janvier
Hier, grande journée. La première Constituante russe a siégé.
Dès le matin, ou apprend par le journal des
social-révolutionnaires, le Dielo Naroda^ que la
veille au soir, Ouritski a envoyé au siège du parti
des permis d'entrer pour tous les membres élus.
D'autre part, des manifestations se préparent,
même dans certaines grandes usines, comme Pou-
ilof, Oboukhof et autres. Plusieurs régiments sont
iécidés à soutenir la Constituante, tous les fonc*
onnaires, et ce qu'on appelle ici, « Tîntelli-
ence ».
Smolny a donné des ordres sévères, a mobilisé la garde-rouge, appelé des marins d'Helsingfors ; les Gronstadiens sopt là. Tout cortège qui voudra approcher du Palais de Tauride sera dispersé par la force des armes. J'apprends que la nervosité est grande à Smolny, qu'on y passe la nuit dans la fièvre, qu'on double les gardes, qu'on compte ses forces.
Les soldats « constituants » sont aussi fort agités. Rien de plus curieux que cet état d'esprit des soldats qui, sans savoir pourquoi, sont prêts à descendré dans la rue. Les manifestations doivent être pacifiques, c'est-à-dire sans armes. Les comités de certains régiments votent que les régiments n'y prendront pas part officiellement, mais, qu'à titre individttel et sans fusil, les soldats pourront y participer.
Je sors de chez moj ayant 11 heures pour gagner le lointain palais de Tauride et y entrer avant que l'accès en soit, pejit-ôtre, interdit.
Le Champ de Mars est un (Jésert blanc de neige. fjc^ trani\y^ys ne circulent pas. Dan^ Panjiélémonpk^ia et dans la gran4e artère des journées de péypiution, Litheiny, la circulation est à peu près normale, «fe trouye un traîneaii ej; (jescends |^j|;heiny vers la fjféya E|e loin, je vois sur le pont qiij le termine |es (|f^pea]ix rouges d'un cortègel| vi|Çj|t du quartier ouvrier de Wiborg. (^es drapeaux avancent lentement. Tout est calnie et
l'unique JOUfilNÉE DE Î.A CONSTITUANTE }9
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paisible par cette froide matinée d'hiver russe.
Et, soudain,' une salve de coups de fusil à trois (Cents mètres devant moi. Un petit nuage bleu clair flotte dans Tair glacé au coin de Chapalernaia et de Litheiny au-dessus du groupe des gardes-rouges qui ont tiré. Les drapeaux on|; disparu; les gardesrouges s'élancent à la baïonnette sur les manifestants. La panique est grande ; les gens fuient. Mon izvostçhik jette son cheval au galop dans la Fourcbtadskaia et je ne vois plus rien.
En approchant du Palais de Tapride, les patrouilles sont nombreuses, gardes-rouges et marins, il y en a de juchés avec une mitrailleuse sur le petit mur dans la Chapalernaia. Très peu de soldats et seulement du régiment des Grenadiers.
Dans la cour du Palais, deux pièces d'artillerie de campagne. Je passe sans difficulté. Le Palais est gardé, à riniérieur, presque exclusivement par des marins qui ont au bout de leur fusil de girands coutelas tranchants et aigus. Â chaque porte, il faut sortir son laissez-passer. Les députés, le public, les journalistes arrivent lentement. Tous nos confrères sont là et les agences. Voici le bolchevique correspopdant du Daily News^ le cultivé et fin littérateur Arthur Ransome. Le coup d'état maximaliste Ta plongé dans une joie délirante. Trotski et Lénine sont des dieux. II m'interpelle aussitôt, pour me déclarer que la France a une politique stupide, qu'elle devait accepter les
offres des maximalistes et qu'elle en aurait tiré de grands avantages.
— En trahissant, comme eux, ses alliés, sans doute, répondis-je.
Ransome rayonne de bonheur à l'idée que la Constituante n'aura que quelques heures de vie. Il arrive d'Angleterre où il a été prêcher, pendant un mois, la bonne parole. 11 espère que, grâce à ses soÎQS diligents, la Grande-Bretagne connaîtra bientôt les joies de l'anarchie communiste et la ruine totale que nous voyons ici.
Les députés sont maintenant plus nombreux. On attend longuement on ne sait quoi. Cependant, on envahit le buflfet. Voici le grand Stieklof- Nakhamkès, aux membres mal attachés ; il dirige les Izviestia ; le chef rasé des S. R. de gauche, commissaire, Karéline; l'Assyrien Steinberg, commissaire à la justice ; le crépu Zinoviev ; le barbu Rakovski, retour de Roumanie, — : tous ces camarades qui tombent sous ma plume au hasard des rencontres sont juifs, comme Svierdlof, président du Comité exécutif. Et la foule des anonymes, innombrables et disparates, les fronts bombés? les yeux rêveurs, les longs cheveux. Et voici Caliban, lui-même, arrivé des bords du Ienisseï ou de la Lena, en veste doublée de mouton, le front bas, mangé par les cheveux, l'œif enfoncé et méfiant, une mâchoire formidable faite pour broyer un animal, le menton couvert d'une barbe drue de
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huit jours, l'allure lourde, rustaude. Il va de salle en salle dans le Palais magnifique de Potemkine, n'adressant la parole à personne. Il regarde sans comprendre et la foule et les colonnes. Il n'a même pas l'instinct de propriété. Galiban n'a pas encore compris, que de par la grâce de la Révolution russe, il est roi.
A 3 heures et demie, la grande salle des séances se remplit. On en a renouvelé le mobilier. Les sièges et pupitres, de bleus qu'ils étaient, sont devenus rouges. La tribune de la Douma qui s'avançait en forma de navire a disparu. Le mur, derrière le président, où était le portrait de l'Empereur, a été enlevé et une demi-rotonde s'ouvre où était, sans doute, le trône de la Grande Catherine.
Sur les travées de l'extrême gauche, se placent les maximalistes. Le fougueux Krylenko est là, court de jambes, le front haut, la tête comme tonsurée. Le bloc des S. R., des minimalistes et des nationalités remplit le centre et la plupart des sièges de droite. Sur le banc dû gouvernement, à gauche du président, quelques inconnus et Lénine. Lénine n'a rien du démagogue. Il est soigné, linge blanc, vêtements bien coupés. Le peu de cheveux qu'il a sont rangés avec art sur son crâne hauve. Il a la nuque grasse d'un bourgeois. Peite moustache et petite barbiche blondes, fl a 'air d'un notaire de province du Second Empire.
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Il doit porter line chaîne de montre avec breloques. Il est patelin et souriant. 11 causé avec des membres du gouvernement et dû parti. Oh lui a appris, sans doute, côtnme à noils, (Jue ses gàhderôuge avaient déjà tué aujoUrd'hiiî des ouvriers; de simples soldats et un dé{)uté sociàl-révdliitionnaîre de Sibérie. Il continue à être satisfait, à sourire, à expliquer et conâiiieîiter avec de petits moùvenients de màitis significatifs et insistants. A-t-il l'air intelligent? Non ; docte et assuré; sans plus, d'tlné assurance (|tlt est si profonde qu'il n'a pas besoin de Tafflcher. Trotski à utiè àiitrè allure. Lénine, s'il n'avait pas sur le front quelques protubérances un peU accusées, passerait inaperçu. Mais le front estun peuboihbé : alors, on se méfie.
Plus on approche de 4 Heures, heure ou doit se réunir là Cotisliituatite, plus le silence est gratid dans lÀ sielllé vaste. Seules les tribunes sont éclairées, la salle resté danâ une demi-ôb^curitè souâ la toiture de verre d'où rayonhë lihé faible lileur pâle et ctéptISculaire. On attend en silence. Chacun pense qu'à la minute ihénlé de Touveriurë; le scandale éclatera. Lés maxinialistes ont déjà indiqué leur prbgranlmé et publié la déclaration par laquelle ils coMptent enchaîner la Constituante, l'obliger à reconnaître le pouvoir soliverain des Soviets et ft conti*esigner les décrets du Conseil des commissaires dU peuple. Le présideht
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du G. C; E., Svlëtalof; doit ouvrir là sëânce au nom des Soviet^ ëi lire li dëtilâràtion déjà pii- Biiée: Il âëinBl^ peu ^if^bâble (|uë le bloc révolutionnaire fee laisse imposët tëttë tactique.
Pëii â {iëuj 18 ifaiîipë élëctriqilë invisible dett*ièt*ë là cbriiibtië qui cctiiift duioiilr de la sallé^ s'allumer Une Itliilièrfe diflfb^ë bai^de lés feprésèiit^iits dil iitiii^ié rii^së; ëlssis immobiles sur leùrô sièges; idËé â l'ëslràdë de la {>résidencé vide.
L'àigiiillë de Ik ttëildille a dépàské 4 héùi^es. Soudain, un député en habit de soldilt 'ée lève ati ceiiirë et dil :
— Il eàï 4 hëurëis ; je i)ropbse (jiië le doyeil d'Agé deâ S. R. tJi^ehiie là PrësidëHcë...
Le illcic révoliitlbiinaîte ég lève et ajjj{làudit frénétiquement un digne monsietir à ^râiiae liarbe à peine grisoiinante qiii se dirige à ^as comptés et âoleiinëls ^érs la tribtiiie.
Màië ce cbti^ iiiiprévil décbaînë là colère deis maxiniàlistës. Tous les coiiipagnons de Siiioliiy ëont âur leurë piedâ. Les poings s'abattetit sur les piîpîtres. Les injtii»es pleuvënt. Krylenko se signale ^ar là. vébémerice de sa fureiir. Di*essé sûr ses courtes jândbes, il hiirle et s'agite. Le géiiéràlissime ètoiiffe d'indignation. À là tribtlne, le doyen fait des gestes accompagndlnt sans doute, des paroles qui ne nous arrivèiit jias et par lesquelles il déclare la Coiistituante ouverte. A fc6té de lui;
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