‹ La révolution russe (volume 4)Chapitre 2 sur 20 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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Un retard dans l'impression des derniers volumes où je réunis mes notes sur la Révolution russe m'amène à corriger les épreuves de ce tome quatrième près de dix mois après qu'il a été écrit. Je n'y change rien. Je n'ai pas à mô'difler les conclusions que j'ai tirées au jodr le jour des événements qui se sont déroulés àPetrograd au cours de l'hiver 1918.

Bénéficiant du recul que éonne le temps, la figure de Lénine grandit. Lénine apparaît comme une force constante. Il a une vue politique et sociale; il n*en a jamais dévié. Dans son système, la paix est nécessaire ; aussi veut-il la paix ^ tout prix avec les Empires centraux. Trotski, plus faible, n'ose pas signer à Brest-Litovsk le traité que lui présentent Kuhlmann et Gzernin. Il fait une pirouette, croit s'en tirer par une bouffonnade et part sur le fameux : < Ni paix, ni guerre ».

Lénine eût signé sur-le-champ. Après l'échec de la conférence de la paix^ les Allemands avan-

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cent en Russie. Seul alors dans le parti, Lénine continue à prêcher la paix. Il écrit de massifs articles ; il fait des conférences. Il a raison. Lé-, nine n'a jamais pensé travailler pour son pays seulement. A ses yeux, la révolution triomphante en Russie ne marque qu'une première étape dans

I' la conquête du monde. Si elle reste confinée

dans les frontières de l'Empire des Tzars, elle est condamnée à périr. Elle doit s'étendre à l'Eu-

I rope entière et, par delà les mers, à TAmérique.

En Europe la guerre est déchaînée, une guerre que Lénine qualifie d'impérialiste. Il attend. Chez les peuples vaincus, la révolution éclatera et il entend la diriger par les méthodes qui lui sont propres dans les voies du bolchevisme russe.

Lénine dans la guerre mondiale joue à coup sûr. Il joue le perdant. Peut-être même gagnerat-il sur les deux tableaux, si la guerre finit par un compromis laissant, dans Fun et l'autre camp, le même découragement.

Lorsqu'éclale Témeute de Kiel, trois jours avant la signature de l'armistice, Lénine triomphe et, au 12 novembre, Moscou pavoise comme Paris. Avec une rapidité qui tient du miracle, le régime des Soviets s'étend sur l'Allemagne entière et le drapeau rouge flotte sur le Palais

^c; impérial de Berlin comme sur le Kremlin des

Tzars. Le Soviet des ouvriers et des soldats,

c'est le principe essentiel de la Révolution russe et Lénine sait, par expérience personnelle, ce qu'on peut en tirer.

En vain, allèguera-t-on que les bolcheviques allemands viennent de subir en janvier un grave échec à Berlin. Ebert, homme d'action, a supprimé Liebknecht et Rosa Luxembourg, tandis que Kerenski, rêveur, a laissé échapper Lénine et Trotski après les émeutes de juillet à Pétrograd. Les extrémistes allemands engageaieiit le combat dans des conditions différentes de celles où se trouvaient leurs frères russes. Lénine menait sa propagande dans la foule soldatesque d'un pays encore en guerre et lui promettait la paix. L'Allemagne battue où Liebknecht tâchait de faire triompher les doctrines russes avait déjà conclu Tarmistice. Liebknecht ne pouvait plus gagner une clientèle au nom de la paix.

Lénine a eu dix mois pour préparer la dictature du prolétariat et le règne des Soviets (dissolution de la Constituante, le 19 janvier 1918) ; Liebknecht qui voyait les élections de la Constituante prochaines est obligé d'engager le combat sans avoir pu recruter et entraîner ses troupes. Travaillant dans un pays déjà affaibli par la révolution qui se prolonge, Lénine exploite la misère grandissante du peuple. Liebknecht est talonné par les événements. S'il avait -ou attendre le développement inévitable du ma-

laise dans les masses populaires^ exciter les millions d'ouvriers qui vont se trouver sans travail, exploiter le mécontentement qui ne fera que grandir, qui oserait dire qu'il n'aurait pas atteint au succès de son maître russe ? Et aujourd'hui même, à l'heure où les élections de la Constituante achèvent la défaite des extrémistes, qui pourrait affirmer que l'Allemagne retrouvera rapidement son équilibre politique et que Taction énergique d'une infime minorité de démagogues ne s'y fera pas sentir. Lénine sait qu'il ne gouverne la Russie qu'avec une poignée d'hommes.

Quoi qu'il en soit, au jour de l'émeute de Kiel, Lénine a remporté une victoire. S'il ne l'a pas — peut-être pas encore? — exploitée intégralement, comment nier qu'il n'ait remporté dès ce jour, de notables succès ? En Russie même, ses troupes rentrent dans les territoires abandonnés par les armées allemandes, soviétiques elles aussi. Il reprend TEsthonie, la Lettonie, la Courlande, la Russie Blanche. En Ukraine, le louche Petlura renverse Skoropadski. La République des Soviets gagne des territoires immenses. L'Allemagne, enfin, est tout entière momentanément sous le drapeau rouge, Lénine voit les idées socialistes y faire des progrès notables et, dans l'esprit de Lénine, le terme fatal du socialisme est le bolchevisme* Il a la logique pour lui et

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Texpérience précieuse de la révolution russe. Il y a du mystique chez Lénine comme chez tous les socialistes. On voit dans ce parti des savants qui manient des chiffres et des statistiques et des idéologues qui jouent avec des idées ; ils se croient des^ hommes positifs, pétrissant des réalités. Mais ils sont des croyants. Ils croient à la vérité transcendentale de leur doctrine, comme à la bonté de l'homme, comme à Tinfaillibilité du peuple. Ils repoussent les miracles' de l'Eglise ; ils acceptent des dogmes qui font un appel plus impérieux encore à la croyance . Cette part de mysticisme que Ton retrouve chez tous varie suivant les' individus. Chez Lénine, elle est grande. Ck)mme on le sait, il diffère des socialistes occidentaux non sur la doctrine qui est commune à toutes les écoles socialistes, mais sur le moment opportun de sa réalisation.

Ceux-ci veulent une marche progressive vers l'idéal socialiste ; ils entendent y élever peu à peu le prolétariat. Lénine, sûr de Texcellence de sa doctrine, déclare qu'il faut réaliser dès qu'on en a la possibilité, dès qu'un événement heureux, une révolution, un coup de force donne le pouvoir aux socialistes. Il faut amener le peuple au dogme en le lui imposant. Il a sur ce sujet prononcé plusieurs discours et formulé des pensées assez fortes. Il dit, par exemple le 17 novembre au Congrès général des Paysans :

« Si le socialisme ne peut se réaliser que lorsque le développement intellectuel de tous le permettra, nous ne verrons pas le socialisme même dans cinq cents ans. Les éléments avancés, en l'espèce le parti socialiste, doivent entraîner la masse sans se laisser arrêter par le fait que la mentalité du peuple n'est pas ce qu'elle devrait être. Nous devons conduire les masses en nous servant des Soviets comme organe d'initiative révolutionnaire. Aucun accord avec la bourgeoisie n*est possible ; elle doit être abattue d'une façon définitive. »

Lénine revient plusieurs fois sur cette thèse. Il est périlleux d'entrer dans des querelles de partis où il n'y a que des coupa à recevoir.

Où est le « reine Thor », le socialiste pur ?

Au mois de juillet 1918, je traversais la mer du Nord de Bergen à Aberdeen. M. Branting chef du parti social-démocrate suédois était sur le bateau ainsi que deux petits juifs, porteurs de lourdes sacoches bourrées de billets de banque, que le Gouvernement des Soviets envoyait de Moscou à son représentant à Londres, Litvinof. M. Branting me dit :

— Les bolcheviques ne sont pas des socialistes.

Et les petits juifs m'affirmèrent :

— M. Branting n'a aucun droit au nom de socialiste.

J'incline à croire qu'ils sont socialistes les uns et les autres et qu'il n'y a entre eux qu'une différence de degré — de degré de virulence.

Plus tard, j'espère terminer l'histoire de la Révolution Russe, mais j'arrête ici cette série ou je n'ai voulu enregistrer que les événements dont j'ai été témoin. Je puis cependant, dès aujourd'hui, formuler des conclusions provisoires.

Le jour même où Lénine prend le pouvoir il publie un manifeste dans lequel il donne son programme qu'il résume en trois mots :

La paix;

Le pain;

La terre.

La terre. — « Le droit de propriété sur la terre est annulé pour toujours, la terre ne peut être ni achetée, ni vendue, ni donnée en location ou en gage, ni expropriée par quelque moyen que ce soit. Toutes les terres sont confisquées sans rachat, deviennent propriété nationale et passent à la disposition des travailleurs qui la cultivent*. »

Le paysan prend en effet les terres de la Cou- )nne, des monastères et des grands propriéires. Cette expropriation ne l'enrichit pas. La

Article premier de la loi agpraire.

moyenne de la petite propriété paysanne en Russie est de quatorze dessiatines (équivalant à peu près rhectare) par feu. On a calculé que les terres expropriées comptaient environ cinquante millions d'hectares. Elles sont partagées pour la Grande Russie entre cinquante millions de paysans. On voit que la condition matérielle du paysan n'est guère modifiée.

Comment ce partage se fait-il ?

Je rapporte dans ce livre une conversation que j'ai eue avec ma cuisinière, brave femme du Gouvernement de Novgorod qui me quitta peu après le Coup d'état bolchevique, effrayée qu'elle était par le désordre, l'insécurité, les perquisitions, les coups de feu dans la rue. Elle regagna son village. Au mois de mars, elle vint me rendre visite, je lui demandai :

— Eh bien, Nastia vous avez pris les biens des seigneurs?

— Mais, barinCy répondit-elle, nous n'avons pas de grands propriétaires. Le seul bien est à vingt-cinq verstes de chez nous^ mais les deux villages qui Tavoisinent s'en sont emparés ; les paysans ont pris leurs fusils et nous empêchent d'approcher.

Il en est ainsi dans toute la Russie. Comment pourrait-il en être autrement ? Le programme de Lénine est sur ce point inapplicable. Les paysans n'ont pas renoncé à la propriété indivi-

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duelle. Il y a eu un transfert de propriété, mais non un changement d'état dans la teneur du sol.

Le pain. — Lénine avait promis le pain à sa clientèle. 11 a été incapable de lui donner.

Sous la gestion des bolcheviques, ce pays le plus riche du monde et qui seul en Europe peut se suffire à lui-même meurt de faim. Le paysan qui ne peut acquérir aucun objet de première nécessité ne cultive de la terre que juste ce qui lui est nécessaire pour vivre. Il garde jalousement son blé et est souvent obligé de le défendre, les armes à la main, contre les bandes de gardes-rouges que Lénine et Trotski envoient dans quelques villages.

La paix. — 11 est vrai que les bolcheviques t)nt signé la paix la plus honteuse que la Russie ait connue, la paix de Brest-Litovsk par laquelle ils abandonnaient à Tennemi cent-cinquante mille verstes carrés du territoire national. Mais au prix de ce sacrifice ont-ils atteint le but qu'ils se proposaient ? Non. Dès avant la signature du traité ils voyaient la guerre — la guerre civile, cette fois-ci — éclater sur plusieurs points de l'Empire. Ces pacifistes à tous crins se sont trouvés en lutte avec l'Ukraine, la Criméej le Don, le Caucase et la Sibérie. Ironie du sort, ces hommes — croyons-îes sincères — qui veulent abolir la guerre et les armées déploient ^à l'heure même où j^écris une activité fébrile

AVANT-PHOPOS

ur constituer une armé'î d'un million dTiom- ;s. C'est ici la faillite morale la plus grave du Ichévisme. Le pointcapital de sonprogramme, le peut l'atteindre et ces idéologues comprenat ce que nous savions depuis longtemps et France mieux qu'ailleurs, qu'il ya des guerres ivitables et qu'il ne suffit pas d'élever en gmes je ne sais quelles chimères pour détourr de l'humanité le fléau de la guerre.

Le régime bolchevique, enfin, s'est réclamé m idéal élevé. Depuis que Lénine l'a imposé la Russie par la force, il n'a vécu que grâce X baïonnettes. Dans les périodes les plus trouîs de son histoire, la Russie n'a jamais connu e année plus sanglante que celle où ont régné i bolcheviques ; mais cette fois-ci les assaslats et les meurtres ont été commis au nom socialisme et de la fraternité.

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