DD ETAT ET RAT LES
conte que, sur Nevski, un officier de cosaques a donné ordre à ses hommes de charger sur les manifestants. Mais, au commandement : « En avant! » il est parti seul et n’a pas été suivi. J'ai, par hasard, la confirmation de ce fait par trois ouvriers qui causent derrière moi.
L'un d’eux dit à ses compagnons :
« Tu as vu ce qui vient de se passer? L’officier de cosaques a commandé : « En avant ! » mais les soldats ne l’ont pas suivi. Il faudra, maintenant, que le gouvernement compte avec nous, puisque même les cosaques sont de notre côté. »
C’est le mot le plus chargé de sens que je récolte dans la journée. On se bat tout l’après-midi. Les autos sanitaires passent sans cesse. Dans un seul hôpital, on reçoit trois cents blessés.
Que fait le gouvernement ? Où se cache-t-il ?
Au soir, tout s’apaise. Les troupes de police, les gendarmes, l’armée restent maîtres du champ de bataille. Entre dix et onze heures du soir, je me promène près de Nevski. La ville est déserte, lugubre, à peine éclairée. Peu de passants, rasant les murs ; pas un izwostchik. Nulle part, je ne peux traverser la Perspective. Des cordons de troupes arrêtent la circulation. On n'entend plus un coup de feu. Les révolutionnaires n’ont pas gagné la journée et sont rentrés chez eux.
Je regagne mon appartement en passant par la Mokhovaia. Devant l'hôtel de la présidence du Conseil, sept ou huit automobiles. Elles étaient là quand j'ai passé il y a une heure et demie. EHes sont là encore. Le Conseil des ministres est assemblé. Quels
sont les hommes qui ont le sort de la Russie entre leurs mains? Des faibles, des incapables! Et l’empereur est à Moghilew, à vingt heures de train d'ici ! Que sait-il de ce qui se passe dans sa capitale, à un moment où chaque minute compte ?
La journée de la révolution.
Lundi 27 février/ 12 mars,
Hier soir, les journaux n’ont pas paru. Ce matin, ils ne paraissent pas non plus. L'absence de nouvelles ajoute au tragique de la situation. Ma cuisinière revient du marché, les mains vides. Les boulangerieg sont fermées ; il n’y a pas de pain.
Je téléphone à un confrère russe. Il me transmet" le grave renseignement suivant : en face de chez lui, dans la caserne du régiment de Volhynie, les soldats se mutinent, tirent sur leurs officiers et sortent en désordre dans la rue avec leurs armes. Il n’a pas vu tirer sur les officiers, mais, dans la cour de la caserne, on entend des coups de feu.
Près de la cathédrale Isaac, des soldats font l’exercice. Sur Nevski, tout est calme (autre renseignement . téléphonique).
À onze heures, je sors de chez moi ; j'habite au coin de Furschtadskaia et de Litheini, à côté de l’Arsenal, où est la direction de l'artillerie et une usine militaire. Dans le vestibule de la maison, le suisse et des locataires m’arrêtent. La porte vitrée est fermée. On tire
dans Litheini, où passent un grand nombre de sol- :
dats. Je sors. Quel spectacle !
Tout le régiment Préobrajenski, le premier régiment de la garde, défile en désordre, sans officiers. Les soldats tirent en l’air. C’est une fusillade inces-
sante. La foule les acclame, agite des mouchoirs. Des
soldats mettent leur casquette sur la baïonnette.
Ma première i impression est de détresse. Une révolution à cette heure! Peut-être une guerre civile! Au mieux, de longs mois d’anarchie, alors que ce pays a besoin de toutes ses forces pour lutter contre l’ennemi extérieur | Je pense à l'Allemand, à celui qui occupe les plaines de la Champagne et de l’Artois, et aussi les rives glacées de la Dwina. Est-ce lui qui triomphe aujourd’hui ? Chaque coup de feu tiré dans les rues de Petrograd est plus dommageable à la Russie que dix mille balles allemandes tirées sur le front! Voilà les sentiments qui montent en moi et m’étouflent à la vue du Préobrajenski débandé.
Les soldats se dirigent vers l’Arsenal voisin. Ils en
font le siège. On assure que les émeutiers ont fusillé le
général commandant. Les officiers pris dans la tourmente disparaissent comme ils peuvent. Ceux que l’on prend, s'ils ne résistent pas, on les dépouille de leur sabre et de leur revolver. On leur arrache leurs épaulettes. Un colonel d'état-major, les yeux tristes, se réfugie dans le vestibule de ma maison. Puis il ressort
avec moi. Un petit praportchick (aspirant officier}
arrive, pâle, de Litheini :
« N’allez pas par là, dit-il. »
Et il disparaît. Le colonel file par Furchtadskaia, le
long des murs, la tête basse. Une automobile militaire passe, menant deux officiers. Les soldats, croisant la baïonnette, l’arrêtent, font descendre les officiers: ce sont des officiers roumains ; les soldats les interrogent et les laissent.
Une autre automobile arrive, pleine d’émeutiers. Sur la capote, un soldat avec un drapeau rouge. Ils font halte devant ma porte où stationne une auto de maître.
« Ton auto est bonne ! crient-ils au chauffeur. Descends de ton siège. »
Ils s’en emparent et s’en vont.
Toujours une vive fusillade. Beaucoup de soldats tirent en l’air, comme des fous. Mais, à cent pas d'ici, on se bat pour prendre l’Arsenal.
Le spectacle est prodigieux. Poussé par le sentiment du devoir professionnel, je me décide à faire quelques clichés de ces scènes révolutionnaires, et je monte chercher mon appareil. Caché derrière une auto, je prends; avec précaution, trois photos du régiment qui continue à passer. Je cache mon appareil dans ma poche et je me dirige vers ma porte.
Mais j'ai été signalé. Trois soldats courent à moi, me collent au mur et me mettent leurs trois baïonnettes sur la poitrine. Les coups de feu, autour de nous, continuent sans arrêt.
.« Les mains en l'air! »
Je ne mets pas les mains en l’air et leur demande :
« Que voulez-vous ?
— Tu nous as photographiés ! »
La foule s’amasse. Une jeune fille, étudiante, un
lorgnon sur le nez, très excitée, parle avec animation
contre moI.
« Voici mon appareil. »
Et je le tends.
« Mais, tu as autre chose dans tes poches ?
— Rien! |
— Tu mens. »
Et. toujours les baïonnettes sur la poitrine et l’étudiante qui vomit des injures.
« Je suis Français et journaliste. Voulez-vous voir mes papiers? »
Ils essaient d'ouvrir l'appareil. Je le reprends et l’ouvre.
« Prenez les pellicules et laissez-moi l'appareil. Je suis votre allié.
— Il a raison ! Il a raison! » crient des voix dans la foule où les hommes sont pour moi. |
Mais l’étudiante, pâle, continue à exciter les soldats.
Il faudrait tout de même que cette scène: ridicule finit.
Un grand bougre, qui a jeté sur ses vêtements civils un manteau militaire, y met un terme. Il bondit, m'’arrache l'appareil, l'emporte. Mes trois soldats relèvent leurs fusils et la foule se disperse. |
Mais je perds ainsi un objectif Goerz que je ne rem-
placerai pas aisément. Îronie des choses ! J’ai été deux
fois en danger pendant la guerre. Au début, sous l’uniforme, la seule balle qui a sifflé à mes oreilles étaitune balle française, tirée par mégarde. Aujourd’hui, ce sont trois baïonnettes russes qui se sont t appuyées sur ma poitrine.
Jusqu'à midi et demi, les soldats défilent. Je les vois donner des fusils aux ouvriers. Des émeutiers passent avec des ceinturons et des sabres d'officiers. Un cosaque galope, brandissant un revolver. On continue à tirer sans fin.
Les soldats organisent deux postes au coin de la “rue; mais un grand désordre règne. Les gens fuient. Les soldats ne laissent passer personne. La police a disparu ; on ne voit plus un officier. Je remonte chez moi. Me voici enfermé dans mon appartement. Le téléphone, pendant une demi-heure, ne marche pas.
Vers une heure, je puis avoir l’attaché militaire français. Je lui transmets les nouvelles. Lui-même, traversant en auto la place du Palais, s’est vu arrêter par les soldats mutinés. Il est descendu, il a causé avec les soldats qui, finalement, lui ont dit :
« Vous pouvez continuer, mais à pied. Nous avons besoin de votre auto. »
Un soldat dit à ma secrétaire :
« Nous attendions ce jour. Aujourd’hui seulement nous avions les fusils et les cartouches : aujourd’hui seulement nous pouvions passer au peuple. »
À partir de deux heures, la situation dans mon quartier est la suivante : les soldats mutinés sont maîtres de l'arsenal ; ils ont ouvert les portes de la grande prison politique de la Schpalernaïa, à côté de chez moi, libéré tous les détenus. Les quinze ouvriers du Comité central arrêtés par Protopopof, il y a un mois, sont libres. D’après ce que me rapportent mes domestiques, qui ont essayé d’aller aux provisions-la rue suivante au sud, la Kirochnaia, est occupée par le régi-
ment de Siméonovski, le vieux, le plus solide, celui qui a maté la révolution de 1905. Sur Litheini, des mitrailleuses ; les officiers sont avec leurs soldats ; personne ne tire. Le cercle « Armée et Flotte » est occupé par la police. À cent mètres plus loin, au coin de ma rue, des soldats et ouvriers armés. Je descends et, par la porte vitrée, qui-est fermée, je vois des automobiles arriver pleines d'émeutiers. Ils-ont sans doute pillé un dépôt d’alcool ; ils tendent de l'alcool aux soldats. Unsoldat passe à cheval, le revolver au poing, et tire sans raison. On tire, du reste, beaucoup, mais en l'air. Par téléphone, on me dit que de l'autre côté des casernes de Préobrajenski, à Souvorovski-Prospect, la — lutte est violente et que la fusillade ne cesse pas. Par téléphone aussi, un témoin oculaire m’apprend qu’au coin de la rue de l'Hôpital, les soldats ont pillé les dépôts de cartouches et d’obus. A quatre heures,
le Préobrajenski que j'ai vu, le régiment de Moscou, celui de Paul. Le régiment de Moscou est sorti de ses
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bi casernes avec des camions automobiles chargés de fusils k. que les soldats ont distribués aux ouvriers. be A cinqheures, on me téléphone qu’une grande nou- L. velle court la ville. Ce soir même, un nouveau gouver- Re nement serait nommé avec, comme chef, le général P Alexeief. | | Fe Si cette nouvelle se vérifie, le calme aussitôt se réta- E. blira, car la personnalité du général en chef est unani- ÉS mement respectée. Sinon, où allons-nous? Je téléphone :.° à la Douma. Un chef des huissiers me donne les renri seignements suivants : la Douma est envahie par une
e | j'apprends que trois régiments oht passé à l’émeute :
foule d’émeutiers civils et soldats. Ils s’y conduisent avec ordre. On attend le résultat des délibérations de la Douma. Là aussi, on dit qu’Alexeief va prendre la direction d’un nouveau gouvernement et on juge que, si la chose est vraie, la situation est sauvée. |
On m'’apprend qu’hier le gouvernement a prorogé la Douma et l’a ajournée après les vacances de Pâques. Cela montre le sens politique du gouvernement, l’intuition qu'il a de l’âme des foules et des raisons profondes qui ont amené ce que déjà on ne peut plus appeler des troubles, mais une révolution.
À côté de chez moi, les forces opposées se sont organisées. -
La rue au sud, la Kirotchnaïa, est occupée par le régiment Siméonovski, qui ne se montre pas sur Litheini. |
La rue au nord, la Serguiewskaia, est aux mains des émeutiers : ils onf l’Arsenal, qui fait le bloc entre Litheini, Serguiewskaia et Schapalernaia. Ils ont fait une barricade de boïs et de caisses qui barre Litheini et sur laquelle flotte le drapeau rouge. Ils ont des autos en quantité ; on leur apporte des vivres, du bois pour un grand feu qui flambe. pi y à dix degrés de froid. Ils ent brûlé le palais de Justice, dont les fené-
tres vomissent des flammes à côté de chez moi. La ‘fusillade ne -cesse pas, mais elle est molle. Des flaques de sang au coin de la rue rougissent la neige.
Douze commissariats de police sont en feu, juste rengeance du peuple qui détruit les bureaux de. la oute-puissante police d’où lui venaient tant de tracas.
À sept heures,- un étudiant échappé de la Douma
2h LA RÉVOLUTION RUSSE
téléphone qu’il a la liste du Comité d'ordre publie nommé par la Douma. En tête : Rodzianko, Lvof, Milioukof, Tchkeidzé, Kerenski, Chidlovski, Chingaref, etc. Est-ce un gouvernement provisoire ?
Il dit qu’on a amené à la Douma, les mains liées, Chéglovitof, président du Conseil de l’empire, et qu’on envoie prendre Protopopof.
Le Comité et la Douma ont demandé aux ouvriers de désigner leurs représentants à la séance du soir, et aux soldats un délégué de chaque régiment passé au au peuple.
Il se confirme que la Douma avait été dissoute hier par un dernier acte de folie du gouvernement.
On a cherché Protopopof partout. Il a fui. Les révolutionnaires ont pillé son appartement où ils ont trouvé beaucoup de champagne. On en boit à ma porte dans Litheini.
Le premier journal de Ja révolution.
À deux heures du matin, on m’apporte le journal
édité par la révolution” sous le titre : Nouvelles. C’est une grande feuille imprimée sur un seul côté. Elle dit en tête :
27 février (12 mars).
« Les Journaux ne paraissent pas, les événements vont
{rap vite, le peuple doit savoir ce qui se passe. »
Suit le communiqué du grand quartier. Le bulletin anglais annonçant la prise de Bagdad. Puis le décret de l’empereur prorogeant la Douma jusqu'après les vacances de Pâques, daté de samedi 25 février, à la Stafka. Au-dessous :
« Décision de la Douma. Le Conseil des Anciens, s'étant réuni d'urgence et ayant pris connaissance du décret de prorogation, déclare :
« La Douma impériale ne se dissoudra pas. Tous les députés restent à leur place. »
Puis la révolte des troupes, racontée ci-dessus. L'arrivée d’une délégation des troupes révolutionnaires à la Douma, où Rodzianko leur communique la décision prise par le Conseil des anciens et le texte des télégrammes envoyés à l’empereur et aux trois commandants de groupes d’armées sur le front.
Ces télégrammes disaient :
« Situation sérieuse dans capitale où anarchie règne. Mécontentement général s'accroît. Dans les rues fusillade ininterrompue et une partie des troupes tire sur l’autre. Il est nécessaire de nommer sans retard une personne ayant la confiance du peuple et qui formerait un nouveau gouvernement, attendre est impossible. Je prie Dieu qu’en cette heure la responsabilité ne retombe pas sur la couronne. »
Suit, sous le titre : « La 1° armée révolutionnaire à la Douma impériale », cette note : |
Les détachements des régiments passés au le sont arrivés à la Douma et ont été reçus Tchkeidzé, Kerenski, Skobelef, etc. (socia- )»
is, réunion de la Douma.
le ne s’est pas réunie dans la salle des séances, euse, même à cette heure, de la légalité, etn’out pas que l’empereur l’a prorogée. Mais elle a séance dans la salle Catherine ou salle des Pasus. La foule y était énorme et mélée. Beaucoup ‘dats révoltés. Rodzianko a décidé de réunir le eil des anciens dans un cabinet. Et le Conseil a né un Comité pour établir l'ordre dans Petrograd ur entrer en relations avec les corps constitués et ersonnes. Membres :
Rodzianko ; 2. Nekrassof; 3. Konovalof ; 3. Dmikof; 5, Kerenski ; 6. Tchkeïdzé; 7. Choulguine; aidlovski ; 9. Milioukof; 10. Karaoulof ; 11. Lvof; Rjewski.
1 annonce la destruction de l’Okhrana (Sûreté et e secrète).
üs un appel des députés ouvriers que voici :
Citoyens ! Les représentants des ouvriers, soldats pulation, en séance à la Douma, déclarent que la ière séance de leurs représentants aura lieu ird’hui, à sept heures du soir, à la Douma riale. Que tous les soldats qui sont passés du du peuple choisissent sans retard leurs reprénts :'un par chaque compagnie; que les usines
choisissent leurs députés : un par chaque mille. Les usines qui ont moins de mille ouvriers envoient un député. » Comité exécutif temporaire du Conseil des députés ouvriers.
Et ensuite celle-ci :
« Citoyens!
« Les soldats qui sont passés du côté du peuple sont dans la rue dès le matin et ont faim. Le Conseil des députés ouvriers et soldats et la population font tous leurs efforts pour nourrir les soldats. Mais il est difficile d'organiser immédiatement le ravitaillement. Le Conseil s'adresse à vous, citoyens, avec la prière de nourrir les soldats pour autant que chacun peut le faire. » É
Comité exécutif temporaire du Conseil des députés ouvriers.
Le journal est signé : « Comité des journalistes de Petrograd. »
La révolution gagne du terrain et tout Petrograd est entre ses mains. La forteresse Pierre et Paul est sux révolutionnaires. Les cosaques ont passé au peuple
: se sont battus avec un régiment de Lithuaniens sté fidèle au gouvernement. Les régiments qui ont ris le parti de la révolution ont avec eux beaucoup de
aa a — ne —
leurs officiers. Ils ont canons, munitions, automobiles, projecteurs et les ordres arrivent régulièrement aux postes de soldats qui sont placés partout sur la voie publique. Les étudiantes de l’Université organisent des services de Croix-Rouge sur des traïneaux de paysans.
Du gouvernement, aucune nouvelle. Ce néant de gouvernement était poussière et est retourné à la poussière.
Si le grand-duc Dimitri était à Petrograd, il serait demain empereur de Russie, car les milliers de coups
. de feu qui se sont tirés ces jours-ci à Petrograd répon-