‹ La Révolution russe (volume 5)Chapitre 8 sur 9 · L* AGONIE · texte numérisé non relu

L* AGONIE

des Russes en un mois passé sur une voie de garage de Vologda qu'en un an de séjour dans les somptueux palais des bords de la Neva . Ils voient les bandes de moujiks et de babas dormir entassés sur les quais, portant des paquets dont on ne sait s'ils renferment des provisions ou des enfants. Les trains arrivent des quatre points cardinaux, tous également pleins jusqu'à l'invraisemblance, aux toits couverts de voyageurs étendus. Où que ces trains se dirigent, ils emmènent une entière cargaison humaine. C'est un quadrille dans une salle de bal grande comme un monde. Les gens changent de place et voilà tout. Ils passent de Sibérie à la grande Moscovie, de Sîmbirsk à la côte mourmane, et inversement. L'instinct nomade!

Je trouve l'ambassadeur actif et entreprenant à l'ordinaire. M. Noulens, que le hasard a jeté au poste le plus agité de la carrière diplomatique dans des circonstances sans précédent dans les annales du quai d'Orsay, garde une excellente humeur. L'ambassadeur, aux jours les plus troublés de Petrograd, alors que la panique régnait même dans le corps diplomatique, n'a jamais perdu son sang-froid et sa sérénité. C'est une grande qualité et précieuse. Lorsque le capitaine Sadoul, agité, tout ému, servant inconsciemment les intentions du malin Trotski, arriva un jour dans le cabinet de l'ambassadeur lui disant:

— Trotski ne veut pas accepter la situation que

les alliés font au gouvernement russe. Il va vous faire arrêter!

— Et puis après ? lui répondit froidement M. Nouions. 1

M. Nouions n'a pas été arrêté; il n'a pas reconnu le gouvernement bolcheviste; il a reçu sans sourciller les notes les plus menaçantes de Trotski; il est pour une intervention active des alliés dans les affaires russes ; depuis son arrivée à Vologda, il a le mérite, avec son collègue italien, M. delà Torretta, d'avoir agi fortement sur l'ambassadeur des Etals-Unis pour l'amener à faire comprendre à son gouvernement la nécessité d'une entente complète entre les alliés au sujet de l'intervention japonaise en Sibérie, intervention qui doit être immédiate, décisive et poussée avec la dernière énergie , M. Noulens vient de donner sur la question, japonaise un interview net qui engage tous les alliés avec le Japon, et qui me paraît devoir faire un beau tapage dans les cercles des Soviets.

En attendant, il continue de vivre dans un train, dans le tumulte de la gare de Vologda, au milieu des foules errantes qui la traversent, dans le grouillement pittoresque des « camarades », des soldats débauchés, des moujih en rupture de elèbe, des babas aux costumes de couleur vive. Et ses nuits sont troublées par les sifflets stridents dos locomotives qui, chaque jour, à 3 heures du matin, imitent soudainement et à qui mieux mieux

le chant du coq à son réveil, pour donner une aubade au corps diplomatique. Mais il garde sa bonne humeur.

La femme du sonneur.

Je visite Vologda. C'est une ville en bois, typiquement russe, aux maisons éparses, aux rues incertaines et dont on est sorti avant qu'on ait cru y être entré. Mais Vologdaa une rivière dormante, dont les bords sont semés de monastères et d'églises. Par un clair soleil de printemps, sous un ciel bleu pâle d'une douceur exquise, un des secrétaires de l'ambassade, le comte de Robien me montre églises et couvents. Nous commençons par un beau monastère à sept verstes de la ville. Il est entouré d'un mur d'enceinte avec quatre tours aux quatre angles. Une hardiesse étonnante de couleur s'y révèle.

Les tours et les murs sont badigeonnés de larges partis, rose et ocre clair, soigneusement repeints à vif chaque année. Les toits sont verts et les coupoles d'or. C'est une fête pour les yeux. Le monastère n'abrite plus dans sa vaste enceinte qu'une douzaine de moines. L'église inférieure date d'Ivan le Terrible. Dans l'église supérieure, le diacre me montre une croix de bois où sont

incrustés une série de petits sujets sculptés en os d'un beau style ancien et qui peut remonter au XI v« siècle.

Puis nous rentrons en ville voir la cathédrale, qui date d'Ivan le Terrible. Elle a à ses pieds l'archevêché et une enceinte fortifiée l'entoure. Cathédrale, archevêché, vieux jardins, murs d'enceinte semblent former le décor d'un merveilleux conte populaire russe. Les toits verts, les lourdes coupoles bulbeuses et dorées, le lait de chaux des murs de l'église et du clocher, la brique rose des bâtiments intérieurs, les décorations polychromes des façades et des encadrements des fenêtres, le vert tendre de la palissade dont l'extrémité des pieux se couronne de rouge, forment des accords harmoniques, lestes et audacieux, qui vous ravissent. Des arbres non feuillus encore mirent leurs fines branches noires dans l'eau croupissante d'un étang. On retrouve ici le goût exquis et surprenant de couleur qu'aimait la vieille Russie et qu'elle n'a pas perdu.

Nous sommes montés au sommet du clocher pour voir les cent églises de Vologda, la rivière ondulante et l'immense plaine russe qui s'en va sans un ressaut jusqu'à l'horizon.

La femme du sonneur nous accompagnait. C'était une simple femme de trente ans, vieillie avant l'âge. Nous causons avec elle de Vologda, de la révolution, de la guerre. Et soudain, elle nous

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demanda sans paraître attacher d'importance à notre question :

— Vous êtes Allemands ?

Nous avons un léger sursaut.

— Non, Français.

Elle remarqua l'accent de la réponse et aussitôt ajouta :

— C'est la même chose pour moi, Allemands, Français. Que sais-je ?... Nous sommes des êtres obscurs. Ces choses, nous ne les comprenons

pas !...

Elle parla sans penser nous ofeenser ; elle tra-

1 duisait simplement ce qu'elle sentait. Cette femme

avait traversé ces quatre années de guerre sans

I y rien comprendre, sans chercher à approfondir

ses idées. On s'était battu et on avait souffert de

la guerre. Elle ne voyait pas plus loin.

Allemands, Français, ennemis, alliés, qu'im-

I porte ?

J'ai souvent pensé à la femme du sonneur de

Vologda. Peut-on demander au peuple russe un

j effort tendu, un élan de patriotisme qui l'em-

I porte au delà de lui-même ? 11 subit les événe-

Iments et les regarde se dérouler sans en saisir

le sens.

Une livre de pain par jour, et la vie chère, ,, quelques hommes de la ville disparus, il ne voit i que cela.

La cause, c'est la guerre. Plus loin, on ne sait pas.

Qui est coupable ? Allemands ? Français ? C'est la même chose.

Sainte simplicité.

Mai 1918.

Le 1" mai, j'avais assisté au défilé de Farinée rouge, quelques milliers d'hommes à peine, parmi lesquels des prisonniers autrichiens et quelques pelotons de soldats (?) portant le casque des tranchées et marchant sous le drapeau noir de l'anarchie. J'avais admiré à la place du Palais d'hiver les décorations futuristes accrochées sur les murs du palais. Un ouvrier et un soldat, de grandeur démesurée et dont les pieds et les mains étonnaient par leurs dimensions, tandis que l'on restait stupéfié à voir l'exiguité de leur crâne et l'étroitesse de leur front, affirmaient leur fraternité en se tendant la main au-dessus d'un arbuste d'où jaillissaient deux fleurs rouges.

Devant la colonne qui se trouve au centre de la place, trois personnes, peinturlurées en couleurs claires, dansaient une cosaque éperdue en l'honneur du 1" mai. Plus loin des compagnons.

doués d'imagination, affirmaient qu'ils mourraient pour défendre Petrograd révolutionnaire. Le vent jouait avec ces grandes toiles tendues sur les murs du palais, les déchirait aux angles des corniches, aux grilles des balcons, et de longues bandes arrachées flottaient sans que le sujet représenté sur la toile en souffrît le moins du monde.

Au soir, sur la Neva, la flotte avait terrifié Petrograd en tirant quelques feux d'artifices. Leurs détonations inattendues avaient glacé d'efiroi les habitants de la capitale qui pensèrent aussitôt leur dernier jour venu et s'enfermèrent au fond de leurs appartements.

Etait-ce le spectacle de ces quelques milliers de soldats rouges et de leurs vantardises ? Etaitce la vue de cette flotte fugitive, réfugiée dans la Neva, abandonnée par les matelots, livrée au pillage, et qui osait pourtant célébrer le l" mai comme une victoire ? J'étais triste et fatigué, dans une de ces heures d'accablement auxquelles un témoin de la Révolution russe ne peut échapper. Je travaillai par la force de l'habitude jusque vers une heure du matin, et me couchai.

Je fiis tiré de mon premier sommeil par des coups frappés à la porte de ma chambre qui s'éclaira soudain. Je vis ma petite femme de chambre qui venait d'allumer l'électricité. Elle était pâle et d'une voix tremblante me dit :

— Barine, me dit-elle, nous avons une perquisition.

Je regardai la pendule. Il était 3 h. 1/2.

— Le diable emporte les bolcheviques, pensaije. Ne pourraient-ils venir chez moi à des heures plus convenables, avant minuit ou après 7 heures du matin ? Réveille-t-on les gens à 3 h. 1/2 ? N'osent-ils donc faire leur coup en plein jour?

Bref, j'étais de très mauvaise humeur. Depuis longtemps, à dire vrai, je m'attendais à être arrêté. J'avais écrit librement sur les bolcheviques et ne les avais guère ménagés. J'avais été un témoin gênant, car j'avais gardé mon franc parler. Le gouvernement des commissaires du peuple voyait sans doute mes télégrammes quotidiens à Paris et je savais qu'à la dernière conférence de Brest-Litovsk, les Allemands avaient communiqué aux délégués russes des numéros du Petit Parisien contenant mes articles sur la révolution. Je savais aussi que ces messieurs étaient rentrés fort en colère contre moi et avaient déclaré à Smolny « que cela ne pouvait durer ». Des collègues américains, bolcheviques eux-mêmes, et qui avaient leurs grandes entrées à Smolny m'avaient confraternellement prévenu d'avoir à être sur mes gardes. Etre sur mes gardes, il fallait ou quitter la Russie ou me taire, et je n'acceptaini l'une ni l'autre de ces solutions ; je continuai donc à écrire comme par le passé et à décrire dans sa vérité le spectacle que nous offrait la révolution maximaliste. Et puis, je connaissais beaucoup de monde

en Russie ; j'y avais des amitiés solides et anciennes avec ce que la Russie comptait naguère de plus illustre et qui était aujourd'hui en fuite, ou se cachait et travaillait à renverser les bolcheviques. Aussi, depuis le jour où Lénine et Trotski avaient pris par force le pouvoir, je ne m'étais pas endormi un seul soir sans me dire :

« Ce sera pour cette nuit ». C'est un sentiment peu agréable, sans doute, mais on s'y fait comme à tout, comme à l'insécurité complète dans laquelle nous vivions depuis novembre. Mais, si escomptée que fût mon arrestation, elle n'en était pas moins désagréable. Et puis, tout de même, deux heures de sommeil pour un homme qui travaille, ce n'est pas assez... C'est donc en. pestant contre Lénine, Trotski et leur suppôt Ouritzlti que je passai mes pyjamas pour me rendre dans mon cabinet de travail.

Mon appartement était vide. Je ne trouvai mes gens que dans l'antichambre où ils m'attendaient patiemment et j'aurais eu le temps, si cela avait été nécessaire, de faire disparaître tout ce que j'aurais voulu.

Dans l'antichambre, il y avait un commissaire civil, un commissaire militaire et cinq ou six soldats, baïonnette au canon, de ces excellents soldats de l'armée rouge qui n'ont gardé du militaire que l'uniforme, mais non la bonne tenue et la discipline. D'autres soldats emplissaient ma cuisine

OÙ mes domestiques épouvantées priaient Dieu de délivrer leur barine de ces méchants.

Etaient aussi présents, dans l'antichambre, le président et un des membres du Comité de maison, réveillés et amenés chez moi pour être présents à la perquisition.

Le commissaire civil me tendit un papier, à l'entête de la Commune de Petrograd, par lequel il lui était enjoint de faire une perquisition dans mon appartement, de saisir mes papiers et de m'arrêter ainsi que toutes les personnes qu'il y trouverait. Un homme couchait chez moi, cette nuit là, sans que je le susse. 11 en est toujours ainsi dans ces vastes appartements russes qui abritent souvent une ou deux personnes de plus qu'on ne pense. C'était le frère ou le père d'une de mes domestiques. 11 eut quelque peine à démontrer aux commissaires que le hasard seul l'avait amené là et qu'il n'était mêlé en rien à mes affaires. Le papier était signé « Ouritski » (Mark, fils de Salomon). Je ne le connaissais que de nom. Je savais que c'était un des rares bolcheviques actifs et intelligents. 11 s'était distingué dans la lutte du gouvernement contre la Constituante et n'avait donné à cette dernière que quelques heures de vie. Depuis que le Gouvernement était à Moscou, il avait été nommé en quelque sorte ministre de l'intérieur de la commune de Petrograd et s'était mis à poursuivre la « contre-révolution ». C'étaient chaque

jour des perquisitions, et, grâce à lui, les prisons étaient pleines de gens arrêtés au hasard, au moindre soupçon et gardés jusqu'à ce qu'il plût au tout puissant commissaire de les relâcher. Je savais que beaucoup d'entre eux n'étaient jamais interrogés et gémissaient indéfiniment au fond de leur prison. J'avais entendu quelques histoires tragiques qui avaient franchi les murs des cachots maximalistes, des gens disparus sans qu'on eût jamais retrouvé leurs traces, d'autres fusillés clandestinement par les soldats, d'autres assassinés dans les lits même d'un hôpital, comme les malheureux et honnêtes Ghingaref et Kokochkine,tués par une bande de soldats et de marins |en uniforme alors que, malades, on les avait traînés de la forteresse à une clinique.

L'assassinat des trois frères Hainglaise.

Et n'étais-je pas en relation personnelle avec l'infortuné M. Hainglaise dont l'histoire soulève le cœur de dégoût et de pitié? M. Hainglaise, d'origine française et professeur à Petrograd, digne homme et universellement respecté et aimé, était père de trois jeunes gens de 18 à 22 ans qui tous trois avaient servi dans l'armée russe pendant la guerre, bien que leur âge et leurs études les dis-

pensassent du service. Ils s'y étaient vaillamment conduits et avaient été décorés. A la paix de Brest- Litovsk, ces jeunes gens, ne pouvant supporter la honte à laquelle les condamnait la trahison des bolcheviques, s'étaient adressés à notre mission militaire pour s'engager dans l'armée française et finir la guerre à côté de leurs frères d'origine. Leur engagement avait été accepté : ils devaient partir pour la France ! La veille de leur départ, ils passaient la soirée avec trois de leurs amis et quelques jeunes filles dans un appartement de la Millionnaia. Chose tragique, le hasard, le hasard seul, voulut que la garde rouge fît cette nuit-là une perquisition dans la maison où des anarchistes avaient pénétré dans la journée. On arrêta les six jeunes gens contre lesquels il n'y avait aucun mandat. On les jeta dans un cachot de Smolny et le lendemain soir, sans qu'ils eussent été interrogés, le matelot commissaire Paniouchkine qui les avait arrêtés les en fit sortir par son second, un matelot aussi, commissaire Tcherkachine accompagné de quelques soldats, avec ordre de les conduire dans un endroit désert près de la Laure de Saint Alexandre Nevski. Paniouchkine assure avoir eu Tautorisation tacite de Lénine. Les jeunes gens furent fusillés par des tirailleurs lettons et leurs cadavres laissés le long d'un chemin écarté. Par hasard, par hasard encore, les familles retrouvèrent les corps et M. et M""' Hainglaise purent enterrer chré-

tiennement leurs trois fils. Ce que j'écris ici en quelques lignes, j'en puis démontrer la rigoureuse exactitude. J'ai un dossier complet entre mes mains ; il était sur ma table à la minute où les émissaires d'Ouritski entraient chez moi. J'ai pu le sauver. Je puis le publier. On y lit la déposition du commissaire Paniouchkine qui n'a pas été inquiété, mais a reçu l'avancement quun si haut fait lui méritait. Lénine a refusé de répondre à la commission d enquête qu'on a été obligé de constituer. Contre ces jeunes gens, pas un fait n'a été relevé ; ils n'ont pas été interrogés ; ils ne s'occupaient pas de politique ; ils quittaient la Russie pour la France. Trotski a été informé de l'arrestation, et n'a rien fait pour libérer ces jeunes gens. Voilà des faits établis et dont je puis administrer la preuve. Il faut les retenir pour le jour — espérons pas lointain — où le Gouvernement des commissaires devra rendre ses comptes et payer ses dettes devant le monde civilisé.

Cet assassinat avait eu lieu pendant mon séjour en Finlande. A mon retour, M. Hainglaise avait couru chez moi pour que l'opinion française fût avertie des crimes du Gouvernement bolchevique. Je n'ai jamais pu voir cet homme laissé seul sur la terre, sans avoir le cœur serré d'effroi. Il acceptait avec joie que ses fils uniques allassent mourir pour la France face aux Allemands. Mais cette mort obscure, la nuit, sous des balles d'assassins

russes... J'avais promis à M. Hainglaise de dire en France comment ses fils avaient été tués... Je le fais aujourd'hui et puisse la pitié que la lecture de ces lignes éveillera chez mes lecteurs être un réconfort pour ce père et cette mère douloureux restés seuls à Petrograd. Je savais tout cela — le lendemain même de mon arrestation, je devais aller à l'église française où l'on célébrait un service pour l'âme des trois frères Hainglaise — je savais cela et que le maximalisme qui a supprimé la peine de mort l'a remplacée par l'assassinat.

Mais quoi? il ne me restait qu'à assister en spectateur à la perquisition et à voir comment les commissaires rempliraient leur mission.

Je leur rendis l'ordre d'arrestation et leur dis :

— Entrez, Messieurs, si vous voulez examiner tous mes papiers vous serez ici longtemps.

J'avais en effet des documents innombrables, mes notes quotidiennes sur la Révolution, le double de mes télégrammes et de mes articles, des rapports sur maintes questions, en fait des milliers et des milliers de pages, dans un cartonnier, sur mon bureau, sur des tables.

Mes argousins furent terrifiés. Ils ne parlaient, ni ne lisaient le français. Que faire?

Us téléphonèrent à Ouritski qui était encore à son cabinet, bien qu'il fût 4 heures du matin.

— Camarade, dirent -ils, il y a une montagne de papiers !

— Prenez tout à partir de novembre, fut la réponse d'Ouritski.

Ce fut moi-même, avec l'aide d'un des représentants du Comité de maison parlant français, qui fis le tri. Je leur donnai en somme, ce que je voulus. On peut imaginer qu'un homme qui se sait menacé ne garde pas des papiers compromettants chez lui, si même il en a eu entre les mains. Il était de notoriété publique que j'avais entretenu des relations amicales avec le général Kornilof, avec Boris Savinkof, avec bien d'autres que le malheur des temps obligeait à se cacher. De ces relations, je n'avais rien à cacher. N'étais-je pas journaliste ? le devoir professionnel ne m'avaitil pas obligé à voir, pendant les trois années que j'avais passées en Russie, tous ceux qui avaient figuré au premier plan de l'actualité ! Et si je m'étais lié plus étroitement avec certains d'entre eux pour leurs qualités personnelles, l'intérêt et l'agrément de leur commerce, qui pouvait m'en faire un crime. Il est vrai qu'aux temps où nous vivons en Russie, on n'y regarde pas de si près et que le seul fait d'avoir connu les ennemis actuels des bolcheviques suffît à vous désigner comme contre-révolutionnaire agissant. J'entrevoyais des questions infinies du « camarade » Ouritski, un long séjour au « Kresti ». Cette perspective était sans agrément. Qui me tirerait de là ? Nous n'avons aucun moyen d'agir sur le Gou-

vernement des commissaires. Que vaudrait une démarche de M. de Scavenius, l'aimable ministre du Danemark qui avait la charge de nos intérêts ? Je me souvenais de l'arrestation d'un de mes amis italiens^, le comte Frasso, qui avait passé, malgré une forte pression diplomatique, près d'un mois dans les prisons maximalistes.

Par un hasard heureux — un peu aidé — mes argousins ne prirent aucun des articles parus à Paris, où l'on trouvait la preuve de mes relations anciennes avec le général Kornilof, avec Savinkof, avec d'autres encore contre lesquels les maximalistes avaient engagé des poursuites et qui étaient décrétés d'accusation.

Us saisirent une liasse considérable de documents et des lettres qui devaient partir le jour même pour mon journal et pour ma famille. Ils examinèrent mon livre de téléphone. Mais il faut avouer que tout cela fut fait mollement, sans méthode, et que mille choses furent négligées ! L'ancienne police savait mieux son métier et une perquisition sous le Tzar ne laissait pas un livre fermé, pas un meuble non fouillé.

Vers 4 heures et demie, nous partîmes, laissant quelques soldats dans mon salon. Je dis à ma femme de chambre de prévenir de bonne heure notre mission militaire et, sous les yeux inquiets de mes domestiques, les commissaires m'emmenèrent, non sans que j'eusse garni mes poches de

biscuits français pour mon déjeûner du matin.

11 faisait grand jour. On me fit monter dans une luxueuse automobile et, en quelques minutes, nous arrivâmes à la préfecture de la ville, au numéro 2 de la Gorokhovaia, transformée en prison préventive et où siégeait Ouritski.

L'étroite antichambre était pleine de soldats. Au premier étage, après avoir traversé plusieurs couloirs, je fus introduit dans une vaste pièce où, assis près d'une fenêtre à une table, deux employés remplissaient les formalités d'écrou pour un accusé qu'on venait d'amener. On arrête sans fin sous le régime actuel et, à toute heure du jour et de la nuit, c'est un défilé ininterrompu de prisonniers qui donnent leur noin et à qui on prend leur arg-ent dans la salle d'écrou de Gorokhovaia.

J'étais là depuis une minute à peine, lorsque je vis entrer ma secrétaire accompagnée d'un commissaire. Elle allait d'une allure décidée, impertinente, la tête haute.

— Gomment, vous ici, jeune fille, lui dis-je ? Elle me fit une belle révérence et gaiement :

— Je pensais bien vous retrouver à Gorokhovaia, patron, car, tout de môme c'aurait été un peu fort qu'on m'arrêtât toute seule,,-

Ma secrétaire est une jeune fille, intelligente, courageuse et patriote. Ce sout des qualités assez rares en Russie sous le règne de Lénine et qu'on trouverait plutôt chez les femmes que chez les

les hommes. Dans un temps où les moindres propos peuvent être dénoncés et constituer un acte d'accusation, où le seul fait d'être resté fidèle à des amitiés anciennes suffit à vous faire arrêter, ma secrétaire avait gagné l'amitié et la confiance de mes amis russes et français. Elle était bien connue à Petrograd. Elle payait aujourd'hui sa notoriété, car Ouritski l'avait décrétée, elle aussi, d'accusation, et, à peine majeure, elle faisait connaissance avec les prisons maximalistes.

Elle n'en était pas autrement troublée et prenait l'aventure de belle humeur.

Nous eûmes quelques minutes pour causer en français, sans que les employés du greffe pussent nous entendre.

— D'autres amis à nous sont-ils arrêtés, me demanda-t-elle ?

— Je le pense, mais je ne sais rien, J'arrive seulement.

— A-t-on pris X... ?

X..., que je ne désigne pas autrement, était un de nos amis qui venait souvent chez moi et, pour d'excellentes raisons, se cachait avec soin.

— Je l'ignore.

— Et le capitaine P...

— Nous saurons tout cela dans quelques instants, car, ici, il n'y a pas de cellules et nous serons dans des chambres communes.

— En tous cas, dit-elle, je tâcherai de me faire enfermer dans la même chambre que vous. Si on ne peut pas causer en prison, c'est mortel...

A cet instant, je fus appelé à la table. On examina mon portefeuille, on me prit mon argent dont on me donna reçu et un commissaire m'emmena.

Je montai par un escalier en colimaçon. Cet escalier avait à chaque étage des lucarnes qui donnaient sur le vestibule d'entrée de la Préfecture. A chaque lucarne était installée une mitrailleuse braquée sur la porte en-bas, et à la culasse de la mitrailleuse un soldat assis les jambes écartées de chaque côté de la pièce. Gomme cette mise en scène n'avait évidemment pas été préparée pour moi, je jugeai qu'Ouritski était un homme de précaution et qui se gardait.

Tout en haut de l'escalier, j'arrivai devant une porte sur laquelle était inscrit le numéro 97. Derrière la porte, une petite entrée où étaient assis quatre ou cinq soldats, baïonnette au canon et un tout jeune homme, presqu'un gamin, à une table, devant un registre. Ces soldats étaient, comme tous ceux que j'avais vus à Gorokhovaia, des Lettons. La plupart de ces Lettons parlent fort mal le russe. C'est le sort éternel du pouvoir en Russie de n'exister que par l'appui des soldats, sous Pierre le Grand comme sous Kérenski, sous Catherine la Grande comme sous Lénine. Mais les

bolcheviques étant internationalistes ont pris des soldats étrangers.

Les Lettons forment les seules troupes fidèles sur lesquelles le Gouvernement puisse compter. Les Lettons sont plus résolus que les Russes, plus courageux, plus cruels. Le terrorisme en Lettonie a écrit une des pages les plus sanglantes de la révolution russe de 1905. G étaient donc des Lettons qui défendaient la prison de Gorokhovaia.

Le gamin était en train d'écrire sur le registre de la chambre 97 le nom du prisonnier qui avait passé avant moi dans la salle d'écrou au premier étage.

— Pourquoi avez-vous été arrêté ? demandat-il, après avoir inscrit le nom.

— Parce que j'avais dix mille roubles sur moi.

— 11 y a une autre raison. Je n'écrirai pas cela. ' — 11 n'y en a pas d'autre. J'exige que vous

l'écriviez. J'ai été arrêté dans une perquisition à l'hôtel Astoria parce que j'avais dix mille roubles sur moi et pour aucune autre raison.

Le gamin eut un geste de mauvaise humeur !

— Au suivant, dit-il.

Le suivant, c'était moi. Je déclinai mon nom que le gamin ne savait comment orthographier. Puis, au-dessous de mon nom, sur la ligne où il devait mettre le motif de l'arrestation, il écrivit sans me questionner quelque chose que je ne pus lire, car je me trouvais devant la table. Je de-

mandai à rhomme aux dix mille roubles placé derrière le gamin ce qu'il avait écrit sous mon nom.

— Nié gavarrit parottski (ne parle pas russe) fut la réponse. Tel est sur le livre d^écrou de la chambre 97 à GorokhoVaia le motif pour lequel je fus arrêté.

Des soldats me fouillèrent très superficiellement et j'entrai dans la chambre 97. Elle est séparée du petit vestibule par une porte à demivitrée et battante. A peine l'eus-je poussée que je m'arrêtai à demi asphyxié par l'odeur acre qui me prenait à la gorge. Une cinquantaine de personnes étaient entassées dans une pièce basse, assez grande, encombrée de lits de camp, de bancs et de tables. Sur les lits de camp, silr les bancs, sur les tables, serrés les uns contre les autres, les prisonniers, tout habillés, dormaient dans une atmosphère lourde, mal odorante, irrespirable. Je me tournai vers la fenêtre. Elle était entr'ouverte et un mince filet d'air pur pénétrait dans la chambre, j'y courus.

Près de la fenêtre, une table. Un petit bossu y griffonnait fiévreusement des notes sur des bouts de papier. Il me jeta un regard méchant, serra ses notes et regagna son banc. Il était pâle et ses yeux brillaient, comme s'il m'en voulait de l'avoir dérangé dans son travail.

De la fenêtre, je regardai avec plus d'attention

la prison. Je n'y vis que des hommes, je cherchai si parmi eux je rencontrai quelques personnes de connaissance, mais la plupart d'entre eux dormaient la tête soUs leur bras, ou enveloppés dans de grands manteaux qui les couvraient de la tête aux pieds. Personne ne bougeait. Par moments, un des dormeurs gémissait sourdement dans son sommeil. La salle était carrelée. Des bouts de cigarettes, des morceaux de papier traînaient sur les carreaux sales.

Nous étions sous les toits et Ttinique et exiguë fenêtre qui éclairait la chambre donnait sur une cour intérieure.

J'étais occupé à me familiariser avec les aîtres de la prison, lorsque j'entendis une conversation tenue à voix haute dans l'antichambre.

Ma secrétaire était là, entourée de soldats et répondait au questionnaire du gamin.

— Gomment Vous appelez-vous ?

A ce moment, je poussai la porte.

— Ah ! vous voilà enfin, dit-elle. J'en ai du mal à vous trouver, dans cette grande maison. C'est la troisième salle où je refuse d'entrer...

— Fouiller cette jeune fille, dit le gamin à un soldat.

A mon grand étonnement, le soldat refusa tout net, malgré l'insistance du gamin qui, finalement, se leva et examina lui-même les poches de la prisonnière.

Elle en sortit triomphalement une tablette de chocolat.

— Vous ne me la prendrez pas, dit-elle. C'est la dernière qu'il y ait à Petrograd. Voilà six mois que je la garde pour une grande occasion. Le jour est venu de la manger.

Elle entra avec moi dans la salle puante et fit la grimace. Nous nous assîmes sur un banc vide à côté d'une table où, sous un grand manteau militaire, dormait un homme dont on n'apercevait que les bottes.

— Eh bien, comment êtes-vous arrivée ici ?

— Gela n'a pas été sans peine. Un commissaire m'a menée d'abord dans une chambre où il n'y avait que des femmes. Trois d'entre elles dormaient dans des armoires couchées à terre. Il y avait avec elles deux petites filles de six ou huit ans... Hein, cet Ouriski qui voit un danger pour les bolcheviques même chez les enfants !... Il faut qu'il ne croie pas son gouvernement bien solide. J'ai déclaré que je n'entrerais pas dans cette chambre-là. Le commissaire s'est fâché.

— « Est-ce que vous avez un ordre écrit de m'enfermer ici, lui ai-je dit. » — Naturellement, il n'en avait pas.

— Mais vous ne resterez que vingt-quatre heures, fit-il. On est interrogé tout de suite.

— Ce n'est pas vrai, cria une femme, ce n'est pas vrai ; voilà huit jours que je suis ici avec ma

petite fille, sans avoir vu personne et sans savoir pourquoi j'ai été arrêtée.

— D'autres femmes se joignirent à elles. Mais le commissaire insistait. Moi, je causais avec le soldat qui était assez gentil. Il me laissait examiner son fusil et je me faisais expliquer son mécanisme. Finalement ce soldat prit mon parti et dit:

— Menez la donc au-dessus, ici nous sommes complets. On ne saurait où la coucher cette jeune fille.

Je repartis avec le commissaire maugréant. A l'étage supérieur, il n'y avait que des hommes. L'odeur était afireuse... Gomme ici du reste... A tout hasard, je me mis à parler très fort pensant que, si vous étiez là, vous m'entendriez et vous arriveriez. Gomme je ne voyais rien venir, je sortis moi-même vivement à la barbe du commissaire et j'enfilai l'escalier qui monte ici.

A ce moment du récit de ma secrétaire, la masse qui dormait sous un manteau à côté de nous s'agita, un homme en uniforme militaire descendit de la table, se dressa sur ses pieds et nous reconnûmes le beau capitaine P... qui nous regardait de ses grands yeux écarquillés où se peignait un étonnement indicible.

— L... B..., dit-il, c'est vous !... Je rêvais que j'entendais votre voix...

— Je vous crois que c'était ma voix, fit ma se-

crétaire joyeusement en lui tendant la main. Je suis bien heureuse de vous voir, Anatole Paulovitch.

— Un roman sous la terreur, dis-je. Je vois que nous sommes en bonne compagnie. Quand avezvous été arrêté, capitaine ?

— Hier, à 5 heures, comme je rentrais chez moi.

— Et savez-vous pourquoi nous sommes tous ici ? Le capitaine me donna mille détails. Il avait

été interrogé déjà par Ouristski. Nous avions tous été pris pour lafFaire de notre ami X...

La question intéressante était de savoir si X... était arrêté ou non.»Sur ce point le capitaine ne savait rien.

Ouristski croyait être sur les traces d'un grand complot révolutionnaire où il pensait impliquer les alliés. De là mon arrestation et celle de ma secrétaire ; de là la saisie de meâ papiers. Il espérait y trouver la preuve que les alliés cherchaient à renverser le gouvernement bolchevique, S'il n'avait que de qu'il avait pris chez moi, Ouritski allait déchanter. Sauf mes relations connues avec des personnages en vue de la première phase de la Révolution, il n'avait quoi que ce fût à se mettre sous là dent. Mais cela était, sans doute, suffisant pour qu'il nous retint longuement dans cette horrible prison. Cette perspective manquait d'agrément...

JE SUIS ARRÊTÉ.,. 2l9

Tandis que nous causions, un jeune homme en uniforme se joignit à nous. Le capitaine P... me le présenta. C'était le président du comité du régiment Simeonovski qui donnait quelques injuiétudes aux bolcheviques. Le capitaine P... ivait été longtemps président du comité des Préobrajentzi qui, eux aussi, étaient dans l'opposition. Le président des Simeonovtzi me parut supporter Tial sa détention. Tandis qu'il me parlait, je remarquai que ses maltis tremblaient. Peu à peu la îhambrée s'éveillait et je recueillis des rensei- ^-•nements sur nos compagnons.

Nous formions un lot assez disparate. Il y avait d des criminels de droit commun, des Voleurs, les accapareurs, des faux-monnayeurs,des contrelevolutionnaires et enfin des gens arrêtés sans l'ombre de raison, au hasard. Parmi ceux-ci nous ivions une chiromancienne. Elle avait eu le inaiheur de louer potir le mois de décembre une chambre à Un soldat qui depuis avait quitté son logement et était recherché pour un crime. N'ayant pu trouver le soldat, on avait arrêté son ancienne logeuse. Au moment où la garde rouge arriva •hea elle, elle recevait un client, un monsieur iun certain âge, qui venait lui demander si elle pouvait, au moyen de son art, lui dire quelque chose sur sa sœur dont il était sans nouvelles depuis longtemps.

Les gardes rotiges avaient arrêté le client de for-

tune avec la chiromancienne et le pauvre homme se trouvait là depuis une semaine, ne comprenant rien à son aventure et ne sachant à quels dieux se vouer. 11 va sans dire que les prisonniers à l'aide de fonds de hoîtes de cigarettes avaient taillé et dessiné un jeu de cartes et se faisaient dire la bonne aventure, le jour durant.

La bande des faux-monnayeurs était composée d'hommesjeuneset intelligents. Ils avaient contrefait ces petits billets de banque que l'on a lancé sous le règne de Kerenski dont ils immortalisent le nom. Ce sont de petits chiffons de papier assez faciles à imiter. Ils en avaient écoulé pour quelques millions avant d'être arrêtés.

Un autre groupe de notables était formé par des gens dans la possession de qui on avait trouvé une centaine de kilos de platine. Les contrerévolutionnaires, c'étaient nous, une dizaine d'officiers de tous grades et de tout âge, des étudiants et d'anciens fonctionnaires. Chose curieuse, la moitié au moins des prisonniers appartenaient au parti maximaliste. Nous avions là des gens envoyés avec beaucoup d'argent en Sibérie pour acheter du blé pour l'État. Ils étaient revenus sans argent et sans blé. Un d'eux, un élégant jeune homme avait simplement raconté qu'on lui avait volé cent mille roubles dans le train. Un autre avait pris les fonds de sa compagnie de garde- rouge. Le plus intéressant de nos maxima-

I listes était un jeune homme roux à figure énerj gique. C'était un ancien officier, dégradé sous l'ancien régime, mais qui avait repris du service pendant la guerre. Il était entré dans l'état-major sous le gouvernement bolchevique. Mais voilà que quatre cent mille roubles laissés dans son bureau avaient disparu de façon inexplicable. 11 avait été arrêté. Gomme il était de bonnes manières et qu'il avait l'habitude du commandement, les prisonniers à l'unanimité l'avaient nommé Starost (ancien) de la chambrée. C'était lui qui nous représentait vis-à-vis des autorités de la prison, qui faisait passer nos réclamations, recevait notre argent et le donnait aux gardiens avec la liste des objets que nous pouvions faire acheter au dehors, allumettes, cigarettes, journaux, nourriture, etc. Il remplissait ces délicates fonctions avec autorité et tact. Quand il me vit avec une jeune fille élégante, il vint à nous et me menant à un cabinet voisin on une dizaine de lits de camp étaient serrés les uns contre les autres, il me dit ;

— Je vous installerai ici. C'est le quartier bourgeois. Vous y serez mieux que dans la grande chambre.

Je le remerciai, mais nous préférâmes rester avec notre ami, le capitaine P... et quelques personnes qui avaient fait cercle autour de nous.

La présence de ma secrétaire faisait sensation. On n'était pas habitué à voir une jeune fille du

monde dans la prison. Sa bonne humeur, ^ gaieté, son assurance lui gagnaient tous les cœurs^

— On ne vous gardera pas longtemps, Mademoi-^ selle, disaient les uns. Vous serez relâchée tout de suite.

— J'y compte bien, disait-elle. Dès que je suis chez Ouritski, je demande à téléphoner à une adresse d'où on mettra fin à cette plaisanterie....

— Hélas ! faisaient les autres.

En un rien de temps, cette jeune fille eut du thé chaud que lui prépara un prisonnier contrerévolutionnaire. Un autre lui apporta un morceau de sucre, rareté insigne, nou seulement en prison, mais à Petrograd.Un troisième sortit de sa poche un biscuit.

On nous racontait mille histoires de la prison. Une foule de gens y défilaient, car, à l'ordinaire, on n'y passait que trois, quatre ou cinq jours. Les uns, alors, étaient relâchés ; les autres menés» au Khristi. Ouritski s'occupait uniquement de la contre -révolution. Il arrêtait chaque jour des douzaines de gens.

La veille, les nerfs des prisonniers avaient été soumis à une rude épreuve. C'était le 1" mai.^ Le mécontentement était si grand à Petrograd que le gouvernement redoutait une émeute.; La garde de la Préfecture avait été renforcée ;s les mitrailleuses, comme je l'avais vu, étaient prêtes à fonctionner. Les soldats avaient confié

aux détenus que, s'ils étaient attaqués, ils avaient ordre, avant d'évacuer la Préfecture, de massacrer les prisonniers. La journée s'était passée dans une grande anxiété. On écoutait à la fenêtre ; y aurait-il une fusillade dans les rues ? On imagine l'angoisse qui s'empara de ces malheureux lorsque le soir ils entendirent des détonations bruyantes et toutes voisines. Us ignoraient, comme tout Petrograd, que la flotte célébrait à sa manière le 1" mai. Us furent certains que l'émeute éclatait, que le canon grondait dans la capitale... Us crurent leur dernière heure venue et passèrent une nuit affreuse. Leurs nerfs au matin s'en ressentaient, et la plupart des visages étaient blêmes.

Peu de jours auparavant, la petite cour sur laquelle donnait notre fenêtre avait été le lieu d'une scène tragique. Un matin, les soldats avaient défendu de s'approcher de la fenêtre. Les prisonniers attendaient, inquiets. Soudain, ils entendirent une dizaine de coups de feu- La curiosité fut plus forte. Quelques prisonniers coururent à la fenêtre. Sur le pavé de la cour, deux corps étaient étendus.,. Par la suite, on sut toute l'affaire. C'étaient les cadavres de deux voleurs arrêtés pendant qu'ils pillaient une boutique. En chemin, ils avaient essayé de s'enfuir. Rattrapés, on les avait conduits dans Ja cour de la Préfecture et exécutés sommairement.

Pqtre 8 et 9 heures, nos compagnons se ren-

daient au lavabo. A l'étage où nous étions, nous n'avions pour une soixantaine de personnes qu'un seul cabinet bouché et dans un état de saleté repoussant. Le lavabo, presqu'aussi sale, était à« l'étage inférieur. On y descendait par escouade^ de cinq, sous la surveillance de deux soldats. Ll starost appelait les gens.

— Camarades faux- monnayeurs, criait-il, à' vous...

Et la bande descendait se laver.

Vers 9 heures, le starost demanda la liste des achats à faire au dehors. On écrivait ce que l'on?? désirait et on donnait de l'argent. Nous avions le droit d'avoir 20 roubtes sur nous. Nous pouvion&lj faire venir de la nourriture du restaurant ou de chez nous. La chose était fort nécessaire, car le régime de la prison était maigre. On servait de.., très mauvais « chtchis » (soupe aux choux) avec| un morceau de pain à midi ; le soir à 6 heures, on avait un hareng fumé. Et c'était tout. Aussi les familles des prisonniers leur envoyaient chaque jour des paniers de provisions. On s'organisait par équipes de six pour manger la soupe qu'on apportait par écuelle de six portions. La liste de ma secrétaire se couvrit, en un instant, de noms.

Ouritski travaillait, comme j'avais été à même de le constater, fort tard chaque nuit. 11 dormait chez lui à Vassilevski Ostrof et revenait à son ca-

binet de Gorokhovaia vers midi, heure à laquelle les interrogations de prisonniers commençaient. Aussi y eut-il un mouvement de surprise quand, peu avant onze heures, un commissaire appela ma secrétaire.

— Vous serez relâchée, disait - on de toutes parts. Vous n'êtes appelée que comme témoin. Mais remontez ici avant de rentrer chez vous. Nous aurons des commissions à vous donner.

— Je laisse mon manteau ici, fit-elle, et je ne m'en irai pas sans venir le prendre.

Une demi-heure se passa. Et l'on vit reparaître L..., leste et joyeuse.

— Je suis libre, cria-t-elle.

Elle eut le temps de me donner quelques détails. Nous étions arrêtés pour l'afiFaire X..., mais X... n'avait pas été pris et on le cherchait. 11 y avait un gros dossier à son nom... Le gardien s'impatientait.

— Au revoir, patron, fit-elle, je vous enverrai de quoi manger.

Quelques minutes plus tard, je fus appelé par Ouritski dans son cabinet au premier étage.

Ouritski (Mark, fils de Salomon) est un homme maigre, de race sémite, d'une quarantaine d'années, la figure rasée et assez fine. Il comprend le français, mais le parle mal.

Il m'interrogea en russe, je répondais en français, et j'écrivais moi-même ce qui devait être

enregistré sur le procès-verbal. Ouritski est de récoJe policière qui ne brusque pas les gens et ' , n'essaie pas de les terrifier. 11 cherche au con- ,3 traire à les gagner, à les mettre en confiance, à les inciter à parler.

Il débuta avec moi par la phrase suivante ; ^

— Vous, Français, en Russie aujourd'hui, vous devez vous croire dans une maison de fous.

— Evidemment, répondisje.

— Vous connaissez le capitaine P.

— C'est un de mes bons amis.

— Vous saviez qu'il avait été président du co-,| mité des Préobrajentzi ?

— Sans doute.

— Venait-il souvent chez vous ?

— Mais oui.

— Combien de fois par semaine?

— Je ne compte pas avec mes amis. Le capitaine venait à la maison quand il voulait. Si je n'étais pas chez moi, ma secrétaire le recevait.

' — Voulez-vous écrire que vous le connaissez?

— Certainement, mais pas sous cette forme simple. Je connais au moins trois cents officiers, dans l'armée russe, dont le capitaine P... Je ne sais ce que vous ferez de ma déposition. Je prends mes sécurités.

Ouritski voulut savoir ensuite si j'étais en relation avec notre mission militaire. Je relevai la naïveté de cette question. Il était évident qu'en

pleine guerre, à mille lieues de ma patrie, j'étais en contact avec les représentants civils et militaires de la France. Entre eux et moi, il y avait un échange quotidien et normal de renseignements.

Ouritski n'insista pas.

Il me nomma deux ou trois personnes, me demandant si je les connaissais. Je répondis affirmativement.

— Est ce que vous causiez politique avec elles ?

— M. Ouritski, répondis-je, vous connaissez vos compatriotes. Si je suis dans la rue, dans un magasin; si je vais au bain ou au théâtre, vos compatriotes me parlent politique. 11 est évident qu'on a parlé de politique chez moi.

— De l'intervention japonaise?

— Certainement. Si vous voulez savoir ce que j'en pense, vous n'aurez qu'à consulter les papiers que vous avez saisis. Vous y verrez le double d'un télégramme de huit cents inots sur cette question ; je reviens de Vologda, j'approuve entièrement les fortes déclarations de notre ambassadeur disant que l'intervention japonaise avec la coopération des alliés doit être immédiate et énergique. Ce que j'ai télégraphié à Paris je l'ai dit à tous mes amis russes. Vous ne serez sauvés de l'Allemagne que par nous.

Ouritski fit la grimace. Tant qu'à, être mangé, peut-être préfère-t-il la sauce allemande?

— Connaissez-vous l'ex-tzar ?

— Non, et je le regrette. Si vous pouvez me le faire rencontrer, je vous en serai reconnaissant. Quelle belle interview !

Ouritski revint aux conversations que j'avais avec mes amis russes.

— Parlait-on de la chute du gouvernement des commissaires ?

— Evidemment.

— Qui espérez-vous voir au pouvoir, Victor Tchernof ?

— M. Ouritski, vous savez que je ne vous aime pas. Mais vous avez mes papiers; vous y pourrez lire que je qualifie V. Tchernof» d'abominable. » Vous avez des qualités ; les opérations de police ne vous font pas peur ; vous savez employer les baïonnettes et ne croyez pas à la seule force des principes, — ce dont je vous loue. Tchernof, c'est la platitude même. Et puisque nous parlons de cela, je vous dirai, M. Ouritski, qu'il y a deux choses que je ne puis comprendre dans la situation actuelle, et cela me vexe. Car enfin j'ai pris l'habitude d'exercer ce que j'ai d'intelligence sur votre révolution et j e suis arrêté par un obstacle que je ne puis franchir. Je ne comprends pas comment votre parti garde le pouvoir, car enfin vous avez amené la Russie à un état de ruine dont je n'ai pas besoin de vous signaler le comble. Jamais cet empire n'a signé un traité plus humiliant que celui de Brest-Litovsk ; jamais il n'a été livré plus tota-

lement à un impitoyable ennemi. Les Allemands sont à Sébastopol !... La Russie en est réduite aux territoires de la grande Moscovie. A l'intérieur, l'anarchie, la misère, et la famine. Vous le savez comme moi. Ce sont choses évidentes et sur lesquelles il n'y a pas de discussion. Et pourtant vous restez au pouvoir. On a renversé le Tzar pour moins que cela ; et vous vous êtes encore au Kremlin. C'est incompréhensible. Ceci est mon premier point. Vous devez tomber dans un avenir prochain. Mais qui vous renversera? Je ne puis l'imaginer, et c'est mon second point. Je connais les partis d'opposition, M. Ouritski, comme vous le savez. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'ils sont d'une faiblesse extrême. Aucune organisation, aucune entente sérieuse chez vos adversaires, des jalousies, des intrigues personnelles, et surtout une grande lâcheté. Une lâcheté généralisée qui, à ce degré là, est une véritable maladie. Non, je sais que vous tomberez, mais je ne sais pas qui vous renversera.

Ouritski, dont le visage avait marqué quelqu'inquiétude pendant le début de cette tirade, s'épanouit.

— Personne n'a de chances contre nous, dit-il triomphant. Nous sommes indestructibles.

11 réfléchit un instant.

— Tout de même, vous n'êtes lié qu'avec des contre-révolutionnaires.

— Il y a six mois que vous êtes au pouvoir, M. Ouritski. Il y a plus de trois ans que je suis en Russie. Il n'y a rien d'étonnant à ce que je connaisse l'ancien personnel gouvernemental et les hommes en vue d'hier et d'avant-hier. Ces gens sont vos adversaires aujourd'hui. Je n'y suis pour rien. Vais-je rompre avec mes amis de naguère parcequ'ils sont proscrits. Ne me demandez pas cela. Quand votre Trotski a été à l'ambassade de France, M. Noulens lui a dit: « Je ne renonce pas à mes relations anciennes. Si M. Milioukof venait me voir, je le recevrais ! »

M. Ouritski réfléchit un instant, puis, prenant son parti, me dit.

— Je vais vous libérer et vous rendre vos papiers. Mais je vous laisse des soldats chez vous, non pour vous garder, vous êtes tout à fait libre, mais ce M. X... qui venait si souvent chez vous, j'aimerais beaucoup causer avec lui. C'est un homme fort intelligent. Aussi, s'il se présente à Aptekarski pereoulok, les soldats me ramèneront.

J'étais stupéfait, je ne croyais pas à une libération si rapide. Pourquoi Ouritski m'avait-il arrêté pour me relâcher aussitôt ? 11 n'avait même pas eu le temps d'examiner mes papiers.

Il y avait là une énigme. J'en eus la solution le lendemain seulement. Mais c'est une autre histoire et je ne puis la raconter aujourd'hui!

Je quittai donc M. Ouritski après un entretien d'une demi-heure qui n'avait pas été entièrement dépourvu d'agrément, bien que je fusse gibier et lui chasseur.

Je remontai à la chambre 97 prendre congé du capitaine P... et lui assurer que nous fericns le possible pour qu'il fût libéré rapidement. Cinq ou six personnes m'entourèrent, me donnant des numéros de téléphone où avertir qu'ils avaient été arrêtés et qu'on leur envoyât de quoi manger. Je n'avais été enfermé que huit heures, fait sans pré. cèdent dans l'histoire des prisons maximalistes, mais j'ignorais encore à quel hasard prodigieux je devais ma rapide libération et ce qui s'était passé dans la coulisse entre 9 heures et 11 heures du matin.

Dans mon appartement, je trouvai deux soldats installés au cabinet de travail. C'étaient eux qui répondaient au téléphone lorsqu'on m'appelait. Ils me passaient, du reste, le récepteur aussitôt. La présence de ces soldats étaient inquiétante. Je craignais que notre ami X... ne fût pas informé de notre arrestation et qu'il vînt se jeter dans le piège tendu. C'est un homme énergique et toujours armé. Que se passerait-il s'il sonnait à ma porte? Et d'autre part comment le prévenir? Je devais être suivi; ma secrétaire aussi. Je pus avertir par téléphone nombre de mes amis qui, ignorant mon arrestation, voulaient passer chez moi. Je leur évi-

tai ainsi de faire connaissance avec la chambre 97 et avec Ouritski.

Pendant la soirée je causai avec mes soldats qui n'étaient pas farouches. Ils ne firent aucune difficulté pour me donner des renseignements sur l'organisation que présidait Ouritski. Ils étaient cent attachés à la personne du dictateur de Petrograd, bien payés, bien nourris. Ils le gardaient et opéraient les arrestations sur ses ordres. Malgré l'imprévu et l'amusant de leur métier, ils commençaient à s'en fatiguer et songeaient à prendre leur retraite et à aller manger au village leurs rondelettes économies.

Ces braves s'ennuyaient chez moi. Plusieurs fois par jour, ils téléphonaient à Ouritski et lui tenaient le langage suivant :

— Dites donc, camarade, ne va-t-on pas nous relever? Le barine et sa secrétaire sont toute la journée à se promener. Que faisons-nous ici? Ils ont prévenu leurs amis, soyez-en sûr !... Personne ne vient. Le temps est beau, nous aimerions nous en aller...

Le lendemain, ils disparurent... Je ne les ai plus revus.

Deux jours plus tard, ma secrétaire réussit à faire libérer le capitaine P.,.

Il m'apporta un message d'Ouritski, bien dans ■ la manière de cet aimable policier.

— Avertissez M. Claude Anet que Moscou est

une ville dangereuse pour lui. Dites-lui aussi que s'il rencontrait M. Philonenko ou Boris Savinkof, les conséquences en seraient sérieuses...

J'étais suivi, cela va sans dire, et mon téléphone surveillé. Mais Petrograd est vaste et les grandes maisons à double issue nombreuses. Je m'amusais à dépister mes suiveurs.

LA COTE MOURxMANE

Le départ

16 mai.

Je prends mes vacances. Le choix du moment je ne l'ai pas. Les Allemands sont à trente kilomètres de Petrograd, et il règne un silence inquiétant en Finlande. Que sont les projets des Finlandais et des Allemands ? Nous n'en savons rien, sauf que M. de Mirbach a parlé à plusieurs reprises du Mourman, d'une supposée descente des alliés, et la nécessité de désarmer les troupes franco-anglaises qui y sont. Et le vice-chancelier a dit à une commission du Reichtag : « nous sommes intervenus en Finlande pour les plus sérieuses raisons militaires et politiques ». Quelles peuvent être les raisons militaires, sinon de s'emparer de la ligne du Mourman que revendique la Finlande et qui inquiète les Allemands, et de menacer Petrograd. La ligne du Mourman quitte la ligne de

LA CÔTE MOURMANE 235

Petrograd à Vologda, à Swanka, 114 verstes de Petrograd. La route de Swanka passe par Petrograd. Nous pouvons un de ces jours nous réveiller et trouver les gares, le télégraphe, le téléphone, occupés par deux régiments allemands. Les partis monarchistes dans la capitale appellent les Allemands à grands cris. A les entendre, leur arrivée est immédiate. Mais peut-être les monarchistes prennent-ils leurs désirs pour des réalités?

J'ai une autre raison. Depuis mon arrestation, le séjour de Petrograd me paraît peu sûr. Il me semble préférable de me donner un peu d'air, la liberté étant le premier des biens. Le camarade Ouritski peut avoir des curiosités indiscrètes et vouloir reprendre avec moi la conversation interrompue.

Enfin, il n'y a plus qu'un départ par la ligne Mourmane qui, l'été venu, ne travaille plus guère, car la voie, dès les pluies, s'enfonce dans Targile. Et puis, nous commençons à sentir la faim. Rien n'arrive à Petrograd, et le gouvernement est incapable de nous ravitailler. La famine, par dessus tout le reste, c'est beaucoup. Je pars.

16 mai.

Le 16, au matin, dans la fièvre du départ, les journaux nous apportent la nouvelle que, par la volonté des maîtres maximalistes, l'heure a été

avancée d'une heure et demie. Jusqu'ici les chemins de fer marchaient dans tout l'empire à l'heure de Petrograd. ils seront réglés désormais sur l'heure de Moscou qui avance de trente minutes. En outre, l'heure de Moscou est avancée de soixante minutes.

Ce changement est peut-être légitime, mais la façon dont on l'opère est caractéristique des procédés de gouvernement propre aux maximalistes. Un gouvernement régulier, désireux de réaliser une réforme de ce genre aurait averti l'opinion publique au moins un mois à l'avance et, surtout, aurait prévenu l'administration des chemins de fer de prendre les dispositions nécessaires pour changer sans heurt l'horaire des milliers de trains lâchés à travers l'immense Russie. Les maximalistes ont un complet mépris pour ces futilités. Ils décident le 15 dans la journée la modification de l'heure et lancent leur ukase par la presse. L'administration des chemins de fer l'apprend par les journaux dans la matinée du 16. Qu'est-ce que cet ordre ? D'où vient-il? a-t-il force de loi? Personne n'en sait rien. On téléphone de la mission militaire à la gare Nicolas pour savoir si le train du soir à destination du Mourman partira à 9 h. 45, heure ancienne ou nouvelle. Mais au soir, c'est l'heure ancienne qui l'emporte et, arrivé à la gare Nicolas pour 9 heures selon le temps nouveau, j'y passe une couple d'heures à attendre mon train.

L\ CÔTE MOURMANE 237

Ailleurs, sans doute, d'autres chefs de gare ont pris des dispositions contraires et font partir les trains suivant le temps nouveau. Le merveilleux est qu'il règne déjà un tel désordre dans les chemins de fer que ce changement qui devrait détraquer tout Torganisme ne produit aucun résultat appréciable. Nitchevo!...

Je cite ce petit fait parce qu'il est caractéristique. Les maximalistes agissent sans réfléchir, et voient venir ensuite. Ils ont fait de même en décembre, lorsqu'ils ont décidé de s'emparer des banques et d'arrêter net la vie financière du pays. Ils n'ont pas étudié la question. Us ont envoyé des soldats. Au bout de quelques mois, ils ont regardé leur œuvre avec stupeur. Ils ont compris seulement alors quel était le rôle des banques dans la vie économique d'un pays et que, pour pouvoir distribuer de l'argent, il faut qu'elles en reçoivent. Or, prodige, depuis que les maximalistes étaient maîtres des banques, plus un sou n'y entrait. Leurs fidèles eux-mêmes enrichis par les pots-de-vin ou les spéculations frauduleuses se gardaient de confier leurs fonds à la Banque du peuple. Et la Banque du peuple, bien qu'elle refusât de l'argent aux bourgeois, payait par milliards pour les salaires ouvriers et les besoins insatiables des millions de fonctionnaires de l'Etat dont l'appétit avait grandi démesurément. Le gouvernement voyait la hideuse banqueroute et

comprenait, un peu tard, qu'une banque ne peut vivre que par le crédit et que personne ne fait crédit à un Etat, maximaliste ou autre, qui commence par s'emparer des fonds déposés par le public.

Tout cela prouve fort peu d'intelligence et de sens de la réalité. Ce qu'il fallait démontrer, car il y a des gens qui croient à l'intelligence des maximalistes et à leur capacité d'hommes d'Etat, alors qu'ils sont des illuminés, doctrinaires et ignorants.

Enfin, nous partons dans un wagon direct de la Compagnie internationale qui doit couvrir dans un temps indéterminé, variant de cinq à dix jours les 1.400 kilomètres qui nous séparent de la côte mourmane. Le hasard me donne comme compagnon de voyage un lieutenant-colonel français, la poitrine constellée de six croix de guerre et de la légion d'honneur, M. Bégou, qui revient de Roumanie et a accompli le tour de force de rentrer à travers un pays occupé par les Allemands et de franchir les lignes, camouflé en camarade russe, muni de faux papiers, accompagné par un officier français et deux ordonnances. Ils ont voyagé en tiéplouchka et les Allemands qui ne sont pas malins les ont laissé passer sans soupçonner qui se cachait sous les uniformes de ces simples soldats russes. Le colonel s'est même offert le luxe de traverser la gare d'Odessa en fai-

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sant porter derrière lui sa valise par un soldat allemand.

17 mai.

Nous n'avons pas d'horaire, nous arriverons quand nous pourrons. Cinq jours est un temps normal pour gagner la côte.

Mais voici que dès le début nous nous égarons, La ligne mourmane quitte celle de Vologda-Perm à Swanka, 114 kilomètres de Petrograd. Nous y sommes vers deux heures du matin ; tout le monde dort et on oublie de détacher notre wagon qui continue sur la ligne Vologda. On s'aperçoit de l'erreur à 30 kilomètres de là. Nous restons dans une petite gare, attendant un train qui veuille bien nous ramener à Sw^anka. On finit par acheter le mécanicien d'un train de marchandise qui nous traîne jusqu'à Swanka. Là, le train qui devait nous emmener est parti depuis six heures. Nous passons toute la journée entre Swanka et une halte dans les bois. Finalement, nous arrivons à Petrozavodsk, première étape, avec vingtquatre heures de retard sur vingt-quatre de trajet. Gela promet.

Petrozavodsk est une ville d'une vingtaine de mille habitants sur les bords du lac Onega qui est encore gelé et dont on ne voit pas de la ville l'immensité. Je suis habitué aux villes russes qui s'étalent sans mesurer la place, mais Petrozavodsk

trouve moyen de m'étonner encore. Je pense à une petite ville française du même nombre d'habitants, à Blois, à Arles, aux maisons tassées les unes contre les autres, à la vie coude à coude de leurs habitants, à tous ces intérêts et ces plaisirs serrés en masse compacte. Dix Arles danseraient dans ce lâche Petrozavodsk qui s'étend sous mes yeux. Au cœur de la ville les chevaux paissent en liberté une prairie rase que traverse une rivière, chaque maison n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée et s'entoure d'un enclos. Aussi voit-on de nombreux izvostchiks dont les petits chevaux traînent des « égoïstes » fatigués à une place. La gare, comme il arrive toujours est à trois kilomètres de la ville. Les maisons de bois vont peu à peu à lai rencontre de la gare. Dans dix ans, sans avoir doublé le nombre de ses habitants, Petrozavodsk s'étendra sur six kilomètres.

Quelques officiers alliés sont cantonnés à la gare. On nous distribue du pain noir, quelques boîtes de « singe » et de sardines. Les milliers de voyageurs qui quittent la Russie par cette j-oute du Nord, la seule ouverte aujourd'hui avec celle de Vladivostok, sont obligés de se nourrir dans le train pendant la durée du voyage qui varie de cinq à quinze jours.

Notre wagon-lit est attaché au train-poste qui quitte Petrograd deux fois par semaine et est parti de la gare Nicolas vingt-quatre heures après nous.

LA CÔTE MOURMAiNE 241

Dans la nuit du dimanche au lundi nous passons Kern, première ville sur la Mer Blanche, que nous apercevons glacée et couverte de neige, à notre droite. Kem est à peu de distance de l'île où se trouve le fameux monastère de Novo-Solovietz, le plus riche de la Russie, fondé dans ces solitudes arctiques au xvi" siècle. 11 est pour l'instant inabordable, car la glace n'est plus assez forte pour porter un traîneau.

Notre train monte au nord avec une extrême lenteur. Le pays est d'une grande pauvreté, désert en réalité. Seules autour des gares quelques maisons de bois construites pour les employés de la station. Les gares, les châteaux d'eau, nous montrent des modèles d'architecture de bois et la merveilleuse habileté du charpentier russe. Ce sont des poutres en empilage, admirablement jointes et les formes de la structure sont exactement celles que comportent la matière employée. Les châteaux d'eau, en particulier, sur un modèle uniforme, sont tout à fait réussis. Il y a là un style original qui a ses traditions, qui ne doit rien qu'à lui-même, et qui est parfaitement approprié au climat et au matériel que l'ouvrier a à sa disposition.

Une fois les stations franchies on ne voit pas une habitation. On traverse une maigre forêt de pins rabougris et de pâles bouleaux ; ils sont noyés dans le marais. Il semble que ce soit un

paysage de Tépoque préhistorique antérieur à l'époque de l'apparition de l'homme sur la terre. Dans les parties de terrain qui sont sèches, des lichens épais et jaunis couvrent le sol où, de place en place, reste un peu de neige ; c'est la toundra qui s'étend sur des milliers de lieues en Russie et en Sibérie près des côtes de la Mer Glaciale. Rien de plus triste que ce paysage monotone, d'une tristesse grise sous le ciel pâle. Les journées s'allongent sans fin; il n'y a déjà plus de nuit à l'époque où nous sommes. Un crépuscule clair règne de 11 heures à 1 heure du matin, pendant lequel nous pourrons lire dans notre w^agon. Une sorte de fièvre propre à ces nuits blanches s'empare de nous ; nous n'avons pas envie de dormir. Se coucher alors qu'il fait jour paraît absurde. On traîne les heures dans le couloir du wagon à causer sans se décider à gagner sa couchette où on ne s'endort que tous rideaux clos, dans une obscurité artificielle.

Vers le milieu de la journée, nous franchissons le cercle polaire. Désormais, même le crépuscule de minuit n'existera plus.

11 fait grand jour en effet, quand nous arrivons à Kandalakcha au milieu de la nuit.

Là, nous entendons des histoires de guerre. Après avoir franchi le cercle polaire, nous arrivons à un nouveau front, le front polaire. Nous avons quelques échelons de troupes bigarrées à

LA CÔTE MOURMANE 243

Kandalakcha où commence le front polaire. Nous savons que les Finnois sont à une petite distance, de l'autre côté du lac. Ils ne cachent pas leur intention de s'emparer de la ligne et du port de Mourman pour avoir une sortie en mer libre sur l'Océan Glacial. Les Allemands sont avec eux. Il faudra se battre un jour pour garder la côte mourmane que nous devons à tout prix conserver. Déjà en hiver, des éclaireurs finnois sont arrivés en skis jusqu'ici et ont tiré quelques coups de feu. Aujourd'hui, la saison est mauvaise, la forêt n'est qu'un vaste marécage. Mais, au cœur de l'été, les choses changeront et il faudra être prêts. En attendant, des sentinelles alliées veillent sur la gare de Kandalakcha.

La question de la côte Mourmane.

Cette question mourmane est peu connue du public français et il faut en dire quelques mots, car elle a son importance. Nous ne possédons, pour évacuer les alliés qui quittent la Russie et le matériel de guerre considérable que nous y avons, que deux voies, celle d'Arkhangel et celle de Mourman. Arkhangel est dans les glaces de janvier à juin. Mourman est en eau libre toute l'année. Aussi le gouvernement russe, sentant la nécessité d'assurer un contact perpétuel avec les alliés, a

fait le tour de force de construire pendant la guerre les mille kilomètres qui séparent Mourman de Pétrozavosk, à coups de millions et de vies humaines. La voie ferrée est à une distance variant entre cent et cent cinquante kilomètres de la frontière orientale de la Finlande.

Les Finlandais ne cachent pas leur volonté d'arriver à la côte arctique et d'avoir un accès à la mer libre. Profitant des désordres actuels en Russie et de son impuissance, ils espèrent s'emparer de la ligne au moins à partir de Kem jusqu'à son terminus, Mourman. Les Allemands de leur côté ont un intérêt considérable à couper aux alliés tout contact avec la Russie.

Deux fois, le comte da Mirbach a posé une question, sous forme quasi-ultimative, au Gouvernement des Commissaires du peuple et, prétextant une descente de troupes franco-anglaises qu'il sait parfaitement n'avoir pas eu lieu ', car il a ses espions partout, il a sommé le gouvernement russe d'avoir à expulser les alliés de la région mourmane. Lénine, à plusieurs reprises a parlé de cette question épineuse. Cet homme, soumis aux désirs des Allemands, a envoyé des instructions au Soviet de Kandalakcha qui a demandé au chef du petit détachement que nous avons là-bas d évacuer Kem et de descendre à la

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