivostock et les Allemands en Finlande. Il
a un télégramme de Berlin, lui enjoignant de faire la paiiç «ans tarder avec rUkraine. Un se-
pond lui ordonne de rappeler Ses tmnpes de Finlande, pu elles se battent aveq }a garde-rouge. Tchitoberine, sncoessenr de Trotsjii aui^ Affaires étrangères, a des nuits agitéeSt Les Japonais ont occupé Vladivpstppl^. L'aini-
ral Kato a lancé une proelaniatiou fort bien rédigée, dansslaquelle il dit que, trois Japonais ayant été assassinés la veille, il se croit obligé d'assurer la sécnrité de ses compatriotes, n^ais qn'il n'entend d'aupune façon intervenir dans la politique intérieure d^ la Russie.
Le gouvernement des con^niissaires publie une note indignée et demande impérativement aux alliés si le Japon intervient d'accord avec eux. Suivant leur réponse, dit-il, le gouvernement des commissaires prendra une décision d'une impor? tance capitale.
Les maximalistes espèrent que les États-Unis
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sont hostiles à Tintervention japonaise en Asie. Ils jouent sur Tancien antagonisn^e entre Tokio et Washington.
Ils ne restent pas longtemps daps le doute.
Une semaine s'est écoulée, et hier (9 avril), l'ambassadeur des Etats-Unis de Vologda fait savoir que son gouvernement approuve Taction du Japon qui vient aider la Russie, au nom des alliés, à se défendre contre Temprise allemande*^ Encore un espoir qui s'évanouit.
Nous apprendrons sans doute deiuain la décision du gouvernement des Soviets. Déj4, il a appelé à la guerre contre le Japon ; déjà, il a déclaré Tétat de siège en Sibérie et cpnvié les soviets locaux à organiser la défense du territoire .
Il serait comique et digne de Thistoire bouffonne que nous vivons au jour le jour de voir le maximalisme, après avoir tout sacrifié pour conclure la paix avec TAllemagne, le pire ennemi de la Russie, partir en guerre contre le Japon qui vient Taider à se débarrasser de l'ennemi héréditaire«
En Ukraine, la situation est vraiment extraordinaire. Aucun pays au monde n^a jamais offert et n'ofibira le spectacle burlesque que nous donne la Russie aujourd'hui,
Elle est en paix avec les empires centraux, qui, eux, sont en paix séparée avec P Ukraine. La Russie n'a jamais déclaré la guerre à ^Ukraine,
Pourtant elle s'y bat et ses troupes luttent avec les maxîmalistes petits russiens contre les soldats du gouvernement de Kief et les régiments austroallemands qui les soutiennent. On aurait pu croire que les bolcheviques russes mèneraient cette guerre, à la fois civile et étrangère, sous le masque, comme ils le font en Finlande. Non pas I Les armées maximalistes sont commandées par des chefs nommés par le gouvernement des commissaires. Chaque jour on peut lire le communiqué officiel publié par Tétat-major russe sur le théâtre de guerre en Ukraine. On y voit que sur le front de la cinquième armée, les Austro-Allemands avancent, que la quatrième armée recule, etc.
Les Allemands ont décidé de faire cesser cette plaisanterie. Un sec télégramme de Berlin enjoint au gouvernement hisse de conclure la paix sans retard avec l'Ukraine.
11 n'y a qu'à obéir, et le 9 avril, les représentants des commissaires rencontreront à Smolensk la délégation de l'Ukraine, laquelle arrive escortée de quelques Allemands et apporte, paraît-il, le texte du traité de paix, ne varietur^ que les Russes n'auront pas le droit de discuter, mais qu'ils devront simplement signer.
Et, pour finir, voici l'histoire finlandaise. Les Allemands ont débarqué 10.000 hommes à Hango pour mettre fin à la guerre civile et obliger les
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Rouges à capituler. Deux télégrammes de Berlin, le premier pour dénoncer au gouvernement russe l'aide que donnent les gardes-rouges russes à leurs amis finlandais, le second pour exiger que la flotte de guerre soit désarmée en dix jours ou quitte les eaux finlandaises, ou, pour mieux dire, les glaces qui bloquent encore les ports du golfe de Finlande. Ici encore, il n'y a qu'à obéir. Les Allemands ont pris avec la Russie l'habitude de parler sur un ton qui ne souiGEre pas de contradiction et le gouvernement des commissaires n'a pas oublié ce qu'il lui en a coûté de trop parler à Brest-Litovsk. Les bateaux de guerre quittent Helsingfors et, à travers les glaces, gagnent Cronstadt, où les Allemands les retrouveront quand il leur en prendra envie.
Sur terre, l'intervention allemande sera décisive. Déjà, les troupes du général Mannerheim ont repris Tammerfors, où la lutte a été violente, où les morts et les prisonniers sont nombreux.
Les Allemands vont occuper Helsingfors, et peut-être, par Lovisa, où ils ont débarqué aussi, vont-ils couper la ligne de chemin de fer Helsingfors- Viborg. Le gouvernement maximaliste finlandais s'est réfugié à Viborg, où il vit ses derniers jours.
'd vais voir MoscoD redevenne, après deai siè- 3, non par le libre choix Aes maximalistes, is par la dure uéoesBité des tâmpa et la menace Allemands, mattpes de Pskof et seigneurs en ilande, la capitale de la Russie.
1 faut un permis pour quitter Pelrograd. On lélivre au palais Marie où une queue de quinze tB personnes attendent le petit papier lihérar. On ne oomprend guère pourquoi le gouvernent, aous prétexte d'évacuer les usiaes et les □s de l'État met tant d'obstaeles à ia sortie de rograd. On meurt de faim sur les bords de la fa où les vivres n'arrivent plus qu'en quantité jffisante. Chaque jour une diaaine de milliers personnes pouirraient gagner les provinces ou IS trouveraient ^ manger. Mais non, grâce aux nalité» obligatoires, l'évaûuation de Petrograd ait au comptQ-goattM et la gare Nicolas, où i n'entre qu'en montrant soi) permis de sortie, vide.
le train qui m'emmène est composé d'une dizaine vagons de troisième classe à quatre-vingts plachacun, d'un wagon de première et de seconde 'un wagon de ia Compagnie internationale des
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wagons-lits. Personne en troisième ; seuls les deux wagons de luxe sont occupés^ Nous sommes soixante voyageurs dans un train gui pourrait en transporter un millier.
Aussi un calme parfait règne sur les quais et dans les wagons. Les maximalîstes ingénieux sont arrivés à rétaj^lir Tordre sur les chemins de fer en supprimant le voy^eur.
Nous mettons plus de seize l^eures pour couvrir lès six cents verstes qui séparent Fancienne et la nouvelle capitales. A Moscou, une formalité nouvelle. On pèse les bagages à main et je paie une quinzaine de roubles pour mes deux valises.
Je n'ai pas vu Moscou depuis la révolution.
Elle a suivi Petrpgrad dans les différentes phases politiques qui ont amené la Russie du régime autocratique de Nicolas II au ppuvoip absolu do Lénine. Elle est moins internationale que Petrograd; elle n'a pas les nerfs malades qui font de la capitale des bords de la Neva « la ville la plus fantastique du monde »9 selon le mot de Dostoïevski. Elle est un peu plus rude, un peu moins encline à la neurasthénie ; les passions y sont un rien plus fortes; mais elle est néanmoins essentiellement slave, c'estrà-dire, sans résistance au mal, patiente, pensive, inerte et, comme toute la Russie, soumise au a nitchevo », au « que faire? » par lequel ce peuple pense résoudre tputep diffi-
cultes en attendant qu'elles s'arrangent d'ellesmêmes. Au moiis de novembre, une poignée de junkers se sont battus, seuls au milieu de deux millions d'habitants, contre les troupes du Soviet. 11 y avait au moins dix mille officiers à Moscou. Leur intervention dans la lutte pouvait en changer la face. Ils n'ont pas bougé; ils ant laissé faire, hésitants coname toujours, gagnés par une maladie nouvelle qui fait des ravages en Russie ; la peur. Ils sont cruellement punis aujourd'hui. Mais qu'ont-ils fait pour éviter à la Russie les maux qui l'accablent ? La prudence des rouges a prolongé une lutte inégale dans laquelle le canon a parlé. Quelques maisons ont été détruites ; le couronnement d'une des petites tours du mur qui entoure le Kremlin a été décapité par un obus. Mais la guerre civile n'a pas ensanglanté la cité et, en quelques jours, les maximalistes se sont rendus maîtres de la ville. Moscou n'est pas plus heureuse sous le règne des bolcheviques que ne l'est Petrograd- Mais Moscou est russe et subit son sort avec mille plaintes et lamentations, sans penser à la révolte.
L'antique "capitale de la Russie ne ressemble en rien à Petrograd. Entre les deux villes, le contraste est saisissant. Elles sont énormes toutes deux; les distances y sont infinies; elles sont construites à la russe, sur des espaces immenses, sans que jamais on ait songé à économiser la
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place, à resserrer les maisons et les palais. Le plus souvent, les maisons sont hasses et démesurées; Mties autour de cours qui n'en finissent pas, le plus sourent entourées de jardins, comme dans les villes d'Asie. Les bâtiments du gouvernement, les palais ont été élevés pour suffire à ioger, semble-t-îl, un million de fonctionnaires.
Partout, le goût du spacieux, des grandes proportions, le désir de s'étendre, de n'être gêné en rien qui est propre au caractère russe et que Fon retrouve dans l'ordonnance des villes comme dans l'arrangement d'un appartement. Cela, ce sont des traits communs à Moscou et à Petrograd, comme, à un degré différent, à toutes les villes russes, Kief, Kharkof, Rostof, Odessa et Ekaterinoslaf.
Mais entre Moscou et Petrograd, quelles diflférences !
Moscou est une ville historique. Elle est née au hasard et s'est développée, comme elle a pu, au mieux des circonstances, suivant les nécessités du moment, au cours des siècles, passant de la colline fortifiée du Kremlin à l'enceinte de la ville chinoise ou tartare, puis à celle de la ville blanche, puis à celle des murs de terre dont la lign^ forme comme le cercle des boulevards extérieurs au delà desquels la ville continue dans les faubourgs populeux. Un plan confus^ des grandes rues mal alignées qui descendent des faubourgs
au centre et, entre elles, des mes transversales, tortueuses et enchevêtrées. Beaucoup de pittoresque, un Kremlin étonnant de lignes et hérissé , de cent flèches/ tours, coupoles et clochers, mille églises dails là ville, itiais aucun plan d'ensemble, pas une perspective, totit laissé au hasard^ sans ordre, sans méthode^
Petrograd, au contraire^ c'esit une création de Tesprit humain. Tout y est artificiel domme à Versailles^ mais tout y a la beauté d'une création voulue^ ordonnée, réfléchie. Petrograd s'est développé suivant un plan mûrement pourpensé. Les rues y sont latges et*droites. Sur trois kilomètres, la Perspective Nevski, large comme les Champs- Elysées, traverse le cœur de la tille, de l'Amirauté à la gare Nicolas. Les places sont immenses et symétriques et, dans ce plan régulier qui satisfait l'esprit, les canaux mettent l'imprévu de leurs courbes allongées et la beauté de leurs eaux calmes. Enfin la Neva et ses quais dé granit dont la gloire incomparable de la ville, la Neva plus large qu'aucun fleuve d'Europe, la Neva aux eaux courantes et profondes où Ée reflètent lès palais qui la bordent^ la colonnade de la Bourfte, les murs de brique rouge dil corps des Pages, la classique Académie des beauï-arts et l'admirable forteresse Pierre-et-Paul dont la flèche aiguë et dorée déchire le ciel embrumé de Petrograd.
W^ Ceux qui ont goûté le charme profond de cette
là.'
l'aqonib 17S
ville unique^ où Tœil et la raison se plaisent également, Taiment d'une façon à la fois instinctive et réfléchie. Ils en préfèrent les beautés classiques au désordre pittoresque et hasardeux de Moscou* La lumière du Nord, surtout dans les nuits blanches, alors que le crépuscule ne se décide pas à quitter les rives de la Neva, la couvre de caresses subtiles et nuancées et Tenveloppe d*une atmosphère dont aucune ville du monde ne connaît la douceur et la j^ichesse.
Petrograd, dit-on souvent, n'est pas russe. Erreur I Petrograd est la plus essentiellement russe de tontes les villes russesi Elle est; ia pensée suprême, Tàboutissement même de la Russie, Tœuvre du. Russe le plus complet dans ses contrastei^ extrêmes qu'ait jamais enfanté la terre russe, Pierre le Grand*
La Russie rétrograde revient sur elle-même, en retournant à Moscou qui n'expritne qu'une des faces de l'âme russe*
Suivons-y les bolcheviques qui, ici encore, défont Tœuvre géniale tracée par Pierre le Grand.
Gomme les tsars^e jadis, les maîtres de la Rnssie moderne se sont installés au Kremlin et Ton peut imaginer la bouffée d'amoui*-propre qui a enflé l'âme de ces aventuriers quand ils sont entrés dans Fenoeinte de la çoUine historique autour de laquelle s'est formé l'empire russe. Trotzki-Bronstein , Oulianof ^-Lénine successeurs
LA RÂVOLUTION RU88E
rinces de Moscou, d'Yvan le Terrible, des iers Romanof ! Leur vie misérable, traînée 1, dans les cafés de Vienne et de Genève, se ne dans l'apothéose, rouge et or, du Krem-
l'ai pas été les voir dans leur gloire. A qnoi Je sois déjà, par expérience, que l'on ne ,e pas avec les bolcheviques. Entre eux et 1 n'y a pas de vocabulaire commun, ils vivent leurs chimères et, lorsqu'on leur oppose des ils vous répondent par des théories. Sans
Tcbitcherine m'aurait donné une déclara- Mais quoi ? La télégraphier à Paris ! Trompes lecteurs en leur transmettant les soies du commissaire aux Affaires étrangères?
avons assez du feu d'artiSce tiré par Trotski it-Litowsk et il suffit d'ouvrir les yeux pour e résultat que sa prodigieuse faconde a ob- A fruclihus eorum cognoscetis eos.
ne vais pas au Kremlin. Je constate que I les portes, sauf une, en sont fermées, alors
y entrait librement sous l'autocratie des
Le comité central exécutif siège dans la e salle du restaurant de l'hOtel Métropole.
' a à Moscou, pour l'instant, une espèce de I. Des soldats montent la garde au coin des
à la gare, un sous-officier a pris le nom ioldat qui, contrairement à la consigne, portes valises. Je dis : pour l'instant, car à Pe-
*^-fe
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trograd, nous avons vu, il y a un mois, apparaître une sorte de garde civique qui n'a duré qu'une semaine. Est-ce la crainte de l'ambassadeur ailemand toujours annoncé et qui n'arrive pas ! Est-ce la peur de voir un Allemand tué dans une agression nocturne, et les terribles suites qu'une telle ^ mort amènerait sous forme d'une intervention armée de l'Allemagne pour assurer la sécurité de ses nationaux ? Je ne sais, mais il y a une police, si médiocre qu'elle soit. Ce qui n'empêche, du reste, que chaque nuit on entend, à Moscou comme à Petrograd, des coups de feu dans les rues.
Dans la journée, l'animation est grande. Les magasins semblent mieux approvisionnés que ceux de Petrograd ; on se nourrit plus facilement et à meilleur compte. On peut acheter quelques vivres et la livre (russe) de farine noire ne vaut que 5 roubles 50 (avant la guerre 3 ou 4 kopecks). Le vin est interdit et introuvable, comme la vodka. Pourtant, oh voit pas mal d'ivrognes, surtout parmi les soldats et les niarins, qui sont plus nombreux qu'à Petrograd. Les restaurants de premier ordre sont fermés, sauf Prag et l'Elite. On y paie de 30 à 50 roubles le plus médiocre des repas avec une bouteille d'eau minérale et une tasse de café. Les izvoztchiks sont encore plus chers que sur les bords de la Neva. De la gare au centre de la ville, ils n'hésitent pas à
demander 20 roubles ; la plus petite course en vaut 5 et Ton n'est pas étonné, pour peu qu'on ait plusieurs rendez-vous dans la journée, d'avoir dépensé cent roubles pour s'être fait cahoter une heure ou deux dans une misérable voiture à l'allure la plus lente. Les tramways sont inabordables, malgré que la taxe ait été portée à 40 kopecks.
16 avril.
Le camarade Goukovski, commissaire aux Finances, fait un long rapport au comité central exécutif sur la situation iSnancière de la Russie sous le gouvernement des commissaires du peuple. Les maximalistes nous accusent de les calomnier et de remplir ce qu'ils appellent la presse bourgeoise de diffamations sur le régime bolchevique.
Écoutons un des Jieurs et nous verrons que pas un de nous n'aurait pu dresser contre le bolchevisme en Russie un tel réquisitoire.
Goukovsfcl, étudiant le budget/ établit que les recettes montent à 6 ou 7 milliards de roubles. D'où viennent ces recettes ? Des impôts formidables dont les maximalistes ont frappé la fortune acquise et qui, deux fois sur trois, équivalent à la conJQscation pure et simple des biens de la bourgeoisie et des industriels, des commerçants et des propriétaires. L'Etat a pris les banques, là
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majorité des usines, et a fixé des impôts si élevés sut* les maisons que, la plupart du temps, les propriétaires, incapables de payer, ont remis leur immeubles à la ville.
Cela, qui a ruiné le pays, rie donne au gouvernement que 6 ou 7 milliards. Mais le village, dit Goukovski, n'acquitte plus sêS impôts. 11 est impossible aujourd'hui de tirer un sou des paysans, bien qu'ils aient pris les biens des grands propriétaires. Aucune jforce humaine, sous le régînae bolchevique, ne pourra contraindre le paysan à donner à TÉtat ce qu'il lui doit.
Or, dans les villages vit la presque totalité de la population russe, les neuf dixièmps, vraisembablement. Ces 180 millions d'habitants couvraient presque entièrement les dépenses de TÉtat russe. Cette source est tarie r l'impôt repose aujourd'hui sur une dîiaiue de millions de contribuables qui sont ruinés.
Goukovski constate le fait, mais ne tire pas de conclusions. Chacun a le loisir de le faire et je le laisse à mes lecteurs.
En face de ce budget de recettes, voîci les dépenses :
Ici, comme le dit Goukovski, on va aux chiffres astronomiques. Le budget de la Russie maximalîste monte à une somme, pas exactement précisée, qui varie entre 80 et 100 milliards. Note2, je vous prie, que le pays est en paix, qu'il s'est débarrassé
•ti-. .
du poids énorme de la guerre, qu'il a licencié ^ Tarmée entière, qu'il ne fabrique plus de muni-
tions, ni de matériel, qu'il n'a plus besoin de ravitailler 10 ou 12 millions de soldats. C'est un budget de temps de paix, mais un budget maximaliste, qui coûte à la Russie une centaine de milliards par an.
D'où vient l'augmentation des dépenses ? De la soif inouïe que le triomphe des maximalistes a déchaînée dans le prolétariat : fonctionnaires, employés, ouvriers. Personne ne veut plus travailler, mais chacun entend être payé quatre, cinq et dix fois ce qu'il touchait naguère. En voici un exemple saisissant, emprunté à l'exploitation des chemins de fer. Goukovski établit que, sous l'ancien régime, les frais d'exploitation totaux, à la verste, montaient à peu près à 13.000 roubles et laissaient un bénéfice. Aujourd'hui, les frais d'exploitations à la verste montent à 125.000 roubles, soit dix fois plus. Il ne faudrait pas croire que la hausse des matières premières soit seule responsable de cette hausse formidable. Goukovski a soin de noter que la seule augmentation des salaires a fait monter les U dépenses à 60.000 roubles à la verste !
Goukovski constate que le déficit ne peut être couvert par un emprunt, « car personne ne souscrira après l'annulation des emprunts antérieurs ».
« Il faut, dit-il, réduire les dépenses et augmenter les impôts indirects. Il faut aussi, et de toute nécessité, supprimer le contrôle et les impôts sur les marchandises et rétablir le crédit. La nationalisation des banques a eu pour résultat de tuer le commerce des échanges. Je ne puis vous donner une recette pour sortir de cette situation aiguë, que je constate simplement. La journée de huit heures est appliquée strictement, même par les aiguilleurs, sur les chemins de fer. Les télégraphistes font la journée de six heures et gagnent dix mille roubles par an. La confiscation systématique des entreprises tue rindustrie et détruit tout l'appareil de crédit.
« Tous les jours, je reçois des télégrammes de plainte contre les contributions et les impôts levés par les Soviets locaux en province et qui atteignent des proportions incroyables. Où et comment dépense-t-on ces millions ? Nous n'en savons rien : aucun contrôle, aucune comptabilité. Grâce à la facile victoire de novembre on applique très légèrement les nationalisations de toutes sortes. Pourtant on ne peut tout décider avec une rapidité surprenante. Ce qui nous semblait la simplicité absolue — l'annulation des emprunts — ne s*est pas montré un problème simple en pratique^ mais au contraire très compliqué. Il faut interdire aux Soviets locaux de lever les contributions et des impôts. Les entreprises nationalisées ne doivent pas donner de déficit. »
Ainsi parla Goukovski, qui n'est pas un bourgeois, mais bien le commissaire aux finances de
FEtat socialiste, de cet Etat qui a pour programme la suppression du capital et de la propriété privée et qui entend exploiter lui-même toutes les richesses de la Russie^ les banques comme les chemins de fer, les usines, les mines, les fabriques, le commerce, nationalisé comme le reste.
Grande ambition ! Seulement TEtat maximaliste est complètement incapable d'administrer des entreprises aussi colossales. Il ne suffit pas de dire qu'il ne connaît pas les affaires, qu'il u'a personne pour travailler sérieusement, que les chefs et les ouvriers lui manquent à la fois, que la paresse règne chez ces derniers comme l'ignorance chez les premiers, qu'il est comme un enfant de six ans qui entreprendrait sans outils de fabriquer un chronomètre de précision. Non, trouvâtil des chefs, rendît-il aux ouvriers le goût du travail, les affaires n'eu iraient pas mieux, car ce sont les principes mêmes du maximalisme qui empêcheront la machine sociale do marcher. L'inférieur commande ; le supérieur obéit. Aussi ne va-t-on pas loin.
Ma brave cuisinière (je m'excuse de citer si souvent ma cuisinière, mais cette femme simple a du bon sens) me demandant ce qu^était le bolchevisme. je lui dis :
— Sous l'ancien régime, vous êtes ma domestique et je suis votre patron. Gomme vous voyea,
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je travaille toute la jouroée. En échaBge de quoi, on m'envoie de l'argent qui me fait vivre moi, une secrétaire» vous et Paeha,la femme de chambre. Vous vivea bien et mangea à votre faim, et vous avea vos gages chaque mois. Je commande mes repas et vous obéissez. Je ne suis pas un mauvais maître et vous êtes une bonne domestique. Nous formons une petite société bien constituée avec un patron et des serviteurs. Mais qu'arrivera-t-il, Nastia,si c'est vous qui voûtes vous installer dans mon cabinet et me mettre à la cuisine ? Vous mangerez mal, car je ne suis pas cuisinier. Mais vous ne ferez pas mon travail, car vous n'y êtes pas préparée. Aussi on ne nous enverra plus d'argent et nous mourrons tous de faim.
— Dieu garde barine, fit Nastia, en s'inelinant jusqu'à terre.
Tel est le régime des bolcheviques. Le soldat ne veut plus d'officier et commande lui-même ; Touvrier chass» le patron : remployé ne supporte pas de chef. Une société fondé^ur ces principes est vouée à la ruine. Le commissaire.. Ooukovski constate la ruine sans établir les responsabilités.
Lénine, si fermé qu'il soit aux leçons de l'expérience, finit par s'apercevoir que le régime court à vitesse accélérée à la catastrophe. La direction du pays et des affaires par les ignorants et les inconscients donne des résultats funestes qu'il est obligé de constater»
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A plusieurs reprises, on parle, au gouverne* mentjde faire appel aux compétences, de travailler avec les anciens fonctionnaires d'Etat, avec les directeurs de banques, d'industrie et d'affaires. Il est bien entendu qu'on ne renie rien de ses principes. On ne fait aucune concession, non, mais enfin, temporairement, on essaiera de se concilier la faveur des hommes d'expérience que l'on a chassés de leurs postes.
Pendant mon séjour à Moscou, Lénine rend un décret dénationalisant la flotte pétrolifère de la Caspienne et de la Volga. La flotte avait été nationalisée en novembre, comme il convient. Mais voilà que, la belle saison revenue, les bateaux restent dans leurs ports ou à leurs pontons. Les équipages ne veulent pas travailler, ou, s'ils le veulent, ne sont pas capables de diriger les bateaux. La chose est grave, car la Russie entière a besoin du naphte de Bakou. Déjà la moitié des usines sont fermées par manque de charbon, car les mineurs du Donetz, depuis la révolution, ne travaillent plus qu'indolemment. Le combustible manque partout. Si le naphte n arrive pas, c'est une catastrophe.
Lénine comprend qu'il faut céder à l'évidence et rendre les bateaux à leurs propriétaires si Ton veut rétablir la circulation sur la Volga et la Caspienne et assurer le ravitaillement en naphte.
Chose curieuse, les équipages acceptent avec
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satisfaction le décret qui leur retire la propriété des bateaux et les met sous les ordres de leurs anciens chefs.
Lénine, dans le tourbillon qui l'emporte, aurat-il le temps de réfléchir sur la simple histoire dela flotte pétrolifère ?
L'opinion publique dans les classes anciennement dirigeantes est assez montée contre nous. On nous accuse — bien à tort — de soutenir les bolcheviques, d'être en rapports constants avec eux, de collaborer même avec le gouvernement des conmiissaires du peuple. Est-il besoin de dire qu'il n'y a rien de vrai dans ces bruits, que nous n'avons pas reconnu le gouvernement des Soviets, que nous n'avons aucun intérêt à soutenir un gouvernement qui a trahi l'Entente, qui a livré la Russie à l'Allemagne et que les empires centraux jugent fort utile à leurs intérêts, puisqu'ils sont en rapports officiels avec lui alors qu'ils pourraient le renverser en faisant avancer quelques régiments.
Mais qu'il y ait eu des imprudences, de la légèreté et même des fautes commises, chez nous, par des sous-ordres, civils et militaires, il n'en faut pas douter. Les divers représentants d'un des grands pays alliés en Russie (des Etats-Unis d'Amérique) n'ont jamais su se mettre d'accord et harmoniser leurs déclarations. Quand l'ambassadeur disait blanc, l'attaché militaire disait noir,
et un extraordinaire colonel Robbins chef de la Croix Rouge, personnage quasi-offîciel, disait rouge, rouge sang. Les Russes, devant ces discordances, que les maximalistes exploitaient adroitement, finissaient par croire que tels gouvernements autrefois alliés étaient suspects de tendresse pour les bolcheviques. L'attaché militaire et le colonel Robbins ont été rappeléai chez eux> et ont quitté la Russie. Maintenant on n'entend plus que la voix des ambassadeurs responsables, et^ cette fois-ci, elle est concertée*
C'est dans le personnel des missions militaires alliées que les maximalistes ont travaillé avec le plus de succès et qu'ils ont trouvé quelques dupes. Trotski s'y est employé avec ardeur et, comme il a plus d'un tour dans son sac, il a eu quelques succès.^ Les militaires sont des gens simples. Us ne pensent qu'à la guerre. lia voient le commissaire à la guerre de la république russe venir à eux et leur dire : « Je veux me battre avec vous contre les Allemands. » Pleins d'espoir et ne voyant que les coups à donner aux Allemands, ils répondent : « Entendu» travaillons ensemble. » Trotski ne leur a Joué que cet air-là, mais avec l'art raffiné qui est le sien. Un chef de mission, l'air rêveur, les yeu3i au ciel, me disait ;
— Peut-être pourrions-nous nous entendre ?
Trotaki est arrivé à persuader à quelques officiers, doués de plus d'ardeur que de perspicacité,
que, depuis sa déconvenue de Brest-Litovsk, il avait voué une haine mortelle aux Allemands et qu'il ne songeait plus qu'à tirer une revanche éclatante de leur duplicité et de leurs mensonges.
— Cet homme déteste les Allemands, me disait un officier des missions, tout jeune, presque un bébé. Il a été outragé par eux. Il ne leur pardonnera jamais. 11 faut nous servir de lui. Cet homme est une force.
Rien n'égale le ton de conviction sur lequel me parlait mon jeune interlocuteur. 11 était encore ébloui des feux d'artifice que Trotski avait tirés «n son honneur «
Je ne pouvais m'empêcher de rire en entendant mon ami parler ainsi.
Trotski une force ? Oui, sans doute, une force de destruction, une avalanche, une digue qui crève. Détruire une société et un Etat, ruiner une armée, il s'y entend com'me personne.
Mais je demandai vainement sur quels principes Trotski formerait une armée nouvelle. Comment lever des hommes ? La conscription, il l'a essayée. Pas un homme n'est venu. Pourquoi viendraient-ils, ajiors qu'il n'y a aucune autorité pour les contraindre et qu'ils n'ont accepté le bolchevisme que parce que, pour eux, bolchevisme et paix étaient synonymes. L'engagement volontaire? Il ne donne rien. L'expérience est faite. Les quelques milliers d'homîues entrés dans l'armée maxi-
maliste sont là parce qu'ils y sont vêtus, logés et mieux nourris que dans le civil. Mais s'il s'agit de se battre, balte-Ià. Plus personne. Et quelle discipline, quelle hiérarchie ? Lorsque Trotski nous parle d'auto-discipline, il veut rire et se moquie de nous. Quand il admet un instant l'existence des officiers, il leur retire aussitôt le droit de punir et Zinovief déclare qu'à côté d'eux se tiendraient des « purs », des simples rouges, chargés de leur mettre dans la tête quelques balles au moindre soupçon.
Et Trotski, haïssant les Allemands ? Où avonsnous vu cela dans l'histoire du bolchevisme ? Ce sont les alliés que l'on haïssait, mais avec les Allemands on pouvait s'entendre, et, en fait, c'est avec eux qu'on allait causer à Brest, après avoir commis la plus noire trahison envers les alliés. Trotski est tout Allemand de culture, ce qui n'empêchait pas le bon apôtre, dans le cabinet de l'ambassadeur de France, d'essuyer furtivement une larme en parlant de la grande France démocratique et des sacrifices qu'elle avait faits pendant la guerre.
Trotski, devenant militariste, patriote et revanchardy la chose est bouffonne et je ne la signalerais même pas si, comme je viens de le dire, il n'avait fini par tromper quelques membres des missions militaires et s'il n'était même arrivé, par moments, à troubler leurs chefs... Nous avons
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un travail à faire avec Trotski, c'est la liquidation des intérêts de trois années de guerre menées en commun. Ici, il faut une entente et un contact sur des questions d'affaires. De collaboration avec un Trotski pour la formation d une armée nouvelle, de la collaboration de généraux et d'officiers français avec le chef de ceux qui nous ont trahis, il ne saurait y en avoir, non pas que le soin de venger nos injures doive nous entraîner à une politique d'abstention, mais parce qu'on ne peut rien attendre du maximalisme dans Taide à la guerre qui est notre seul programme aujourd'hui. Le maximalisme, c^est la paix. Et voilà tout.
Volodga
Avril-Mai.
Je rentre à Petrograd par Vologda. Vologda se trouve au nord de Moscou, à l'intersection des lignes Petrograd-Perm-Sibérie et Moscou- Arkhangel. Il faut une vingtaine d'heures pour gagner Vologda où résident aujourd'hui les ambassadeurs des Etats- Unis, de France, le ministre chargé d'affaires d'Italie, ceux de Belgique, de Serbie, et lu Siam.
Ces hauts représentants des puissances attentent dans une gare la suite des événements : la
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chute des maximaliste«, l'avance des Allemands, Farrivée lointaine des Japonais? Ils sont là, dans leur train-, prêts à partir pour Moscou si Lénine et Trot ski sont renversés, pour Arkhangel ou Perm, si les Allemands ou les Finlandais approchent. Voilà deux mois et plus que Tambassadeur de France, M. Noulens, et le personnel de l'ambassade vivent dans des gares diverses» de Tammerfors à Vologda. Vologdà est Une grande station, animée, traversée par des flots innombrables de voyageurs. Le Russe adore les voyages; au risque de sa vie, il passe la nuit sur le toit d'un wagon : il s'ennuie où il est ; il veut voir des pays nouveaux. Les Russes ont été un peuple nomade qui n'a été fixé au sol que par la force et l'arbitraire du pouvoir. Le servage était nécessaire à la Russie dès qu'elle a voulu passer à une forme plus haute de civilisation. Il fallait absolument attacher le paysan à la terre ; le paysan allait de-ci, de-là, suivant les habitudes anciennes des peuples qui ont erré sur les terres infinies de la mer glaciale à l'Altaï et au Caucase, Pierre le Grand, qui eontraignaît la nature à lui obéir, décida d'imposer des goûts sédentaires au peuple russe et, n'ayant pas d'autre moyen que la force, Fenchatna à la glèbe par le servage *.
1. Le servage aboli, Tobligation d'avoir un passeport a contribué à fixer le paysan au sol.
L'ACiONite 191
Le réveil des goûts anciens, lé désir de changer d'horizon, on le voit dans les gares russes d'aujourd^hui, envahies par des foules qui vivent là, comthe elles peuvent, attendant de partir pour on ne sait où, mais de partir, de quitter Tendroit où Ton a vécu et dont on ne veut plus pour la seule raison qu'on y a habité longtemps. L'instinct nomade ! Dans le train où je relis ces pages et qui m'amène vers la côte mourmâne, il y a une vingtaine de liéptuchka, qui sont des wagons de marchandises arrangés avec deâ bancs et un poêle. Ils abritent chacun une quarantaine de paysans, d'ouvriers, quelques femmes, des enfants. Ces gens, avec qui j*ai causé, viennent du riche gouvernement de Sîmbirsk, sur la Volga inférieure. Ils s'en vont au Nord, dans des régions quasidésertes, stériles, sans agriculture, où le blé ne pousse pas, couvertes de maigres forêts. Je leur demande pourquoi ils se rendent à Petrozavodsk :
— *• Pour trouver du travail et une vie plus facile.
— Maïs daus le gouvernement de Stmbirsk, vous ave* tout, le blé, l'avoine, en abondance.
— Nous ne pouvons travailler che:fj nous.
Voilà toute leur réponse. En réalité, ils ont pris
prétexte de la moindre difficulté à domicile pour décider un grand départ. Ils se sont rendus à la gare voisine; ils y ont attendu quelques jours, dormant sur les quais, pêle-mêle. Puis, on ne
sait comment, un jour où il pleuvait, la bande s'est installée dans des tiépluchka, où elle s^est chauffée grâce à du bois dérobé au chantier. Et finalement les tiépluchka^ à leur tour, se sont formées en train et ont commencé un long voyage à travers la Russie. Qui est-ce qui pousse ces paysans et ces ouvriers? Si peu qu'ils savent, ils n'ignorent pas que dans l'extrême nord la vie est plus dure que chez eux. Eh bien, s'ils ne trouvent pas de travail ils iront ailleurs ; autrefois ils voyageaient à pied, avec quelques chariots ; aujourd'hui ils profitent du- progrès de la civilisation et prennent des tiépluchka ; mais aujourd'hui, comme jadis, c'est l'instinct nomade qui les pousse ; c'est le réveil des habitudes anciennes endormies dans la race pendant deux siècles. Le Russe est un peuple errant qu'on a fixé au sol par la force, mais qui n'a pas poussé de racines dans la terre où il habite. 11 n'y a qu'une misérable habitation de bois que l'incendie dévore périodiquement. Ses biens mobiliers ne sont rien. La terre? La Russie est grande; il sait qu'il en trouvera partout. 11 voit la vie difficile qui est la sienne. Que perdre au changement? Et puis, là-bas, là-bas, au loin, on dit qu'il est des contrées où la terre donnje tout en abondance, d'elle-même. 11 part.
Et voilà le spectacle que les ambassadeurs on t en gare de Vologda. Ils assistent à la migration des peuples. Us comprendront mieux le caractère
l'agonie 193
des Russes en un mois passé suv une voie de garage de Vologda qu'en un an de séjour dans les somptueux palais des bords de la Neva . Ils voient les bandes de moujiks'^ et de babas dormir entassés sur les quais, portant des paquets dont on ne sait s'ils renferment des provisions ou des enfants. Les trains arrivent des quatre points cardinaux, tous également pleins jusqu'à Tinvraisemblance, aux toits couverts de voyageurs étendus. Où que ces trains se dirigent, ils emmènent une entière cargaison humaine. C'est un quadrille dans une salle de bal grande comme un monde. Les gens changent de place et voilà tout. Us passent de Sibérie à la grande Moscovie, de Sîmbirsk à la côte mourmane, et inversement. L'instinct nomade!
Je trouve l'ambassadeur actif et entreprenant à l'ordinaire. M. Noulens, que le hasard a jeté au poste le plus agité de la carrière diplomatique dans des circonstances sans précédent dans les annales du quai d'Orsay, garde une excellente humeur. L'ambassadeur, aux jours les plus troublés de Petrograd, alors que la panique régnait même dans le corps diplomatique, n'a jamais perdu son sang-froid et sa sérénité. C'est une grande qualité et précieuse. Lorsque le capitaine Sadoul, agité, tout ému, servant inconsciemment les intentions du malin Trotski, arriva un jour dans le cabinet de l'ambassadeur lui disant:
— Trotski ne veut pas accepter la situation que
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les alliés font au gouvernement russe. 11 va vous faire arrêter!
— Et puis après ? lui répondit froidement M. Noulens.
M. Noulens n'a pas été arrêté; il n'a pas reconnu le gouvernement bolcheviste; il a reçu sans sourciller les notes les plus menaçantes de Trotskî; il est pour une intervention active des alliés dans les affaires russes ; depuis son arrivée à Vologda, il a le mérite, avec son collègue italien, M. de la Torretta, d'avoir agi fortement sur l'ambassadeur des Etats-Unis pour l'amener à faire comprendre à son gouvernement la nécessité d'une entente complète entre les alliés au sujet de l'intervention japonaise en Sibérie, intervention qui doit être immédiate, décisive et poussée avec la dernière énergie, M. Noulens vient de donner sur la question, japonaise un interview net qui engage tous les alliés avec le Japon, et qui me paraît devoir faire un beau tapage dans les cercles des Soviets.
En attendant, il continue de vivre dans un train, dans le tumulte de la gare de Vologda, au milieu des foules errantes qui la traversent, dans le grouillement pittoresque des « camarades », des soldats débauchés, des moujiks en rupture de glèbe, des hahas aux costumes de couleur vive. Et ses nuits sont troublées par les sifflets stridents des locomotives qui, chaque jour, à 3 heures du matin, imitent soudainement et à qui mieux mieux
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le chant du coq à son réveil, pour donner une aubade au corps diplomatique. Mais il garde sa bonne humeur.
La femme du sonneur.
Je visite Vologda. C'est une ville en bois, typiquement russe, aux maisons éparses, aux pues incertaines et dont on est sorti avant qu'on ait cru y être entré. Mais Vologda a une rivière dormante, dont les bords sont semés de monastères et d'égli* ses. Par un clair soleil de printemps, sous un oiel bleu pâle d'une douceur exquise, un des secrétaires de l'ambassade, le eomte de Robien me montre églises et couvents. Nous commençons par un beau monastère à sept verstes de <la ville. Il est entouré d'un mur d'enceinte avec quatre tours aux quatre angles. Une hardiesse étonnante de couleur s'y révèle.
Les tours et les murs sont badigeonnés de larges partis, rose et ocre clair, soigneusement repeints à vif chaque année. Les toits sont verts et les coupoles d'or. C'est une fête pour les yeux. Le monastère n'abrite plus dans sa vaste enceinte qu'une domaine de moines. L'église inférieure date d'Ivan le Terrible. Dans l'église supérieure, le diacre me montre une croix de bois où sont
incrustés une série de petits sujets sculptés en os d'un beau style ancien et qui peut remonter au XIV* siècle.
Puis nous rentrons en ville voir la cathédrale, qui date d'Ivan le Terrible. Elle a à ses pieds l'archevêché et une enceinte fortifiée l'entoure. Cathédrale, archevêché, vieux jardins, murs d'enceinte semblent former le décor d'un merveilleux conte populaire russe. Les toits verts, les lourdes coupoles bulbeuses et dorées, le lait de chaux des murs de Féglise et du clocher, la brique rose des bâtiments intérieurs, les décorations polychromes des façades et des encadrements des fenêtres, le vert tendre de la palissade dont Textrémité des pieux se couronne de rouge, forment des accords harmoniques, lestes et audacieux, qui vous ravissent. Des arbres non feuillus encore mirent leurs fines branches noires dans l'eau croupissante d un étang. On retrouve ici le goût exquis et surprenant de couleur qu'aimait la vieille Russie et qu'elle n'a pas perdu.
Nous, sommes montés au sommet du clocher pour voir les cent églises de Vologda, la rivière ondulante et Timmense plaine russe qui s'en va sans un ressaut jusqu'à l'horizon.
La femme du sonneur nous accompagnait. C'était une simple femme de trente ans, vieillie avant l'âge. Nous causons avec elle de Vologda, de la révolution, de la guerre. Et soudain, elle nous
L^ AGONIE 19t
demanda sans paraître attacher d'importance à notre question :
— Vous êtes Allemands ?
Nous avons un léger sursaut.
— Non, Français.
Elle remarqua l'accent de la réponse et aussitôt ajouta :
— C'est la même chose pour moi, Allemands^ Français. Que sais-je ?... Nous sommes des êtres obscurs. Ces choses, nous ne les comprenons pas 1...
Elle parla sans penser nous offenser ; elle traduisait simplement ce qu'elle sentait. Cette femme avait traversé" ces quatre années de guerre sans y rien comprendre, sans chercher à approfondir ses idées. On s'était battu et on avait souffert de la guerre. Elle ne voyait pas plus loin.
Allemands, Français, ennemis, alliés, qu'importe ?
J'ai souvent pensé à }a femme du sonneur de Vologda. Peut-on demander au peuple russe un effort tendu, un élan de patriotisn^e qui l'emporte au delà de lui-même ? Il subit les événements et les regarde se dérouler sans en saisir le sens.
Une livre de pain par jour, et la vie chère, lelques hommes de la ville disparus, il ne voit
e cela.
La cau86| c'est la guerre. Plus loiiii on ne sait pas.
Qui est coupable ? Allemands ? Français ? C'est la même chose.
Sainte simplicité.
Mai 1918.
Le l** 'mai, j'avais assisté au défilé de Tarmée rouge, quelques milliers d'hommes à peine, parmi lesquels des prisonniers autrichiens et quelques pelotons de soldats (?) portant le casque des tranchées et marchant sous le drapeau noir de Tanarchie. J'avais admiré à la plaèe du Palais d'hiver les décorations futuristes accrochées sur les murs du palais. Un ouvrier et un soldat, de grandeur démesurée et dont les pieds et les mains étonnaient par leurs dimensions, tandis que l'on restait stupéfié à voir l'exiguité de leur crftne et Tétroitesse de leur front, affirmaient leur fraternité en se tendant la main au-dessus d'un arbuste d'où jaillissaient deux fleurs rouges.
Devant la colonne qui se trouve au centre de la place, trois personnes, peinturlurées en couleurs claires, dansaient une cosaque éperdue en l'honneur du 1*' mai. Plus loin des compagnons,
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doués d'imagination, affirmaient qu'ils mourraient pour défendre Petrograd révolutionnaire. Le vent jouait avec ces grandes toiles tendueS sur les murs du palais, les déchirait aux angles des corniches, aux grilles des balcons, et de longues bandes arrachées flottaient sans que le sujet représenté sur la toile en souffrît le moins du monde.
Au soir, sur la Neva, la flotte avait terrifié Petrograd en tirant quelques feux d'artifices. Leurs détonations inattendues avaient glacé d'effroi les habitants de la capitale qui pensèrent aussitôt leur dernier jour venu et s'enfermèrent au fond de leurs appartements.
Etait-ce le spectacle de ces quelques milliers de soldats rouges et de leurs vantardises ? Etaitce la vue de cette flotte fugitive, réfugiée dans la Neva, abandonnée par les matelots, livrée au pillage, et qui osait pourtant célébrer le !•" mai comme une victoire ? J'étais triste et fatigué, dans une de ces heures d'accablement auxquelles un témoin de la Révolution russe ne peut échapper. Je travaillai par la force de l'habitude jusque vers une heure du matin, et me couchai.
Je fus tiré de mon premier sommeil par des coups frappés à la porte de ma chambre qui s'éclaira soudain. Je vis ma petite femme de chambre qui venait d'allumer l'électricité. Elle était pâle et d'une voix tremblante me dit :
— Barine,m^dit-elle,nous avons une perquisition.
JE SUIS ARRÊTÉ... 20l
Je regardai la pendule. Il était 3 h. 1/2.
— Le diable emporte les bolcheviques, pensaije. Ne pourraient-ils venir chez moi à des heures plus convenables, avant minuit ou après 7 heures du matin ? Réveille-t-ôn les gens à 3 h. 1/2 ? N'osent-ils donc faire leur coup en plein jour ?
Bref, j'étais de très mauvaise humeur. Depuis longtemps, à dire vrai, je m'attendais à être arrêté. J'avais écrit librement sur les bolcheviqpies et ne les avais guère ménagés. J'avais été un témoin gênant, car j'avais gardé mon franc parler. Le gouvernement des commissaires du peuple voyait sans doute mes télégrammes quotidiens à Paris et je savais qu'à la dernière conférence de Brest-Litovsk, les Allemands avaient communiqué aux délégués russes des numéros du Petit Parisien contenant mes articles sur la révolution. Je savais aussi que ces messieurs étaient rentrés fort en colère contre moi et avaient déclaré à Smolny « que cela ne pouvait durer ». Des collègues américains, bolcheviques eux-mêmes, et qui avaient leurs grandes entrées à Smolny m'avaient confraternellement prévenu d'avoir à être sur mes gardes. Être sur mes gardes, il fallait ou quitter la Russie ou me taire, el je n'acceptai ni l'une ni l'autre de ces solutions ; je continuai donc à écrire comme par le passé et à décrire dans sa vérité le spectacle que nous offrait la révolution maximaliste. Et puis, je connaissais beaucoup de monde
en Russie ; j^y avais des amitiés %)lides et anciennes avec ce que la Russie comptait naguère de plus illustre et qui était aujourd'hui en fuite, ou se cachait et travaillait à renverser les bolcheviques. Aussi, depuis le jour où Lénine et Trotski avaient pris par force le pouvoir, je ne m'étais pas endormi un seul soir sans me dire :
« Ce sera pour cette nuit » . C'est un sentiment peu agréable, sans doute^ mais on s'y fait comme à tout, comme à Finsécurité complète dans laquelle nous vivions depuis novembre. Mais, si escomptée que fût mon arrestation, elle n'en était pas moins désagréable* Et puis, tout de même, deux heures de sommeil pour un homme qui travaille, ce n^est pas assez... C'est donc en pestant contre Lénine, Trotski et leur suppôt Ouritski que je passai mes pyjamas pour me rendre dans mon cabinet de travail.
Mon appartement était vide. Je ne trouvai mes gens que dans l'antichambre où ils m'attendaient patiemment et j'aurais eu le temps, si cela avait été nécessaire, de faire disparaître tout ce que j'aurais voulu.
Dans l'antichambre, il y avait un commissaire civil, un commissaire militaire et cinq ou six soldats, baïonnette au canon, de ces excellents soldats de Tarmée rouge qui n'ont gardé du militaire que l'uniforme, mais non la bonne tenue et la digcipline* D'autres soldats emplissaient ma cuisine
OÙ mes domestiques épouvantéeâ priaient Dieu de délivrer leur barine de ces méchants.
Etaient aussi présents^ dans Tantichambre, le président et un des membres du Comité de maison» réveillés et amenés chez moi pour ôtre présents i la perquisition*
Le commissaire civil me tendit un papieri à l'entête de la Commune de Petrogradi par lequel il lui était enjoint de faire un^ perquisition dans mon appartement, de saisir mes papiers et de m'arrêter ainsi que toutes les personnes qu'il y trouverait. Un homme couchait chez moi, cette nuit là, sans que je le susse. 11 en est toujours ainsi dans ces vastes appartements russes qui abritent souvent une ou deux personnes de plus qu'on ne pense. C'était le frère ou le père d'une de mes domestiques. Il eut quelque peine à démontrer aux commissaires que le hasard seul l'avait amené là et qu'il n'était mêlé en rien à mes affaires. Le papier était signé « Ouritski » (Mark, fils de Salomon). Je ne le connaissais que de nom. Je savais que c'était un des rares bolcheviques actifs et intelligents. Il s'était distingué dans la lutte du gouvernement contre la Constituante et n'avait donné à cette dernière que quelques heures de vie. Depuis que le Gouvernement était à Moscou^ il avait été nommé en quelque sorte ministre de l'intérieur de la eonunune de Petrograd et s'était mis à poursuivre la « eontre-^révolution ». C'étaient chaque
les pe^uisitioiis, et, gr&ce à lui, les prisons it pleines de gensarrêtés an hasard, au moin- •upçon et gardés jusqu'à ce qu'il plût au tout tut commissaire de les reUcher. Je savais eaucoup d'entre eux n'étaient jamais intérêt gémissaient indéfiniment au fond de leur I. J'avais entendu quelques histoires tragî- |ui avaient franchi les mars des cachots maxi- ;es, des gens disparus sans qu'on eût jamais ivé leurs traces, d'autres fusillés clandestiit par les soldats, d'autres assassinés dans i même d'un hdpital, comme les malheureux □êtes Ghingaref et Kokochkine, tués par une de soldats et de marins en uniforme alors lalades, on les avait traînés de la forteresse clinique.
assinat des trois frères Haînglaise.
l'étais-je pas en relation personnelle avec tuné M. Haînglaise dont l'histoire soulève r de dégoût et depitié?M. Hainglaise.d'ori- [■aoçaise et professeur à Petrograd, digne 3 et universellement respecté et aimé, était e trois jeunes gens de 18 à 22 ans qui tous paient servi dans l'armée russe pendant la , bien que leur Age et leurs études les dis-
JB SUIS ARRÊTÉ... 205
pensassent da service. Us s'y étaient vaillamment conduits et avaient été décorés. À la paix de Brest- Litovsk, ces jeunes gens, ne pouvant supporter la honte à laquelle les condamnait la trahison des bolcheviques» s'étaient adressés à notre mission militaire pour s'engager dans Tarmée française et finir la guerre à côté de leurs frères d'origine. Leur engagement avait été accepté : ils devaient partir pour la France ! La veille de leur départ, ils passaient la soirée avec trois de leurs amis et quelques jeunes filles dans un appartement de la Millionnaia. Chose tragique, le hasard, le hasard seul, voulut que la garde rouge fit cette nuit-là mie perquisition dans la maison où des anarchistes avaient pénétré dans la journée. On arrêta les six jeunes gens contre lesquels il n'y avait aucun mandat. On les jeta dans un cachot de Smolny et le lendemain soir, sans qu'ils eussent été interrogés, le matetot commissaire Paniouchkine qui les avait arrêtés les en fit sortir par son second, un matelot aussi, commissaire Tcherkachine accompagné de quelques soldats, avec ordre de les conduire dans un endroit désert près de la Laure de Saint Alexandre Nevski. Paniouchkine assure avoir eu l'autorisation tacite de Lénine. Les jeunes gens furent fu • sillés par des tirailleurs lettons et leur* cadavres laissés le long d'un chemin écarté. Par hasard, par hasard encore, les familles retrouvèrent les corps et M. et M"* Hainglaise purent enterrer chré-
tiennement leurs trois fils. Ce que j'écris ici en quelques lignes, j'en puis démontrer la rigoureuse exactitude. J'ai un dossier complet entre mes mains ; il .était sur ma table à la minute où les émissaires d'Ouritski entraient chez moi. J'ai pu le sauver. Je puis le publier. On y lit la déposition du commissaire Paniouchkine qui n'a pas été inquiété, mais a reçu l'avancement qu'uu si haut fait lui méritait. Lénine a refusé de répondre à la commission d'enquête qu'on a été obligé de constituer. Contre ces jeunes gens, pas un fait n'a été relevé ; ils n'ont pas été interrogés ; ils ne s'occupaient pas de politique ; ils quittaient la Russie pour la France. Trotski a été informé de l'arrestation, et n'a rien fait pour libérer ces jeuues gens. Voilà des faits établip et dont je ^uis administrer la preuve. Il faut les retenir pour le jour — t espérons pas lointain — où le Gouvernement des commissaires devra rendre ses comptes et payer ses dettes devant le monde civilisé.
Cet assassinat avait eu lieu pendant mon séjour en Finlande. A mon retour, M. Halnglaise avait couru chez moi pour que l'opinion française fut avertie des crimes du Gouvernement bolchevique. Je n'ai jamais pu voir cet homme laissé, seul sur la terre, sans avoir le cœur serré d'eflFroi. Il acceptait avec joie que ses fils uniques allassent mourir pour la France face aux Allemands. Mais cette mort obscure, la nuit, sous des balles d'assassins
russes... J'avais promis à M. Hainglaise de dire en France comment ses fils avaient été tués... Je le fais aujourd'hui et puisse la pitié que la lecture de ces lignes éveillera chez mes lecteurs être un réconfort pour ce père et cette mère douloureux restés seuls à Petrograd, Je savais tout cela — le lendemain même de mon arrestation, je devais aller à Téglise française où l'on célébrait un service pour l'âme des trois frères Hainglaise — je saH^ais cela et que le maximalisme qui a supprimé la peine de mort Ta remplacée par l'assassinat.
Mais quoi ? il ne me restait qu'à assister en spectateur à la perquisition et à voir comment les commissaires rempliraient leur mission.
Je leur rendis l'ordre d'arrestation et leur dis :
— Entrez, Messieurs, si vous voulez examiner tous mes papiers vous serez ici longtemps.
J'avais en efiPet des documents innombrables, mes notes quotidiennes sur la Révolution, le double de mes télégrammes et de mes articles, des rapports sur maintes questions, en 'fait des milliers et des milliers de pages, dans un cartonnier, sur mon bureau, sur des tables.
Mes argousins furent terrifiés. Us ne parlaient, ni ne lisaient le français. Que faire?
Ils téléphonèrent à Ouritski qui était encore à son cabinet, bien qu'il fût 4 heures du matin.
— Camarade, dirent-ils, il y a une montagne de papiers!
8 LA REVOLUTION BUsaG
- Prenez tout k partir de novembre, fut la inse d'Onritski.
i fut moî-méme, avec l'aide d'on des repréants du Comité de maison parlant français, as le tri. Je leur donnai en somme, ce que Dulus. On peut imaginer qu'un homme qui se menacé ne garde pas des papiers compromet- 3 chez lui, si mfime il en a eu entre les mains, iait de notoriété publique que j'avais entre- 1 des relations amicales avec le général Korf, avec Boris Savinkof, avec bien d'autres que lalheup des temps obligeait & se cacher. De relations, je n'avais rien à cacher. N'étais-je journaliste ? le devoir professionnel ne m'avait- 18 obligé à voir, pendant les trois années que lis passées en Russie, tons ceus qui avaient pé au premier plan de l'actualité 1 Et si je tais lié plus étroitement avec certains d'entre
pour leurs qualités personnelles, l'intérêt et rément de leur commerce, qui pouvait m'en i un crime. Il est vrai qu'aux temps où nous ns en Russie, on n'y regarde pas de si près [ue le seul fait d'avoir connu les ennemis
els des bolcheviques suffit à vous désigner me contre -révolutionnaire agissant. J'entre- LÎs des questions infinies du « camarade »
itski, un long séjour au « Kresti ». Cette persive était sans agrément. Qui me tirerait de Nous n'avons aucun moyen d'agir sur le Gou-
vernement des commissaires. Que vaudrait une démarche de M. de Scavenius, l'aimable ministre du Danemark qui avait la charge de nos intérêts ? Je me souvenais de l'arrestation d'un de mes amis italiens, le comte Frasso, qui avait passé, malgré une forte pression diplomatique, près d'un mois dans les prisons maximalistes.
Par un hasard heureux — un peu aidé — mes argousins ne prirent aucun des articles parus à Paris, où l'on trouvait la preuve de mes relations anciennes avec le général Kornilof, avec Savinkof, avec d'autres encore contre lesquels les maximalistes avaient engagé des poursuites et qui étaient décrétés d'accusation.
Ils saisirent une liasse considérable de documents et des lettres qui devaient partir le jour même pour mon journal et pour ma famille. Ils examinèrent mon livre de téléphone. Mais il faut avouer que tout cela fut fait mollement, sans^ méthode, et que mille choses furent négligées ! L'ancienne police savait mieux son métier et une perquisition sous le Tzar ne laissait pas un livre fermé, pas un meuble non fouillé.
Vers 4 heures et demie, nous partîmes, laissant quelques soldats dans mon salon. Je dis à ma femme de chambre de prévenir de bonne heure notre mission militaire et, sous les yeux inquiets le mes domestiques, les commissaires m'emme- "lèrent, non sans que j'eusse garni mes poches de
biscuits français pour mon déjeûner du matin.
11 faisait grand jour. On me fit monter dans une luxueuse automobile et, en quelques minutes, nous arrivâmes à la préfecture de la ville, au numéro 2 de la Gorokbovaia, transformée en prison préventive et où siégeait Ouritski.
L^étroite anticbambre était pleine de soldats. Au premier étage, après avoir traversé plusieurs couloirs, je fus introduit dans une vaste pièce où, assis près d'une fenêtre à une table, deux employés remplissaient les formalités d'écrou pour un accusé qu'on venait d'amener. On arrête sans fin sous le régime actuel et, à toute heure du jour et de la nuit, c'est un défilé ininterrompu de prisonniers qui donnent leur nom et à qui on prend leur argent dans la salle d'écrou de Gorokhovaia.
J'étais U depuis une minute à peine, lorsque je vis entrer ma secrétaire accompagnée d'un commissaire* Elle allait d'une allure décidée, impertinente, la tête haute.
— Comment, vous ici, jeune fille, lui dis-je ? Elle me fit une belle révérence et gaiement :
— Je pensais bien vous retrouver à Gorokhovaia, patron, car, tout de même c'aurait été un peu fort qu'on m'arrêtAt toute seule,,*
Ma secrétaire est une jeune fille, intelligente, courageuse et patriote. Ce sont des qualités assez rares en Russie sous le règne de Lénine et qu'on trouverait plutôt cbe:; les femmes que chez les
JS SUIS ARRÊTi... 211
les hommes. Dans un temps où les moindres propos peuvent être dénoncés et constituer un acte d'accusation, où le seul fait d'être resté fidèle à des amitiés anciennes suffit à vous faire arrêter, ma secrétaire avait gagné Tamitié et la confiance de mes amis russes et français. Elle était bien connue à Petrograd. Elle payait aujourd'hui sa notoriété, car Ouritski l'avait décrétée, elle aussi, d'accusation, et, à peine majeure, elle faisait connaissance avec les prisons maximalistes.
Elle n'en était pas autrement troublée et prenait l'aventure de belle humeur.
Nous eûmes quelques minutes pour causer en français, sans que les employés du greffe pussent nous entendre.
— D'autres amis à nous sont-ils arrêtés, me demanda-t-elle ? -
— Je le pense, mais je ne sais rien. J'arrive seulement.
— A-t-on pris X... ?
X..., que je ne désigne pas autrement, était un de nos amis qui venait souvent chez moi et, pour d'excellentes raisons, se cachait avec soin.
— Je l'ignore.
— Et le capitaine P...
— Nous saurons tout cela dans quelques instants, car, ici, il n'y a pas de cellules et nous serons dans des chambres communes.
— En tous cas, dit-elle, je tâcherai de me faire enfermer dans la même chambre que vous. Si on ne peut pas causer en prison, c'est mortel...
A cet instant, je fus appelé à la table. On examina mon portefeuille, on me prit mon argent dont on me donna reçu et un commissaire m'emmena.
Je montai par un escalier en colimaçon. Cet escalier avait à chaque étage des lucarnes qui donnaient sur le vestibule d'entrée de la Préfecture. A chaque lucarne était installée une mitrailleuse braquée sur la porte en-bas, et à la culasse de la mitrailleuse un soldat assis les jambes écartées de chaque côté de la pièce. Comme celte mise en scène n'avait évidemment pas été préparée pour moi, je jugeai qu'Ouritski était un homme de précaution et qui se gardait.
Tout en haut de l'escalier, j'arrivai devant une porte sur laquelle était inscrit le numéro 97. Derrière la porte, une petite entrée où étaient assis quatre ou cinq soldats, baïonnette au canon et un tout jeune homme, presqu'un gamin, à une table, devant un registre. Ces soldats étaient, comme tous ceux que j'avais vus à Gorokhovaia, des Lettons. La plupart de ces Lettons parlent fort mal le russe. C'est le sort éternel du pouvoir en Russie de n'exister que par Tappui des soldats, soi Pierre le Grand comme sous Kérenski, sous d therine la Grande comme sous Lénine. Mais k
JE SUIS AllRÊTÉ... 213
bolcheviques étant internationalistes ont pris des soldats étrangers.
Les Lettons forment les seules troupes fidèles sur lesquelles le Gouvernement puisse compter. Lea Lettons sont plus résolus que les Russes, plus courageux, plus cruels. Le terrorisme en Lettonie a écrit une des pages les plus sanglantes de la révolution russe de 1905. C'étaient donc des Lettons qui défendaient la prison de Gorokbovaia.
Le gamin était en train d'écrire sur le registre de la chambre 97 le nom du prisonnier qui avait passé avant moi dans la salle d'écrou au premier étage.
— Pourquoi avez-vous été arrêté ? demandat-il, après avoir inscrit le nom.
— Parce que j'avais dix mille roubles sur moi.
— 11 y a une autre raison. Je n'écrirai pas cela.
— 11 n'y en -a pas d'autre. J'exige que vous l'écriviez. J'ai été arrêté dans une perquisition à l'hôtel Astoria parce que j'avais dix mille roubles sur moi et pour aucune autre raison.
Le gamin eut un geste de mauvaise humeur !
— Au suivant, dit-il.
Le suivant, c'était moi. Je déclinai mon nom que le gamin ne savait conunent orthographier. Puis, au-dessous de mon nom, sur la ligne où il devait mettre le motif de l'arrestation, il écrivit sans me questionner quelque chose que je ne pus lire, car je me trouvais devant la table. Je de-
mandai à rhomme aux dix mille roubles placé derrière le gamin ce qu*il avait écrit sous mon
nom.
— Nië gavarrit parouski (ne parle pas russe) fut la réponse. Tel est sur le livre d*écrou de la chambre 97 à Gorokhovaia le motif pour lequel je fus arrêté.
Des soldats me fouillèrent très superficiellement et j'entrai dans la chambre 97. Elle est séparée du petit vestibule par une porte à demivitrée et battante. A peine Teus-je poussée que je m'arrêtai à demi asphyxié par Todeur acre qui me prenait à la gorge. Une cinquantaine de personnes étaient entassées dans une pièce basse, assez grande, encombrée de lits de camp, de bancs et de tables. Sur les lits de camp, sur les bancs, sur les tables, serrés les uns contre les autres, les prisonniers, tout habillés, dormaient dans une atmosphère lourde, mal odorante, irrespirable. Je me tournai vers la fenêtre. Elle était en tr' ouverte et un mince filet d'air pur pénétrait dans la chambre, j'y courus.
Près de la fenêtre, une table. Un petit bossu y griflfonnait fiévreusement des notes sur des bouts de papier. 11 me jeta un regard méchant, serra ses notes et ,regagna son banc. Il était pâle et ses yeux brillaient, comme s*îl m'en voulait de l'avoir dérangé dans son travail.
De la fenêtre, je regardai avec plus d^attention
JE SUIS âarêté... 218
la ppîson. Je n'y vis que des hommes, je cherchai si parmi eux je rencontrai quelques personnes de connaissance, mais la plupart d'entre eui dormaient la tète soUâ leur brad, ou enveloppés dans de grandl!i manteâUï qui les couvraient de la tête aux pieds. Personne ne bougeait. Par moments, un des dormeùrâ gémissait sourdement dans son sommeil. La salle était carrelée. Des bouts de cigarettes, des morceaux de papier traînaient sur les carreaux sales.
Nous étions sous les toits et Tunique et exiguë fenêtre qui éclairait la chambre donnait sur une cour intérieure.
J'étais occupé à me familiariser avec les altres de la prison, lorsque j'entendis une conversation tenue à voix haute dans Tantlchambre.
Ma secrétaire était là, entourée de soldats et répondait au queistionnaire du gamin.
— Gomment vous appelez- vous ?
A ce moment, je pouissai la porte.
— Ah ! voun voilà enfin, dit-elle. J^en ai du mal à vous trouver, dans cette grande maison. C'est la troisième salle où je refuse d'entrer...
— • Fouille» cette jeune fille, dit le gamin à un soldat.
A mon grand étonnement, le soldat refusa tout net, malgré Tinsistance du gamin qui, finalement, se leva et examina lui-même les poches de la prisonnière.
216 LA RÉVOLUTÏOM RUSSE
Elle en sortit triomphalement une tablette de chocolat.
— Vous ne me la prendrez pas, dit-elle. C'est la dernière qu'il y ait à Petrograd. Voilà six mois que je la garde pour ime grande occasion. Le jour est venu de la manger."
Elle entra avec moi dans la salle puante et ât la grimace. Nous nous assîmes sur un banc vide à côté d^une table où, sous un grand manteau militaire, dormait un homme dont on n'apercevait que les bottes.
— Eh bien, comment êtes- vous arrivée ici ?
— Gela n^a pas été sans peine. Un commissaire m'a menée d^abord dans une chambre où il n'y avait que des femmes. ^ Trois d'entre elles dormaient dans des armoires couchées à terre. Il y avait avec elles deux petites filles de six ou huit ans... Hein, cet Ouriski qui voit un danger pour les bolcheviques même chez les enfants !... Il faut qu'il ne croie pas son gouvernement bien solide. J'ai déclaré que je n'entrerais pas dans cette chambre-là. Le commissaire s'est fâché.
— « Est-ce que vous avez un ordre écrit de m'enfermer ici, lui ai-jé dit. » — Naturellement, il n'en avait pas.
— Mais vous ne resterez que vingt-quatre heures, fit-il. On est interrogé tout de suite.
— Ce n'est pas vrai, cria une femme, ce n'est pas vrai ; voilà huit jours que je suis ici avec ma
petite jBlle, sans avoir vu personne et sans savoir ponrquoi j'ai été arrêtée.
— D'autres femmes se joignirent à elles. Mais le commissaire insistait. Moi, je causais avec le soldat qui était assez gentil. Il me laissait examiner son fusil et je me faisais expliquer son mécanisme. Finalement ce soldat prit mon parti et dit:
— Menez- la donc au-dessus. Ici nous sommes complets. On ne saurait où la coucher cette jeune fille.
Je repartis avec le commissaire maugréant. A l'étage supérieur, il n'y avait que des hommes. L'odeur était afiFreuse... Gomme ici du reste... A tout hasard^ je me misa parler très fort pensant que, si vous étiez là, vous m'entendriez et vous arriveriez. Gomme je ne voyais rien venir, je sortis moi-même vivement à la barbe du commissaire et j'enfilai l'escalier qui monte ici.
A ce moment du récit de ma secrétaire, la masse qui dormait sous un manteau à côté de nous s'agita, un homme en uniforme militaire descendit de la table, se dressa sur ses pieds et nous reconnûmes le beau capitaine P... qui nous regardait de ses grands yeux écarquillés où se peignait un étonnement indicible.
— L... B..., dit-il, c'est vous !... Je rêvais que j'entendais votre voix...
— Je vous crois que c'était ma voix, fit ma se-
crétaire joyeusement en lui tendant la main. Je suis bien heureuse de vous voir, Anatole Paulovitch.
— On roman sous la terreur, dis-je. Je vois que nous sommes en bonne compagnie. Quand avézvous été arrêté, capitaine ?
— Hier, à 5 heures, comme je rentrais chez moi.
— Et savez-vous pourquoi nous sommes tous ici ?
Le capitaine me donna mille détails. Il avait été interrogé déjà par Ouristski. Nous avions tous été pris pour Taffaire de notre ami X..,
La question intéressante était de savoir si X... était arrêté ou non. Sur ce point le capitaine ne savait rien.
Ouristski croyait être sur les traces d'un grand complot -révolutionnaire où il pensait impliquer les alliés. De là tnon arrestation et celle de ma secrétaire ; de là la saisie de mes papiers. Il espérait y trouver liTpreuve que les alliés cherchaient à renverser le gouvernement bolchevique, S'il n'avait que oe qu'il avait pris chez moi, Ouritskl allait déchanter. Sauf mes relations connues avec des personnages en vue de la première phase de la Révolution, il n'avait quoi que ce fût à se mettre sous la dent. Mais cela était, sans doute, suffisant pour qu'il nous retint longuement dans cette horrible prison. Cette perspective manquait d'agrément...
js sut s ÀAftÉtt... 219
Tandis que nous causions, un jeune homme en uniforme se joignit à nous. Le capitaine P... me le présenta. C'était le président du comité du régiment Simeonovski qui donnait quelques inquiétudes aux bolcheviques. Le capitaine P... avait été longtemps président du comité des Préobrajentzi qui, eux aussi^ étaient dans l'opposition. Le président des Sîmeonovtzi me parut supporter mal sa détention. Tandis qu'il me parlait, je remarquai que Ses mains tremblaient. Peu à peu la chambrée s'éveillait et je recueillis des renseignements sur nos compagnons.
Nous formions un lot asse» disparate. Il y avait là des criminels de droit commun, des voleurs^ des accapareurs, des faux-monnayeurs, des contrerévolutionnaires et enfin des gens arrêtés sans l'ombre de raison, au hasard. Parmi ceux-ci nous avions une chiromancienne. Elle avait eu le malheur de louer pour le mois de décembre une chambre à un soldat qui depuis avait quitté son logement et était recherché pour un crime. N'ayant pu trouver le soldat, on avait arrêté son ancienne logeuse. Au moment où la garde rouge arriva chez elle, elle recevait un client, un monsieur d'un certain âge, qui venait lui demander si elle pouvait, au moyen de son art, lui dire quelque chose sur sa sœur dont il était sans nouvelles depuis longtemps.
Les gardes rouges avaient arrêté lé client de for-
tune avec la chiromancienne et le pauvre homme se trouvait là depuis une semaine, ne comprenant rien à son aventure et ne sachant à quels dieux se vouer. Il va sans dire que les prisonniers à l'aide de fonds de bottes de cigarettes avaient taillé et dessiné un jeu de cartes et se faisaient dire la bonne aventure, le jour durant.
La bande des faux-monnayeurs était composée d'hommes jeunes et intelligents. Ils avaient contrefait ces petits billets de banque que l'on a lancé sous le règne de Kerenski dont ils immortalisent le nom. Ce sont de petits chiffons de papier assez faciles à imiter. Ils en avaient écoulé pour quelques millions avant d'être arrêtés.
Un autre groupe de notables était formé par des gens dans la possession de qui on avait trouvé une centaine de kilos de platine. Les contrerévolutionnaires, c'étaient nous, une dizaine d'officiers de tous grades et de tout âge, des étudiants et d'anciens fonctionnaires. Chose curieuse, la moitié au moins des prisonniers appartenaient au parti maximaliste. Nous avions là des gens envoyés avec beaucoup d'argent en Sibérie pour acheter du blé pour l'Etat. Ils étaient revenus sans argent et sans blé. Un d'eux, un élégant jeune homme avait simplement raconté qu'on lui avait volé cent mille roubles dans le train. Un autre avait pris les fonds de sa compagnie de garde- rouge. Le plus intéressant de nos maxima-
listes était un jeune homme roux à figure énergique. C'était un ancien officier, dégradé sous Tancien régime, mais qui avait repris du service pendant la guerre. Il était entré dans Tétat-major sous le gouvernement bolchevique. Mais voilà que quatre cent mille roubles laissés dans son bureau avaient disparu de façon inexplicable. 11 avait été arrêté. Comme il était de bonnes manières et qu'il avait l'habitude du commandement, les prisonniers à Tunanimité l'avaient nommé Starost (ancien) de la chambrée. C'était lui qui nous représentait vis-à-vis des autorités de la prison, qui faisait passer nos réclamations, recevait notre argent et le donnait aux gardiens avec la liste des objets que nous pouvions faire acheter au dehors, allumettes, cigarettes, journaux, nourriture, etc.
11 remplissait ces délicates fonctions avec autorité et tact. Quand il me vit avec une jeune fille élégante, il vint à nous et me menant à un cabinet voisin on une dizaine de lits de camp étaient serrés les uns contre les autres, il me dit :
— Je vous installerai ici. C'est le quartier bourgeois. Vous y serez mieux que dans la grande chambre.
Je le remerciai, mais nous préférâmes rester avec notre ami, le capitaine P.. . et quelques personnes qui avaient fait cercle autour de nous.
La présence de ma secrétaire faisait sensation. On n'était pas habitué à voir une jeune fille du
222 * LA BÉVOLUTION RUSSE
monde dans la prison. Sa bonne humeur, sa gaieté, son assurance lui gagnaient tous les cœurs, -^On ne vous gardera pas longtemps, Mademoiselle, disaient les uns. Vous serez rel&chée tout de suite.
— J'y compte bien, disait-elle. Dès que je suis chez Ouritski, je demande i téléphoner à une adresse d'où on mettra fin à cette plaisanterie...
— Hélas ! faisaient les autres.
Kn un rien de temps, cette jeune fille eut du thé chaud que lui prépara im prisonnier contrerévolutionnaire. Un autre lui apporta un morceau de sucre, rareté insigne, non seulement en prison, mais à Petrograd. Un troisième sortit de sa poche un biscuit.
On nous racontait mille histoires de la prison. Une foule de gens y défilaient, car, i l'ordinaire, on n'y passait que trois, quatre ou cinq jours. Les uns, alors, étaient relâchés ; les autres menés au Khristi. Ouritski s'occupait uniquement de la contre -révolution. H arrêtait chaque jour des douzaines de gens.
La veille, les nerfs des prisonniers avaient été soumis à une rude épreuve. C'était le 1" mai. Le mécontentement était si grand & Petrograd que le gouvernement redoutait une émeute.
La garde de la Préfecture avait été renforcée ; les mitrailleuses, comme je l'avais vu, étaient prêtes à fonctionner. Les soldats avaient confié
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aux détenus que, s'ils étaient attaqués, Us avaient ordre, avant d'évacuer la Préfecture, de massacrer les prisonniers. La journée s'était passée dans une grande anxiété. On écoutait à la fenêtre ; y aurait-il une fusillade dans les ruei^ ? On imagine l'angoisse qui s'empara de ces malheureux lorsque le soir ils entendirent des détonations bruyantes et toutes voisines. Ils ignoraient, comme tout Petrograd, que la flotte célébrait à sa manière le 1*' mai. Ils furent certains que l'émeute éclatait, que le canon grondait dans la capitale... Ils crurent leur dernière heure venue et passèrent une nuit affreuse. Leurs nerfs au matin s'en ressentaient, et la plupart des visages étaient blômes.
Peu de jours auparavant, la petite cour sur laquelle donnait notre fenêtre avait été le lieu d'une scène tragique. Un matin, les soldats avaient défendu de s'approcher de la fenêtre. Les prisonniers attendaient, inquiets. Soudain, ils entendirent une diziaine de coups de feu. La curiosité fut plus forte. Quelques prisonniers coururent à la fenêtre. Sur le pavé de la cour» deux corps étaient étendus.,- Par la suite, on sut toute l'affaire. C'étaient les cadavres de deux voleurs arrêtés pendant qu'ils pillaient une boutique. En chemin, ils avaient essayé de s'enfuir. Rattrapés, on les avait conduits dans la cour de la Préfecture et exécutés sommairement.
Entre 8 et 9 heures, nos compagnons se ren-
daient au lavabo. Â Fétage où nous étions^ nous n'avions pour une soixantaine de personnes qu'un seul cabinet bouché et dans un état de saleté repoussant. Le lavabo, presqu'aussi sale, était à l'étage inférieur. On y descendait par escouades de cinq^ sous la surveillance de deux soldats. Le starost appelait les gens.
— Camarades f aux- monnayeurs, criait-il, à vous...
Et la bande descendait se laver.
Vers 9 heures, le starost demanda la liste des achats à faire au dehors. On écrivait ce que l'on désirait et on donnait de l'argent. Nous avions le droit d'avoir 20 roubles sur nous. Nous pouvions faire venir de la nourriture du restaurant ou de chez nous. La chose était fort nécessaire, car le régime de la prison était maigre. On servait de très mauvais « chtchis » (soupe aux choux) avec un morceau de pain à midi ; le soir à 6 heures, on avait un hareng fumé. Et c'était tout. Aussi les familles des prisonniers leur envoyaient chaque jour des paniers de provisions. On s'organisait par équipes de six pour manger la soupe qu'on apportait par écuelle de six portions. La liste de ma secrétaire se couvrit, en un instant, de noms.
Ouritski travaillait, comme j'avais été à même de le constater, fort tard chaque nuit. Il dormait'' chez lui à Vassilevski Ostrof et revenait à son ca-
binet de Gorokhovaia vers midi, heure à laquelle les interrogations de prisonniers commençaient. Aussi y eut-il un mouvement de surprise quand^ peu avant onze heures, un commissaire appela ma secrétaire.
— Vous serez relâchée, disait -on de toutes parts. Vous n'êtes appelée que conmie témoin. Mais remontez ici avant de rentrer chez vous. Nous aurons des commissions à vous donner.
— Je laisse mon manteau ici, fit-elle, et je ne m'en irai pas sans venir le prendre.
Une demi-heure se passa. Et Ton vit reparaître L..., leste et joyeuse.
— -Je suis libre, cria-t-elle.
Elle eut le temps de me donner quelques détails. Nous étions arrêtés pour l'affaire X..., mais X... n'avait pas été pris et on le cherchait. 11 y avait un gros dossier à son nom... Le gardien s'impatientait.
— Au revoir, patron, fit-elle, je vous enverrai de quoi manger.
Quelques minutes plus tard, je fus appelé par Ouritski dans son cabinet au premier étage.
^ Ouritski (Mark, fils de Salomon) est un homme maigre, de race sémite, d'une quarantaine d^années, la figure rasée et assez fine. Il comprend le français, mais le parle mal.
Il m'interrogea en russe, je répondais en français, et j'écrivais moi-même ce qui devait être
enregistré sur le procès-verbal. Ouritski est de Técole policière qui ne brusque pas les gens et n'essaie pas de les terrifier. 11 cherche au contraire à les gagner, à les mettre en confiance, à les inciter à parler.
Il débuta avec moi. par la phrase suivante :
— Vous, Français, en Russie aujourd'hui, vous devez vous croire dans une maison de fous.
— Evidemment, répondisje.
— Vous connaissez le capitaine P.
— C'est un de mes bons amis.
— Vous saviez qu'il avait été président du comité des Préobrajentzi ?
— Sans doute.
— Venait-il souvent chez vous ?
— Mais oui.
— Combien de fois par semaine?'
— Je ne compte pas avec mes amis. Le capitaine venait à la maison quand il voulait. Si je n'étais pas chez moi, ma secrétaire le recevait.
— Voulez- vous écrire que vous le connaissez?
— Certainement, mais pas sous cette forme simple. Je connais au moins trois cents officiers, dans l'armée russe, dont le capitaine F... Je ne sais ce que vous ferez de ma déposition. Je prends mes sécurités.
Ouritski voulut savoir ensuite si j'étais en relation avec notre mission militaire. Je relevai la naïveté de cette question. Il était évident qu'en
pleine guerre, à mille lieues de ma patrie, j'étais en contact avec les représentants civils et militaires de la France. Entre eux et moi, il y avait un échange quotidien et normal de renseignements.
Ouritski n'insista pas.
Il me nomma deux ou trois personnes, me demandant si je les connaissais. Je répondis affirmativement.
— Est ce que vous causiez politique avec elles ?
— M. Ouritski, répondis-je, vous connaissez vos compatriotes. Si je suis dans la rue, dans un magasin; si je vais au bain ou au théâtre, vos compatriotes me parlent politique. Il est évident qu'on a parlé de politique chez moi.
— De rintervention japonaise?
— Certainement. Si vous voulez savoir ce que j'en pense, vous n'aurez qu'à consulter les papiers que vous avez saisis. Vous y verrez le double d'un télégramme de huit cents mots sur cette question ; je reviens de Vologda, j'approuve entièrement les fortes déclarations de notre ambassadeur disant que l'intervention japonaise avec la coopération des alliés doit être immédiate et énergique. Ce que j'ai télégraphié à Paris je l'ai dit à tous mes amis russes. Vous ne serez sauvés de l'Allemagne que par nous.
Ouritski fit la grimace. Tant qu'à être mangé, peut-être préfère-t-il la sauce allemande?
— Connaissez-vous l'ex-tzar ?
— Non, et je le regrette. Si vous pouvez me le faire rencontrer, je vous en serai reconnaissant. Quelle belle interview I
Ouritski revint aux conversations que j'avais avec mes amis russes.
— Parlait-^on de la chute du gouvernement des conmiissaires?
— Évidemment.
— Qui espérez- vous, voir au pouvoir, Victor Tchernof ?
— M. Ouritski, vous savez que je ne vous aime pas. Mais vous avez mes papiers; vous y pourrez lire que je qualifie V. Tchernof « d'abominable. » Vous avez des qualités ; les opérations de police ne vous font pas peur ; vous savez employer les baïonnettes et ne croyez pas à la seule force des principes, — ce dont je vous loue. Tchernof, c'est la platitude même. Et puisque nous parlons de cela,je vous dirai, M. Ouritski, qu'il y a deux choses que je ne puis comprendre dans la situation actuelle, et cela me vexe. Car enfin j'ai pris l'habitude d'exercer ce que j'ai d'intelligence sur votre révolution et je suis arrêté par un obstacle que je ne puis franchir. Je ne comprends pas comment votre parti garde le pouvoir, car enfin vous avez amené la Russie à un état de ruine dont je n'ai pas besoin de vous signaler le comble. Jamais cet empire n'a signé un traité plus humiliant que celui de Brest-Litovsk ; jamais il n'a été livré plus tota-
lement à un impitoyable ennemi. Les Allemands sont à Sébastopol !... La Russie en est réduîte aux territoires de la grande Moscovie, A Tintérieur, Tanarohie, la misère, et la famine. Vous le savez comme moi. Ce sont choses évidentes et sur lesquelles il n'y a pas de discussion. Et pourtant vous restez au pouvoir. On a renversé le Tzar pour moins que cela ; et vous vous êtes encore au Kremlin. C'est incompréhensible. Ceci est mon premier point. Vous devez tomber dans un avenir prochain. Mais qui vous renversera? Je ne puis l'imaginer, et c'est mon second point. Je connais les partis d'opposition, M. Ouritski, comme vous le savez. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'ils sont d'une faiblesse extrême. Aucune organisation, aucune entente sérieuse chez vos adversaires, des jalousies, des intrigues personnelles, et surtout une grande lâcheté. Une lâcheté généralisée qui, à ce degré là, est une véritable maladie. Non, je sais que vous tomberez, mais je ne sais pas qui vous renversera.
Ouritski, dont le visage avait marqué quelqu'inquiétude pendant le début de cette tirade,
s'épanouit.
— Personne n'a de chances contre nous, dit-il triomphant. Nous sommes indestructibles.
11 réfléchit un instant.
— Tout de même, vous n'êtes lié qu'avec des contre- révolutionnaires.
t30 LA RÉVOLUTION RUSSE
~ Il y a six mois que vous êtes au pouvoir, M. Ouritski. Il y a plus de trois ans que je suis en Russie. Il n'y a rien d^étonnant à ce que je connaisse l'ancien personnel gouvernemental et les hommes en vue d'hier et d'avant-hier. Ces gens sont vos adversaires aujourd'hui. Je n'y suis pour rien. Vais-je rompre avec mes amis de naguère parcequ'ils sont proscrits. Ne me demandez pas cela. Quand votre Trotski a été à l'amhassade de France, M. Noulens lui a dit : « Je ne renonce pas à mes relations anciennes. Si M. Milioukof venait me voir, je le recevrais ! »
M. Ouritski réfléchit un instant, puis^ prenant son parti, me dit.
— Je vais vous lihércr et vous rendre vos papiers. Mais je vous laisse des soldats chez vous, non pour vous garder, vous êtes tout à fait libre, mais ce M. X... qui venait si souvent chez vous, j'aimerais beaucoup causer avec lui. C'est un homme fort intelligent. Aussi, s'il se présente à Âptekarski pereoulok, les soldats me ramèneront.
J'étais stupéfait, je ne croyais pas à une libération si rapide. Pourquoi Ouritski m'avait*il arrêté pour me relâcher aussitôt ? Il n'avait même pas en le temps d'examiner mes papiers.
Il y avait là une énigme. J'en eus la solution le lendemain seulement. Mais c'est une autre histoire et je ne puis la raconter aujourd'hui!
Je quittai donc M. Ouritski après un entretien d'une demi-heure qui n'avait pas été entièrement dépourvu d'agrément, bien que je fusse gibier et lui chasseur.
Je remontai à la chambre 97 prendre congé du capitaine P... et lui assurer que nous ferions le possible pour qu'il fût libéré rapidement. Cinq ou six personnes m'entourèrent, me donnant des numéros de téléphone où avertir qu'ils avaient été arrêtés et qu'on leur envoyât de quoi manger. Je n'avais été enfermé que huit heures, fait sans pré. cèdent dans l'histoire des prisons maximalistes, mais j'ignorais encore à quel hasard prodigieux je devais ma rapide libération et ce qui s'était passé dans la coulisse entre 9 heures et 11 heures du matin.
Dans mon appartement, je trouvai deux soldats installés au cabinet de travail. C'étaient eux qui répondaient au téléphone lorsqu'on m'appelait. Ils me passaient, du reste, le récepteur aussitôt. La présence de ces soldats étaient inquiétante. Je craignais que notre ami X... ne fût pas informé de notre arrestation et qu'il vint se jeter dans le piège tendu. C'est un homme énergique et toujours armé. Que se passerait-il s'il sonnait à ma porte? Et d'autre part comment le prévenir ? Je devais être suivi; ma secrétaire aussi. Je pus avertir par téléphone nombre de mes amis qui, ignorant mon arrestation, voulaient passer chee moi.. Je leur évl-
232 LA RÉVOLUnOM RUSSE
tai ainsi de faire connaissance avec la chambre 97 et avec Ouritski.
Pendant la soirée je causai avec mes soldats qui n'étaient pas farouches. Ils ne firent aucune difficulté pour me donner des renseignements sur Torganisation que présidait Ouritski. Us étaient cent attachés à la personne du dictateur de Petrograd, bien payés, bien nourris. Ils le gardaient et opéraient les arrestations sur ses ordres. Malgré l'imprévu et l'amusant de leur métier, ils commençaient à s'en fatiguer et songeaient à prendre leur retraite et à aller manger au village leurs rondelettes économies.
Ces braves s'ennuyaient chez moi. Plusieurs fois par jour, ils téléphonaient à Ouritski et lui tenaient le langage suivant :
— Dites donc, camarade, ne va-t-on pas nous relever? Le barine et sa secrétaire sont toute la journée à se promener. Que faisons-nous ici? Ils ont prévenu leurs amis, soyez-en sûr 1... Personne ne vient. Le temps est beau, nous aimerions nous en aller...
Le lendemain, ils disparurent... Je ne les ai plus revus.
Deux jours plus tard, ma secrétaire réussit à faire libérer le capitaine P...
Il m'apporta un message d'Ouritski, bien dans la manière de cet aimable policier.
— Avertissez M. Claude Anet que Afoscou est
une ville dangereuse pour lui. Dites-lui aussi que s'il rencontrait M. Philonenko ou Boris Savinkof, les conséquences en seraient sérieuses...
J'étais suivi, cela va sans dire, et mon téléphone surveillé. Mais Petrograd est vaste et les grandes maisons à double issue nombreuses. Je m'amusais à dépister mes suiveurs.
LA COTE MOURMANE
Le départ
16 mai.
Je prends mes vacances. Le choix du moment je ne l'ai pas. Les Allemands sont à trente kilomètres de Petrograd, et il règne un silence inquiétant en Finlande. Que sont les projets des Finlandais et des Allemands ? Nous n'en savons rien, sauf que M. de Mirbach a parlé à plusieurs reprises du Mourman, d'une supposée descente des alliés, et la nécessité de désarmer les troupes franco-anglaises qui y sont. Et le vice-chancelier a dit à une commission du Reichtag : « nous sommes intervenus en Finlande pour les plus sérieuses raisons militaires et politiques ». Quelles peuVent être les raisons militaires, sinon de s'emparer de la ligne du Mourman que revendique la Finlande et qui inquiète les Allemands, et de menacer Petrograd. La ligne du Mourman quitte la ligne de
LA CAtB MOUaMANE 236
Petrograd à Vologda, à Swanka, 114 versfes de Petrograd. La route de Swanka passe par Petrograd. Nous pouvons un de ces jours nous réveiller et trouver les gares, le télégraphe, le téléphone, occupés par deux régiments allemands.
Les partis monarchistes dans la capitale appellent les Allemands à grands cris. À les entendre, leur arrivée est immédiate. Mais peut-être les monarchistes prennent-ils leurs désirs pour des réalités?
J'ai une autre raison. Depuis mon arrestation, le séjour de Petrograd me paraît peu sûr. Il me semble préférable de me donner un peu d*air, la liberté étant le premier des biens. Le camarade Ouritski peut avoir des curiosités indiscrètes et vouloir reprendre avec moi la conversation interrompue.
Enfin, il n'y a plus qu'un départ par la ligne Mourmane qui, Tété venu, ne travaille plus guère, car la voie, dès les pluies, s'enfonce dans l'argile. Et puis, nous conmiençons à sentir la faim. Rien n'arrive à Petrograd, et le gouvernement est incapable de nous ravitailler. La famine, par dessus tout le reste, c'est beaucoup. Je pars.
16 mai.
Le 16, au matin, dans la fièvre du départ, les journaux nous apportent la nouvelle que, par la volonté des maîtres maximalistes, l'heure a été
avancée d'une heure et demie. Jusqu'ici les chemins de fer marchaient dans tout l'empire à rheure de Petrograd. Us seront réglés désormais sur rheure de Moscou qui avance de trente minutes. En outre, Fheure de Moscou est avancée de soixante minutes.
Ce changement est peut-être légitime, mais la façon dont on Topère est caractéristique des procédés de gouvernement propre aux maximalistes. Un gouvernement régulier, désireux de réaliser une réforme de ce genre aurait averti Topinion publique au moins un mois à Favance et, surtout^ aurait prévenu l'administration des chemins de fer de prendre les dispositions nécessaires pour changer sans heurt l'horaire des milliers de trains lâchés à travers l'immense Russie. Les maximalistes ont un complet mépris pour ces futilités. Ils décident le 15 dans la journée la modification de l'heure et lancent leur ukase par la presse. L'administration des chemins de fer l'apprend par les journaux dans la matinée du 16. Qu'est-ce que cet ordre ? D'où vient-il? a-t-il force de loi? Personne n'en sait rien. On téléphone de la mission militaire à la gare Nicolas pour savoir si le train du soir à destination du Mourman partira à 9 h. 45^ heure ancienne où nouvelle. Mais au soir, c'ef^t l'heure ancienne qui l'emporte et, arrivé à la gar Nicolas pour 9 heures selon le temps nouveau, j' passe une couple d'heures à attendre mon train
LA CÔTE MOURMANB 237
Ailleurs, sans doute, d*autres chefs de gare ont pris des dispositions contraires et font partir les trains suivant le temps nouveau. Le merveilleux est qu'il règne déjà un tel désordre dans les chemins de fer que ce changement qui devrait détraquer tout Torganisme ne produit aucun résultat appréciable. Nitchevo/...
Je cite ce petit fait parce qu'il est caractéristique. Les maximalistes agissent sans réfléchir, et voient venir ensuite. Ils ont fait de même en décembre, lorsqu'ils ont décidé de s'emparer des banques et d'arrêter net la vie financière du pays. Ils n'ont pas étudié la question. Ils ont envoyé des soldats. Au bout de quelques mois, ils ont regardé leur œuvre avec stupeur. Ils ont compris seulement alors quel était le rôle des banques dans la vie économique d'un pays et que, pour pouvoir distribuer de Targent, il faut qu'elles en reçoivent. Or, prodige, depuis que les maximalistes étaient maîtres des banques, plus un sou n'y entrait. Leurs fidèles eux-mêmes enrichis par les pots-de-vin ou les spéculations frauduleuses se gardaient de confier leurs fonds à la Banque du peuple. Et la Banque du peuple, bien qu'elle refusât de l'argent aux bourgeois, payait par milliards pour les salaires ouvriers et les besoins initiables des millions de fonctionnaires de l'Etat mt Tappétit avait grandi démesurément. Le ouvernement voyait la hideuse banqueroute et
comprenait, un peu tard, qu'une banque ne peut vivre que par le crédit et que personne ne fait crédit à un Etat, maximaliste ou autre, qui commence par s'emparer des fonds déposés par le public.
Tout cela prouve fort peu d'intelligence et de sens de la réalité. Ce qu'il fallait démontrer, car il y a des gens qui croient à Tintelligence des maximalistes et à leur capacité d'hommes d'Etat, alors qu'ils sont des illuminés, doctrinaires et ignorants.
Enfin, nous partons dans un wagon direct de la Compagnie internationale qui doit couvrir dans un temps indéterminé, variant de cinq à dix jours les 1.400 kilomètres qui nous séparent de la côte mourmane. Le hasard me donne comme compagnon de voyage un lieutenant-colonel français, la poitrine constellée de six croix de guerre et de la légion d'honneur, M. Bégou, qui revient de Roumanie et a accompli le tour de force de rentrer à travers un pays occupé par les Allemands et de franchir les lignes, camouflé en camarade russe, muni de faux papiers, accompagné par un officier français et deux ordonnances. Us ont voyagé en tiéplouchka et les Allemands qui ne sont pas malins les ont laissé passer sans soupçonner qui se cachait sous les uniformes de ces simples soldats russes. Le colonel s'est même offert le luxe de traverser la gare d'Odessa en fai-
LA CÔTB MOURMANE
sant porter derrière lui sa valise par un soldat allemaAd.
17 mai.
Nous n'avons pas d'horaire, nous arriverons quand nous pourrons. Cinq jours est un temps normal pour gagner Id côte.
Mais voici que dès le début nous nous égarons. La ligne mourmane quitte celle de Vologda-Perm à Swanka, 114 kilomètres de Petrograd. Nous y sommes vers deux heures du matin ; tout le monde dort et on oublie de détacher notre wagon qui continue sur' la ligne Vologda. On s'aperçoit de l'erreur à 30 kilomètres de là. Nous restons dans une petite gare, attendant un train qui veuille bien nous ramener à Swanka. On finit par acheter le mécanicien d'un train de marchandise qui nous traîne jusqu'à Swanka. Là, le train qui devait nous emmener est parti depuis six heures. Nous passons toute la journée entre Swanka et une halte dans les bois. Finalement, nous arrivons à Petrozavodsk, première étape, avec vingtquatre heures de retard sur vingt-quatre de trajet. Cela promet.
Petrozavodsk est ujie ville d'une vingtaine de mille habitants sur les bords du lac Onega qui est encore gelé et dont on ne voit pas de la ville l'immensité. Je suis habitué aux villes russes qui s'étalent sans mesurer la place, mais Petrozavodsk
trouve moyen de m'étonner encore. Je pense à une petite ville française du même nombre d'habitantSy à Blois, à Arles, aux maisons tassées les unes contre les autres, à la vie coude à coude de leurs habitants, à tous ces intérêts et ces plaisirs serrés en masse compacte, bix Arles danseraient dans ce lâche Petrozavodsk qui s'étend sous mes yeux. Au cœur de la ville les chevaux paissent en liberté une prairie rase que traverse une rivière, chaque maison n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée et s'entoure d^un enclos. Aussi voit-on de nombreux izvostchiks dont les petits chevaux traînent des « égoïstes » fatigués à une place. La gare, comme il arrive toujours est à trois, kilomètres de la ville. Les maisons de bois vont peu à peu à la rencontre de la gare. Dans dix ans, sans avoir doublé le nombre de ses habitants, Petrozavodsk s'étendra sur six kilomètres.
Quelques officiers alliés sont cantonnés à la gare. On nous distribue du pain noir, quelques bottes de « singe » et de sardines. Les milliers de voyageurs qui quittent la Russie par cette route du Nord, la seule ouverte aujourd'hui avec celle de Vladivostok, sont obligés de se nourrir dans le train pendant la durée du voyage qui varie de cinq à quinze jours.
Notre wagon-lit est attaché au train-poste qui quitte Petrograd deux fois par semaine et est parti de la gare Nicolas vingt-quatre heures après nous
LA CÔTE MOURMANE 241
Dans la nuit du dimanche au lundi nous passons Kem, première ville sur la Mer Blanche, que nous apercevons glacée et couverte de neige, à notre droite. Kem est à peu de distance de l'île où se trouve le fameux monastère de Novo-Solovietz, le plus riche de la Russie, fondé dans ces solitudes arctiques au xvi* siècle. 11 est pour l'instant inabordable, car la glace n'est plus assez forte pour porter un traîneau.
Notre train monte au nord avec une extrême lenteur. Le pays est d'une grande pauvreté, désert en réalité. Seules autour des gares quelques maisons de bois construites pour les employés de la station. Les gares, les châteaux d'eau, nous montrent des modèles d'architecture de bois et la merveilleuse habileté du charpentier russe. Ce sont des poutres en empilage, admirablement jointes et les formes de la structure sont exactement celles que comportent la matière employée. Les châteaux d'eau, en particulier, sur un modèle uniforme, sont tout à fait réussis. 11 y a là un style original qui a ses traditions, qui ne doit rien qu'à lui-même, et qui est parfaitement approprié au climat ;et au matériel que l'ouvrier a à sa disposition.
Une fois les stations franchies on ne voit pas une habitation. On traverse une maigre forêt de pins rabougris et de pâles bouleaux ; ils sont noyés dans le marais. 11 semible que ce soit un
paysage de Tépoque préhistorique antérieur à l'époque de Tapparition de rbomme sur la terre. Dans les parties de terrain qui sont sèches, des lichens épais et jaunis couvrent le sol où, de place en place, reste un peu de neige ; c'est la toundra qui s'étend sur des milliers de lieues en j^ussie et en Sibérie près des côtes de la Mer Glaciale. Rien de plus triste que ce paysage monotone, d'une tristesse grise sous le ciel pâle. Les journées s'allongent sans fin; il n'y a déjà plus de nuit à l'époque où nous sommes. Un crépuscule clair règne de 11 heures à 1 heure du matin, pendant lequel nous pourrons lire dans notre wagon. Une sorte de fièvre propre à ces nuits blanches s'empare de nous ; nous n'avons pas envie de dormir. Se coucher alors qu'il fait jour paraît absurde. On traîne les heures dans le couloir du wagon à causer sans se décider à gagner sa couchette où on ne s'endort que tous rideaux clos, dans une obscurité artificielle. ^^
Vers le milieu de la journée, nous franchissons ïe cercle polaire. Désormais, même le crépuscule de minuit n'existera plus.
' 11 fait grand jour en effet, quand nous arrivons à Kandalakcha au milieu de la nuit.
Là, nous entendons des histoires de guerre.
Après avoir franchi le cercle polaire, nous arrivons à un nouveau front, le front polaire. Nous avons quelques échelons de troupes bigarrées à
LA cAtE MOURMANE
Kandalakcha où commence le front polaire. Nous savons que les Finnois sont à une petite distance, de l'autre côté du lac. Ils ne cachent pas leur intention de s'emparer de la ligiie et du port de Mourman pour aroîr une sortie en mer libre sur rOcéan Glacial. Les Allemands sont avec eux. Il faudra se battre un jour pour garder la côte mourmane que nous devons à tout prix conserver. Déjà en hiver, des éclàireurs finnois sont arrivés en skis jusqu'ici et ont tiré quelques coups de feu. Aujourd'hui, la saison est mauvaise, la forêt n'est qu'un vaste marécage. Mais, au cœur de Tété, les choses changeront et il faudra être prêts. En attendant, des sentinelles alliées veillent sur la gare de Kandalakcha.
La question de la côte Mourmane.
Cette question mourmane est peu connue du public français et il faut en dire quelques mots, car elle a son importance. Nous ne possédons, pour évacuer les alliés qui quittent la Russie et le matériel de guerre considérable que nous y avons, que deux voies , celle d'Arkhangel et celle de Mourman. Arkhangel est dans les glaces de janvier à juin. Mourman est en eau libre toute Tannée.
Aussi le gouvernement russe, sentant la nécessité d'assurer un contact perpétuel avec les alliés, a
sn
fait le tour de force de construire pendant la guerre les mille kilomètres qui séparent Mourman de Pétrozavosk, à coups de millions et de vies humaines. La voie ferrée est à une distance variant entre cent et cent cinquante kilomètres de la frontière orientale de la Finlande.
Les Finlandais ne cachent pas leur volonté d'arriver à la côte arctique et d'avoir un accès à la mer libre. Profitant des désordres actuels en Russie et de son impuissance, ils espèrent s'emparer de la ligne au moins à partir de Kem jusqu'à son terminus, Mourman. Les Allemands de leur côté ont un intérêt considérable à couper aux alliés tout contact avec la Russie.
Deux fois, le comte de Mirbach a posé une question, sous forme quasi-ultimative, au Gouvernement des Commissaires du peuple et, prétextant une descente de troupes franco-anglaises qu'il sait parfaitement n'avoir pas eu lieu *, car il a ses espions partout,- il a sommé le gouvernement russe d'avoir à expulser les alliés de la région mourmane. Lénine, à plusieurs reprises a parlé de cette question épineuse. Cet homme, soumis aux désirs des Allemands, a envoyé des instructions au Soviet de Kandalakcha qui a demandé au chef du petit détachement que nous avons là-bas d'évacuer Kem et de descendre à la