‹ La révolution russeChapitre 15 sur 31 · CE · texte numérisé non relu

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ix jours ont passé. La révolution est faite. Lorse se tourne en arrière, on est stupéfait de voir quelle prodigieuse rapidité elle s’est accomplie. x ou trois jours de désordres, en somme, peu grapuis, dans une seule journée, celle du 12 mars, fice ancien, élevé par les Romanof, s’est écroulé seul coup.

avait duré trois siècles. Les Romanof avaient é la Russie à un état social et économique extrè- 1ent avancé. Aucun pays dans l’histoite du monde zonnu un développement aussi rapide. La Russie, n'était presque que la Moscovie sous Michel Ie,

A PETROGRAD ET AUX ARMIÉES IOI

était, sous Nicolas IT, le plus grand empire du monde, s’étendait de la Prusse jusqu’à l'océan Pacifique, de la mer Glaciale jusqu’à l’Elbrouz et comprenait cent populations diverses, hier hostiles, vivant aujourd’hui dans la paix impériale. Il a suffi de quelques régiments passant au peuple, dans la capitale, pour que les maïitres de cet empire colossal rentrassent dans l'ombre. Et telle est la placidité, l'indifférence russe, qu’on a accepté la révolution sur toute l’étendue du pays, sans que pas une province se soulève pour dire : « Ce changement, nous ne l'avons pas voulu. »

La bureaucratie était l’armalure de ce corps immense. Qu'elle ait eu de grandes qualités, on n’en peut douter, puisque le pouvoir central a presque toujours été faible et que c’est, en somme, la bureaucratie qui faisait de ces cent peuples hétérogènes une nation tout de même policée, administrée, régulière et forte. Elle était l’œuvre patiente du pouvoir. Des

générations d'hommes d’État avaient contribué à la

créer, à arranger les milliers et les milliers de rouages qui, bien ou mal, faisaient marcher la machine administrative jusque dans les plus petits villages de l’'Empire. Le fonctionnaire était, le plus souvent, mauvais; il volait, mais il travaillait tout de même et faisait sa tâche nécessaire. Plus j'ai voyagé en Russie, plus j'ai été stupéfait de la somme énorme de travail fourni, par l'administration, qui canalisait, régularisait, ordonnait la puissance créatrice presque sans bornes du peuple russe. Les observateurs superficiels, arrivant de l'Occident, disaient : « Comme la Russie esten retard ! »

"Mais moi, voyant la vertigineuse rapidité avec la-

a Russie a passé du chaos et de la quasi-barune civilisation en partie aussi avancée que 3 États-Unis d'Amérique, je me disais, au con-. x Il n’est pas un pays en Europe qui se soit 26 en un temps si court et ait demandé si peu 3 pour arriver à constituer un État moderne, puissant. »

om des Romanof sera associé par l’histoire à : la constitution quasi-miraculeuse de l’État

là, les Romanof ne sont plus. Si les citations 1’étaient pas surannées j'écrirais : Novus rerum ordo. Que sera ce nouvel ordre des choses, nos fils le verront. Les parties encore mal soucet empire trop vaste vont-elles se séparer du L'État va-t-il se dissocier? Déjà, mille signes at un réveil d’activité particulariste dans les 28. Les nationalités diverses réclament leur aie. La Pologne a gagné sa partie. La Lithuasthonie, la Courlande s’agitent, et l'Ukraine ipte plus de vingt millions d'habitants. Nous la Bessarabie, les Cosaques, le Caucase, l'Arle Turkestan demander leur vie indépendante some. Déjà, les politiciens entrevoient une fédé- ’États indépendants. Le lien qui les unira sera aible. La Russie ne sera plus qu’une poussière sans force, sans unité, incapable de défendre rêts impériaux.

vureaucratie représentait le pouvoir impérial à fond des campagnes. Le fonctionnaire ‘était nête et détesté. Lorsque la révolution est arri-

vée, on a vu partout la chute d’un tyranneau cupide et tracassier et, partout, on a poussé des cris de Joie à saluer la fin de son règne.

Autre source d’étonnement. La révolution a-t-elle été voulue, préparée, organisée par un parti politique? Non. Sans doute, depuis longtemps en Russie, chacun prédisait la révolution pour l’année prochaine. Mais, à force de l’annoncer, on finissait par n’y plus croire. En tout cas, pendant la guerre actuelle, aucun des : grands partis politiques n’avait prémédité la déchéance. de l’empereur et la proclamation de la République. La République, qui y croyait? Quelques douzaines de révolutionnaires, et pas plus. L’immense majorité des politiciens se serait déclarée satisfaite par l’établissement d’une monarchie constitutionnelle avec régime parlementaire. Et, voilà qu’en quelques heures, on passe du despotisme à la République, qu’un immense parti veut déjà démocratique et non pas bourgeoise, comme notre République française. :

Encore une fois, qui a voulu cela? Personne.

Dans le mécontentement général des esprits, dans l’énervement produit par deux ans et demi de guerre, dans les souffrances causées à Petrograd par un ravivitaillement détestable, souffrances rendues plus vives par la rigueur d’un hivercomme, de mémoire d'homme, on n’en a vu, 1l a suffi de quelques usines fermées, de quelques milliers d'ouvriers sur le pavé se promenant sur la Perspective Nevski, de mesures de police maladroites et insuffisantes, de l'emploi sans raison de la troupe, troupe composée non de soldats de l’active, bien encadrés, mais de réserves, innombrables et mal

entraînées, des régiments de la garde, pour amener un conflit qui, soudainement, en une heure, par le passage de ces troupes au peuple, est devenu une révolution triomphante, acclamée de tous et forte assez pour renverser l'empereur et pour détruire l'empire.

Dans cette révolution, on chercherait en vain un

plan, une préméditation. Chacun a été surpris. Le

mouvement a été si rapide que personne, à aucun moment, n’a pu l'arrêter. Le flot passait par-dessus toutes

les digues. Une solution, bonne à dix heures, ne va-”

lait plus rien à midi. La monarchie constitutionnelle, peut-être encore possible le lundi matin, était inadmissible à minuit. Que l’on n’ait pas proclamé la République le mercredi est un miracle incompréhensible

aujourd'hui. Et nous voilà avec un gouvernement

provisoire honnête, intelligent, sans l’ombre d'autorité ; un conseil des députés ouvriers et soldats de trois mille membres, avec comité exécutif en apparence tout-puissant ; cent cinquante mille soldats qui n’obéissent plus à leurs chefs, même à ceux qu’ils ont nommés, et un prolétariat de trois à quatre cent mille ouvriers pas organisés, masse amorphe, sur laquelle on sent déjà que le Comité n’a pas de prise.

Cela, c’est Petrograd, le siège du gouvernement, la ville de la révolution, et, autour de nous, l'immense Russie, inconnue, mystérieuse, inerte.

Et, sur les frontières ouest de l’Empire, de la Baltique à la mer Noire, des milliers de canons et deux millions d’ennemis qui nous guettent et attendent Icur heure.

La révolution, jusqu'ici, n’a pas été sanglante ; la

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bataille dans les rues se chiffre par quelques milliers de victimes. Mais le peuple et l’armée triomphants

se sont pas jetés au pillage des banques, des magat

et des maisons des riches. Ces ouvriers armés et soldats débandés n'ont ni brülé les usines, ni pe les aristocrates. Tout s’est passé dans un calme ad rable, stupéfiant, comme si ce peuple était sans co

et sans rancune.

Et, si la cause lointaine de cet ordre dans l’anarcl de ce respect de la propriété et de la vie humaine “milieu du déchaînement des passions, il faut la cl cher, comme me le disait le prince Lvof, dans’ «i puisable bonté du cœur russe », — la cause prochai on la trouve dans l'absence d’alcool, s

Ce sont des ouvriers et des soldats sobres qui fait la révolution pacifique.

Mais à qui doit-on la suppression de l'alcool ? a fait de ce peuple alcoolique un peuple sobre ? Qu du jour au lendemain, réalisé ce miracle devant lec toutes les démocraties du monde sont impuissantet

C’est Nicolas IT, c’est l'empereur détrôné, qui ga: malgré ses fautes, l'honneur d’avoir réalisé la ] grande réforme intérieure qui ait été accomplie d les pays en guerre aujourd'hui : la suppression l'alcoolisme.

On annonce que le grand-duc Nicolas Nicolaievi nommé généralissime par l'empereur avant son abd tion, a quitté Tiflis et arrive à Petrograd. Il est «

certain que le gouvernemeut provisoire ne confirmera pas la nomination faite par l’empereur. Le grand-duc avait une réelle popularité dans l’armée, et de l’autorité. Mais l’heure dés Romanof est passée.

11/24 mars.

Chez Kerenski, le matin, au ministère : un homme tout jeune, figure longue, exsangue, l'œil extraordinairement bleu et clair, clignotant. Une fatigue indicible se lit sur ses traits. Pendant les quinze jours que nous venons de traverser, Kerenski a été sür la brèche, À chaque minute du jour et de la nuit, haranguant soldâts et ouvriers, fournissant un travail intensif dans les commissions et les conseils du gouvernement, membre à la fois, et seul, du gouvernement provisoire et du Comité des députés ouvriers et soldats, poussant en avant le premier, modérant l’ardeur fougueuse du second. Nature généreuse, Kerenski a.attaché son nom à la première réforme du code criminel : l’abolition de la peine de mort. Et nous äurons une révolution sans guillotine ! Je serais curieux de savoir combien de vies humaines coûtera à la Russie la suppression de la peine de mort.

Il me dit : |

« Il y a encore de grands dangers, maïs, à mon sens, l’heure la plus critique est passée. Tout ce que vous voudrez savoir, nous vous le dirons. Ce que nous ferons, nous vous en préviendrons. Venez ici à votre gré. Nous n’aurons pas de secrets. Nous voulons agir, enfin, en plein jour, à la grande lumière. »

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Question des rapports entre comité et gouvernement :

« Le Comité reconnaît le gouvernement comme seul gouvernement. Et le gouvernement est heureux d’être en contact avec le peuple et les soldats par l’intermédiaire du comité. » |

Tout de même, je pense qu'ici K Kerenski prend les choses avec optimisme. Je sais que, ce même jour, le Comité des ouvriers et soldats a voté une résolution contraire à celle du gouvernement sur la question de l'envoi de la famille impériale en Angleterre. Le Comité a décidé que la famille impériale resterait à Tsarskoïié et, le soir même, au théâtre Michel, en assemblée genérale, il a décidé qu’une commission élue par le Comité serait envoyée à Tsarskoié pour assurer la garde de l’empereur et qu'un peloton de soldats de choix l’accompagnerait.

Voilà une mesure révolutionnaire au premier chef. Et le gouvernement ne dit rien et ne peut rien dire.

. Kerenski, sur le vote des femmes, me répond que la question sera soumise à la Constituante. Pour les prochaines élections, on n’a ni le temps, ni les moyens,

d'organiser un changement si vaste dans un temps si

limité.

La République sortira, sans l'ombre d’un doute, de la Constituante. |

Quittant Kerenski, - je vais chez le général Kornilof, ui a la tâche la plus lourde, la plus délicate devant

lui. Il a été nommé, par le gouvernement provisoire, commandant de l’arrondissement militaire de Petrograd et environs; il a cent cinquante mille soldats révoltés à ramener à l’ordre et à la discipline. = Qui est Kornilof? D'abord un héros |

Chef de la quarante-huitième division, dite de Souvarof, il l’a rendue si célèbre dans les dix premiers

mois de guerre qu’on l'appelle maintenant la division

de Kornilof. Il a protégé la retraite des Carpathes et, à la tête d’un bataillon, à l'extrême arrière-garde, il a été entouré et après un long combat, grièvement blessé et fait prisonnier. Interné en Autriche, il y passa quatorze mois. Il s’échappa lors de la déclaration de guerre de la Roumanie, et gagna seul, à pied, crevant de faim, marchant la nuit, se cachant le jour, la frontière roumaine où 1l arriva en septembre 1916.

Il prit le commandement d’un corps d'armée.

C'est un homme de quarante-sept ans, de taille moyenne, brun. Il a le type mongol très accusé, un mélange curieux et bien russe d’héroïsme et de finesse. La ruse asiatique lui sera plus utile cent fois que la bravoure, pour manœuvrer au milieu de ces cent cinquante mille soldats, armés de baïonnettes et grisés par leur facile victoire. S'il réussit dans sa tâche, l'instinct le servira plus que.le courage, car il faudra biaiser, louvoyer, tourner les difficultés où on se casserait la tête à les aborder de front.

Kornilof est enfin — faut-il te dire ? — un patriote. Un Français qui sent l’enjeu immense de la partie qui se joue aujourd’hui n’a pas besoin de cacher ses angoisses. Le général les comprend et les partage. Il tra-

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vaille pour la gloire et l’honneur de la Russie dans la lutte où nous sommes tous engagés.

Voici les points qu'il me fixe :

1° Les officiers sont, seulement, désignés par les soldats, mais c’est lui, Kornilof, qui les nomme. Il est naturel, du reste, dit-il, que les soldats n’aient confiance que dans les officiers qui ont été avec eux aux heures difficiles du début, quand les risques étaient grands ;

2° Kornilof a, déjà, nommé des commandants de garnison dans les environs et dr: officiers qui ont été acceptés par les soldats ;

3° Il est entendu avec les soldats que des détachements partiront sur le front; ceci en contradiction complète avec ce que l’on dit dans la ville, que les soldats ont décidé de ne pas retourner sur le front ;

4° Kornilof trouve possible et même parfois facile de causer avec le Comité du conseil des députés ouvriers et soldats. On peut discuter, on peut leur faire entendre raisolr ;

5° Kornilof va chaque jour dans les casernes, cause avec les soldats et les officiers, passe des revues.

Il me dit enfin que les progrès de la discipline et de l'esprit militaire sont certains et qu’il constate une amélioration sur l’état des casernes 1l y a une semaine.

Il me donne son numéro de téléphone au commandement militaire et au ministère, les heures où j'ai chance de le trouver, et me dit:

« Dites à votre attaché militaire de venir me voir. Je l’emmènerai dans les casernes avec moi. »

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