‹ La Révolution russe (volume 5)Chapitre 2 sur 9 · Article premier de la loi agraire · texte numérisé non relu

Article premier de la loi agraire

moyenne de la petite propriété paysanne en Russie est de quatorze dessiatines (équivalant à peu près rhectare) par feu. On a calculé que les terres expropriées comptaient environ cinquante millions d'hectares. Elles sont partagées pour la Grande Russie entre cinquante millions de paysans. On voit que la condition matérielle du paysan n'est guère modifiée.

Gomment ce partage se fait-il ?

Je rapporte dans ce livre une conversation que j'ai eue avec ma cuisinière, brave femme du Gouvernement de Novgorod qui me quitta peu après le Goup d'état bolchevique, effrayée qu'elle était par le désordre, l'insécurité, les perquisitions, les coups de feu dans la rue. Elle regagna son village. Au mois de mars, elle vint me rendre visite, je lui demandai ;

— Eh bien, Nastia vous avez pris les biens des seigneurs?

— Mais, 6arme, répondit-elle, nous n'avons pas de grands propriétaires. Le seul bien est à vingt-cinq verstes de chez nous, mais les deux villages qui l'avoisinent s'en sont emparés ; les paysans ont pris leurs fusils et nous empêchent d'approcher.

Il en est ainsi dans toute la Russie. Gomment pourrait-il en être autrement ? Le programme de Lénine est sur ce point inapplicable. Les paysans n'ont pas renoncé à la propriété indivi-

duelle. Il y a eu un transfert de propriété, mais non un"changement d'état dans la teneur du sol.

Le pain. — Lénine avait promis le pain à sa clientèle. 11 a été incapable de lui donner. Sous la gestion des bolcheviques, ce pays le plus riche du monde et qui seul en Europe peut se suffire à lui-même meurt de faim. Le paysan qui ne peut acquérir aucun objet de première nécessité ne cultive de la terre que juste ce qui lui est nécessaire pour vivre. Il garde jalousement son blé et est souvent obligé de le défendre, les armes à la main, contre les bandes de gardes-rouges que Lénine et Trotski envoient dans quelques villages.

La paix. — 11 est vrai que les bolcheviques ont signé la paix la plus honteuse que la Russie ait connue, la paix de Brest-Litovsk par laquelle ils abandonnaient à l'ennemi cent-cinquante mille verstes carrés du territoire national. Mais au prix de ce sacrifice ont-ils atteint le but qu'ils se proposaient ? Non. Dès avant la signature du traité ils voyaient la guerre — la guerre civile, cette fois-ci — éclater sur plusieurs points de l'Empire. Ces pacifistes à tous crins se sont trouvés en lutte avec l'Ukraine, la Crimée, le Don, le Caucase et la Sibérie. Ironie du sort, ces hommes — croyons-les sincères — qui veulent abolir la guerre et les armées déploient à l'heure même où j'écris une activité fébrile

pour constituer une armée d'un million d'hommes. C'est ici la faillite morale la plus grave du bolchévisme. Le pointcapital de son programme, il ne peut l'attemdre et ces idéologues comprennent ce que nous savions depuis longtemps et en France mieux qu'ailleurs, qu'il y a des guerres inévitables et qu'il ne suffit pas d'élever en dogmes je ne sais quelles chimères pour détourner de l'humanité le fléau de la guerre.

Le régime bolchevique, enfin, s'est réclamé d'un idéal élevé. Depuis que Lénine l'a imposé à la Russie par la force, il n'a vécu que grâce aux baïonnettes. Dans les périodes les plus troubles de son histoire, la Russie n'a jamais connu une année plus sanglante que celle oîi ont régné les bolcheviques ; mais cette fois-ci les assassinats et les meurtres ont été commis au nom du socialisme et de la fraternité.

Janvier 1919.

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