‹ La Révolution russe (volume 5)Chapitre 9 sur 9 · Mai · texte numérisé non relu

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côte. Le chef a répondu qu'il était là par les ordres de son gouvernement et qu'il ne bougerait pas. Le Soviet n'a pas insisté, car tout de même les alliés ont quelques hommes armés et des mitrailleuses. Alors larmée rouge se tait. 11 serait du reste plus que paradoxal d'évacuer Kern. A peine les nôtres l'auraient-ils quitté, que les Finlandais voisins s'en empareraient et la Russie perdrait cette ligne précieuse qui lui a coûté si cher.

Voilà la question vue du côté finlandais et allemand.

Examinons-la du point de vue des alliés.

La faiblesse des alliés pendant toute la guerre et surtout pendant la révolution a été le manque de contact avec la Russie à cause de l'immensité des distances et du petit nombre de points d'accès : Arkhangel pendant six mois d'été jusqu'au jour où Mourman a été ouvert. Toute action directe des alliés en Russie leur a été interdite. Situation funeste qui ne Fa jamais été davantage que pendant la Révolution. Qui peut dire les conséquences qu'auraient eues la présence de un ou deux corps de troupes des alliés à Petrograd et à Moscou aux heures critiques de la Révolution. On aurait évité la dissolution de la Russie, nous aurions soutenu un gouvernement d'ordre, rendu courage aux éléments sains et intelligents de la nation et la guerre serait gagnée. Au moment

actuel, où nous avons une position d'attente, à l'heure où les Allemands sont en train peu à peu et sans rencontrer d'obstacles, de prendre la Russie entière, il est d'une impérieuse nécessité de garder deux portes ouvertes sur la Russie, celle d'Arkhangel et celle de Mourman. Qui peut prédire l'avenir ?... Qui peut assurer que le rôle des alliés est terminé, qu'ils n'auront pas à intervenir à un moment donné ?... Faut-il renoncer définitivement à exercer une action en Russie, abandonner les immenses intérêts que nous y avons, sacrifier le présent et l'avenir ?

Gela est impossible.

Nous devons occuper Arkhangel et Mourman.

La menace directe de l'ennemi est sur Mourman. Arkhangel est loin, hors de toute atteinte pour les Finno- Allemands. Mais la ligne mourmane est à portée de la main. Or, il leur suffit de s'emparer de Mourman pour nous couper l'accès d'Arkhangel. Mourman est au fond d'un fjord en eau profonde. Les ennemis maîtres de la côte, ils installeront là une base de sous-marins qui nous rendra inaccessible l'entrée de la Mer Blanche. Les Allemands à Mourman dominent Arkhangel. Déjà les Finlandais sont arrivés sur la côte aune centaine de kilomètres de Mourman, à Petchencka où un croiseur anglais les a dispersés à coups de canon. La menace est directe.

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Occuper Mourman ne nous coûtera pas cher. Traverser les immensités glacées ou marécageuses de ce pays désert est une entreprise difficile pour les Finlandais. Us ne pourront jamais y envoyer et y ravitailler des troupes nombreuses. Y faire passer de l'artillerie est impossible. Quelques milliers d'hommes appuyés par les canons de nos croiseurs suffisent à rendre Mourman inexpugnable. 11 faut, en outre, deux postes solides à Kem et à Kandalakcha.

A voir l'insistance avec laquelle l'Allemagne exige de la Russie que nous évacuions Mourman, on comprend l'intérêt qu'il a pour nous.

Le garder ne nous sera pas onéreux, même à l'heure où nous avons besoin de toutes nos forces sur le front français.

L'abandonner serait une faute impardonnable, car, désormais, nous ne serions plus que spectateurs passifs dans le grand drame que traverse la Russie et où la vie de demain de l'Europe entière est intéressée.

Nous passons la journée de mardi dans une petite gare, arrêtés par la réparation d'un pont sur la Kola. On nous assure qu'il sera prêt demain. Au soir nous partons, mais au matin suivant, nous sommes de nouveau échoués dans une station, à Teibola, à vingt kilomètres du pont.

Teibola n'est qu'une station. Autour de la gare,

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on construit de belles maisons, en poutres équarries, pour les besoins du personnel de la gare. Il y a là cinq ou six bâtisses qui sulfiront plus que largement aux besoins d'une grande station en pleine activité. Je cause avec les charpentiers. Us arrivent du gouvernement de Simbirsk.

Voici comment ils vivent. Us sont transportés sans frais par FEtat, ils logent gratuitement dans des baraquements de l'Etat, ils se nourrissent pour un rouble et demi et sont payés 18 roubles par jour. Je ne m'étonne plus maintenant de l'augmentation des dépenses sous le régime maximaliste et je me souviens du discours de Goukovski, commissaire aux finances, le 15 avril à Moscou. Les dépenses totales à la verste montaient sous l'ancien régime à^ 13.000 roubles par verste, et donnaient un bénéfice. Aujourd'hui, elles atteignent 125.000 roubles — dont 60.000 pour la seule augmentation des salaires. Les charpentiers de la ligne Mourmane illustrent d'un exemple concret la thèse de Goukovski. La ruine de l'Etat et l'enrichissement factice et précaire de l'ouvrier, voilà le régime.

Nous nous promenons dans la maigre forêt marécageuse. U n'ya pas plus d'un pied de terre sur la couche d'argile. Les arbres poussent lentement, et ont un air de vieillards rabougris, accablés par l'âge avant d'avoir eu le temps de grandir.

Depuis Kandalakcha, le paysage a changé de

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caractère. Des chaînes de montagnes courent du nord-est au sud-est. Le massif de TUchitek, près de nous, a des hauteurs de 2.300 mètres.

Nos hommes au poste de Kandalakcha se livrent au plaisir de la chasse. On rit d'un officier qui récemment a eu la double émotion d'abattre un renne et de découvrir, quelques minutes plus tard, qu'il avait tué un renne attelé.

Nous quittons Teibola et, à l'allure de cinq kilomètres à l'heure, gagnons le pont de la Kola sur une voie jonchée, à droite et à gauche, de cadavres de wagons déraillés qui pourrissent dans le marais. La Kola est ici large et rapide, charriant des glaces. Le paysage s'anime et se diversifie. Le fleuve coule entre des collines élevées. Nous nous réveillons le vendredi 24, en gare de Mourman.

Mourman

24 mai.

Terre ingrate, pays désolé, plongé alternativement dans une nuit de six mois et dans un jour d'égale longueur, je suis sur les rives d'un fjord profond de la Mer Glaciale. Les hauteurs qui le bordent sont encore couvertes de neige sur laquelle se détachent les maigres pins et les tristes bouleaux acharnés à vivre sous ce climat affreux. La neige a disparu sur les terres plus basses, qui.

au dégel, ne sont que marécages. Le fjord dans lequel se jette la Kola est semé d'immenses glaçons qu'amène le fleuve, semblables à de grands nénuphars qui s'en vont lentement au fil de l'eau vers la mer et que le flux, deux fois par jour, arrête.

Sur la rive droite, le terrain descend en longue pente douce jusqu'à l'eau. Là est le terminus de la ligne, là est — ou plutôt sera — la ville de Mourman. Que sera Mourman ? Une ville basse, le chemin de fer et le port ; une ville à md-hauteur de colline, la ville marchande ; enfin, la ville de résidence, la ville haute. Qu'est-ce aujourd'hui ? Un seulement dans un incroyable désordre, d'une saleté qu'on n'imagine pas. Au bas, il n'y a que des voies ferrées, des voies sans fin et partout. On ne circule que sur les poutres de la voie et, à la fin de la journée, on a les jambes cassées des dix mille secousses reçues à chaque fois qu'on arrive avec la plante du pied et de tout le poids du corps sur la solive dure. L'entre-deux des solives est un amas confus et puant de boîtes de conserves vides et d'immondices de toutes espèces. Aucune voirie ne nettoie les kilomètres de voies ferrées qui composent à peu près toute la ville basse de Mourman. Sur ces voies, des wagons. 11 y a là les aristocratiques voitures de la Compagnie internationale des wagons-lits, des voitures de seconde et de première de l'Etat russe

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et des centaines de wagons de marchandises, arrangées en tiéplouchka. Dans ces wagons vit une innombrable population, soldats de l'armée rouge, le commissaire temporaire et tout puissant, délégué par Lénine, Natzarenus, des soldats serbes que l'on emmène à l'autre bout du monde, à Salonique, des soldats français, enfin une masse hétérogène d'alliés, femmes, enfants, vieillards, anglais, français, belges, qui quittent l'inhospitalière Russie et attendent, sur ces bords désolés, un bateau qui les ramène en Europe. Tous ces gens dorment dans des wagons-lits ou dans ceux de marchandises, y vivent, y mangent, et jettent sur la voie, au hasard, leurs ordures ? Et cela, depuis six mois ou un an, depuis que, peu à peu, devant le désordre, la ruine, et l'insécurité amenés par la Révolution, les alliés qui travaillaient en Russie, y avaient leurs intérêts et leurs familles, sont obligés de la quitter. Sur les voies aussi, un incroyable amas de caisses venues d'Amérique, d'Angleterre, de France, des fils de fer barbelés, des machines-outils, des instruments agricoles, des bois de construction arrivés de Norvège, des barriques de pétrole, des tonneaux de poisson salé, des briques, des scories.

Dans la ville basse, quelques maisons en bois. Dans l'une d'elles loge le délégué des Affaires Étrangères, dont il faut avoir le visa pour sortir de Russie, bien que votre passeport ait été timbré

à Petrograd ou à Moscou. Quelques baraques abritent les services des missions militaires alliées.

Une jetée vaste a été construite sur le port qui est en eau profonde. Peu de bateaux y sont amarrés. A peu de distance, se balance, de lignes élégantes, l'ancien yacht de Gordon Bennett, la Lysistrata, achetée par le gouvernement russe. Il avait coutume de croiser dans des mers tempérées ou chaudes, où il promenait les aristocratiques amis du propriétaire du New York Herald. Aujourd'hui, dans un fjord de la mer Glaciale, il sert de maison flottante à des « camarades » matelots russes qui n'ont aucune envie de prendre la mer.

VAskold est là aussi, et je ne sais quel autre croiseur de la flotte bolchevique, le Tchestné.

Les alliés sont représentés par deux croiseurs anglais, le Glorij et le Cochrane^ la France par UAmiral-Aitbe^ les Etats-Unis par VOlympia, Quelques vedettes animent le fjord et deux ou trois transports sont amarrés au wharf.

Au dessus de la ville basse, sur des pentes qui descendent des coteaux, peu de maisons encore, l'usine électrique, la poste, le télégraphe. Puis un plateau sur lequel sera construite la ville haute. Elle est déjà la plus peuplée. Au nord, c'est le quartier des baraquements. Une vingtaine de grandes constructions abritent les réfugiés qui, quittant la Russie, attendent à Mourman un bateau pour rentrer en Europe.

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J'ai pénétré dans ces baraques, j'ai parcouru leurs longs couloirs sombres, j'en suis sorti le cœur serré de pitié et de tristesse. Imaginez une pièce assez haute, avec des couchettes de bois superposées sur deux étages. Il n'y a pas une séparation dans la pièce, par un coin où l'on puisse s'isoler, pas une chambre réservée aux jeunes filles ou femmes. La promiscuité dans toute son horreur. Chacun s'arrange comme il peut sur les planches ; les têtes touchent les têtes, et les pieds se mêlent. Ici, c'est une famille qui s'est organisée du mieux qu'elle peut; là ce sont des jeunes gens; ailleurs un vieillard. 11 fait sombre dans ces baraques même en plein jour, car des ficelles courent d'un côté à l'autre et passant devant les fenêtres, pliant sous le poids du linge lavé qui y sèche, répandent dans la pièce une odeur fade et humide. Des chaussettes trouées, des serviettes, des chemises pendent dans latmosphère close et chargée. De grands poêles chauffent le baraquement. Des centaines de personnes vivent ainsi dans une seule pièce. Elles y font la cuisine, elles lavent leur linge, elles mangent, elles dorment. Et cela dure depuis des mois.

Les gens que le destin a enterrés là appartiennent à toutes les classes de l'échelle sociale ; il y a des ouvriers et des contre-maîtres, de petits boutiquiers et de grands commerçants, des directeurs d'usine et des administrateurs de grandes

compagnies. Il y a des femmes autant que des hommes ; il y a des vieillards et de tout petits enfants.

Pauvres petits malheureux qui souffrent avant l'âge des horreurs de la guerre, pauvres gosses emprisonnés dans l'air puant des baraques, et dormant à la dure et nourris, comme tous, des conserves qu'on distribue quotidiennement, sardine et « singe », « singe » et sardine. J'ai vu de ces mioches rongés par la vermine qu'on ne peut éviter, leurs corps maigres en proie au pou horrible du soldat et aux punaises.

Le cœur vous lève de pitié à traverser les baraques de Mourman.

Gomme il est naturel, la santé des réfugiés soumis à de telles épreuves est mauvaise. La variole est à Mourman et le typhus.

Quinze cents personnes attendent sous le cercle polaire le bateau qui doit les ramener en Europe. Ce bateau vient rarement. On s'y entasse dans des conditions qui ne sont pas meilleures que celles des baraquements et l'on se risque sur la Mer Glaciale à la rencontre des sous-marins qui infestent ces parages.

La sécurité est médiocre. La base navale de Mourman n'a, pour l'instant, pas de torpilleurs. On est convoyé par de lents trawlers qui ne font que huit ou neuf nœuds à l'heure et qui sont d'inefficace protection contre les sous-marins perfec-

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tionnés qui nous bloquent. Il faut ajouter enfin que le bateau ne peut profiter de la nuit pour gagner le large. 11 règne en cette saison un jour éternel qui vous expose vingt-quatre heures durant comme cible aux canons allemands.

Si un malheur arrivait, il serait épouvantable. Des milliers de victimes périraient.

En quittant les baraquements, on prend un large boulevard désert qui, à deux kilomètres de là, vous conduit à quelques maisons composant l'ancien village de Mourman. Sur le point le plus haut du plateau s'élève une construction spacieuse où loge le Soviet. A droite, à gauche, on a bâti des maisons en bois.

Mais cela ne se fait pas au hasard. Les Russes sont gens prévoyants et d'excellents colonisateurs. Un plan préexiste à la ville qui dicte impérieusement les lignes suivant lesquelles elle se développera. J'ai vu ce plan. 11 est magnifique, larges avenues, places immenses, vastes lots pour chaque habitation. Mourman, lorsqu'elle sera construite, sera une belle ville au plan clair, méthodique et bien conçu.

Une ville de 60.000 habitants est déjà prévue. Elle en compte 2.000 ou 3.000 aujourd'hui. Peu importe. Les Russes ont une confiance qui ne vacille pas dans leur destin. Ils sont assurés de l'avenir de Mourman. Si le hasard veut — ce qu'à Dieu ne plaise — que je passe ici dans vingt ans,

je traverserai sous le cercle polaire, une ville régulière et belle, toute bourdonnante de vie, étincelante d'électricité dans la longue nuit polaire. J'aime cette qualité chez les Russes, ils voient large ; ils ne comptent pas ; ils taillent dans le grand et attendent leur justification de l'avenir, car ils se font une haute idée des demains de la Russie. Même sous le cercle polaire, ils lui préparent un logement spacieux et digne d'elle. 11 y a quelque chose du grand seigneur chez le Russe et qui se traduit dans la politique, comme dans les affaires, comme dans la vie privée. Il a horreur de la petitesse. Comme cela est agréable ! Je ne vois nulle part le désir de se restreindre, de se satisfaire de peu, de dire : « Gela me suffît ». Le Russe n'aime pas les entraves et supporte mal un frein. 11 va jusqu'au bout de ses défauts et de ses qualités. 11 est extrême et abhorre les moyens termes. 11 peut exciter le plus vif dégoût ou l'admiration; il ne vous laisse pas indifférent. 11 ne connaît pas les vertus moyennes et l'équilibre où nous tendons. Dans ce pays de morale facile, j'ai rencontré des héros et martyrs d'honnêteté ; chez ce peuple enclin au mensonge (mentir en Russie n'a pas le même sens que dans la puritaine Nouvelle-Angleterre), je pourrai nommer des gens qui exagèrent en ne fardant pas la vérité... Mais nous voilà loin de Mourman.

Pour l'instant, le plan magnifique de Mourman

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a des inconvénients. Les distances à parcourir dans ce seulement de 2.000 habitants sont déjà immenses. Du port à la belle maison du capitaine de la Gatinerie, il y a plus de vingt minutes de trajet ; du baraquement où travaille le Colonel Levêque, chef français, à la base anglaise, on compte plus de 2 kilomètres. Aussi perd-on un temps inouï à faire ses courses nécessaires dans le trou actuel qu'est Mourman.

Mais cela a un charme, un charme propre à la Russie ; au milieu des difficultés présentes, on vit dans l'avenir et celui-ci qu'on escompte aide à supporter celles-là qu'on subit.

27 mai.

Aujourd'hui il neige. Un vent glacé remonte le fjord, fouette les tristes rivages, balaie les terres nues de Mourman, et nous gèle jusqu'à la moelle des os. Nous sommes replongés au cœur de Thiver. Nous frissonnons en cherchant notre chemin le long des voies ferrées où mille obstacles nous arrêtent. Les réfugiés toussent à l'envi. Affaiblis par le terrible régime auquel ils sont soumis, ils offrent peu de résistance aux bronchites et aux pneumonies. Presque chaque jour, il y a un décès à enregistrer.

La rougeole et la variole ont fait leur apparition, et nous avons aussi le scorbut, dû à l'ali-

mentation par les conserves, au froid, et à l'humidité.

Notre départ est incertain. La grande masse des réfugiés attend un paquebot, qui, suivant nos espérances aurait dû quitter l'Angleterre le 15 mai et arriver ici le 22. Ce paquebot, le Porto, n'est pas signalé.

Chaque jour, on entend dire de tous côtés « le Porto est annoncé pour demain ». Et chaque jour c'est une nouvelle déception.

Il y avait un service régulier sur la petite lie norvégienne de Vardô. Un caboteur russe l'assurait une fois par semaine. De Vardô à l'entrée du fjord de Kola-Mourman, 80 milles marins. A Vardô, on trouvait un bateau norvégien qui vous mettait, en navigation en partie dans les fjords, à Narvik (chemin de fer pour Stockholm) ou à Trondhjem (ligne pour Ghristiana). Or, il y a une semaine les sous-marins allemands sont arrivés et ont répandu la terreur sur ces côtes désolées.

Ils ont bombardé, dans les eaux territoriales russes, le petit caboteur et l'ont coulé, tuant deux passagers et en blessant trois. Ils ont détruit une vingtaine de barques de pêches norvégiennes et russes.

Plus personne n'ose se risquer en mer. Le service de Vardô est interrompu. Je trouve ici un courrier militaire français, le lieutenant Luzarches d'Azay. Il a pu arriver par un bateau de fortune,

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et maintenant, il attend comme moi, comme tant d'autres, que la mer soit ouverte et qu'il puisse regagner la Norvège et la Suède.

Combien de temps serons-noiisici? Dans quelles conditions pourrons-nous traverser sur Vardô ? A quels risques ? L'incertitude où nous sommes est lourde et les jours de Mourman, ces jours interminables de lumière, se passent tristement.

28 mai.

Toujours aucune nouvelle du départ. Un ordre de Trotski est arrivé interdisant à tout bateau russe de quitter le port.

Tcbitchérine a été obligé d'envoyer une note attristée à Berlin au sujet du coulage du caboteur russe. Trotski veut éviter à son collègue l'envoi d'une nouvelle note à laquelle les Allemands ne répondront pas plus qu'à la première.

Nous nous promenons, comme ours en cage, dans Mourman. Il fait un peu plus chaud aujourd'hui. Par instants, au soleil, on peut croire qu'on touche au printemps. Mais l'air reste aigre et pénétrant. Le vent qui vient du Nord a passé sur les champs de glace de plusieurs centaines de lieues et nous en rapporte la fraîcheur. La face de notre corps qui est au soleil a chaud; celle qui est à l'ombre et au vent reste glacée.

On ne peut gi^ère sortir des sentiers battus de

la ville future ou des avenues déjà tracées. J'ai voulu aller à flanc de coteau jusqu'au sommet qui domine les hauteurs du fjord. Mais, même sur une pente abrupte, le sol reste marécageux et le pied enfonce à travers la mousse sèche jusqu'à l'eau. Pas un pied de terre ne couvre la couche d'argile qui forme le terrain. Dans la saison où nous sommes, il n'y a pas de nuit, à Mourman. 11 fait clair à minuit presque comme à midi. Le soleil s'abaisse à l'horizon, il se cache derrière la colline au nord et reparaît quelques instants après. Quand la soirée est belle, ce sont les heures agréables de Mourman. Les ombres s'allongent, les eaux du fjord deviennent plus sombres, les petites maisons s'illuminent aux rayons ras du soleil qui baisse, leurs vitres s'éclairent du reflet qu'y allument les rais presque horizontaux du globe rouge que voilent parfois les nuages amassées au nord. Les mouettes continuent à pousser leurs cris rauques et à sauter sur les rochers que la marée laisse à découvert.

Des couples passent, hésitant à retourner au logis ; on s'attarde ainsi sur le coteau où s'élève la ville, attendant je ne sais quoi avant de regagner son lit.

A l'heure où le soleil disparaît derrière les collines neigeuses, une étrange clarté règne sur le paysage, une lumière froide sans accent et sans vie, pareille à celle qui reste lors d'une éclipse

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totale du soleil. Puis, c'est de nouveau le grand jour ensoleillé.

30 mai.

Mourman n'est peuplé que d'ouvriers et d'ingénieurs. Ils sont venus, envoyés par l'Etat qui a construit à son compte toutes les maisonnettes en bois que je vois ici, et les baraquements, et les voies ferrées, et le port. Malgré la révolution, on continue de travailler. Un grand wharf a été construit, on est en train de le doubler. Des trains amènent, le jour durant, la terre prise aux tranchées du chemin de fer et qu'on jette sur un fond tout semé de pieux enfoncés reliés par des poutres.

Et on élève encore un peu partout des maisons à poutres équarries. Les charpentiers russes sont d'une extrême habileté. Avec la petite hache qui ne les quitte jamais, ils équarrissent les poutres, les égalisent, les façonnent et les joignent, le tout avec une adresse et une rapidité surprenantes.

Le Porto tant attendu est arrivé. 11 est à quai et débarque deux ou trois compagnies de fusiliers marins anglais et^français qui assureront la garde de xMourman. Mais la protection la plus efficace de Mourman, ce sont les marécages qui, sur des centaines de lieues, le séparent des régions habitées de la Finlande.

Sa coque peinte de grands zébrages bizarres

noirs et gris, sa cheminée camouflée, se dressent au-dessus du wharf. C'est un ancien bateau allemand qui servait au transport des troupes aux colonies africaines. Le Portugal, où il s'était réfugié lors de la déclaration de guerre, s'en est emparé lorsqu'il a joint les Alliés et maintenant le Porto transporte les réfugiés de Mourman jusqu'au jour où les sous-marins allemands l'enverront par le fond de la mer.

Il nous amène un courrier militaire français, mais l'officier qui l'apporte se trouve arrêté ici, car les maximalistes lui refusent l'entrée de la Russie. Pour passer la frontière il faut le visa bolchevique d'un représentant du Gouvernement des Commissaires à Londres ou à Stockholm. Le représentant ne vise que sur la demande de l'ambassade de France à Londres ou de la Légation à Stockholm. Ambassade et légation refusent d'adresser une demande aux commissaires bolcheviques. Ainsi l'entrée en Russie reste interdite aux Français.

Les Anglais n'hésitent pas à demander pour leurs courriers le visa de Litvinof, représentant des soviets à Londres. Il leur est toujours accordé. Aussi courriers et sujets anglais arrivent sans encombre en Russie.

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1" juin.

A l'entrée du wharf, il y a une barrière et une porte qu'on ne franchit qu'en montrant un laissez-passer. A la porte veillent une sentinelle anglaise et un tavaritch de l'armée rouge. L'Anglais est habillé impeccablement, rasé de frais, propre, astiqué, reluisant. 11 fait dix pas, vire sur les talons, et à chaque officier qui passe rectifie la position. Le Russe est dépenaillé, à moitié civil, à moitié militaire, sale, inculte, broussailleux. 11 tient son fusil au petit bonheur, fume une cigarette, se mouche dans ses doigts, et, quand un officier passe, il crache.

Je mange, par bonne fortune à la popote du lieutenant-colonel Lévêque dans un wagon-restaurant tout au bout du wharf. A côté de nous, un transport anglais qui sert de base est amarré au ponton. Toute la journée, il cause par signaux avec le Glory de l'amiral Kemp à quelques encablures de là.

Et voici comment ça se passe. Un matelot monte sur la coupée, prend deux petits drapeaux, se tient droit, les jambes à peine écartées, et se met à agiter les bras à droite, à gauche, en haut, en bas, désignant tour à tour les points du cadran suivant les lois d'une cadence obscure dont je ne saisis pas le sens. A intervalles irréguliers, les

deux drapeaux se croisent à hauteur des genoux; un mot est fini ; aussitôt la manœuvre recommence.

Ainsi, pendant des heures, je vois le corps fin d'un matelot se profilant en lignes nettes sur le ciel pâle, ses gestes précis, qui se succèdent avec une rapidité incroyable, sans jamais une hésitation ni une reprise. Les petits drapeaux flottent au vent, montent et descendent. 11 semble exécuter une danse compliquée dans laquelle seuls les bras ont leur rôle, comme dans certaines danses hiératiques des îles chaudes de Java. Et, voyant cette conversation muette par gestes, je me souviens de Panurge qui fit quinaud l'Anglais qui arguait par signes.

La seule distraction des indigènes de Mourman, c'est la balançoire. Ils en ont installé partout, sur les terres-pleins déserts, sur les places de la ville future, sur les voies même du chemin de fer ; ce sont de grandes balançoires, hautes, avec une longue planche sur laquelle se logent deux, trois, quatre personnes. Des enfants y prennent place, des jeunes gens, des femmes, des hommes. A toute heure du jour et de la nuit, on voit à travers le ciel triste de Mourman, Tenvolée des balançoires emmenant les passagers haut dans les airs. Ce balancement monotone et continu est la grande distraction sous le cercle polaire.

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4 juin.

Nous partons enfin. L'amiral Kemp met à la disposition de quelques-uns d'entre nous un trawler armé pour la chasse aux sous-marins. Ce petit bateau à 80 tonnes nous transportera à Vardô en douze heures. Et là nous trouverons le service des paquebots norvégiens sur Hammerfest, le Gap Nord, Narvik, Trondhjem, Bergen par les fjords.

Au soir, nous quittons ce Mourman malsain dont nous n'espérions plus sortir. Pendant deux heures nous descendons le fjord dont les rives désertes sont des roches abruptes et noires dans les anfractuosités desquelles la neige met de grandes taches blanches. A l'embouchure du fjord la scène a de la grandeur ? La côte est de hautes collines, presque des montagnes, qui tombent dans la mer en pentes rocheuses ? Ce sont les assises solides du monde septentrional contre les flots de l'Océan glacial.

La mer est sombre, le rivage est de pierre noire et de neige blanche sur lesquels le soleil à travers les nuages jette des coups de lumière vive.

Vers le Nord, au-dessus des glaces du pôle, la couche des nuages est plus épaisse. La mer est déserte ; seuls quelques trawlers, points noirs dans l'immensité, balancés par la houle, montent la garde devant l'entrée du fjord. Le vent léger qui

vient du nord-ouest est glacé ; des bandes de canards se lèvent à notre passage et, moitié courant, moitié volant, zèbrent la surface de l'eau de traits rapides. A une lieue et demie de distance, nous longeons la côte déserte et montueuse de la vaste presqu'île des Pêcheurs où l'on n'aperçoit pas une habitation. La mer sombre, le ciel à demi-voilé, ces rives arides et neigeuses, composent un spectacle d'une grandeur triste et accablante. Puissé-je ne jamais revoir ces paysages polaires dont la vie est absente.

Si calme que soit la mer, notre petit chalutier danse d'une façon peu agréable sur ces vagues qui ^dennent de loin et bientôt à peu près tous les passagers gémissent en proie au mal de mer.

Les matelots anglais nous soignent d'une façon quasi maternelle, soit que nous soyons entassés dans l'étroit poste à l'arrière où ils dorment, soit que nous restions sur le pont, glacés par le vent. Ces hommes raniment le feu, nous donnent des couvertures, nous apportent du cacao brûlant, et, maîtres de maison accomplis, font tout ce qu'ils peuvent pour rendre notre passage moins rude.

Je me suis accroupi sur le pont derrière la machine pour attendre le soleil de minuit. La mer moutonne à quelques pieds de moi ; par moments une lame lave doucement le pont à mes pieds. Les plaques de tôle où je suis appuyé sont tièdes et me chauffent doucement le dos, tandis

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que la partie antérieure de mon corps est transie de froid.

Vers minuit, le banc épais des nuages s'éclaircit au nord et j'aperçois le disque du soleil qui reste à 10° ou 15° au-dessus de l'horizon. Le spectacle est admirable. Pendant une heure, c'est une féerie polaire de lumière incandescente derrière les nuages qui font écran lumineux. Par moments, c'est une nappe de cuivre en fusion devant laquelle passent, légers, de petits paquets de brumes fouettés par le vent et qui sont comme des opales iridescentes. Des colliers de pierre précieuses aux formes bizarres s'égrènent ainsi dans le ciel. Puis le tableau change ? C'est maintenant au raz de la mer une bande de nuages d'un bleu sombre ardoise que couronne une longue et mince bande d'argent vif étincelant ; au-dessus, le ciel couleur turquoise lavée et lumineuse ; puis, de nouveau, des nuages mouvants devant lesquels jouent des brumes légères et colorées.

Je reste sur le pont glacé par le vent du Nord- Ouest, jusque vers trois heures du matin, puis n'en pouvant plus, le cœur chancelant, je vais abriter ma misère dans la cuisine où de superbes matelots font du thé et du cacao. Et j'ai de longues heures pour méditer sur les siolides avantages du plancher des vaches, tandis qu'au dehors, des bourrasques de neige s'abattent sur la mer écumeuse.

Vardô, 5 juin.

Est-il un plus triste lieu au monde que Vardô ? Une petite île rocheuse, pelée, sans trace de végétation. On assure que deux arbres chétifs poussent dans l'enceinte de la forteresse au sommet de l'île. On va même jusqu'à dire que la forteresse n'a été construite que pour garder ces deux arbres, le plus précieux et le plus rare des trésors que puisse posséder le misérable Vardô.

Des maisons serrées les unes contre les autres forment l'unique rue de Vardô. Deux ports, celui du Sud et celui du Nord, sont séparés par une étroite langue de terre. Us abritent une nombreuse flottille de bateaux de pêche, car Vardô ne comprend que des pêcheurs, ne vit que du poisson.

Sur le port, sont installés les établissements construits sur pilotis où l'on prépare le poisson. Des montagnes de têtes de morue s'y entassent, des tas de petits requins tachetés comme des panthères, des milliers de harengs que des femmes et des hommes vident, nettoient et salent. Des plantations immenses de pieux sur les rochers forment le seul décor de l'île sauvage. C'est là qu'on sèche le poisson avant de l'envoyer en barriques vers le Sud de la Norvège et vers l'Europe.

Une odeur forte emplit Vardô, une odeur que

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les coups de vent les plus violents ne peuvent dissiper. Elle imprègne le sol, les murs en bois des maisons ; elle s'attache à vous, vous ne pouvez vous en défaire. Vous l'aspirez le jour durant. 11 est des pays bénis, brûlés par le soleil, qui sentent les épices ; il en est d'autres où les fleurs parfument l'atmosphère ; Vardô ne connaît que l'odeur forte de poisson séché et de l'huile de foie de morue.

Vardô, à la saison où nous sommes, vit dans un jour éternel. Mais ne croyez pas que Vardo est ensoleillé. A cette extrémité des terres glaciales, entre la mer grise et les rochers noirs, Vardô en été est enfoui sous une couche de nuages gris qui lui cachent le ciel pâle du Nord.

11 y fait froid l'année durant. Si par hasard, en été, grâce à un coup de vent propice du sud, la température s'élève et le ciel se nettoie, Vardô un instant caresse l'espoir d'apercevoir enfin le soleil, ce soleil dont les plus pauvres gens du reste du monde peuvent jouir à leur gré. Mais, non, la différence entre la chaleur momentanée de l'air et de la froideur constante de la mer amène aussitôt la formation d'un épais brouillard qui enveloppe la petite île et elle retombe dans le gris, le froid, l'humidité où elle a coutume de vivre.

J'ai rencontré un Lapon à Vardô. Il avait l'air d'un Lapon pour touristes et photographes, mais,

c'était comme je l'ai vu, un vrai Lapon laponnant. Il portait d'étranges souliers à la poulaine avec une pointe recourbée en l'air, revenant sur le pied, des vêtements assez lâches de cuir de renne avec, sur les épaules, trois bandes appliquées d'un rouge vif et la plus curieuse coiffure de peau teinte en rouge qui semblait le bonnet, mais coloré, d'un professeur de la docte université d'Oxford. Il était de petite taille, jeune, huileux et parfaitement laid. Gomme il convient, je le photographiai devant les barques du port Nord. Il s'y prêta avec satisfaction et, bien longtemps après que j'eusse fini, garda la pose comme un modèle professionnel, d'où je conclus qu'il n'avait jamais été photographié puisqu'il croyait que cette opération mystérieuse demandait un quart d'heure. Je lui donnai un franc. Pour ce prix, il exigea que je lui serrasse la main très sale qu'il me tendit.

6 juin.

Nous ne passons qu'une journée à Vardô. De bon matin, aujourd'hui, nous nous embarquons sur un beau vapeur, le Roi Harald, qui va nous mettre à Narvik en trois jours de navigation côtière.

Nous y vivons dans un confort que nous ne connaissons plus depuis longtemps. Nous trouvons des lits, du linge, une table propre et bien servie. Ce luxe contraste d'une façon saisissante avec

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l'aridité essentielle du paysage que nous traversons : une mer couleur de plomb sous un ciel bas couleur de suie, une côte escarpée de montagnes couverte éternellement de neiges jusqu'au bord de l'eau. Pas un être humain n'habite ici ; toute civilisation est absente de ces rives glacées. Seuls, au fond des fjords, quelques pêcheurs qui gagnent largement leur vie dans ces eaux riches en poissons.

Je préférerais crever de faim sur un quai ensoleillé de Naples.

7 juin.

Vers le milieu de la journée, nous arrivons à Hammerfest. Hammerfest collée au flanc d'une montagne à pic, regardant le nord, étouffée entre les rochers et la mer, jouit du triste privilège d'être la ville la plus septentrionale du monde.

Elle est propre, petite, tassée, ne vit que du poisson, ne sent que le poisson. Elle est plongée dans une lumière grise, froide, pauvre, même dans les beaux jours où nous sommes. Une tristesse éternelle règne dans ce coin perdu à l'extrémité des terres en face du pôle. A-t-on jamais aimé à Hammerfest? Un sentiment humain a-t-il jamais pu naître et se développer dans ce climat affreux où toutes les énergies de l'homme sont employées à lutter pour la vie? Le luxe, le jeu, ce que le soleil, la douceur de l'atmosphère donnent aux

plus misérables populations des climats tempérés ou chauds sont refusés aux habitants d'Hammerfest qui ont de l'argent et ne connaîtront jamais la pauvreté.

Je suis monté sur les rochers élevés qui dominent la ville. Le spectacle y est d'une étrange grandeur. A mes pieds la petite ville qui se serre frileusement contre la montagne, ses maisons propres, basses, régulières, groupées autour du port sur lequel s'élèvent les dépôts de pêcheurs. A leur pied, le port rempli des bateaux de pêche, de chalutiers, de petites embarcations à moteur et à voiles; un mouvement de terrain protège le port au nord, puis c'est le fjord immense où toutes les flottes du monde trouveraient un abri en eau profonde. Un énorme rocher pelé s'élève au centre du fjord qui est entouré de tous côtés par de hautes montagnes de pierres noires dans le creux desquelles la neige dessine de larges rayures blanches. L'œil n'aperçoit aucune sortie sur la mer. Il semble que l'on soit dans un lac fermé de toutes parts. Derrière les nuages on devine un soleil pâle qui, par places, en éclaire les couches épaisses et leur donne quelque transparence. Si les yeux dépassent la ville blottie au-dessous de moi, je me crois transporté à Tépoque glaciaire, dans un pays désert où la mer, les roches, les neiges, n'ont jamais connu la présence de l'homme et opposent à sa venue une hostilité farouche. Mais

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Famour de l'or, cmri sacra famés, a eu raison de ces obstacles et les hommes sont venus, se collent à ce rocher et exploitent une mer féconde et profitable.

Au soir, nous continuons notre route. Le ciel s'est éclairci, les nuages ont disparu et, pour l'unique fois peut-être de l'année, le soleil de minuit se montre. L'horizon est fermé par les montagnes des îles, hautes de près d'un millier de mètres. Mais le soleil à minuit reste plus haut que la crête des montagnes, à 20' ou 25^ au-dessus de la ligne de la mer. 11 atteint le point le plus bas vers 11 heures (temps de Greenwich), puis lentement commence à remonter dans le ciel en s'acheminant vers l'ouest.

Ce brave soleil de minuit ressemble étonnamment au soleil de sept heures du soir dans nos climats au mois de mai. Simplement ses rayons horizontaux traversent des couches si froides d'atmosphère humide que l'astre-roi semble avoir perdu de sa chaleur à fréquenter le pôle. 11 ne flamboie pas ; il n'est pas très brillant, le soleil, et, pour donner un démenti à La Rochefoucauld, je le regarde fixement. En somme, il faut consulter sa montre pour avoir conscience de l'étrangeté du phénomène auquel nous assistons, car le soleil ne fait pas plus de façon pour descendre dans le ciel à minuit qu'à six heures. C'est entendu, il ne disparaît pas derrière l'horizon, tandis que

nous avons l'habitude de le voir se coucher. Mais cette habitude cent fois séculaire de la race n'a produit aucune impression profonde sur nous. La première fois que j'ai vu le soleil ne pas se coucher, j'ai trouvé cela parfaitement naturel. Je suis sûr qu'à mon retour dans les pays civilisés, je jugerai avec sévérité sa conduite incompréhensible qui le pousse chaque nuit à nous exposer au risque de nous casser le nez dans le noir. Et je m'étonne enfin de ce que le soleil ait choisi, entre toutes, la zone polaire pour l'éclairer le jour durant. Quel plaisir trouve-t-il à regarder ces glaces éternelles, cette mer couleur de plomb, ces solitudes gelées ? La planète Terre ne lui offre-t-eile pas des faces plus riantes, des rivages plus heureux, des mers couleur de violette dont on ne se lasse pas d'admirer les formes et les couleurs. 11 les laisse pendant la nuit aux tendres caresses de la lune, tandis qu'il se délecte morosement à contempler les ébats des ours blancs et les jeux des phoques sur les glaces éternelles du pôle arctique.

Samedi, 8 juin.

Nous trouvons le printemps à Troemsô. C'est le printemps du cercle polaire, mais tout de même dans l'âcreté froide de l'air, il passe parfois comme une tendresse. On imagine soudain qu'il

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pourrait peut-être, un jour pas comme les autres, faire chaud et qu'il y a véritablement des pays où l'on peut sortir au mois de juin sans pardessus d'hiver. Je vois des gazons verts, des bouts de prairies, ma foi, et aux branches des arbres se gonflent de gros bourgeons qui vont éclater. Miracle!...

Troemsô nous apparaît donc, dans ce jour de soleil, comme une riante petite ville polaire, la capitale des régions du Nord. Elle est construite sur les bords d'un fjord étroit. Depuis hier au soir, nous semblons faire de la navigation fluviale, sur un fleuve dont la largeur varie de 500 mètres à 2 kilomètres et uniformément bordé sur ses deux rives de rochers élevés qui s'en vont par gradins jusqu'à de hautes montagnes qui ferment l'horizon. Sur ce paysage qui ne manque pas de grandeur, une lumière d'une pauvreté désespérante. Même par le beau jour où nous sommes, là lumière n'a pas d'accent ; une teinte bleutée enveloppe le paysage entier de la même clarté froide et sans vibrations. Jamais un peintre n'est né sous le cercle polaire.

Dans la rue principale de Troemsô je vois deux Lapons, vêtus en mignons Henri III, avec justaucorps serré à la taille, sur lequel sont appliqués des bandes rouge vif, des souliers à la poulaine, et sur l'étrange bonnet que j'ai décrit un chou de plumes rouges. Ces mignons qui semblaient échappés de

la figuration d'un théâtre de province — Henri III et sa cour — ces Mignons lapons ou ces Lapons mignons, étaient dans un état d'ivresse avancé, bien qu'il ne fût que 10 heures du matin, et compromettaient gravement le prestige, à la fois de la dynastie des Valois, et de la grande famille laponne. Ne pouvant se procurer de l'eau-de-vie, ils boivent de la térébenthine, du vernis, du pétrole, de l'élixir dentifrice, de la lotion pour les cheveux. Tout leur est bon pourvu qu'ils gagnent les paradis artificiels réservés au Lapons où l'on rêve d'une terre ruisselante spontanément de graissede phoque, d'huile de foie de morue et d'alcool.

9 juin.

Dans le brouillard, sur une mer unie comme une glace, avec pourtant une houle qui nous laisse sentir que nous sommes sortis des fjords. La mer est couleur d'étain ; le brouillard d'où tombent quelques gouttes de pluie est gris, fuligineux. Nous avançons avec précaution. La sirène essaie de déchirer le mur fluide qui nous enveloppe. Et voici que soudain, à quelques encablures du bateau, je vois dressé dans les airs, juste audessus de notre tête, un rocher énorme, déchiqueté, noir, qui s'élève à plusieurs centaines de mètres. 11 est sorti soudainement des nuées qui l'entourent, mais qui restent attachées à sa base

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et nous le cachent. Cette apparition dans le brouillard est si subite qu'elle effraie. Il semble que nous allons nous briser sur le pied de ce rocher colossal.

Mais non, le bateau le contourne et nous arrête dans un petit port abrité. Nous sommes aux îles Loffoden.

^^ 10 juin.

Ce matin, lundi, entre 7 et 8 heures, nous traversons enfin le cercle polaire et rentrons dans les régions tempérées. Grâces en soient rendues aux dieux !... Nous quittons les mers froides, les glaces, la neige et le soleil de minuit.

Le soleil brille sur les fjords ; il fait doux. Pour la première fois, je laisse au crochet mon manteau ouaté et, baigné de soleil, dans un fauteuil sur le pont, nu-tête, les yeux fermés, je rêve que je suis à Naples par un beau jour d'hiver...

11 juin.

Trondhjem. — Nous y arrivons pour assister à un concours athlétique national. Des hommes fort bien taillés tournent autour d'une barre fixe, voltigent sur des parallèles, s^envolent aux anneaux. Des femmes prennent part à des jeux. Elles opèrent en groupes à une certaine distance de la tribune où je suis. Elles sont vêtues de jupes courtes

et de justaucorps. Elles prennent des poses plastiques, s'agitent en mouvements cadencés, se mettent à croupeton et se relèvent; elles bondissent par dessus des chevaux gonflés de crins raides sur quatre pattes en bois. Elles paraissent gracieuses, élégantes. Ces filles du Nord nous annoncent-elles une humanité nouvelle et plus belle?...

J'en rencontre un groupe le soir à la gare où je prends le train pour Christiania. Déception !... Elles sont sans grâce et sans beauté. Elles ressemblent à des suffragettes.

Notons qu'entre Trondhjem et Christiania j'ai rencontré l'Eté, ses jeunes et puissantes séductions, et que mes yeux, habitués aux glaces et aux neiges, ont regardé avec étonnement des arbres lourds de feuillages, de grasses prairies et des fleurs en pleins champs.

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