‹ La révolution russeChapitre 17 sur 31 · FRS · texte numérisé non relu

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échec avec pertes lourdes. Mais parmi les soldats et ouvriers de Petrograd, qui lit les communiqués ?

Un officier anglais me disait avec humour :

« Au train dont nous allons, vous et nous, en France je nous vois assez bien prendre l’Allemagne. L'Allemagne, elle, prendra la Russie, et nous signerons la paix. » >

23 mars/5 avril.

Aujourd'hui, premier jour férié de la Russie libre : enterrement solennel des victimes de la Révolution au Champ de Mars. Gouvernement et Comité exécutif du conseil ont pris des précautions extraordinaires pour éviter des désordres, car on imagine que près d'un million de personnes assisteront aux obsèques. J'habite maintenant à Aptekarski Peréoulok, dans une vaste maison qui a cour commune avec la maison portant le numéro 5 du Champ de Mars et qui est louée au fameux banquier Rubinstein, emprisonné à Pskov par l’ancien régime et que la Révolution, ouvrant les prisons, a mis en liberté. Mais il n’habite pas Petrograd, dont il trouve, momentanément, le chmat malsain. Dès hier soir, les soldats gardent le grand escalier et l'escalier de service de ma maison pour empêcher que des provocateurs ne montent sur les toits et ne tirent sur la foule.

Vers onze heures, je me faufile par l'escalier de service et je sonne à la porte de l'appartement de M. Rubinstein. Il n’y a là que des domestiques. Je me nomme, j'explique qui je suis; et un grand larbin, à

visage mal rasé, m’introduit dans un beau salon donnant sur le Champ de Mars, juste en face de l’emplacement préparé pour les victimes. -

Voici ce que je vois :

Le Champ de Mars est vide ; une immense étendue blanche de neige ; en face, les arbres aux branches noires et grêles du Jardin d’Été ; un ciel gris, plein de nuages lourds de pluie, Au’ centre du Champ de Mars, une grande tache jaune : la terre remuée pour les fosses, un emplacement entouré par def” cordes ; des drapeaux noirs et blancs, au haut des mâts, ondoient au vent; de grandes pancartes rouges avec inscriptions garnissent le pourtour de l'emplacement réservé. Îl y a là fort peu de civils ; une centaine tout au plus ; quelques centaines de soldats et une double file ininterrompue de soldats sur toute la longueur du Champ de Mars, de l’entrée qui se trouve en face du pont sur la Sadovaia, à la sortie sur la place Souvarof, au bout du pont Troitski. Les cortèges arrivent par la Sadovaia, défilent sans s'arrêter, déposent leurs morts et sortent par la place Souvarof, traversant ainsi en diagonale la longue place blanche sous la neige qui commence à fondre.

Les cortèges sont formés du peuple entier de Petrograd. Ils vont en ordre parfait, par doubles rangées de huit personnes, sur seize en profondeur et sur environ vingt-cinq files en longueur. Chaque groupe est commandé par un chef qui porte un drapeau blanc. Quand le drapeau s’abaisse, le groupe s'arrête. Entre les groupes, un intervalle d’une trentaine de pas.

. D'innombrables bannières rouges flottent au vent, avec *

inscriptions les plus diverses en l'honneur des morts, de la liberté, de la république démocratique etc., etc. Cés groupes sont diversement composés. Voici les élèves d’une école; voici des étudiants ; voici des mili-

ciens, brassard blanc au bras, fusil sur l’épaule ; voici

des bourgeois, — pas très nombreux, — voici des soldats. Mais la foule Mnombrable, ce sont les ouvriers et les ouvrières ; celles-ci passent, le fichu de laine entourant la tête, suivant la mode des femmes du peuple. Ouvriers et ouvrières marchent d’un pas lourd et lent, mais avec ordre, bien rangés, disciplinés, obéissant au signal des chefs. Par moment, ils chantent, un chant triste que je ne connais pas, sans accent, sans rythme, sans force. Des musiques militaires jouent la Marseillaise. D'où je suis, je ne vois pas les cercueils qui doivent être peu nombreux. Un officier me dit qu'on a préparé l’emplacement pour cent soixante bières. Ce flot de manifestants coule lentement sans à-coups, avec de brefs arrêts, d’un coin à l’autre du Champ de Mars, etleurs silhouettes noires se détachent en masse sombre sur le blanc de la neige. Le flot a commencé vers les dix heures du matin; l'après-midi entière, il continue à rouler entre les deux haies de soldats ; les bannières font des taches rouges, de place en place. Le soir vient, les cortèges défilent encore; encore la Marseillaise; encore le canon de Pierre-et-Paul, et, jusque dans la nuit, le peuple de Petrograd passe, se tenant par le bras, en groupes serrés, qui disparaissent dans l'obscurité, à travers la grande place vide.

* | à * + Les maisons de Petrograd sont gardées, nettoyées, administrées par une armée d'hommes. Il y a, à chaque porte d’entrée, un suisse ; dans la cour, quatre ou cinq dvorniks, qui surveillent la porte cochère, montent le bois, enlèvent la neige, balaient les trottoirset les escaliers. Au-dessus d’eux tous, le dvornik supérieur préside la république des suisses et des dvorniks et, jusqu'ici, représentait la police dans la maison; il’ tenait | pour elle le livre des locataires et on devait passer par | lui pour les mille et une petites formalités'de la vie administrative. Ces humbles serviteurs ont jugé qu'ils devajent profiter des bienfaits de la Révolution. Ils se É sont rendus en corps à la Douma et ils ont obtenu de | n'être plus à l'avenir des dvorniks. Ils feront, il est vrai, le même service, mais le supérieur sera « l’intendant de la maison » ; les dvorniks deviennent « les assistants » de l’intendant. Seuls, les suisses resteront suisses. |

24 mars/6 avril.

Je vais voir Bourtzeff. On connaît l’histoire récente de ce révolutionnaire patriote qui, réfugié en France, au moment où la guerre éclata, appela éloquemment ses frères socialistes à la défense de la patrie et à la guerre contre l'Allemagne. Il fit mieux : il demanda l'autorisation de rentrer dans son pays pour s'engager, bien que ses cheveux soient blancs et que l’âge pèsesur

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ses épaules. Tacitement, au moins, il obtint ce qu'il demandait et arriva en Russie. À peine débarqué à Petrograd, l’imbécile gouvernement de l’empereur le fit arrêter. Il fut enfermé à Pierre-et-Paul, puis envoyé en Sibérie. Depuis un an, il avait la permission de vivre à Petrograd.

Je le trouve dans un hôtel près de la gare Nicolas. C'est un homme petit, maigre, myope, barbe rare en pointe et cheveux blancs. Il est, au septième ciel ; il nage dans le bonheur ; il a, enfin, la Russie qu'il avait rêvée. Pourtant, il ne se fait pas d’illusion sur l’état des esprits dans les milieux socialistes de Petrograd ; il voit, comme moi, les soldats débandés et les ouvriers dans l'anarchie. Mais il est persuadé — je. voudrais le croire — que, sur le front, l’état des troupes est admirable et qu’elles vont voler à la victoire.

— À Petrograd, 1l nous faut travailler pour la guerre, pour le travail, pour la discipline. Mais vous verrez, vous verrez, tout s’arrangera…

Il me donne les articles qu'il a écrits sur la néces-

sité de faire la guerre, de battre les Allemands. Mais Bourtzeff est un isolé. Son action est très limitée. Il n’appartient à aucun parti.

Pour l'instant, il dépouille les suggestives archives de l’Okhrana. Chaque jour révèle le nom d’un agent provocateur parmi les révolutionnaires, les étudiants, les journalistes avancés.

Il y aurait là, pour un ministre adroit et sachant manœuvyrer, un moyen de gouvernement. Mais avonsnous, parmi les braves gens du gouvernement provi-

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soire, un homme politique, connaissant les hommes et sachant en jouer ?.…

Ni annexions ni contributions.

26 mars/8 avril.

La situation politique est, de nouveau, tendue à l'extrême. Depuis quatre ou cinq jours, la crise est aiguë. À chaque instant, on peut craindre une rupture entre le gouvernement et le Comité exécutif; s'il y a rupture, ce sera au profit du Comité qui a les baïonnettes de Petrograd pour lui. Je tiens d’un membre du gouvernement que les exigences du Comité deyiennent intolérables. Il me dit que le gouvernement doit décider, sans retard, des questions d’une extrême urgence, mais que le Gomité ne le laisse pas libre. La pression exercée par le Comité augmente chaque jour.

Le point aigu de la crise actuelle est le suivant : le Comité veut que le gouvernement fasse une immédiate déclaration sur les buts de guerre : « Pas d’annexions, pas de contributions ». Il y a peu de jours, Milioukof a dit, dans une réunion publique, que :la Russie démocratique avait, en somme, les mêmes buts de guerre que la Russie impérialiste. Kerenski, présent, a envoyé une lettre à la presse spécifiant que Milioukof avait exprimé son opinion personnelle. Le Comité a vu le dissentiment au sein du gouvernement et a jugé que le terrain était favorable pour attaquer. En outre, et surtout, le Comité a trouvé une occasion

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