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Voici un livre sur les premiers mois de la Révolation en Russie. Un livre? Non, un recueil de pages griffonnées chaque soir, dans la fièvre des journées prodigieuses que nous avons vécues, el envoyées toutes fraiches à Paris pour étre imprimées. Ce grand drame, d'un intérét humain que rien ne peut surpasser, j'en ai été le témoin au jour le jour à Petrograd. On trouvera ici beaucoup de choses vues el peu de réflexions. Je n'ai pu pourtant m'interdire ces dernières. Lorsque je voyais telles mesures prises par le Conseil des députés ouvriers el soldals, comment ne pas prévoir l'effet qu’elles produiraient, et dans le pays, et à l’armée ? Il n’élait pas nécessaire d’être clairvoyant pour escompter les résultats du fameux Prikase aux soldats. « Qui sème le vent récolte la lempéte. » À l'heure où j'écris celle préface, la débandade de l'armée, la perte de la Galicie et de la Bukovine, la Roumanie menacée montrent, hélas ! que ce que j'écrivais, il y a trois et quatre mois, était fondé.
Ai-je élé un témoin impartial de la Révolution russe ?
Non, nous sommes tous « parties » dans le drame pathélique où se débat la Russie. C’est à cause de la Russie que nous sommes entrés dans la guerre qui déchire l'Europe. Puis-je être témoin impartial d'un événement tragique qui modifie, à notre désavantage, la balance des forces engagées dans un conflit où nous lutions pour les biens les plus sacrés de l'humanité ?
J’ai été un spectateur sineère, mais passionné.
Que mes amis révolutionnaires russes pardonnent l'âpreté de certaines de ces pages écrites dans la tourmente révolutionnaire. Tandis qu’emportés par l’ardeur de détruire un régime détesté, ils ne pensaient qu'à la Révolution, je pensais aussi à la
guerre.
10 août 1917.
Petrograd, jeudi 23 février/7 mars.
Depuis plusieurs jours, par suite de la crise des transports qui est aiguë, le charbon n'arrive pas en quantité suffisante; des usines travaillant pour la défense nationale ont dû, ou ralentir leur production, ou fermer ; des milliers d'ouvriers sont sur le pavé.
La farine manque aussi. Au petit jour, dans l’aube glacée, ma cuisinière a attendu quatre heures pour avoir deux petits pains. Ces jours derniers, les queues sont interminables à la porte des boulangeries. On entend des cris, des protestations monter de la foule, dont la patience est pourtant admirable ; les femmes tremblent de froid, des enfants s’évanouissent.
Le thermomètre est encore à — 15° après deux mois de l'hiver le plus rude, où le mercure a varié entre — 15° et — 40°. |
Aujourd’hui, la séance est tumultueuse à la Douma
4, depuis plusieurs jours, on discute les questions de ivitaillement. Chingaref somme les ministres, s’ils
- peuvent remplir leur devoir, de s’en aller. Skobe-
lef, socialiste-révolutionnaire, ose dire qu’en France le peuple en colère avait balayé jusqu’an:trône des rois. Kerenski, du même parti, parle avec force de J’incapacité du gouvernement, qui ne peut ravitailler Petrograd, et demande que l’on prenne des mesures immédiates. Sur les bancs du gouvernement, personne. Il en est toujours ainsi lorsque les membres de la Douma interpellent. Le gouvernement montre le mépris qu'il a pour l'assemblée et le peu de cas qu'il fait des questions qu’elle lui pose, en s’abstenant d'assister à la séance.
Dans l'après-midi, par un temps magnifique d'hiver, la ville commence à être agitée. Je vais sur la Perspective Nevski. Il y a foule ; beaucoup d'ouvriers, beaucoup de curieux. Des pelotons de cosaques font leur apparition, lance au poing, Île bonnet de fourrure sur l'oreille, une mèche de cheveux bouffants sur la tempe. Ils ont la nagaïka dans la main droite; leurs petits chevaux caracolent sur la neige durcie. La foule les regarde et se promène de bonne humeur. Les tramways passent plus rarement. J'apprends que dans Souvorovski Prospect le peuple les arrête et casse les vitres de ceux qui continuent à marcher. On dit que, dans les quartiers ouvriers, il y a des émeutes.
Les ouvriers en chômage sont payés, mais la cause de l’agitation est dans la difficulté qu’ils trouvent à se nourrir. L’ouvrier doit faire queue quatre heures pour avoir une livre de pain, et souvent, avant que son tour
arrive, la boulangerie ferme et accroche une pancarte : « Pas de pain. »
Vendredi 24 février/8 mars.
Pendant la nuit, le gouvernement fait afficher dans Petrograd une déclaration disant que le stock de farine est normal, les arrivages considérables, et que chacun aura le nécessaire. |
Le mouvement gréviste augmente. Dans Nevski, la foule est énorme, mais, entre deux et trois heures, je n’y vois pas de manifestations organisées. Des pelotons de cosaques font circuler les passants. Par moment, ils montent même sur les trottoirs; mais ils manient leurs petits chevaux avec tant d'adresse qu'ils ne touchent personne. Ces cosaques sont de grands enfants, blonds et souriants. La police est indifférente, inactive.
Pour l'instant, rien de grave. Mais on sent l’inquiétude grandir. Les dworniks tiennent les portes à moitié fermées. Je cours au palais de Tauride, où siège la Douma. Les couloirs sont houleux. Maklakof et Chingaref me disent qu’il faudra une ou deux semaines avant que charbon et minerai arrivent en quantité suffisante pour permettre la reprise du travail. D'ici là, que se passera-t-il P
Vers quatre heures, les choses commencent à se gâter sur Nevski. Des cortèges d'ouvriers font leur apparition avec drapeau rouge en tête. La police doit avoir reçu l’ordre de laisser faire, car nulle part je ne
LA RÉVOLUTION AUSSE
les disperse. À cinq heures, on établit des les gendarmes à cheval occupent le pont de orle canal de la Moïka ; devant la cathéazan, autre barrage. Et, tout le temps, les tes cavalcadent sur la neige. La circulation ville aux distances infinies » devient très us un tramway, et les izwostchiks rentrent
Je fais quinze verstes à pied dans la
naux, par ordre, ne disent pas un mot des ais les éditions du soir annoncent que, sur de Rodzianko, président de la Douma, le ent réunit d'urgence une commission pour question du ravitaillement de Petrograd.
Samedi 25 février/g mars.
naux continuent à ne pas souffler mot des hier. Le gouvernement est plus apte à : l'ordre dans la presse que dans la rue.
1e se pose qu’une question : « Est-ce une at-ce une révolution ? » Et les journaux, l'opinion publique, paraissent sans un mot 2 aux préoccupations de tous.
rues, peu de monde, mais sur Nevski, une ; Curieuse, ouvriers, femmes, qui se prola plus belle, la plus claire, la plus froide iver. A trois heures, pas de barrages. Je 1t. Je vois de grandes forces de soldats sur icolas, devant la gare, à la cathédrale de
Kazan, sur la place du Palais d'hiver. Des détachements de troupes passent armés. En tête d’une section, on compte trois officiers, l’air grave, et on comprend qu’ils ne sont pas à la parade. La police et les cosaques continuent à faire preuve de grande patience envers les manifestants. Des cortèges d’ouvriers défi- Jent, drapeau rouge en tête, sous l'œil indifférent des autorités, criant : « À bas le gouvernement ! » et d’autres, — peut-être des provocateurs? — « À bas la guerre ! » Mais, d’une minute à l’autre, la situation peut changer et devenir grave.
Une femme, devant moi, a crié aux cosaques :
« Est-ce que vous me tuerez parce que je n'ai pas de pain ? »
Je vais jusqu’au télégraphe central envoyer des nouvelles au Petit Parisien. Mais que laisse-t-on passer ?
Quand je reviens à cinq heures dans Nevski, l'orage commence à gronder. Partout, des barrages ; la cavalerie et les forces de police occupent la chaussée. Une moitié des cavaliers est descendue de cheval. Je ne puis traverser devant Kazan; je passe par le canal Catherine et par Italianskaïa. Et voilà que, lorsque j'arrive sur la place Michel, au coin de l’hôtel de l’Europe, j'entends les coups grêles des fusils à quelques centaines de pas de moi, sur Nevski. Puis, aussitôt, débouchant par la rue Michel, une trombe de gens et de traîneaux fuyant la Perspective. Les cochers fouettent leurs chevaux à tour de bras ; au milieu de la
ue, une voiture de la cour avec un cocher à bi-
ne ; un traîneau verse au tournant. La foule des
ards me bouscule. Toutes les portes, cochères et
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autres, sont aussilôt, et comme par miracle, fermées. Avec peine je remonte le flot et traverse la rue Michel. Elle est vide. Un escadron de cavalerie en occupe l'extrémité. |
Dans une maison voisine, où Je me réfugie un instant, j'apprends ce qui s’est passé. À la hauteur du palais Anitchkof, où habite, sur Nevski, l’impératrice mère, un barrage de cavalerie. Cent cinquante mani-
festants arrivent, drapeau rouge en tête avec l’inscrip-
tion : « À bas la guerre ! ». L’officier qui commande le peloton est assisté d’un commissaire de police qui, trois fois, fait les sommations. Les ouvriers refusant de se disperser, l'officier commande le feu. Une trentaine de soldats tirent, beaucoup lâchent leur coup en l’air ; mais quelques balles sifflent et ricochent sur la neige gelée. Au commandement de.« feu » les ouvriers sont tombés à terre. Ils se relèvent et filent. La foule s'enfuit, éperdue. Il y a des blessés. Un étudiant a été touché au bras. Une jeune femme, qui l'accompagne, le soutient. Par un prodigieux hasard, un izwostchik est là, indifférent au milieu de cette scène tragique. La jeune femme installe dans le traîneau l’étudiant horriblement pâle, et dont le sang dégoutte sur la pelisse ; puis, au lieu d’aller vers le bas de Nevski, qui s’est vidé en un instant, elle dirige le cocher vers la haie de soldats qui s’entr'ouvre pour son passage. Passant au milieu d’eux, et, montrant l'étudiant blessé à son côté, elle leur crie :
« Comment, frères, vous tirez sur les vôtres! »
Au coin des rues, les étudiants se mêlent aux groupes et font une propagande active. Ils disent aux ouvriers :
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« Restez chez vous, camarades. Il ne faut pas de désordre pendant la guerre. Si nous nous battons chez nous, l'Allemand sera notre maître. Attendons la fin et nous règlerons ensemble les comptes de notre gouyernement. » |
Le soir, la fusillade est vive sur Souvorovski Prospect et sur la place devant la gare Nicolas. La foule gronde. Des orateurs montent sur l’affreuse statue équestre d'Alexandre III. Je vais jusqu’à Nevski, au coin de Litheini. Lei, fort péu de monde ; la chaussée est vide ; des patrouilles de gendarmes à cheval circulent. Au milieu de la rue, un cheval tué dans la journée est resté sur la neige. La police me fait rebrousser chemin. Je rentre à pied, toujours à pied.
Dimanche 26 février/10 mars.
Journée admirable de grand soleil qui réchauffe un peu la température, laquelle tombe la nuit à — 15°. Dans Litheini, une foule se dirige vers Nevski, dont la “police et les troupes empêchent l’accès du mieux qu’elles peuvent. À trois heures, on commence à tirer.” Panique dans la foule, mais aujourd’hui le nombre des révolutionnaires est considérable et ils résistent. Sur Souvorovski, une guerre de siège s'organise. La police fait, elle-même, une barricade pour empêcher les émeutiers de passer. Partout, dans la foule, on dit que seule la police tire et que les soldats lâchent leur coup
n l’air. On dit aussi que le gouvernement a habillé les agents de police en soldats. Une jeune fille me ra-
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