APS * A
ingénument, il y a trois jours, que le Comité a décidé de fonder une Section des relations internationales et d'organiser une agence à Stockholm. Cette agence sera, en apparence, une agence de renseignements. Mais, en fait, voici, d’après les Nouvelles, comment elle fonçtionnera. Le Comité de Petrograd lui transmettra toutes les nouvelles sur l’organisation et la politique du parti. Le Comité obtiendra que lettres et télégrammes passent par l’agence, sags être soumis à la censure ordinaire. L’agence de Stockholm aura le même privilège pour communiquer avec le parti à Petrograd. En outre, des délégués circuleront librement entre Petrograd et Stockholm et leurs plis ne passeront plus à la censure. Enfin, il est évident, mais on ne le dit pas, que le parti installera, à l’agence de Stockholm, des délégués chargés de causer avec Jes camarades de tous pays, mais particulièrement avec les délégués que l'Allemagne ne manquera pas d'y envoyer. |
Tel sera le fonctionnement de l’agence de Stockholm. On imagine dans quel sens travaillera la Section des relations internationales du conseil, qui veut ainsi avoir son personnel diplomatique et appliquer ses vues sur la politique étrangère.
Voilà la dernière grande idée du Comité. Elle se passe de commentaires, et je n'en ferai pas.
Conversation avec Branting.
Je vois Branting, le chef du parti socialiste suédois, venu passer quelques jours à Petrograd. Il m'avait reçu chez lui, à Stockholm, lors de mon dernier séjour dans cette ville.
Il me dit que, depuis la révolution russe, la Suède est débarrassée de l’inquiétude de voir, un jour, la Russie l’attaquer et qu’ainsi un grand pas est fait pour l'établissement de relations amicales entre les deux pays, qu’en outre, la chute du cabinet Hammerskiold a détruit les dernières chances d’une entente plus complète de la Suède avec l'Allemagne.
Je l’interroge sur la révolution russe.
Il a exprimé clairement sa façon de voir aux socialistes du Comité, leur a assuré qu'il était vain d’attendre-un résultat quelconque de leur appel aux socialistes allemands et que leur espoir de voir une révolution en Allemagne était tout à fait chimérique.
Il voit la situation, ici, avec optimisme, bien’ qu’il
se rende compte des dangers possibles.
« Les socialistes, me dit-il, sont, pour l'instant, grisés par leur facile victoire. Du jour au lendemain, les voilà au pouvoir ; mais ils n’ont encore qu'une expérience politique très limitée ; ils croient que toute la Russie a les mêmes façons de sentir et de raisonner que les cercles auvriers de Petrograd. Il y aura des excès, mais je pense que des éléments raisonnables
orteront, que toutes les forces nouvelles resleunies, que l’on évitera une rupture entre gouvernt êt Soviet. »
Le ravitaillement diffcile.
r la question ravitaillement, j'apprends au mire de l'Agriculture que la situation donne de » inquiétudes. Comme Chingareff l’a dit à la na de ville, le mois d’avril sera très difficile. Le vient compliquer une situation déjà mauvaise. hemins, dans tout le centre de la Russie, seront aticables pendant plusieurs semaines; on ne ra pas transporter le blé et la farine aux stations 1emins de fer. Le ravitaillement de Petrograd sera nué. Celui de l’armée sera plus mal assuré encore. vois, du reste, dans mon ménage, que l’on né re presque plus de pain. Mon ingénieuse Nastia, : plus d’un tour dans son sac, va pleurnicher à la me voisine ; elle raconte aux soldats qu’elle a dix 1ts et qu’elle ne peut les nourrir. Finalement, elle ant triomphante, avec un immense pain noir Île a payé soixante kopecks.
28 mers/1o avril.
> gouvernement n’a pas résisté longtemps à la
sion du Comité. Il publie aujourd’hui un appel citoyens dans lequel il déclare nettement que la
Russie libre renonce à toute conquête et ne fera ar annexion. Le mot « pas de contributions » n’et prononcé.
Le Comité l'emporte.
On a dit depuis longtemps que chaque État politique extérieure qu’il peut avoir. S'il est f a une politique extérieure forte. La Russie lit démocratique sent sa faiblesse. Elle a la seule tique extérieure qui convienne à un État faib celle du renoncement.
Le comité exécutif en séance.
28 mars/16 avri
Au palais de Tauride, la grande salle Catt retentit des accents de la Marseillaise que déc une musique militaire. Puis, Skobelef, blond, a jeune, membre du Comité exécutif, harangue sais quels soldats assemblés là.
Je m'enfuis et vais à la salle 15, salle redoutat siège le tout puissant Comité exécutif. Des sold: gardent l'entrée. J'arrive tout de même à passer Vantichambre qui précède la salle du Comité.
une pièce minuscule, demi-circulaire, basse de fond, qui faisait partie des petits appartemen palais. Les murs, peints en style pompéien, sont sés en panneaux, dont les bordures sont fleuries une grande table sur laquelle est encore une vasti
mite de soldats, vide du schtchi que viennent de manger les membres du Comité. Une très vieille étudiante en cheveux fait des tartines de pain noir que l'on passe dans la salle voisine. On apporte aussi du thé dans de grandes cruches en cuivre. Un camarade étudiant est de service. Il prend les noms des gens qui viennent et les passe aux membres du Comité. Il ne pénètre du reste dans cette chambre que des personnes qui ontdes papiers à faire signer.
C’est un défilé incessant. Les membres du Comité sortent et entrent. Ils sont plus de vingt là-dedans, assemblés, me dit l'étudiant, pour discuter la plus grave des questions. Ils ont commencé hier; ils continuent aujourd’hui. Et cela menace de durer.
L'étudiant finit par me dire quelle est la question qui passionne nos maîtres d'aujourd'hui. Ce n’est rien moins que la question de la guerre et de la paix.
Par la porte entr’ouverte, quelques bouts de phrase m'arrivent. | |
« Cette guerre n’est pas notre guerre. Elle est un legs du Tsarisme que nous ne devons pas accepter. Pour qui nous battre, du reste, pour les impérialistes, anglais et français ?.…
La porte se referme. si ces gens du Comité l'emportent, nous n'aurons qu’à plier bagage.
J'attends longtemps. L'avocat Stieklof, que je dois voir, me fait dire qu'il ne peut quitter la discussion, tant elle est sérieuse. J'e le crois sans peine.
J'attends tout de même, car le spectacle est curieux. Je regarde les membres du Comité qui passent et repassent, enfiévrés. Il y en a qui sont trop chauves ;
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e A PETROGRAD ET AUX ARMÉES 137
il y en a qui sont trop chevelus. Toujours des extrêmes ! Ïl en est de vieux, il en est de jeunes. Ils sont tous également pénétrés de leur importance. Je ne vois point de sourires; la bonhomie russe, à laquelle je suis habitué me paraît absente de cette petite salle, où les députés viennent échanger quelques mots avec ceux qui ont à les voir. Ces gens croient que, dans cette salle basse, de style antique, qui sait, peut-être, la chambre à coucher de Potemkine, ils décident du sort du monde et que l’humanité attend la direction nouvelle vers laquelle ils. vont l’orienter. Ils vont prononcer sur la guerre et sur la paix. Hélas ! je sens trop le mal irréparable que ces idéalistes enivrés de leurs chimères peuvent nous faire, à nous et à tous ceux qui luttent avec nous depuis trois ans !
Le soldat téléphoniste.
L'atmosphère est lourde dans cette petite salle. Sur une table, le téléphone, dont la sonnette, à chaque instant, retentit. Un épais et joyeux soldat, au visage brülé de soleil, dans lequel brillent deux rangées de dents blanches comme lait, répond au téléphone. C’est la première fois de sa vie qu’il se sert du téléphone ; et celte nouveauté, à la fois, le plonge dans le ravissement et le torture. Il en transpire et s’essuie le front d’un revers de bras. Notre soldat est un Géorgien et, pour ajouter au comique de la scène, parle fort mal le russe. Alors, c’est un dialogue de ce genre :
EN en DAMON aa 0 ta UE PAS RO ER PT PEN ENT DE 0 AM ANS TASE EE ZE à Gi DO 6 En a OR AE nu LA a ES DTA AL : DCS LENS EURE Qu DENRLE OUR TUE AR PME EC nr Ce te SU RER IE aXn, à MONS re LANDE 2 EE CE NT hi TR diet. al REA Le PE: EL 2, . ea NN RTE ne gen Da tn fe CET et SAT es NT ee he UT CR RER Te PAS AR PR EE TE ET EE CS Hottes Rés OA A mn LE PERS TR A ee Re te re ie ee AN ARS : ee DS . mo + LE US È cn . : ,. À : : AU PR Te RE es à
UE ST Gasle ET à eus fu AT: & LENS LA cu et mL
«a J'écoute.
— Le délégat Serebrenikof ? le délégat?... »
Il se tourne vers les gens qui sont là, en riant.
« Le délégat ! Le délégat !... Quel drôle de nom !… Chaque fois qu'on s'approche du téléphone, on
apprend un mot nouveau... Est-ce que nous avons des
gélégats ici, camarade Anton ? » demande-t-il à l’étudiant qui s'appelle Antonof.
Il reprend le cornet qu'il avait lâché.
« Ah ! mademoiselle, tu écoutes? quel nom dis-tu, camarade, dans le téléphone ?
— Serebenikous ! »
À l'assemblée :
« Est-ce qu’il y a un Serebenikous chez nous P »
Sans attendre une réponse, il dit hardiment :
« Non, camarade, grâce à Dieu, nous n'avons pas ce Sereb... Comment dis-tu?... enfin, ce délégat... Tu veux donner ton numéro de téléphone ?... Bien, ne te gêne pas... Oui, oui, je vais le noter. »
Il nous cligne de l'œil, d’un air malin.
— J'écris. Il n’a ni crayon ni papier et ne se retient
pas de pouffer de rire. « 177-42... Bien, camarade,
salut; le délégat te téléphonera, sois tranquille, mademoiselle camarade. »
Et il raccroche triomphalement le téléphone.
— Maintenant, je n’ai plus qu’à oublier le numéro qu'on m'a donné. Heureusement, il est plus facile de l'oublier que de s’en souvenir !... 160-22... 122-70... 124-17. Ah ! j'en sais des numéros de téléphone... Ce
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sera un de ceux-là... Mais lequel ?... Bah! au bout du téléphone, quel que soit le numéro qu’on demande, il y a toujours quelqu'un... »
30 mars/12 avril.
Je cherche aujourd’hui la « grand’mère de la Révolution », Brechko-Brechkovskaia, arrivée hier de Sibérie, reçue en grande pompe à la Douma et portée en triomphe par Kerenski et d’autres députés. Cette vieille femme de plus de soixante-dix ans a commencé jeune sa vie de dévotion au peuple ; dans les années soixante, soixante-dix, elle a suivi le grand mouvement qui a mené tant d'intellectuels « au peuple ». D'excellente famille, elle s’est habillée en paysanne et allait
de village en village. Traquée par la police, les
paysans, qui l’aimaient, la cachaient. Elle fut prise, enfin. On fut dur pour elle. Cinq ans à la forteresse Pierre-ef-Paul; puis, les travaux forcés en Sibérie. A soixante-dix ans passés, la révolution la délivre. Elle revient de Minoussinsk, acclamée sur la route. Et, maintenant, elle peut s’écrier, comme le vieux Siméon: Et nunc, dimittis tuum servum, Domine !
Sur la route elle s’est arrêtée; partout elle a parlé ; elle a dit des choses excellentes: que la démocratie russé n'était pas prête à diriger la Russie, qu'il fallait travailler beaucoup. Elle a dit aussi que, pendant la querre, il ne fallait penser qu’à la guerre, et qu’on ne levait pas avoir d'autre but que de renverser suillaume.
Sur une pions à de Paris, je la cherche aujourd’ hui
pour lui demander ses Mémoires pour notre journal. Je la cherche, mais je ne la trouve pas. À la Douma, où je me rends, aucune des personnes que j'interroge ne connaît son adresse. Cinquante lettres l’attendent. Un entrefilet dans un journal dit que Kerenski, pour éviter à la vieille dame des fatigues inutiles, a donné ordre de tenir son adresse secrète et l’a mise à l’abri des importuns. |
La chance m'aidant, je me rends au ministère de la Justice, à l'appartement du ministre. J'arrive dans une antichambre où ur huissier amène me dit:
« La babouchka est là. »
Et lui porte ma carte.
Et me voici dans un vaste salon où la babouchka est assise avec deux jeunes femmes. Elle vient à | moi et m'adresse la parole en français qu’elle parle ne. ‘purement.
L C’est une femme plutôt petite et assez forte, le visage plein, l'œil bleu, les cheveux rares et blancs. Elle a Ù une cravate rouge nouée autour du cou.
so Je ne puis dire combien cette vieille femme inspire | de respect par l'oubli total de soi-même qu’on lit sur . sa figure, d’où la dignité, la droiture, la simplicité et, à surtout, une extrême bonté rayonnent et lui font comme une auréole.
Je lui demande si elle écrit ses Mémoires.
Elle me dit :
« À Pierre-et-Paul j'ai beaucoup écrit, mais pas mes Mémoires qui auraient compromis nos amis, car on voyait tout ce que j'écrivais. On m'a pris mes notes et on les a gardées. Mais les retrouverai-je P..
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En Sibérie, j'ai vécu avec des femmes admirables qui étaient condamnées comme moi. Leur caractère, la sainteté de leur vie, m'ont profondément émue. J'ai voulu qu’on sache qui elles étaient. Il faut que les enfants russes apprennent à les connaître. Elles sont mortes, car elles n’ont pu supporter des épreuves si dares... Leur vie, je l'ai écrite pour sauver de l’oubli ces âmes magnifiques. Je compte publier ces pages dès qu’elles me parviendront, car J'étais obligée de les cacher en Sibérie. Quand je les aurai, je vous les donnerai pour qu’elles paraissent en France en même temps qu'ici. »
Je vais la quitter, car des amis à elle arrivent. Elle ajoute : :
« Si vous écrivez à Paris, dites bien haut que je respecte les Français ; ils sont de grands patriotes. »
Dans la petite antichambre qui précède la salle où se réunit le Comité exécutif et où j'ai attendu si longtemps avant-hier, je finis par mettre la main sur un des membres du comité. Plusieurs se refusent à un interview, Gvosdef accepte de me donner quelques minutes d’entretien. Il est le chef des quinze ouvriers du Comité central pour les industries de guerre qui furent arrêtés, si sottement, sur l’ordre de Protopopof, cinq ou six semaines avant la révolution. Les soldats, forçant les portes de la prison de la Schpalernaïa, les libérèrent le lundi 27 février- 12 Mars. | |
Voici les questions que je pose sur la composition et le fonctionnement du Conseil (ou Soviet) des ouvriers
et des soldats qui joue, depuis le premier jour de la révolution, un rôle sans cesse grandissant dans le développement de la vie politique russe.
. D. — Combien de députés comptez-vous aujourd’hui ? |
R. — Plus de trois mille, en grande majorité soldats. *,
D. — Comment sont-ils élus ?
R. — Ün ouvrier sur mille ou par petite usine au-
dessous de mille ouvriers. Un soldat, par compagnie ou par groupe. |
D. — Le Soviet n’est pas exclusivement nommé par Petrograd, car il n’y a pas deux mille compagnies ou groupes différents dans la garnison.
R. — Nous avons des députés de beaucoup de points du front.
D. — De partout, au hasard P
R. — Oui.
D. — Comment les a-t-on choisis ? Pourquoi ceuxci et pas ceux-là ?
R. — Il n'y a pas eu de règle. Cela s’est fait comme ça est venu. Maintenant, sur tout le front on organise des conseils locaux et nous ne prenons plus de délégués.
D. — Comment pouvez-vous manier une assemblée aussi énorme? Trois mille personnes; cela me paraît rendre le travail de l'assemblée impossible. Où trouver une salle ?
R. — Nous nous réunissons dans une salle de théâtre. Nous aurons une réunion au Narodm Dome (Maison du Peuple).