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le Prince héritier. Bientôt nous arrivent de Jassy, Albert Thomas, le général Berthelot, le général Walsh, le colonel Langlois, le premier ministre Bratiano, son frère ministre de la Guerre, le général Prézan, chef d'état-major, et toute une suite d'officiers d'ordonnance.
À huit heures, le Roi en tête, une caravane d’autos se rend à dix kilomètres de là, et nous gagnons une éminence de tous côtés au soleil exposée, d’où nous suivrons la manœuvre préparée. Le colonel Laffont nous en explique le thème. En face de nous, sur la penie d'une colline, les tranchées ennemies, dessinées à la charrue, tracent des zigzags-noirs sur l’herbe verte. Des batteries allemandes sont cachées derrière une crête. Deux avions cherchent à les repérer et transmettent leurs renseignements à l'artillerie roumaine à l'arrière. Blonds et dorés par le soleil, ils traversent lentement le soleil lumineux. Le tir roumain se rapproche. Au bout d’une heure ou deux, les obus roumains les ont réduits au silence. Puis c’est un arrosage copieux des tranchées allemandes, les obus éclatent, éventrant la terre grasse; l'infanterie se rapproche, se masse dans les premières tranchées et, à un signal donné, se lance à l'assaut des positions ennemies. Le clairon sonne la fin de la manœuvre qui a été menée avec le souci de se rapprocher le plus possible de la réalité. Maintenant les troupes se préparent pour le défilé. |
Malgré la fatigue de la journée, elles passent magnifiques et fières devant le Roi. Les soldats sont coiffés du casque français; ils portent le fusil Lebel ; devant
chaque régiment, nous voyons quelques officiers français. Ces belles troupes marchent la tête haute, l'allure virile, conscientes de l'effort magnifique qu’elles ont fait depuis six mois. C’est à la résurrection de l’armée roumaine que nous assistons.
Au jour venu, et si l’armée russe qui les entoure est encore capable d’avancer, ces soldats roumains montreront qu’ils ont grandi dans les épreuves et qu'ils sont aujourd’hui capables de se mesurer avec n’importe quel ennemi. Le spectacle auquel nous assistons est plus encore émouvant pour nous, puisque c’est par les soins de nos officiers français que l’armée roumaine s’est reconstituée. Malgré l'énormité des distances, malgré les obstacles de la route, la France a envoyé à sa sœur latine de l'Orient la fleur de son armée sous la direction du général Berthelot qui s'est gagné, par sa vive intelligence, l'estime de tous, et, par son caractère, par son inaltérable confiance dans le succès final au cours des jours les pires, la sympathie du Roi, du Gouvernement et de l’armée entière.
Il est une heure et demie; nous sommes, depuis huit heures du matin, au grand soleil de l'Orient. Nous sommes couverts d’une fine poussière. Nous nous rendons au déjeuner champêtre qui nous attend, à une dizaine de kilomètres, dans une belle forêt, sous les ombrages épais d'une tonnelle que le vent agite mollement. Ah! le beau déjeuner que nous avons fait là! Et le plaisant vin de Cotnari qu’on nous amenait en petits tonneaux! Et l’eau-de-vie moldave aniséel Et les soldats tziganes qui nous chantaient des airs tristes pleins de langueur, tout brûlés de soleil, ou volup-
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tueux comme une nuit orientale. Le Roi porta un toast à la France et à sa sympachie désintéressée. Albert Thomas, dans une chaude improvisation, parla du spectacle émouvant auquel nous venions d’assister et, évoquant les revanches prochaines, fit monter les larmes aux yeux de ceux qui l’écoutaient. Sur le terrain de manœuvre, le Roi donna l’accolade au général Berthelot, et lui remit l'étoile de l’ordre de Michel le Brave.
Nous regagnons Jassy au soir. Albert Thomas, le colonel Langlois et moi, dînons chez le premier ministre qui a eu l’aimable idée de faire venir le prince des tziganes, Ciolak, que tout Paris a applaudi au pavillon roumain de l'Exposition de 1900. Il est mobilisé et, sous l’uniforme de soldat, ce vieil ensorceleur à la face pâle nous mène au bout de.son archet bien loin de la guerre, des soucis et des angoisses de l'heure. |
Albert Thomas a le courage de s’arracher à ces enchantements pour courir à une réunion du Soviet russe de Jassy. Ah! ces Souiets, il nous faut les retrouver jusque sur cette aimable terre roumaine ! Le ministre français va discuter une fois de plus avec les camarades russes. Je l’admire, mais je ne le suis pas. Ce soir, je ne m'occuperai pas de politique; j'oublie les buts de guerre, l'impérialisme et l’internationalisme; j'appartiens à Ciolak et au monde merveilleux que son archet évoque.
Je rentre à pied à travers les rues pas éclairées. Par-dessus les murs des jardins, les acacias inclinent vers moi leurs lourdes grappes de fleurs parfumées.
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Que la nuit d'été est douce! Que l'odeur des acacias dans l'ombre est voluptueuse ! Quels beaux rêves colorés éveillait le tzigane tout à l’heure !... Un grondement de tonnerre à côté de moi, une masse sombre qui glisse... un grand camion automobile passe, puis deux, puis trois... Îls sont chargés, chacun, d’une cinquantaine de soldats russes tassés les uns contre les autres. Ce sont les auditeurs d'Albert Thomas qui, après la séance du Soviet, regagnent leurs cantonnements.
| 17/30 mai.
Ma dernière journée de Jassy: visite à mes amis,
longues conversations. L'avenir est sombre. Ce petit pays ne pouvait s’appuyer que sur la Russie. Voici la Russie én révolution et le premier acte de la révolution est de détruire l’armée ancienne. Quelle est la force de la Russie aujourd’hui? Comment le nouveau régime aura-t-il les moyens matériels de tenir les engagements du tzarisme. De lourdes inquiétudes pèsent sur les cœurs roumains.
Dans l'après-midi, le parlement, Sénat et Chambre,
se réunit en séance extraordinaire en l'honneur
d'Albert Thomas. Le ministre français prononce un beau discours et, saluant la renaissance de l’armée roumaine et l'effort de tout un peuple qui ne veut pas
périr, fait sentir à ses auditeurs l'effet de l’éloquence
latine. | Nous quittons Jassy dans la soirée et regagnons Petrograd. On travaille fort dans le wagon spécial
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d'Albert Thomas. Ses secrétaires sont sur les dents. Je n’ai jamais vu plus résolu abatteur de besogne que l'actuel ministre des Munitions. D'une allure régulière, il va à travers les dossiers qui s’entassent, dicte notes et télégrammes, insensible à la fatigue. Sa seule distraction est de converser dans les gares avec les soldats qui accourent pour voir passer le ministre socialiste français. A chaque fois, il s'étonne du nombre prodigieux de soldats qui errent ainsi à l’arrière du front. A Schmerinka une dame arrive à percer les rangs pressés des soldats. Elle s’adresse à Albert Thomas qui, à la fenêtre de son wagon, en pyjama, regarde la foule. Il fait chaud; il est rouge ; d'un geste habituel, il rejette en arrière ses longs cheveux blonds. La dame demande en excellent français :
— M. Albert Thomas est-il là?
— C’est moi, Madame, répond le ministre.
Et la dame avec stupeur :
— Comment avec vos longs chéveux, et votre barbe, et tout votre air, je vous avais pris pour un pope |
À chaque gare, il faut qu’Albert Thomas adresse un petit discours aux délégations qui viennent le saluer. Il leur exprime brièvement, mais avec toute la clarté désirable, qu’en ce moment leurs camarades français et anglais se font casser la tête et attirent sur le front occidental toutes les forces allemandes, mais qu’il conviendrait qu’à leur tour les Russes prissent les armes et se joignissent aux alliés. Les soldats qui l’écoutent — combien y a-t-il parmi eux de permis-
sionnaires-volontaires ? — sont- enchantés de cette courte harangue et l’applaudissent. Puis, le train parti, ils recommencent à cracher des graines de tournesol sur les quais, tout en poursuivant leurs vagues rèves pacifistes… |