‹ La révolution russe (volume 4)Chapitre 4 sur 20 · I I I I I I »^^— ^ I I I II ^— T · texte numérisé non relu

I I I I I I »^^— ^ I I I II ^— T

Judas-Svierdlof est apparu (lorsque j'accole le nom de Judas à celui de Thonorable président du C. G. E. je n'entends évoquer entre eux qu'une ressemblance physique et qui ne s'étend même pas à l'expression de la physionomie, car Svierdlof n'a pas l'air d'avoir vécu dans l'intimité et le rayonnement du Sauveur, du monde).

Finalement, le, doyen d'&ge ayant accompli — on suppose — les rites traditionnels, regagne sa place et Svierdlof reste seul. Il nous lit aussitôt la déclaration du C. C. E. Â chaque paragraphe, sur la terre, sur les banques, sur le pouvoir des Soviets, la gauche applaudit. Mais le bloc révolutionnaire reste figé. Il ne songe mêmepas à rendre aux maximalistes la monnaie de leur pièce et à empêcher leur orateur de parler. Ils écoutent en enfants bien sages.

La lecture terminée, courte discussion sans intérêt, sur la nomination du président. Finalement, on tombe d'accord, sur la présentation d'un candidat du bloc, Tchernof, et d'un maximaliste. Ce dernier est la camarade Spiridonova qui, ayai^t été violée par un magnifique gendarme du Tzarisme, est devenue une des saintes et martyres de la révolution. Elle déploie une grande violence dans la lutte actuelle; elle a passé des S. R. au maximalisme pur. Elle fait tout ce qu'elle peut pour hâter l'épanouissement et la chute de la révolution et pour ramener le retour à cet état

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détesté et pourtant inoubliable "où il y avait un tzar et de magnifiques gendarmes.

Les formalités du vote durent deux heures.

Tchernof est élu par 244 voix contre 153, les Ukrainiens se sont abstenus. Acclamé par le bloc, Tchernof en redingote solennelle, une églantine rouge à la boutonnière, prend la présidence et adresse à rassemblée un discours que les maximalistes écoutent avec indifférence. Il est vrai que Victor Tchernof ne les attaque pas. Victor Tchernof ne sait pas que les maximalistes ont pris le pouvoir par la force des armes, qu'ils ont arrêté les chefs socialistes, fermé les journaux, tué, aujourd'hui même, un membre social-révolutionnaire de rassemblée, qu'ils vont fermer la Constituante aujourd'hui ou demain. Non, la grande âme de Tchernof a oublié ces faits sans importance. 11 prononce un discours vague et qui serait médiocre, si, à force de platitude, il ne devenait odieux.

Le premier mot qu'il a à la bouche est celui

de Zimmervald. Cela est significatif. Qu'ils soient

de droite ou de gauche, tous les hommes qui sont

là ont fait oraison à Zimmervald. Pas un seul

d'entre eux n'a eu le courage de regarder en face

la guerre. Tchernof a sur la paix le même pro-

*amme que les maximalistes. Mais, comme il est

ins l'opposition, il est obligé de trouver un au-

6 moyen d'y parvenir et il demande que la

Constituante convoque une conférence socialiste de tous les pays en gUërre J)oilr une paix générale. Il déclare qùè là Constituante doit envoyer un message à rUkraiiie et au Doh {)oup les l'amener à Tunion. Ce palliatif anodin de la guerre civile est la seule pensée propre à Tchertibf, car sur tous les autres points, il adopte le prograimne maxiinâli^te. Aussi, ceux-ci Técoutent avec tine patièdcè qui cache mal leur mépris. Verë la fin du discours, lès interruptions devienùént pltts fréquentes : « Et le pouvoir ? » lui crie-t-ôn de gauche. Tchernof ne répond pas.

La salle s'ébhatiffè. Gomme il demande qu'oti se lève éh rhonnetir deâ victimes de la révolution; l'extrêtile gauche, ijUi se croit attaquée, proteste avec fureur; taudis que séiil; le bloc se lèvfe, cduvert dlûjùreâ pu lèâ maiimaliktes. Un dé ceùx-fci, d'une voix de tonnerre, propose à Tassediblée d'Hoùôrer lés Victinies du « crime » du 1" juillet. Le « crime » du !•' juillet, c'eât TofiFensive par laquelle Kèreriski a sauvé rhonneUt de la Russie révolutionnaire. Cette foîs-ci toute là gatiche se lève. Les tribunes âppliâudissent fi*éùétiqùeineilt. Lés marins, àrriies à la inain, ^'ën iUèlent et les gàtde^-rôUges. Il Suffirait d'un mot pour les jeter sur les dé{)Utés dU bloc.

La bassesse dd discours de Tchernof est telle que je h'èti puis {Slus. Je ne me sens paà la fotce de passer la nùii à écbutei* ces misères. Et puis.

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ralihosphèrfe dé là salle est irrespirable. Qiioi, c'est cela, la Constituaiitë de la i*ë^olutibii russe ! Nous en sommes rèdtiits i choisit entre Lënîrie ètTrotjjki d'iin hôte et Victor Tcberiiof de TâUtrë. Merci. Qlië faisoris-noùs, nous Occidentaux, je n'ose îiiême pis dire alliés, pàriiiî èës révolutionnaires ruàsês ? J'ai une fois (lé plus Timprëssion forte que hoiis devoiis diiitter là f)lâcë. A chaque instant, notis nous sëiuoiis dès intrtls. Dans la triiDUne clés jôurhàlisies où je ëûis, j'ai à ina gauche line jeune fille, de l'iutrë uii Riisse quelconque, inâis doiit les vêieiiiëîits n'ont pas été coupés en Russie. Ils s'aperçoivent et pài» dëssiis de moi, c'e^t le charmant dialogué (jui sùîl :

— C'est vous, Pierre Alëxeievitch.

— C'est vous, Anna Ivariovna.

— Depuis quand êtes-vous ktrivé ?

— Un mois, envirbii.

— Par l'Alleinàgiië?...

Décidénient, je m'en Vslis. Et, dii i*este, W'^ i neuf heures que je siiis dans le Pâlàîs dé Pbteiiikine, et, je ii'aî riî déjeuné, ni dlhé.

La ville dans la iiiiit glacée est déserte. Près du pialàis qûèlqiies patrouilles, i)uis, ^llis personne (Idns les rties interminables (Jîii mèùènt à Litheiny. Jàinaîs là solitude iie m'a parti {)liis angoissante qil'^u sëiii de cette capitale iiiiménse pendaiil léé tluits bu règiië la lërrëtir îiiaximaliste. Je crois revivre un càùchemSr ijiie j'ii ëii

souvent jadis. J'étais dans un pays inconnu, solitaire. Après mille fatigues et au prix de grands dangers je voyais, enfin, une ville voisine. J*y arrivais comme dans un havre de grâce, las et défait. Mais, ô horreur^ je trouvais une ville morte. Toutes les portes de toutes les maisons étaient fermées ; pas une lumière aux fenêtres, pas un bruit dans les rues, pas un passant, pas une voiture, pas même un chien. J'errais au hasard, Tâmc déchirée, cherchant une âme à qui parler, un siège où m'asseoir, une table où me réconforter. Rien, j 'étais dans une ville que la vie avait abandonnée et où ne régnait plus que la mort...

A chaque fois que je sors, la nuit, à Petrograd maintenant, le souvenir de ce cauchemar ancien s'empare de moi. Et ce soir, le long des grilles du palais de Tauride, le long de la Sergievskaia muette, glissant sur les trottoirs couverts de glace, me tordant les pieds dans les trous du chemin, avançant lentement entre les hauts tas de neige qui, dans Fobscurité, semblent les pointes des tentes blanches où dort une armée ensevelie par une tempête dans les steppes septentrionales ; seul, toujours seul devant les portes closes des cours et des maisons, accompagné par le murmure du vent glacé, éclairé par la lueur vacillante de quelques réverbères qui ne se sont pas encore éteints, je crois retrouver enfin la ville damnée que mes rêves inquiets d'enfant m'avaient annoncée.

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J'apprends samedi dans la journée quelle a été la suite de la séance. Après des débuts confus et Télection d'un secrétaire, Tzéretellî a pris la parole. Interrompu par les maximalistes qui le traitent de « Bourreau », Tzéretelli a été longtemps sans pouvoir parler. 11 a enfin prononcé une vive critique du régime de Smolny et a proposé à rassemblée la résolution du parti socialdémocrate-minimaliste^ qui veut l'établissement d'une république démocratique, la reconnaissance de la Constituante comme seul pouvoir, la création par la Constituante d'un organe issu d'elle qui sera chargé d'entrer en pourparlers avec toutes les puissances belligérantes pour arriver à une paix démocratique sur les principes russes, etc., etc.

Par 237 voix contre 146 la Constituante repousse Tordre du jour du C. C. E. et décide de suivre celui des S. R,

Pendant le vote, comme on appelait le député Foundaminski, ami notoire de Kerenski,un matelot a dit :

— Ah ! c'est ça, Foundaminski !

Et, épaulant son fusil, Fa mis en joue. Un député à côté de lui, a détourné l'arme. Le matelot n'a pas tiré.

L'assemblée a voté trois résolutions: sur le régime, sur la terre et sur la paix.

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Vers 5 hjçurep (|u m^tif^^un pi^telpt monj;e |)rusguement ^ |a j;ribune du président, piet la main s]ir Tépaule de Jcjiernof, disap^ rudeinent : -

— paîn^r^des, la çardç est f^|;igifée. Il faut en finir. Nous voulons aller nous èoucher. Et, du reste, |es coi}|inissairqs ^ P^HRI^ ^^ P^t assez.

Tcheynof, interloqué, ^ pourt^-pj; repoussé la requête et |a séancfj a continué, yprs ^ |ieurçs du ma^in; les dépptés se sont* séparés, sp' dp|ip^nt rendez-vous à 5 heures le même lour.

f^e çommis^alp Pjjritsk^ }^s a reg^r(l<ès partir et, avec un sourire îronigii^ a dij; :

— Il sera inut jle de yQ|:}s déraji^ger, camaj'a^es. pt, en e^et, le same(^i tpptes |es portes du

Palais de Tauriçle sont cadenassées. Le p. p. E. se réunit à Smolny le soir et déclare que \^ pops-. tituap|e contre-i*évolu];ionnaii!e est dissoute. Elle a vécu pomme |es éphénaères, un jour.

Il ne faudrait pas croire pourtanj; que |a journée ait é|:é bonne pour Smolny. La Constituante a siégé. Elle ^ prouvé qu'elle était contre les maximalistes, en élisant Tchernof, en repoussaot la déclaration du C. C. E., en adoptant Tordre du jour des S. R., en votant trois résolutions, sur le régime, la terre et la pai?. Quelles que soient les explications de la Pravda et des Izviestia sur le manque d'autorité de la ponstituante,e|le est tout de même la seule assemblée élue régulièrenient, au suffrage universel. Les origines des Soviets,

l'unique JpUpNÉE DE JjA CONSTITUANTE ^J

^e Fai mop|;|»é gouyenj;, sopt plus obscures et suspectes. On ne sait d'où ils viennent, piais on sait que^e partie infime ^e Ja population r|isse, ils représentent.

Mai§ |a joiirnée da^is Ja fue a été J)ien pire encorp pour les maxi^al|stes. Les manifestations désarmées et pacifi(j}:ips ont été îj.ccpeillies par la fusillade des gardes-rouges ^t des n^arins. I| y a des morts noni|)re]ix. Ce ne son\ pas de^ bourgeois, majp des ouvriers, des simples soldats, des révolutionnaires notoires. J^e député de Sibérie au premier Copgrès ^es Paysans, Lpgifinof a été tué. Ik^"* Gor|)^tovskaia, révolutionnaire çonnife, dont la mère est morte dans les prisons d\\ Tzar, s*est fait tuer |iéroïquement, en reprenant un drapeau rouge (Jif'iiii ouvriei* ?^v?î* î^îssé tomber dans la bagarre. JJl|e a été, proprenient, assassinée par les marins. Le régiment préobrajenski a trois morts, le Volinski, un, au moins. Les usines Obouj;k|io^, Pouti|of, comptent des yictimes. Un enaployé inférieur des télégraphes est fué. Qp ne sait encore combien il y a de morts, mais ils appartiennent tous aux cadres révolutionnaires. Aussi l'indignation est vive dans le peuple et dans les casernes.

— Quoi ! dit-on, ou tue les nôtres, comme au temps du Tzar !

Le rapprochement des dates fpappe l'imagination populaire. On entre dans la semaine du

Î2 janvier, jour auquel le peuple fut massacré r la Place du Palais d'Hiver au début de la rolution de 1903. Cette date n'a pas été. oubliée voilà qu'à treize ans de distance le sang des slétaires coule dans les rues de Petrograd.

tte fois-ci, les ordres ne sont pas partis du lais d'Hiver, mais de Smolny.

La colère commence à gronder dans Petrograd.

n'imagine pas que le renvoi de la Constituante :se prendre les armes aux soldats. Que savent^'

de la Constituante ? C'est pour eux un mot le de sens. Mais des soldats, leurs frères, tués r des gardes-rouges et des marins, voilà qui ir parle.

Et, dans ce Petrograd que Dostoïevski déclarait ville la plus fantastique du monde, il ne serait i impossible qu'on vit, un de ces jours prolins, les soldats prendre Smolny et en massa- !r les maîtres.

Les soldats eu veulent depuis longtemps aux rdes-roages. Ceux-ci montent des gardes comme ï, mais ils touchent 15 roubles par jour et

soldats en reçoivent 5 par mois. U y a déjà

des rixes nombreuses. Les gardes-rouges ont rfois été rossés par les soldats. D'un camp à utre, on se jette des défis. Près de certaines iernes, les gardes-rouges ne passent plus. Mainlant il y a du sang entre les gardes-rouges et les ;dats. L'affaire n'en restera pas là.

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Dans les usines, û ne faudrait pas croire que la révolution maximaliste n'ait fait que des heureux. D'abord, il y a une crise industrielle formidable. La production de guerre est arrêtée. Des milliers d'ouvriers sont renvoyés. Les chemins de fer débitent de moins en moins les matières premières, charbon et minerai. Enfin il y a deux classes d'ouvriers. La première, la plus sérieuse, la moins nombreuse, est composée des anciens ouvriers professionnels, spécialisés, avec une solide instruction technique. Par la hausse des salaires actuels, ils arrivent à gagner de 20 à 30 roubles par jour, La seconde comprend la masse immense des manœuvres qu'on a embauchés pour intensifier la production de guerre, paysans d'hier qui ne veulent pas retourner aux champs, petits ouvriers à domicile qui ont pris goût à la vie de l'usine et des grandes villes. Ceuxlà touchent en moyenne de 5 à 8 roubles par jour.^Or, la politique de Smolny s'appuie sur les masses larges, c'est dire les plus obscures, les moins développées. Lorsque Lénine parle des paysans, il leur accole le plus souvent Tépithète « pauvres ». Il s'adresse aux ouvriers agraires {batraky), aux paysans qui n'ont rien. Dès qu'une famille de cultivateurs, à force de labeur, de tempérance, d'économie, de travail ardu poursuivi )ar plusieurs générations, a acquis un lopin de ^rre, elle cesse d'être intéressante pour les dic-

tateurs terroristes. Dans les usines Tantagonisme

grandit entre les ouvriers spécialistes et les ma-

^^ nœuvres. Ceux-ci considèrent ceux-là comme des

aristocrates, pire, comme des bourgeois.

« Comment peut-on gagner 40 roubles,quandje n'en gagne que 8, dit le manœuvre ? Nous sommes tous des hommes et la révolution nous a faits - égaux. »

C'est parmi les manœuvres que se recrute la garde-rouge. On en sait toujours assez pour se promener dans les rues, un fusil sur Tépaule attaché par une ficelle, pour efifrayer le bourgeois et au besoin lui envoyer une balle. Et cette vie de fainéant donne 15 roubles par jour.

Aussi les vieux ouvriers sérieux regardent avec méfiance ces jeunes gardes-rouges oisifs et inquiétants.

Et voilà qu^aujourd'hui ces gardes-rouges tirent sur les ouvriers professionnels. Cela est, tout de même, difficile à accepter.

Le régime maximaliste n'a pas encore réalisé l'âge d'or. Il y a les difficultés matérielles de vie qui pèsent sur tous, petits fonctionnaires, employés, manœuvres et même soldats. Il y a le fait qu'à Petrograd, aujourd'hui, nous tous, bourgeois et ouvriers, avons froid dans nos appartements ou chambres mal chauffés, que nous ne pouvons nous y éclairer dans ces longues nuits septentrionales, car l'électricité brûle deux ou trois heures

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par nuit, et pas toutes les nuits, que le pétrole manque, qu'on en obtient quelques litres par une '^^

journée d'attente devant les boutiques, que les '^

bougies coûtent 1.75 ou 2 roubles pièce, qu'il est :^|

impossible d'acheter une paire de chaussures ordi- |

naires à moins de 200 ou 300 roubles, que les "^s

vêtements ont décuplé de prix, que les vivres i

deviennent chaque jour plus rares. Depuis quinze ^

jours, j'ai reçu une livre de pain. La viande que -^

Ton m'apporte en cachette atteint des prix inima- .1

ginables. On a payé hier chez moi 80 roubles un '%

morceau de bœuf pour le pot-au-feu. Le beurre, |

quand on en trouve, pour la cuisine ou pour la ^^

table, est à 18, 20 roubles, la livre russe.

Le peuple est simpliste. Il voit que Lénine et Trotski lui ont promis du pain et ne lui en don- ^

nent pas. Il voit que la vie est plus difficile et plus chère sous leur dictature que sous celle de Kerenski, époque qui marquait déjà un recul notable sur les conditions matérielles de la vie sous l'autocratie. Si l'ouvrier avait la faculté de raisonner objectivement, il verrait que dans la révolution qu'il a faite, plus il gagne de liberté, plus il a de peine à vivre. Et cette constatation ne manquerait pas de la surprendre.

Ainsi les causes de mécontentement contre le régime sont sérieuses, et la journée d^hier y ajoute que, sous le règne des maximali^f es, le sang des ouvriers et des soldats a coulé dans les rues.

C*est ainsi que nous entrons dans une nouvelle crise. Le pouvoir sera-t-il le plus fort ? Sera-t-il à son tour renversé ? Qui le remplacera? Le mois de janvier russe se terminera-t-il sans nous apporter quelques nouveautés?

L'assassinat de Chingaref et de Kokochkine.

7/20 janvier.

Nous apprenons qu'un ignoble assassinat a été commis cette nuit dans des circonstances qui le rendent plus affreux encore.

Les anciens ministres cadets du ministère Kerenski étaient enfermés depuis le 5 novembre à Pierre et Paul. Chingaref et Kokochkine, arrêtés plus tard, avaient été les rejoindre.

Hier, vers 6 heures du soir, ces deux derniers, malades, étaient emmenés en traîneau, escortés par des gardes-rouges, à l'hôpital Marie, dans Litheiny. Sur le chemin, les gardes-rouges proférèrent maintes menaces. Ils parlaient de jeter les deux prisonniers dans le canal de la Fontanka.

A rhôpital, Chingaref et Kokochkine occupèrent chacun une chambre. Les gardes-rouges sortirent dans le corridor. Vers minuit, ils s'en allèrent, disant qu'ils allaient chercher leurs rem-

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plaçants. Une heure après un détachement de gardes-rouges et de marins sonnèrent à la grande porte d'entrée. Sans demander le chemin, ils se pendirent à la chambre où reposait Chingaref, après avoir pris de la servante une petite lampe. A peine dans la chambre, ils donnèrent deux coups de baïonnette dans la tète de Chingaref et lui tirèrent un coup de revolver dans la poitrine et un dans le ventre. Le malheureux agonisa dans des souflFrances horribles pendant une heure et demie sans perdre connaissance.

Les assassins passèrent aussitôt dans la chambre de Kokochkine. 11 dormait. Une balle de revolver dans la tête le tua net. Puis marins et gardesrouges disparurent.

Aujourd'hui, Petrograd est atterré par la mort de ces deux hommes qui étaient Thonneur de la démocratie russe.

/Chingaref était un médecin pauvre de campagne, avec quatre enfants. 11 élevait, en outre, les trois orphelins de sa sœur morte. C'était comme Kokochkine un parfait honnête homme, un travailleur consciencieux et désintéressé, un homme courageux, estimé de tous.

Des grotfpes se forment dans la ville. Une longue queue se déroule devant l'hôpital où les corps sont exposés. Les femmes du peuple disent :

— Allons prier devant les morts pour le salùt iu peuple.

f^jV >.

'si

La morgue de Thôpital Marie devient un lieu de pèlerinage. On voit dans les ministres tués des martyrs. Bientôt, ils deviendront des saints.

Lénine à Smolny tremble. Il ordonne de rechercher les coupables. Bontch-Brouevitch, son second, vient à Thôpital faire une enquêtCill ne peut supporter la vue des cadavres. 11 sort, en balbutiant :

— Ce n'est pas nous qui avons voulu cela !

Mais voilà des mois que les maximalistes ameutent le peuple et les soldats contre leurs adversaires politiques et contre les bourgeois. Les bolcheviques n'ont jamais employé que la force des baïonnettes. Par elles, ils ont pris le pouvoir, dissous la Douma de ville, chassé la Constituante, fermé les journaux. Les assassins de Ghingaref et de Kokochkine ont appliqué la doctrine préchée par Lénine et par Trotski.

L'Ukraine traite séparément.

J'ai ce même jour une nouvelle politique inquiétante, mais pas inattendue.

L'Ukraine s'est entendue secrètement avec les Empires centraux. Elle va conclure une paix séparée. La Rada demanderait, en outre, à TAUemagne un appui matériel contre les maximalistes avec lesquels elle se bat dans Kief même.

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Voilà de grands espoirs envolés ! Je crains qu'on ne se soit en France bercé d'illusions au sujet de l'Ukraine. On y voyait un foyer de résistance contre le gouvernement de Petrograd. On espérait « manœuvrer » l'Ukraine dans un sens favorable à nos intérêts, qui sait? lui voir continuer la guerre aux côtés de la Roumanie.

On oubliait qu'à l'origine du mouvement ukrainien était l'Autriche et qu'elle était à Kief plus puissante que nous. C'est elle qui remporte aujourd'hui.

Les conséquences de la paix séparée de l'Ukraine sont incalculables. C'est la Roumanie perdue, obligée de négocier à son tour avec les Empires centraux. C'est la Russie du centre et du nord coupée des riches provinces qui la ravitaillaient. C'est le blé, le fer, les graisses de l'Ukraine à la disposition des Empires centraux.

14/27 janvier.

Depuis plusieurs jours les nouvelles du Sud sont mauvaises. Les conflits entre troupes roumaines et russes maximalistes tournent à la petite guerre. Le canon parle. Les Roumains sont obligés de désarmer des bandes de pillards qui mettent le pays à sac. La Roumanie ne veut pas reconnaître les comités et leurs chefs. La Roumanie traite

LA BfvOLUTlOH RUSSE

e général Tcberbatchef. La Roumanie envoie 'oupes en Bessarabie.

jourd'hui le conseil des commissaires du peu- )mpt les relations diplomatiques et déclare s ministre Diamandi et le personnel doivent •econduits à la frontière, que le trésor rou-

à Moscou S(^a gardé par lui pour être remis

uple roumain, que le général Tcberbatchef

jrs de lui.

nous voici à ce comble de folie que le gou-

ment maximalisle qui a pris le pouvoir pour

a paix se trouve déclarer une nouvelle guerre

[ui? à l'alliée d'hier de la Russie, à la Rou-

i que la trahison maximaliste avait placée

une situation affreuse.

nment entend-il mener cette guerre ? 11 n'a

d'armée, l'Ukraine est entre lui et la Roui. Les troupes maximalistes sur le front sud, it plus qu'un troupeau débandé. Si l'Ukraine, le cela est certain, a, elle aussi, conclu son d, comment Smolny arrivera-t-îl à tirer un de canon à bonne portée ? Mais nos gens ne larrassent pas de si peu. Un d'eux a fait des lences à un journaliste et lui a dit :

La guerre ! La guerre par les procédés an-

Peuh !... C'est suranné ! L'emploi des armes , des canons, des fusils, cela n'est vraiment le notre temps. Les gaz ! un peu mieux. Mais

tout cela est arriéré, barbare, barbare 1...

l'unique journée de tA CONSTITUANTE 41

Nous avons trouvé un moyen nouveau de réduire notre ennemi à merci. Nous avons un procédé infaillible par lequel nous l'abattons à nos pieds. Et, supériorité prodigieuse, cela ne demande prèsqu'aucune efiFusion de sang. Par des artifices connus de nous seuls et perfectionnés par les maîtres Lénine et Trotski, savants dont les expériences ont un retentissement mondial, nous lui inoculons quelques germes d'une nouvelle maladie foudroyante dont nos maîtres illustres ont identifié et intensifié le virus : le typhus maximal !

Je vois M. Diamandi dans l'après-midi. 11 n'a appris son renvoi que par la note publiée en quatrième page par les journaux officieux. Smolny a omis de le prévenir. 11 ne sait ce qu'on compte faire de lui. Le renverra-t-on en Suède ou en Roumanie ? Le trajet de Petrograd à Jassy ne serait^ pas sans risques. Les trains et les gares sont aux mains des soldats. Aucune police, aucune garde, ne pourrait assurer la sécurité de M. Diamandi et du personnel de la légation. Il serait certainement massacré avant d'arriver en Roumanie.

Les nouvelles que l'on a de Roumanie disent que les troupes roumaines ont été obligées d'occuper plusieurs places en Bessarabie où étaient les dépôts de Tarmée en deçà du Pruth.

Il est possible — et qui pourrait Ten blâmer — que dans la situation où la trahison de la Russie

U. RtiVOLUTION RUSSE

aeée, la Roumanie a causé avec les Empires ïux et qu'elle a leur autorisation tacite de Lre la Bessarabie. Elle s'en emparera sans et l'on arrivera h ce prodigieux paradoxe : illa que la Roumanie, pour gagner la Bessaque l'Allemagne et l'Autriche lui promet.

:, s'alli&t À la Russie qui la lui refusait. ~ ,plus en plus la Russie vaincue par sa révo- 1 chinoise est rejetée de l'Europe. Au nord, Uemands la chassent de la Courlande et de ihuanie ; au centre, l'Ukraine sera dans ta 'e d'influence autrichienne ; au snd, elle ira les bords escarpés du Prutb pour les basses et marécageuses du Dniester, attendant, nos gens de Petrograd s'excitent L question de la paix avec lea Empires cen- . Gomment accepter la carte de guerre que magne leur propose ? Elle n'est pas conforme ùgences formulées par le Sacro Saint Soviet, ir, le comité exécutif du parti maxùnaliste lui des S. R. de gauche ont discuté longue- . Ils sont arrivés à une formule dont je ne lire k quel point elle me comble d'aise : « Ni ni guerre ».

st simple. Encore fallait-il y songer, li paix, ni guerre ! »> Comme cette formule latt ! Elle ne pouvait naître que dans les is glacés qui séparent le lac Ladoga du golfe inlande. « Ni paix, ni guerre ! » subtils

l'unique journée de la constituante 43

coupeurs de cheveux en quatre, quintessenceurs de néant, ânes de Burîdan placés entre la paix et la guerre, vous préféreriez mourir que prendre un parti. 11 ne vous a fallu qu'une soirée pour arriver à cette formule où se résume à la fois ringéniosité et le nihilisme de T&me socialiste russe. « Ni paix, ni guerre ». Gela est beau.

Les commentaires qui accompagnent la formule ne manquent pas de saveur.

Nos gens ont dit : « Nous sommes des socialistes, nous ne pouvons accepter une paix impérialiste. Nous sommes des socialistes, nous ne pouvons pas faire la guerre. Eh bien I nous ne ferons ni Tune, ni l'autre. Par un miraculeux ha*sard, il se trouve que l'Allemagne s'est affaiblie sur notre front au point d'être incapable de faire une offensive. Tous les hommes au-dessous de trente-cinq ans sont, avec l'artillerie lourde, sur le front français. Que risquons-nous ? Faisons les morts, et, peut-être l'ennemi, ne bougera-t-il

pas? »

La formule va être proposée au congrès des Soviets.

Au fond, nous pouvons nous en accommoder.

Elle évite le définitif de la paix. ^ Et si l'Allemagne veut prendre Reval, Dvinsk et Pskof, elle sera tout de même obligée de ramener quelques canons et quelques hommes de France.

15/28 janvier.

Je lis et relis les deux discours de Trotski au

congrès des Soviets avant son départ pour Brest Litovsk. J'y cherche la pensée de derrière la tête de rhomme qui va prononcer à lui seul sur la paix et la guerre et qui va décider du sort de la Russie — et par contre-coup de TEurope — pendant de longues années.

Je sors de cette lecture avec la conviction que Trotski est décidé à conclure la paix. Et voici les passages de ses discours sur lesquels je m'appuie. N'oublions pas que c'est au moment d'aller causer avec l'ennemi que Trotski prononce les paroles que je vais rapporter, que son discours sera connu des adversaires qu'il aura en face de lui et que,, s'il découvre ses points faibles, les représentants des Empires centraux sauront en profiter.

Je passe les déclamations obligatoires sur la révolution qui gronde en Autriche et en Allemagne. 11 y a trois mois qu'on nous l'annonce, mais comme sœur Anne, nous ne voyons rien venir. Mais je note les phrases suivantes après que Trotski a montré que ces forbans (ce sont les Allemands, et il faut avouer que jamais on a parlé publiquement et de telle façon de gens avec qui on s'asseoit autour d'une table pour négocier) présentent des conditions ruineuses pour la Russie en

l'uNIQUB^ JOURNÉE DE LA CONSTITUANTE 45

lui enlevant 150.000 verstes carrées de territoire et en lui demandant de 4 à 8 milliards d'indemnité.

« Nous avions prédit qu'une paix véritablement démocratique n'était possible qu'au cas où la révolution socialer éclaterait dans tous les pays et où elle remporterait une victoire définitive et, aujourd'hui, il est clair comme le jour que s'engager à ne conclure qu'une paix véritablement démocratique signifierait prendre l'engagement que la révolution sociale dont tout le monde a' parlé ici, éclatera immédiatement et qu'elle sera victorieuse dans le sens le plus large de ce mot. Dans ces conditions l'expression même de « paix honievLSh » est inconvenante et indigne et constitue un sacrilège aux gens et aux forces de l'Europe ensanglantée qui souffre tous les maux. Ce sacrilège est encore bien plus grand quand on pense à tous les martyrs qui depuis plus de trois ans et demi périssent là-bas au front dans des conditions absolument insupportables pour tout organisme humain. Non, il ne peut pas y avoir de « paix honteuse », il ne peut y avoir qu'une paix malheureuse... »

« ... Majs il estime nécessaire de souligner que si quelqu'un prend rengagement ou même déclare qu'il existe la possibilité de prendre rengagement de ne conclure qu'une paix générale et démocratique, celui-là est un démagogue et un

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charlatan. Prendre un pareil engagement signifierait que nous devons nous engager à ne pas conclure de paix avant que les impérialistes anglais et américains ne le désirent. Et cela signifierait également que la révolution russe a' engage à se faire la tutrice du monde entier et à y supprimer à bref délai toutes les violations et toutes les injustices du régime social actuel. »

Ah I cela est clair et nous savons ce qui nous attend à Brest-Litovsk. Trotski a beau jeu à nous montrer Timpossibilïté de signer une paix séparée et démocratique. Que ne le voyait-il plus tôt? Que ne s'en est-il avisé avant de lancer la Russie dans cette criminelle et honteuse entreprise ? Il nous assurait, il y a trois mois, que FAllemagne allait s'eflfondrer sous ses coups. 11 s'est bien battu! fendons-lui cette justice, mais l'Allemagne est debout. Voilà la réalité, voilà cette réalité que Trotski ne voulait pas prévoir, malgré l'évidence, malgré les avertissements. Croit-il donc que c'est de gaieté de cœur que la France qui ordonné le plus pur de son sang continue la guerre. La France impérialiste ! Folie ! La France qui veut vivre seulement ! Mais chez le paysan et Touvrier français il y a la conscience que la lutte est engagée pour ce qu'il y a de plus haut dans le monde, et c'est pour cela qu'ils serrent les rangs et qu'ils tiennent. Cela, Trotski, si intelligent qu'il soit,

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ne peut le comprendre. Cette vérité le dépasse.

Cet internationaliste ingénieux, cet esprit sophistique voit aujourd'hui que ses arguments se sont émoussés sur la cuirasse d'acier allemande.

Il va signer la paix et quelle paix 1

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