janvier
Hier, grande journée. La première Constituante russe a siégé.
Dès le matin, on apprend par le journal des social-révolutionnaires, le Dielo Naroda^ que la veille au soir, Ouritski a envoyé au siège du parti des permis d'entrer pour tous les membres élus. D'autre part, des manifestations se préparent, même dans certaines grandes usines, comme Poutilof, Oboukhof et autres. Plusieurs régiments sont décidés à soutenir la Constituante, tous les fonctionnaires, et ce qu'on appelle ici, « l'intelligence ».
Smolny a donné des ordres sévères, a mobilisé la garde-rouge, appelé des marins d'Helsingfors ; les Cronstadiens sont là. Tout cortège qui voudra approcher du Palais de Tauride sera dispersé par la force des armes. J'apprends que la nervosité est grande à Smolny, qu'on y passe la nuit dans la fièvre, qu'on double les gardes, qu'on compte ses forces.
Les soldats « constituants » sont aussi fort agités. Rien de plus curieux que cet état d'esprit des soldats qui, sans savoir pourquoi, sont prêts à descendre dans la rue. Les manifestations doivent être pacifiques, c'est-à-dire sans armes. Les comités de certains régiments votent que les régiments n'y prendront pas part officiellement, mais, qu'à titre individuel et sans fusil, les soldats pourront y participer.
Je sors de chez moi avant 11 heures pour gagner le lointain palais de Tauride et y entrer avant que l'accès en soit, peut-être, interdit.
Le Champ de Mars est un désert blanc de neige. Les tramways ne circulent pas. Dans Pantélémonskaia et dans la grande artère des journées de révolution, Litheiny, la circulation est à peu près normale. Je trouve un traîneau et descends Litheiny vers la Neva De loin, je vois sur le pont qui le termine les drapeaux rouges d'un cortège* 11 vient du quartier ouvrier de Wiborg. Les drapeaux avancent lentement. Tout est calme et
l'unique journée de la constituante 19
paisible par cette froide matinée d'hiver russe.
Et, soudain, une salve de coups de fusil à trois cents mètres devant moi. Un petit nuage bleu clair flotte dans l'air glacé au coin de Ghapalernaia et de Litheiny au-dessus du groupe des gardes-rouges qui ont tiré. Les drapeaux ont disparu; les gardesrouges s'élancent à la baïonnette sur les manifestant9< La panique est grande ; les gens fuient. Mon izvoslchik jette son cheval au galop dans la Fourchtadskaia et je ne vois plus rien.
En approchant du Palais de Tauride, les patrouilles sont nombreuses, gardes-rouges et marins. 11 y en a de juchés avec une mitrailleuse sur le petit mur dans la Ghapalernaia. Très peu de soldats et seulement du rés'iment des Grenadiers.
Dans la cour du Palais, deux pièces d'artillerie de campagne. Je passe sans difficulté. Le Palais est gardé, à l'intérieur, presque exclusivement par des marins qui ont au bout de leur fusil de grands coutelas tranchants et aigus. A chaque porte, il faut sortir son laissez-passer. Les députés, le public, les journalistes arrivent lentement. Tous nos confrères sont là et les agences. Voici le bolchevique correspondant du Daily News, le cultivé et fin littérateur Arthur Ransome. Le coup d'état maximaliste l'a plongé dans une joie délirante. Trotski et Lénine sont des dieux. II m'interpelle aussitôt, pour me déclarer que la France a une politique stupide, qu'elle devait accepter les
offres des maximalistes et qu'elle en aurait tiré de grands avantages.
— En trahissant, comme eux, ses alliés, sans doute, répondis-je.
Ransome rayonne de bonheur à l'idée que la Constituante n'aura que quelques heures de vie. Il arrive d'Angleterre où il a été prêcher, pendant un mois, la bonne parole. 11 espère que, grâce à ses soins diligents, la Grande-Bretagne connaîtra bientôt les joies de l'anarchie communiste et la ruine totale que nous voyons ici.
Les députés sont maintenant plus nombreux. On attend longuement on ne sait quoi. Cependant, on envahit le buffet. Voici le grand Stieklof- Nakhamkès, aux membres mal attachés ; il dirige les Izviestia ; le chef rasé des S. R. de gauche, commissaire, Karéline; l'Assyrien Steinberg, commissaire à la justice ; le crépu Zinoviev ; le barbu Rakovski, retour de Roumanie, — tous ces camarades qui tombent sous ma plume au hasard des rencontres sont juifs, comme Svierdlof, président du Comité exécutif. Et la foule des anonymes, innombrables et disparates, les fronts bombés? les yeux rêveurs, les longs cheveux. Et voici Caliban, lui-même, arrivé des bords du lénisséi ou de la Lena, en veste doublée de mouton, le front bas, mangé par les cheveux, l'oeif enfoncé et méfiant, une mâchoire formidable faite pour broyer un animal, le menton couvert d'une barbe drue de
l'unique journée de la constituante 21
huit jours, l'allure lourde, rustaude. Il va de salle en salle dans le Palais magnifique de Potemkine, n'adressant la parole à personne. Il regarde sans comprendre et la foule et les colonnes. Il n'a même pas l'instinct de propriété. Galiban n'a pas encore compris, que de par la grâce de la Révolution russe, il est roi.
A 3 heures et demie, la grande salle des séances se remplit. On en a renouvelé le mobilier. Les sièges et pupitres, de bleus qu'ils étaient, sont devenus rouges. La tribune de la Douma qui s'avançait en forme de navire a disparu. Le mur, derrière le président, où était le portrait de l'Empereur, a été enlevé et une demi-rotonde s'ouvre où était, sans doute, le trône de la Grande Catherine.
Sur les travées de l'extrême gauche, se placent les maximalistes. Le fougueux Krylenko est là, court de jambes, le front haut, la tête comme tonsurée. Le bloc des S, R., des minimalistes et des nationalités remplit le centre et la plupart des sièges de droite. Sur le banc du gouvernement, à gauche du président, quelques inconnus et Lénine.
Lénine n'a rien du démagogue. Il est soigné, linge blanc, vêtements bien coupés. Le peu de cheveux qu'il a sont rangés avec art sur son crâne chauve. Il a la nuque grasse d'un bourgeois. Petite moustache et petite barbiche blondes. Il a l'air d'un notaire de province du Second Empire.
Il doit porter une chaîne de montre avec breloques. Il est patelin et souriant. 11 cause avec des membres du gouvernement et du parti. On lui a appris, sans doute, comme à nous, que ses garderouge avaient déjà tué aujourd'hui des ouvriers, de simples soldats et un député social-révolutionnaire de Sibérie. Il continue à être satisfait, à sourire, à expliquer et commenter avec de petits mouvements de mains significatifs et insistants. A-t-il l'air intelligent? Non ; docte et assuré, sans plus, d'une assurance qui est si profonde qu'il n'a pas besoin de l'afficher. Trotski a une autre allure. Lénine, s'il n'avait pas sur le front quelques protubérances un peu accusées, passerait inaperçu. Mais le front est un peu bombé : alors, on se méfie.
Plus on approche de 4 heures, heure où doit se réunir la Constituante, plus le silence est grand dans la salle vaste. Seules les tribunes sont éclairées, la salle reste dans une demi-obscurité sous la toiture de verre d'où rayonne une faible lueur pâle et crépusculaire. On attend en silence. Chacun pense qu'à la minute même de l'ouverture, le scandale éclatera. Les maxiraalistes ont déjà indiqué leur programme et publié la déclaration par laquelle ils comptent enchaîner la Constituante, l'obliger à reconnaître le pouvoir souverain des Soviets et à contresigner les décrets du Conseil des commissaires du peuple. Le président
l'unique journée de la constituante 23
du G. G. E., Svierdlof, doit ouvrir la séance au nom des Soviets et lire la déclaration déjà publiée. Il semble peu probable que le bloc révolutionnaire se laisse imposer cette tactique.
Peu à peu, la rampe électrique invisible derrière la corniche qui court autour de la salle, s'allume. Une lumière diffuse baigne les représentants du peuple russe, assis immobiles sur leurs sièges, face à l'estrade de la présidence vide.
L'aiguille de la pendule a dépassé 4 heures. Soudain, un député en habit de soldat se lève au centre et dit :
— 11 est 4 heures ; je propose que le doyen d'âge des S. R. prenne la Présidence...
Le bloc révolutionnaire se lève et applaudit frénétiquement un digne monsieur à grande barbe à peine grisonnante qui se dirige à pas comptés et solennels vers la tribune.
Mais ce coup imprévu déchaîne la colère des maximalistes. Tous les compagnons de Smolny sont sur leurs pieds. Les poings s'abattent sur les pupitres. Les injures pleuvent. Krylenko se signale par la véhémence de sa fureur. Dressé sur ses courtes jambes, il hurle et s'agite. Le généralissime étouife d'indignation. A la tribune, le doyen fait des gestes accompagnant , sans doute, des paroles qui ne nous arrivent pas et par lesquelles il déclare la Constituante ouverte. A côté de lui,
Judas-Svierdlof est apparu (lorsque j'accole le nom de Judas à celui de l'honorable président du C. G. E. je n'entends évoquer entre eux qu'une ressemblance physique et qui ne s'étend même pas à l'expression de la physionomie, car Svierdlofn'a pas l'air d'avoir vécu dans Fintimité et le rayonnement du Sauveur du monde).
Finalement, le doyen d'âge ayant accompli — on suppose — les rites traditionnels, regagne sa place et Svierdlof reste seul. Il nous lit aussitôt la déclaration du G. G. E. A chaque paragraphe, sur la terre, sur les banques, sur le pouvoir des Soviets, la gauche applaudit. Mais le bloc révolutionnaire reste figé. Il ne songe même pas à rendre aux maximalistes la monnaie de leur pièce et à empêcher leur orateur de parler. Ils écoutent en enfants bien sages.
La lecture terminée, courte discussion sans intérêt, sur la nomination du président. Finalement, on tombe d'accord, sur la présentation d'un candidat du bloc, Tchernof, et d'un maximaliste. Ge dernier est la camarade Spiridonova qui, ayant été violée par un magnifique gendarme du Tzarisme, est devenue une des saintes et martyres de la révolution. Elle déploie une grande violence dans la lutte actuelle; elle a passé des S. R. au maximalisme pur. Elle fait tout ce qu'elle peut pour hâter l'épanouissement et la chute de la révolution et pour ramener le retour à cet état
l'unique journée de la constituante 25
détesté et pourtant inoubliable où il y avait un tzar et de magnifiques gendarmes.
Les formalités du vote durent deux heures.
Tchernof est élu par 244 voix contre 153, les Ukrainiens se sont abstenus. Acclamé par le bloc, Tchernof en redingote solennelle, une églantine rouge à la boutonnière, prend la présidence et adresse à l'assemblée un discours que les maximalistes écoutent avec indifférence. Il est vrai que Victor Tchernof ne les attaque pas. Victor Tchernof ne sait pas que les maximalistes ont pris le pouvoir par la force des armes, qu'ils ont arrêté les chefs socialistes, fermé les journaux, tué, aujourd'hui même, un membre social-révolutionnaire de l'assemblée, qu'ils vont fermer la Constituante aujourd'hui ou demain. Non, la grande âme de Tchernof a oublié ces faits sans importance. Il prononce un discours vague et qui serait médiocre, si, à force de platitude, il ne devenait odieux.
Le premier mot qu'il a à la bouche est celui de Zimmervald. Gela est significatif. Qu'ils soient de droite ou de gauche, tous les hommes qui sont là ont fait oraison à Zimmervald. Pas un seul d'entre eux n'a eu le courage de regarder en face la guerre. Tchernof a sur la paix le même programme que les maximalistes. Mais, comme il est dans l'opposition, il est obligé de trouver un autre moyen d'y parvenir et il demande que la
Constituante convoque une conférence socialiste de tous les pays en guerre pour une paix générale. Il déclare que la Constituante doit envoyer un message à l'Ukraine et au Don pour les ramener à l'union. Ce palliatif anodin de la guerre civile est la seule pensée propre à Tchernof, car sur tous les autres points, il adopte le programme maximaliste. Aussi, ceux-ci Fécoutent avec une patience qui cache mal leur mépris. Vers la fin du discours, les interruptions deviennent plus fréquentes : « Et le pouvoir ? » lui crie-t-on de gauche, Tchernof ne répond pas.
La salle s'échauffe. Comme il demande qu'on se lève en l'honneur des victimes de la révolution, l'extrême gauche, qui se croit attaquée, proteste avec fureur, tandis que seul, le bloc se lève, couvert d'injures par les maximalistes. Un de ceux-ci, d'une voix de tonnerre, propose à l'assemblée d'honorer les victimes du « crime » du 1" juillet. Le « crime » du 1*' juillet, c'est l'offensive par laquelle Kerenski a sauvé l'honneur de la Russie révolutionnaire. Cette fois-ci toute la gauche se lève. Les tribunes applaudissent frénétiquement. Les marins, armes à la main, s'en mêlent et les gardes-rouges. Il suffirait d'un mot pour les jeter sur les députés du bloc.
La bassesse du discours de Tchernof est telle que je n'en puis plus. Je ne me sens pas la force de passer la nuit à écouter ces misères. Et puis,
l'unique journée de la constituante 27
l'atmosphère de la salle est irrespirable. Quoi, c'est cela, la Constituante de la révolution russe ! Nous en sommes réduits à choisir entre Lénine etTrotski d'un côté et Victor Tchernof de l'autre. Merci. Que faisons-nous, nous Occidentaux, je n'ose même pas dire alliés, parmi ces révolutionnaires russes? J'ai une fois de plus l'impression forte que nous devons quitter la place. A chaque instant, nous nous sentons des intrus. Dans la tribune des journalistes où je suis, j'ai à ma gauche une jeune fille, de l'autre un Russe quelconque, mais dont les vêtements n'ont pas été coupés en Russie. Ils s'aperçoivent et par dessus de moi, c'est le charmant dialogue qui suit :
— C'est vous, Pierre Alexeievitch.
— C'est vous, Anna Ivanovna.
— Depuis quand êtes-vous arrivé ?
— Un mois, environ.
— Par l'Allemagne?...
Décidément, je m'en vais. Et, du reste, il y a neuf heures que je suis dans le Palais de Potemkine, et, je n'ai ni déjeuné, ni dîné.
La ville dans la nuit glacée est déserte. Près du palais quelques patrouilles, puis, plus personne dans les rues interminables qui mènent à Litheiny. Jamais la solitude ne m'a paru plus angoissante qu'au sein de cette capitale immense pendant les nuits où règne la terreur maximaliste. Je crois revivre un cauchemar que j'ai eu
souvent jadis. J'étais dans un pays inconnu, solitaire. Après mille fatigues et au prix de grands dangers je voyais, enfin, une ville voisine. J'y arrivais comme dans un havre de grâce, las et défait. Mais, ô horreur, je trouvais une ville morte. Toutes les portes de toutes les maisons étaient fermées ; pas une lumière aux fenêtres, pas un bruit dans les rues, pas un passant, pas une voiture, pas même un chien. J'errais au hasard, l'âme déchirée, cherchant une âme à qui parler, un siège où m'asseoir, une table où me réconforter. Rien, j'étais dans une ville que la vie avait abandonnée et où ne régnait plus que la mort...
A chaque fois que je sors, la nuit, à Petrograd maintenant, le souvenir de ce cauchemar ancien s'empare de moi. Et ce soir, le long des grilles du palais de Tauride, le long de la Sergievskaia muette, glissant sur les trottoirs couverts de glace, me tordant les pieds dans les trous du chemin, avançant lentement entre les hauts tas de neige qui, dans Tobscurité, semblent les pointes des tentes blanches où dort une armée ensevelie par une tempête dans les steppes septentrionales ; seul, toujours seul devant les portes closes des cours et des maisons, accompagné par le murmure du vent glacé, éclairé par la lueur vacillante de quelques réverbères qui ne se sont pas encore éteints, je crois retrouver enfin la ville damnée que mes rêves inquiets d'enfant m'avaient annoncée.
l'unique journée de la constituante 29
J'apprends samedi dans la journée quelle a été la suite de la séance. Après des débuts confus et l'élection d'un secrétaire, Tzéretelli a pris la parole. Interrompu par les maximalistes qui le traitent de « Bourreau », Tzéretelli a été longtemps sans pouvoir parler. Il a enfin prononcé une vive critique du régime de Smolny et a proposé à l'assemblée la résolution du parti socialdémocrate-minimaliste, qui veut rétablissement d'une république démocratique, la reconnaissance de la Constituante comme seul pouvoir, la création par la Constituante d'un organe issu d'elle qui sera chargé d'entrer en pourparlers avec toutes les puissances belligérantes pour arriver à une paix démocratique sur les principes russes, etc., etc.
Par 237 voix contre 146 la Constituante repousse l'ordre du jour du G. C. E. et décide de suivre celui des S. R.
Pendant le vote, comme on appelait le député Foundaminski, ami notoire de Kerenski,un matelot a dit :
— Ah ! c'est ça, Foundaminski !
Et, épaulant son fusil, l'a mis en joue. Un député à côté de lui, a détourné l'arme. Le matelot n'a pas tiré.
L'assemblée a voté trois résolutions : sur le régime, sur la terre et sur la paix.
Vers 5 heures du matin, un matelot monte brusquement à la tribune du président, met la main sur l'épaule de Tchernof, disant rudement :
— Camarades, la garde est fatiguée. 11 faut en finir. Nous voulons aller nous coucher. Et, du reste, les commissaires du peuple en ont assez.
Tchernof, interloqué, a pourtant repoussé la requête et la séance a continué. Vers 6 heures du matin, les députés se sont séparés, se donnant rendez-vous à 5 heures le même jour.
Le commissaire Ouritski les a regardés partir et, avec un sourire ironique a dit :
— Il sera inutile de vous déranger, camarades. Et, en effet, le samedi toutes les portes du
Palais de Tauride sont cadenassées. Le G. G. E. se réunit à Smolny le soir et déclare que la Constituante contre-révolutionnaire est dissoute. Elle a vécu comme les éphémères, un jour.
Il ne faudrait pas croire pourtant que la journée ait été bonne pour Smolny. La Constituante a siégé. Elle a prouvé qu'elle était contre lesmaximalistes, en élisant Tchernof, en repoussant la déclaration du G. G. E., en adoptant l'ordre du jour des S. R., en votant trois résolutions, sur le régime, la terre et la paix. Quelles que soient les explications de la Pravda et des Iztnestia sur le manque d'autorité de la Constituante, elle est tout de même la seule assemblée élue régulièEement, au suffrage universel. Les origines des Soviets,
l'unique JOURiNÉE DE LA CONSTITUANTE 31
je l'ai montré souvent, sont plus obscures et suspectes. On ne sait d'où ils viennent, mais on sait quelle partie infime de la population russe, ils représentent.
Mais la journée dans la rue a été bien pire encore pour les maximalistes. Les manifestations désarmées et pacifiques ont été accueillies par la fusillade des gardes-rouges et des marins. Il y a des morts nombreux. Ce ne sont pas des bourgeois, mais des ouvriers, des simples soldats, des révolutionnaires notoires. Le député de Sibérie au premier Congrès des Paysans, Loguinof a été tué. M"° Gorbatovskaia, révolutionnaire connue, dont la mère est morte dans les prisons du Tzar, s'est fait tuer héroïquement, en reprenant un drapeau rouge qu'an ouvrier avait laissé tomber dans la bagarre. Elle a été, proprement, assassinée par les marins. Le régiment Préobrajenski a trois morts, le Volinski, un, au moins. Les usines Oboutkhof, Poutilof, comptent des victimes. Un employé inférieur des télégraphes est tué. On ne sait encore combien il y a de morts, mais ils appartiennent tous aux cadres révolutionnaires. Aussi l'indignation est vive dans le peuple et dans les casernes.
— Quoi ! dit-on, on tue les nôtres, comme au temps du Tzar !
Le rapprochement des dates frappe l'imagination populaire. On entre dans la semaine du
9/22 janvier, jour auquel le peuple fut massacré sur la Place du Palais d'Hiver au début de la révolution de 1903. Cette date n'a pas été oubliée et voilà qu'à treize ans de distance le sang des prolétaires coule dans les rues de Petrograd. Cette fois-ci, les ordres ne sont pas partis du Palais d'Hiver, mais de Smolny.
La colère commence à gronder dans Petrograd. Je n'imagine pas que le renvoi de la Constituante fasse prendre les armes aux soldats. Que saventils de la Constituante ? Cest pour eux un mot vide de sens. Mais des soldats, leurs frères, tués par des gardes-rouges et des marins, voilà qui leur parle.
Et, dans ce Petrograd que Dostoïevski déclarait la ville la plus fantastique du monde, il ne serait pas impossible qu'on vît, un de ces jours prochains, les soldats prendre Smolny et en massacrer les maîtres.
Les soldats en veulent depuis longtemps aux gardes-rouges. Ceux-ci montent des gardes comme eux, mais ils touchent 15 roubles par jour et les soldats en reçoivent 5 par mois. 11 y a déjà eu des rixes nombreuses. Les gardes-rouges ont parfois été rossés par les soldats. D'un camp à l'autre, on se jette des défis. Près de certaines casernes, les gardes-rouges ne passent plus. Maintenant il y a du sang entre les gardes-rouges et les soldats. L'affaire n'en restera pas là.
l'unique journée de la constituante 33
Dans les usines, il ne faudrait pas croire que la révolution maximaliste n'ait fait que des heureux. D'abord, il y a une crise industrielle formidable. La production de guerre est arrêtée. Des milliers d'ouvriers sont renvoyés. Les chemins de fer débitent de moins en moins les matières premières, charbon et minerai. Enfin il y a deux classes d'ouvriers. La première, la plus sérieuse, la moins nombreuse, est composée des anciens ouvriers professionnels, spécialisés, avec une solide instruction technique. Par la hausse des salaires actuels, ils arrivent à gagner de 20 à 30 roubles par jour. La seconde comprend la masse immense des manœuvres qu'on a embauchés pour intensifier la production de guerre, paysans d'hier qui ne veulent pas retourner aux champs, petits ouvriers à domicile qui ont pris goût à la vie de l'usine et des grandes villes. Ceuxlà touchent en moyenne de 5 à 8 roubles par jour. Or, la politique de Smolny s'appuie sur les masses larges, c'est dire les plus obscures, les moins développées. Lorsque Lénine parle des paysans, il leur accole le plus souvent Tépithète « pauvres ». 11 s'adresse aux ouvriers agraires [batraky), aux paysans qui n'ont rien. Dès qu'une famille de cultivateurs, à force de labeur, de tempérance, d'économie, de travail ardu poursuivi par plusieurs générations, a acquis un lopin de terre, elle cesse d'être intéressante pour les die-
tateurs terroristes. Dans les usines l'antagonisme grandit entre les ouvriers spécialistes et les manœuvres. Ceux-ci considèrent ceux-là comme des aristocrates, pire, comme des bourgeois.
« Gomment peut-on gagner 40 roubles, quand je n'en gagne que 8, dit le manœuvre? Nous sommes tous des hommes et la révolution nous a faits égaux. »
C'est parmi les manœuvres que se recrute la garde-rouge. On en sait toujours assez pour se promener dans les rues, un fusil sur Tépaule attaché par une ficelle, pour effrayer le bourgeois et au besoin lui envoyer une balle. Et cette vie de fainéant donne 15 roubles par jour.
Aussi les vieux ouvriers sérieux regardent avec méfiance ces jeunes gardes-rouges oisifs et inquiétants.
Et voilà qu'aujourd'hui ces gardes-rouges tirent sur les ouvriers professionnels. Cela est, tout de même, difficile à accepter.
Le régime maximaliste n'a pas encore réalisé l'âge d'or. Il y a les difficultés matérielles de vie qui pèsent sur tous, petits fonctionnaires, employés, manœuvres et même soldats. Il y a le fait qu'à Petrograd, aujourd'hui, nous tous, bourgeois et ouvriers, avons froid dans nos appartements ou chambres mal chauffés, que nous ne pouvons nous y éclairer dans ces longues nuits septentrionales, car l'électricité brûle deux ou trois heures
l'unique journée de la constituante 35
par nuit, et pas toutes les nuits, que le pétrole manque, qu'on en obtient quelques litres par une journée d'attente devant les boutiques, que les bougies coûtent 1.75 ou 2 roubles pièce, qu'il est impossible d'acheter une paire de chaussures ordinaires à moins de 200 ou 300 roubles, que les vêtements ont décuplé de prix, que les vivres deviennent chaque jour plus rares. Depuis quinze jours, j'ai reçu une livre de pain. La viande que l'on m'apporte en cachette atteint des prix inimaginables. On a payé hier chez moi 80 roubles un morceau de bœuf pour le pot-au-feu. Le beurre, quand on en trouve, pour la cuisine ou pour la table, est à 18, 20 roubles, la livre russe.
Le peuple est simpliste. 11 voit que Lénine et Trotski lui ont promis du pain et ne lui en donnent pas. Il voit que la vie est plus difficile et plus chère sous leur dictature que sous celle de Kerenski, époque qui marquait déjà un recul notable sur les conditions matérielles de la vie sous l'autocratie. Si l'ouvrier avait la faculté de raisonner objectivement, il verrait que dans la révolution qu'il a faite, plus il gagne de liberté, plus il a de peine à vivre. Et cette constatation ne manquerait pas de la surprendre.
Ainsi les causes de mécontentement contre le régime sont sérieuses, et la journée d'hier y ajoute que, sous le règne des maximalistes, lesang des ouvriers et des soldats a coulé dans les rues.
C'est ainsi que nous entrons dans une nouvelle crise. Le pouvoir sera-t-il le plus fort ? Sera-t-il à son tour renversé? Qui le remplacera? Le mois de janvier russe se terminera-t-il sans nous apporter quelques nouveautés?
L'assassinat de Chingaref et de Kokochkine.
7/20 janvier.
Nous apprenons qu'un ignoble assassinat a été commis cette nuit dans des circonstances qui le rendent plus affreux encore.
Les anciens ministres cadets du ministère Kerenski étaient enfermés depuis le 5 novembre à Pierre et Paul. Chingaref et Kokochkine, arrêtés plus tard, avaient été les rejoindre.
Hier, vers 6 heures du soir, ces deux derniers, malades, étaient emmenés en traîneau, escortés par des gardes-rouges, à l'hôpital Marie, dans Litheiny. Sur le chemin, les gardes-rouges proférèrent maintes menaces. Ils parlaient de jeter les deux prisonniers dans le canal de la Fontanka.
A l'hôpital, Chingaref et Kokochkine occupèrent chacun une chambre. Les gardes-rouges sortirent dans le corridor. Vers minuit, ils s'en allèrent, disant qu'ils allaient chercher leurs rem-
l'unique journée de la constituante 37
plaçants. Une heure après un détachement de gardes-rouges et de marins sonnèrent à la grande porte d'entrée. Sans demander le chemin, ils se rendirent à la chambre où reposait Ghingaref, après avoir pris de la servante une petite lampe. A peine dans la chambre, ils donnèrent deux coups de baïonnette dans la tête de Ghingaref et lui tirèrent un coup de revolver dans la poitrine et un dans le ventre. Le malheureux agonisa dans des souffrances horribles pendant une heure et demie sans perdre connaissance.
Les assassins passèrent aussitôt dans la chambre de Kokochkine. 11 dormait. Une balle de revolver dans la tête le tua net. Puis marins et gardesrouges disparurent.
Aujourd'hui, Petrograd est atterré par la mort de ces deux hommes qui étaient l'honneur de la démocratie russe.
Ghingaref était un médecin pauvre de campagne, avec quatre enfants. 11 élevait, en outre, les trois orphelins de sa sœur morte. C'était comme Kokochkine un parfait honnête homme, un travailleur consciencieux et désintéressé, un homme courageux, estimé de tous.
Des groupes se forment dans la ville. Une longue queue se déroule devant l'hôpital où les corps sont exposés. Les femmes du peuple disent :
— Allons prier devant les morts pour le salut du peuple.
La morgue de l'hôpital Marie devient un lieu de pèlerinage. On voit dans les ministres tués des martyrs. Bientôt, ils deviendront des saints.
Lénine à Smolny tremble. Il ordonne de rechercher les coupables. Èontch-Brouevitch, son second, vient à l'hôpital faire une enquête. 11 ne peut supporter la vue des cadavres. 11 sort, en balbutiant :
— Ce n'est pas nous qui avons voulu cela !
Mais voilà des mois que les maximalistes ameutent le peuple et les soldats contre leurs adversaires politiques et contre les bourgeois. Les bolcheviques n'ont jamais employé que la force des baïonnettes. Par elles, ils ont pris le pouvoir, dissous la Douma de ville, chassé la Constituante, fermé les journaux. Les assassins de Chingaref et de Kokochkine ont appliqué la doctrine prêchée par Lénine et par Trotski.
L'Ukraine traite séparément.
J'ai ce même jour une nouvelle politique inquiétante, mais pas inattendue.
L'Ukraine s'est entendue secrètement avec les Empires centraux. Elle va conclure une paix séparée. La Rada demanderait, en outre, à l'Allemagne un appui matériel contre les maximalistes avec lesquels elle se bat dans Kief même.
l'unique journée de la constituante 39
Voilà de grands espoirs envolés ! Je crains qu'on ne se soit en France bercé d'illusions au sujet de l'Ukraine. On y voyait un foyer de résistance contre le gouvernement de Petrograd. On espérait « manœuvrer » l'Ukraine dans un sens favorable à nos intérêts, qui sait? lui voir continuer la guerre aux côtés de la Roumanie.
On oubliait qu'à l'origine du mouvement ukrainien était l'Autriche et qu'elle était à Kief plus puissante que nous. C'est elle qui l'emporte aujourd'hui.
Les conséquences de la paix séparée de l' Ukraine sont incalculables. C'est la Roumanie perdue, obligée de négocier à son touT avec les Empires centraux. C'est la Russie du centre et du nord coupée des riches provinces qui la ravitaillaient. C'est le blé, le fer, les graisses de l'Ukraine à la disposition des Empires centraux.
14/27 janvier.
Depuis plusieurs jours les nouvelles du Sud sont mauvaises. Les conflits entre troupes roumaines et russes maximalistes tournent à la petite guerre. Le canon parle. Les Roumains sont obligés de désarmer des bandes de pillards qui mettent le pays à sac. La Roumanie ne veut pas reconnaître les comités et leurs chefs. La Roumanie traite
avec le général Tcherbatchef. La Roumanie envoie des troupes en Bessarabie.
Aujourd'hui le conseil des commissaires du peuple rompt les relations diplomatiques et déclare que le ministre Diamandi et le personnel doivent être reconduits à la frontière, que le trésor roumain à Moscou sera gardé par lui pour être remis au peuple roumain, que le général Tcherbatchef est hors de lui.
Et nous voici à ce comble de folie que le gouvernement maximaliste qui a pris le pouvoir pour faire la paix se trouve déclarer une nouvelle guerre et à qui ? à l'alliée d'hier de la Russie, à la Roumanie que la trahison maximaliste avait placée dans une situation affreuse.
Gomment entend-il mener cette guerre ? Il n'a point d'armée, l'Ukraine est entre lui et la Roumanie. Les troupes maximalistes sur le front sud, ne sont plus qu'un troupeau débandé. Si l'Ukraine, comme cela est certain, a, elle aussi, conclu son accord, comment Smolny arrivera-t-il à tirer un coup de canon à bonne portée ? Mais nos gens ne s'embarrassent pas de si peu. Un d'eux a fait des confidences à un journaliste et lui a dit :
— La guerre ! La guerre par les procédés anciens. Peuh !.., C'est suranné ! L'emploi des armes à feu, des canons, des fusils, cela n'est vraiment plus de notre temps. Les gaz! un peu mieux. Mais enfin tout cela est arriéré, barbare, barbare !...
l'unique journée de la constituante 41
Nous avons trouvé un moyen nouveau de réduire notre ennemi à merci. Nous avons un procédé infaillible par lequel nous l'abattons à nos pieds. Et, supériorité prodigieuse, cela ne demande presqu'aucune effusion de sang. Par des artifices connus de nous seuls et perfectionnés par les maîtres Lénine et Trotski, savants dont les expériences ont un retentissement mondial, nous lui inoculons quelques germes d'une nouvelle maladie foudroyante dont nos maîtres illustres ont identifié et intensifié le virus : le typhus maximal !
Je vois M. Diamandi dans l'après-midi. Il n'a appris son renvoi que par la note publiée en quatrième page par les journaux officieux. Smolny a omis de le prévenir. Il ne sait ce qu'on compte faire de lui. Le renverra-t-on en Suède ou en Roumanie ? Le trajet de Petrograd à Jassy ne serait pas sans risques. Les trains et les gares sont aux mains des soldats. Aucune police, aucune garde, ne pourrait assurer la sécurité de M. Diamandi et du personnel de la légation. 11 serait certainement massacré avant d'arriver en Roumanie.
Les nouvelles que l'on a de Roumanie disent que les troupes roumaines ont été obligées d'occuper plusieurs places en Ressarabie où étaient les dépôts de Tarmée en deçà du Pruth.
II est possible — et qui pourrait l'en blâmer — que dans la situation où la trahison de la Russie
42 LA BÉVOLUTION RUSSE
Ta placée, la Roumanie a causé avec les Empires centraux et qu'elle a leur autorisation tacite de prendre la Bessarabie. Elle s'en emparera sans peine et l'on arrivera à ce prodigieux paradoxe : il a fallu que la Roumanie, pour gagner la Bessarabie que l'Allemagne et l'Autriche lui promet, talent, s'alliât à la Russie qui la lui refusait.
De plus en plus la Russie vaincue par sa révolution chinoise est rejetée de l'Europe. Au nord, les Allemands la chassent de la Gourlande et de la Lithuanie ; au centre, l'Ukraine sera dans la sphère d'influence autrichienne ; au sud, elle quittera les bords escarpés du Pruth pour les rives basses et marécageuses du Dniester.
En attendant, nos gens de Petrograd s'excitent sur la question de la paix avec les Empires centraux. Gomment accepter la carte de guerre que l'Allemagne leur propose? Elle n'est pas conforme aux exigences formulées par le Sacro Saint Soviet.
Hier, le comité exécutif du parti maximaliste et celui des S. R. de gauche ont discuté longuement. Ils sont arrivés à une formule dont je ne puis dire à quel point elle me comble d'aise : « Ni paix, ni guerre ».
C'est simple. Encore fallait-il y songer.
« Ni paix, ni guerre ! » Comme cette formule me plaît ! Elle ne pouvait naître que dans les marais glacés qui séparent le lac Ladoga du golfe de Finlande. « Ni paix, ni guerre ! » 0 subtils
l'unique journée de la constituante 43
coupeurs de cheveux en quatre, quintessenceurs de néant, ânes de Buridan placés entre la paix et la guerre, vous préféreriez mourir que prendre un parti. Il ne vous a fallu qu'une soirée pour arriver à cette formule où se résume à la fois l'ingéniosité et le nihilisme de l'âme socialiste russe. « Ni paix, ni guerre ». Gela est beau.
Les commentaires qui accompagnent la formule ne manquent pas de saveur.
Nos gens ont dit : « Nous sommes des socialistes, nous ne pouvons accepter une paix impérialiste. Nous sommes des socialistes, nous ne pouvons pas faire la guerre. Ëh bien ! nous ne ferons ni l'une, ni l'autre. Par un miraculeux hasard, il se trouve que l'Allemagne s'est affaiblie sur notre front au point d'être incapable de faire une offensive. Tous les hommes au-dessous de trente-cinq ans sont, avec l'artillerie lourde, sur le front français. Que risquons-nous ? Faisons les morts, et, peut-être l'ennemi ne bougera-t-il pas ? »
La formule va être proposée au congrès des Soviets.
Au fond, nous pouvons nous en accommoder. Elle évite le définitif de la paix» Et si l'Allemagne veut prendre Reval, Dvinsk et Pskof, elle sera tout de même obligée de ramener quelques canons et quelques hommes de France.
15/28 janvier.
Je lis et relis les deux discours de Trotski au congrès des Soviets avant son départ pour Brest Litovsk. J'y cherche la pensée de derrière la tête de l'homme qui va prononcer à lui seul sur la paix et la guerre et qui va décider du sort de la Russie — et par contre-coup de l'Europe — pendant de longues années.
Je sors de cette lecture avec la conviction que Trotski est décidé à conclure la paix. Et voici les passages de ses discours sur lesquels je m'appuie. N'oublions pas que c'est au moment d'aller causer avec l'ennemi que Trotski prononce les paroles que je vais rapporter, que son discours sera connu des adversaires qu'il aura en face de lui et que, s'il découvre ses points faibles, les représentants des Empires centraux sauront en profiter.
Je passe les déclamations obligatoires sur la révolution qui gronde en Autriche et en Allemagne. Il y a trois mois qu'on nous l'annonce, mais comme sœur Anne, nous ne voyons rien venir. Mais je note les phrases suivantes après que Trotski a montré que ces forbans (ce sont les Allemands, et il faut avouer que jamais on a parlé publiquement et de telle façon de gens avec qui ou s'asseoit autour d'une table pour négocier) présentent des conditions ruineuses pour la Russie en
l'unique jour^jée de la constituante 45
lui enlevant 150.000 verstes carrées de territoire et en lui demandant de 4 à 8 milliards d'indemnité.
« Nous avions prédit qu'une paix véritablement démocratique n'était possible qu'au cas où la révolution sociale éclaterait dans tous les pays et où elle remporterait une victoire définitive et, aujourd'hui, il est clair comme le jour que s'engager à ne conclure qu'une paix véritablement démocratique signifierait prendre l'engagement que la révolution sociale dont tout le monde a parlé ici, éclatera immédiatement et qu'elle sera victorieuse dans le sens le plus large de ce mot. Dans ces conditions l'expression même de « paix honteuse » est inconvenante et indigne et constitue un sacrilège aux gens et aux forces de l'Europe ensanglantée qui souflFre tous les maux. Ce sacrilège est encore bien plus grand quand on pense à tous les martyrs qui depuis plus de trois ans et demi périssent là-bas au front dans des conditions absolument insupportables pour tout organisme humain. Non, il ne peut pas y avoir de « paix honteuse », il ne peut y avoir qu'une paix malheureuse... »
« ... Mais il estime nécessaire de souligner que si quelqu'un prend l'engagement ou même déclare qu il existe la possibilité de prendre l'engagement de ne conclure qu'une paix générale et démocratique, celui-là est un démagogue et un
charlatan. Prendre un pareil engagement signifierait que nous devons nous engager à ne pas conclure de paix avant que les impérialistes anglais et américains ne le désirent. Et cela signifierait également que la révolution russe s'engage à se faire la tutrice - du monde entier et à y supprimer à bref délai toutes les violations et toutes les injustices du régime social actuel. »
Ah ! cela est clair et nous savons ce qui nous attend à Brest-Litovsk, Trotski a beau jeu à nous montrer l'impossibilité de signer une paix séparée et démocratique. Que ne le voyait-il plus tôt? Que ne s'en est-il avisé avant de lancer la Russie dans cette criminelle et honteuse entreprise ? Il nous assurait, il y a trois mois, que l'Allemagne allait s'effondrer sous ses coups. Il s'est bien battu! rendons-lui cette justice, mais l'Allemagne est debout. Voilà la réalité, voilà cette réalité que Trotski ne voulait pas prévoir, malgré l'évidence, malgré les avertissements. Croit-il donc que c'est de gaieté de cœur que la France qui a donné le plus pur de son sang continue la guerre. La France impérialiste ! Folie ! La France qui veut vivre seulement ! Mais chez le paysan et Fouvrier français il y a la conscience que la lutte est engagée pour ce qu'il y a de plus haut dans le monde, et c'est pour cela qu'ils serrent les rangs et qu'ils tiennent. Cela, Trotski, si intelligent qu'il soit,
l'unique journée de la constituante 47
ne peut le comprendre. Cette vérité le dépasse.
Cet internationaliste ingénieux, cet esprit sophistique voit aujourd'hui que ses arguments se sont émoussés sur la cuirasse d'acier allemande.
Il va signer la paix et quelle paix I