X ARMÉES
e laissent vite toucher, aire pleurer, mais il at changeants comme tous les vents, d’où
uerre ne sera pas terles soldats. Au-dessus it plus, il y a les offiard’hui ne vaut pas le qui ont commencé la «lle n'était pas très Elle l'était pourtant praporchtchiks (aspié, des écoles spéciales murgeoisie sont venus adres par trois ans de pas un officier de coup d’autorité. Les an chef, voient en lui ces praporchtchiks, nie, ont manqué de être, est plus rare en es idées nouvelles et, mbés dans la démaicifistes, internationae corps des officiers ; une crise aiguë.
iparés à la tâche nouleur est imposée. Ils :; ils avaient avec les Ilents, j'en ai eu per-
sonnellement mille exemples, de supérieurs à infér Cela, et rien de plus. Du jour au lendemain, o1 supprime l’autorité matérielle dont ils avaient toi joui, et on leur demande de la remplacer pa autorité morale qu'ils n'ont pas, qu’ils doivent g: on ne sait comment. La plupart d’entre eux ont é dans cette entreprise qui demandait, non seul une vive intelligence, mais des qualités moral l'ordre le plus rare et qu’on ne peut s'étonner pas trouver dans une collectivité d'hommes qu existence antérieure n’a pas préparés à ce rôle, L difficile de tous: l'éducation du peuple. Aussi, eux, à l’heure actuelle, un sombre décourage Combien de centaines d'officiers sont venus demander d’entrer au service de la France et des tuer sur notre front, en commandant des ho disciplinés! Ils sont las, ils n'osent plus élever la ils attendent, en bons fatalistes qu'ils sont, on 1 quoi, venu on ne sait d’où.
Chez les grands chefs, un sentiment nouvea crainte des responsabilités, non vis-à-vis des rieurs et du pays, mais vis-à-vis des soldats: « offensive? Sommes-nous prêts? Avons-nous assei tillerie lourde? Les pertes seront énormes. , dons... »
Car, aujourd’hui, les soldats discutent. Ils on jours discuté et jugé leurs chefs, mais, autrefois, : basse et se cachant. Aujourd’hui, ces discussio font au grand jour et se traduisent dans des r tions volées par un régiment, une division. Les s disent: « Une offensive, c’est bel et bon. Filer ve
Se
fils de fer et les mitrailleuses de l'ennemi, sans une sérieuse préparation d'artillerie comme on en voit en France, merci, nous ne marchons plus. »
L'état d'esprit des chefs reflète l’état d'esprit ouvertement exprimé des soldats.
Et Kèrenski, sachant tout cela, va livrer bataille à
la dernière séance où sont réunis les délégués, officiers
et soldats du front Sud-Ouest.
En séance.
Avec le général Broussilof, sa suite et Albert Thomas nous arrivons à la salle du congrès. C’est une grande chambre, longue, rectarigulaire, avec un étage de galeries et une scène sur laquelle est installé le bureau élu. Le président est un simple soldat, petit, brun, intelligent. Autour de lui d’autres soldats, des sous-officiers, des officiers. Dans la salle, six ou sept cents délégués. Rien de plus curieux que de voir l’autorité du président sur cette assemblée. Au moindre bruit, il lève la main et un silence magique s'établit. Le général Broussilof donne à mi-voix des ordres à un de ses aides de camp. Un simple soldat du bureau s’approche et dit:
« Vous êtes prié de garder le silence. Les conversations particulières ne sont pas autorisées. »
Et le général Broussilof se tait.
Une immense acclamation accueille Kerensk1, auquel le président souhaite la bienvenue; puis il lui donne
Ja parole. Voici le résumé de ce discours haché, vibrant,
direct, que Kerenski débite avec une action incroyable, le bras tendu, les yeux dardés sur les milliers d’yeux qui le regardent :
« Camarades, dit-il, je ne m'adresse pas à vous comme ministre de la Guerre, mais comme citoyen libre de la Russie libre. Je ne suis pas venu ici pour vous féliciter des libertés qui sont vôtres aujourd'hui. La liberté dont vous jouissez, vous n’auriez pas osé la rêver, il y a trois mois, dans vos rêves les plus aventureux. Je ne suis pas venu ici pour me réjouir avec vous du renversement du tsarisme. Je ne suis pas venu pour vous dire: vous êtes libres, rentrez chez vous pour y jouir de la liberté et de la terre qui vous sont données. Non, j'ai le droit et le devoir, par mon passé révolutionnaire, par les luttes dangereuses que j'ai menées dans les temps d’oppression, de vous tenir un autre langage. Je vous dis: citoyens, attention à vos armes! Notre mère, la Russie, est en danger. Vous seuls pouvez la sauver. Si l’armée meurt, mourra aussi Ja liberté. Un ennemi perfide la menace. Vous laisserez-vous égarer? [rez-vous fraterniser avec lui, quand nos frères anglais et français meurent sur le front occidental, pour le salut de notre liberté?
« Comme ministre de la Guerre, je dis que cela est impossible. Il vous appartient de montrer au monde que la révolution est une grande force morale et, à l'ennemi, qu'elle est une puissante force matérielle au service du droit. L'ancienne armée du tsar a accompli des prouesses, dont la Russie est ennoblie à jamais. Laisserez-vous dire que l’armée libre de la révolution
+ ne |
lui est inférieure, qu’elle n’est plus qu’une cohue désorganisée et anarchique, incapable de se battre, incapable de mourir? Camarades, songez à vos femmes, à vos enfants, songez à la terre russe infinie. La liberté que nous venons de vous gagner, c’est à vous de la défendre et de la leur assurer. Combien de mes camarades socialistes révolutionnaires sont morts dans la lutte implacable contre l’ancien régime! Si vous êtes décidés à vous battre, si vous êtes prêts à mourir d’une mort glorieuse, appelez-moi, et, un fusil à la main, je marcherai devant vous à l’ennemi.…
« Non, je ne peux croire que la Russie débarrassée du tsarisme maudit puisse mourir. Je crois à la victoire (Se tournant vers le général Broussilof). Et vous, commandant en chef, soyez tranquille, tous ces hommes iront avec vous, où vous leur commanderez d'aller. Oui, c’est un grand sacrifice que la liberté vous demande. Mais elle a le droit de l’exiger de vous. Un citoyen libre doit savoir mourir pour sa patrie. Ah! sans doute, il est plus facile de rèver à une paix générale où vivraient tous les peuples frères. Mais cette paix, comment l'obtenir? Et, lorsque vous écoutez les pacifistes sans honneur, êtes-vous bien certains qu’au fond obscur de vous-mêmes, vous n’entendez pas aussi la voix de la peur, mauvaise conseillère ? N'est-ce pas elle qui vous invite à laisser là les armes? N'est-ce pas elle qui vous appelle à trahir, et la liberté, et la patrie? Citoyens, à l’heure tragique. où nous sommes, il faut vous vaincre vous-mêmes, il faut vous dépasser. Il faut que, en sortant d'ici, je sois assuré que le jour où Je vous demanderai de me donner votre vie, vous me la
donnerez (Tous les auditeurs se lèvent et crient: « Nous. le jurons ! ») Et cela, je vous le demanderai demain! »
Tel est le thème que développe pendant plus d’une demi-heure Kerenski devant les délégués du front. Il est difficile d'imaginer l'effet de cette chaude parole sur les soldats qui l’écoutent. Elle les fouette commele vent soulève les flots de la mer. Chaque phrase est coupée par les réponses des soldats. « Nous sommes avec toi, disent-ils, oui, nous mourrons! » La scène est merveilleusement animée et dramatique. Pas une voix discordante n’ose se faire entendre; Kerenski, brisé par l'effort soutenu, tombe sur une chaise aux trois quarts évanoui.
Voilà un spectacle nouveau et magnifique. Il faut remonter à l’antiquité pour trouver un exemple d’un chef haranguant ses soldats avant la bataille, discutant avec eux la situation, leur montrant pourquoi ils vont se battre, pourquoi ils vont mourir. Mais que les conditions étaient différentes! Dans les petites démocraties grecques, le général s’adressait à quelques milliers, voire à quelques centaines d'hommes. Il les tenait sous son regard et, descendant de la tribune, il engageait la bataille avec une poignée de soldats électrisés par sa parole. Mais ici, par ces six cents délégués, Kerenski essaye d'atteindre et d'animer une masse de plus d’un million d'hommes épars-sur cent lieues de front. Et l'offensive ne se déclenchera pas demain, ni dans une semaine, ni dans deux. D'ici le joùr de l’heure H..…. que se passera-t-il? Quelle contre-propagande ouvert viendra combattre la parole du ministre? Quelles dis cussions dans les tranchées et dans les cantonnement:
ee em
Ænerveront ces soldats impressionnables, crédules, incertains, et pour qui le dernier qui parle a toujours raison P
Mais l’effort d’un Kerenski est grand et noble. La évolution, dont il a été un des premiers chefs, l’a -dépouillé d'autorité matérielle, a ruiné la discipline ancienne, soutien de l'immense armée russe. Il prend
‘a seule arme qu'il ait sous la main: la persuasion. Il
<ssaie d'atteindre le cœur des soldats de la Russie. I] se dépense sans compter. Les qualités d’un chef, il les -a. Sera-t-il suivi? |
Une fois calmée l’émotion soulevée par son discours, “Albert Thomas prend la parole. Bien qu’il soit traduit, bien qu’à chaque groupe de phrases il soit obligé de s'arrêter pour laisser la parole au traducteur, son succès est presque aussi vif que celui de Kerenski. Une immense acclamation salue le discours passionné du ministre français ; les soldats l’empoignent et Kerenski, Æt les portent en triomphe à leurs automobiles.
Nous nous rendons à une autre salle de réunion, où nous attend le conseil des députés ouvriers et soldats æt la population de Kamenetz-Podolsk. Là, dans une atmosphère surchauffée, nouveaux discours, nouvelles -ovations et, enfin, vers deux heures, nous arrivons à déjeuner au grand quartier. Deux cents convives y assistent. Broussilof parle, Kerenski parle, Thomas parle, la mer Noire parle. Je note la fin singulièrement dramatique du délégué de la flotte de Sébastopol :
« Nous avons l’autorisation de venir nous mettre au premier rang avec vos soldats; au jour où ils sortiront des tranchées, et nous avons aussi la permission de ne
pas reprendre notre place dans la flotte de la mer Noire. »
Après déjeuner, nous allons visiter, entre Français, la pittoresque capitale de la Podolie et son antique forteresse. Sur ce point extrême sud oriental de l’ancienne Pologne, aux confins de l'empire turc, la lutte a été vive entre la Croix et le Croissant. Pendant trente années, Kamenetz-Podolsk a été turc. Les églises polonaises sont ornées des statues pathétiques et agitées de leurs saints, mais sur la cathédrale, du xv° siècle, pointe un aigu et sec minaret musulman. La rivière au lit creusé entre de hautes falaises, embrasse étroitement, de toutes parts, la petite ville, à laquelle on accède par un pont. Dans les murs de la forteresse aux tourelles pointues, d'énormes boulets de pierre sont encore enchâssés. Nous passons une heure charmante à errer dans les ruines parmi les herbes folles, le long des remparts immobiles du fort, pensant à l'époque où les canons n’envoyaient pas d’obus explosifs.
Vers la fin de l’après-midi, nous partons en automobile pour Czernovitz. Admirable pays aux larges horizons, aux grands mouvements de terrain dont nous goûtons avec volupté la douceur de l'air, la beauté de la lumière, étendue sur ces vastes paysages variés, et le charme du crépuscule dans lequel s’endort la terre heureuse de la Podolie. Les paysans que nous croisons ont la longue chemise blanche et brodée, et souvent une veste de peau. Leur type est des plus curieux. Figure allongée, pommettes saillantes, nez long et mince, teint cuivré, ils ressemblent à des Sioux. Ce
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sont des Ruthènes. Nous gagnons la rive gauche du Dniester qui roule ses eaux brunes entre des rives en
. talus élevés de terre et, comme les ombres du soir
commencent à nous envelopper, nous traversons un pont de bois récemment construit par les Russes pour remplacer le pont de pierre qu'ont fait sauter dans leur retraite les Autrichiens l’an passé.
Nous suivons le même chemin que l’armée russe dans son avance victorieuse de l’année dernière. Elle a débordé Czernovitz au nord et est descendue, du nord au sud, sur la capitale de la Bukovine. Auprès de la route, de place en place, des lignes de tranchées. Parfois un village ruiné. Mais plus nous approchons de Czernovitz, moins on voit des traces de batailles. Les Autrichiens ont évacué la ville qui n’a pas souffert.
Nous y arrivons entre neuf et dix heures. Czernovitz est brillamment éclairé à l'électricité. Ses rues sont propres, bien pavées. Les maisons modernes et aisées. Nous passons à la civilisation occidentale, nous rentrons en Europe. Au palais du gouvernement, où est installé le quartier général, nous avons le plaisir de trouver le général Kornilof.
Il est arrivé à la huitième armée avant-hier soir, quittant le commandement des troupes révolutionnaires. de Petrograd, les discussions avec le Comité exécutif, les manifestations anarchistes dans la rue, le faible gouvernement dont il était l’agent. Le voilà à la tête: d’une armée sur le front. C’est un homme heureux.
I1 nous reçoit avec la parfaite hospitalité que j'ai trouvée partout à l'armée russe. En un rien de temps, des chambres sont trouvées pour nous six, un souper
est improvisé. Nous constatons qu'on ne manque de rien à Czernovitz. S'il en est partout, en Autriche, comme dans la capitale de la Bukovine, nous ferons bien de ne pas compter sur la famine pour réduire nos ennemis. Nous avons, sur la table, du pain blanc et frais — il y a longtemps que nous n’en avons vu — des œufs, du beurre délicieux, du jambon du pays, du vin et des confitures. Et nous goûtons la joie, qui nous a rarement été accordée pendant cette guerre, de faire ce repas dans un beau palais, territoire étranger, conquis sur l’ennemi. Oublieux des sinistres formules de la révolution russe et des pacifistes, internationalistes, zimmerwaldiens et leninistes de Petrograd, nous nous écrions: « Vivent les annexions! »
De bon matin, nous sommes sur route en automobile. Nous avons cent vingt kilomètres à faire pour aller par Smiatin et Kutti, jusque sur le front de Iablonitza, dans les Carpathes boisées. En chemin, nous verrons une division de Cosaques.
Un pneu de notre voiture crève, et comme nous n'avons pas de carte et que notre chauffeur ignore le cantonnement de la division cosaque, nous manquons la revue et filons directement sur Smiatin. La route que nous suivons est excellente; le pays riche, bien cultivé ; les villages propres et les maisons des paysans confortables. À l’horizon occidental, les sommets boisés des Carpathes qui descendent du nord au sud. A Kossov, nous sommes au pied des montagnes. Nous nous arrêtons un instant chez l’administrateur civil russe, qui nous donne enfin une carte. Et nous repar- ‘tons. Nous passons un col élevé et retombons dans la
Lui
vallée de la Tcheremosch noire. Nous la suivons jusqu’à sa réunion avec la Grande Tcheremosch. Dans les montagnes, le pays est assez désert. Nous rencontrons quelques rares paysans, aux yeux en amande, aux boucles noires, vêtus de façon éclatante, des chemises blanches et des peaux claires, brodées à la roumaine, de vives couleurs. Vers midi, nous arrivons au rendez-vous près de la rivière. Un général de division nous y attend. Mais nous sommes en avance. Albert Thomas et le général Kornilof retenus à la division cosaque, font leur apparition une heure plus tard. Dans un champ voisin, un régiment est sous les armes. C’est la première fois, depuis la révolution, que je vois des soldats sur le front. A Petrograd, qu’avons-nous ? Des troupes de dépôt, oisives et désordonnées, qui passent leur journée à flâner, à faire de la politique, à suivre les réunions publiques, mais qui ne font plus jamais l'exercice et qui ont oublié le beau pas de parade ancien.
Première surprise agréable: le régiment est à peu près au complet. Il y a là plus de trois mille soldats. Je suis tout enchanté de cette constatation, car, enfin, il est agréable de voir de ses yeux qué, au moins, en figure et en nombre, l’armée est là.
Et ces soldats sont bien alignés, se tiennent droit, la tête haute, belle troupe encore. Ils répondent au salut du commandant en chef à la mode nouvelle par un: « Bonjour, monsieur le général! » qui n’a pas la belle cadence rythmée, sonore et crépitante de l’ancien: « Nous souhaitons la santé à votre Haute Excellence. »
Le général Kornilof parle à ses soldats comme un
chef, comme un père. Il leur explique — il le faut bien — pourquoi ils sont là, et ce qu’ils ont à faire. Il leur parle de la liberté gagnée, mais aussi de la patrie, des droits qu'ils ont, mais de l'ennemi qui est là, près d’eux, et qu’il faut battre, le tout en termes simples, clairs, à la portée de leur esprit de grands enfants soudainement émancipés. C’est un modèle d'éloquence militaire, sobre et convaincante.
Puis Albert Thomas s'adresse à son tour aux troupes. Un officier traduit phrase par phrase son beau discours, bien fait pour émouvoir ces âmes simples et obscures.
On joue la Marseillaise, on crie: Vive la France! Mais, avant de nous retirer, Albert Thomas demande au général s’il peut causer avec les soldats qui auratent des questions à lui poser. Et voilà le ministre français serré dans un groupe de soldats qui l'entourent de près. Là, dans l’odeur forte des bottes et du cuir, c’est une discussion bien curieuse, bien typique de l'heure et de l’armée nouvelle. Un grand sous-officier barbu s'adresse avec une aisance-parfaite au ministre et l’interroge. Je constate que la propagande leniniste est bien faite. Les agitateurs de ce funeste internationaliste à la solde de l’Allemagne ont porté, sur tous les points du front, le même catéchisme du parfait pacifiste. Ce sont partout les mêmes questions simples et perfides. Faut-il, une fois de plus, les énumérer? La guerre est une guerre d’impérialistes et de capitalistes. La démocrr tie russe doit réunir le prolétariat de tous les pay: Plus une goutte de sang ne doit être versée. Person: ne doit se battre pour des annexions. Et, sur le fror
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des Carpathes, j'entends à nouveau évoquer le Maroc, l'Algérie, les Indes, l'Irlande.
Albert Thomas, avec la conviction qu’il apporte à toute chose, avec la foi qu’il a dans la vérité, répond point par point, patiemment, de façon à être compris, à ne rien laisser d’obscur derrière lui. L’auditoire est enchanté et, à la fin de ce colloque, comme on n’en a jamais vu avant cette bienheureuse révolution russe, je photographie le ministre français et le compagnon bolchévik, bras dessus, bras dessous, dans le cercle des soldats qui les entourent.
Nous repartons en automobile pour gagner le can-
tonnement d’un second régiment qui nous attend. Nous sommes en pleines Carpathes boisées. La route suit la vallée étroite de la Bistritza. Tout au long du chemin, des femmes travaillent avec des enfants, des soldats et des prisonniers, à la réfection de la chaussée. Elles sont vêtues d’étoffes claires et éclatantes ; leurs jupes blanches, leurs corsages rouges, animent le paysage sévère des montagnes couvertes de tristes sapins. Elles sont souvent jolies et toutes jeunes, de grands yeux noirs et vifs, des visages ovales, au teint hâlé par le soleil, les cheveux sombres.
En chemin, nous nous arrêtons pour manger sur l'herbe quelques sandwiches, car il est près de quatre heures et nous sommes en route depuis sept heures du matin. Nous nous étendons sur l'herbe fraîche, au bord de la rivière qui nous chante une charmante chanson sukovinienne, tandis que nous trompons notre appétit du mieux que nous pouvons.
Puis, c’est un second régiment, dans une e belle clai-
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rière. Ici, Albert Thomas et le général Kornilof ont un tel succès dans leurs harangues que les soldats enthousiasmés vous les empoignent et les portent en triomphe jusqu'aux voitures. Et le général, et le ministre, dix kilomètres plus haut, passent un troisième régiment en revue. Puis nous gagnons enfin, et dans le crépuscule, l'état-major d’une division où un diner nous attend.
Ici, nous ne sommes plus dans le luxe de Czernovitz. L'état-major de la division est installé près des lignes, dans une grande et simple maison de montagnard aisé. Mais nous y retrouvons le « chtchi »'national russe, la savoureuse soupe aux choux et à la viande. Et, pendant le dîner, dans la salle aux murs crépis à la chaux, et mal éclairée, c'est une vive et joyeuse conversation avec nos hôtes, pour qui la venue de Français dans leurs montagnes est une fête.
Pour l'instant, le moral des officiers est bas. Ils sont jetés au milieu d’une tourmente dans laquelle ils se sentent impuissants. La tempête a fait monter à la surface des éléments inconnus qu’ils regardent avec stupeur. Ils s'arrêtent devant le tourbillon de ces forces mystérieuses qui, soudain, se sont dressées devant eux. Comment discipliner ces forces nouvelles, les amener à prendre un rythme régulier, en faire une puissance créatrice? Ces comités de soldats parlent en maîtres, les soldats eux-mêmes... Que faire? Où se diriger? Où chercher le salut? Les officiers hésitent, tâtonnent et se taisent.
Nous les quittons trop tôt. Nous aurions voulu rester avec eux une journée de plus, aller aux lignes, voir les
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soldats dans les tranchées, regarder les fils de fer autrichiens, au-dessus desquels flotte parfois un drapeau blanc, et d’où de traîtres appels sont jetés aux naïfs soldats russes. Mais Albert Thomas n'a jamais une minute de libre, il parcourt la Russie, les villes, l'armée, l'arrière et le front à une allure prodigieuse que, de mémoire d'homme, on n’a jamais approchée dans ce pays, où tout se meut avec une lenteur orientale. Avant-hier, il était à Kiev, hier à Kamenetz-Podolsk, aujourd'hui au sommet des Carpathes boisées. Demain, il veut entrer en Roumanie et coucher à Jassy, où il ne fera que toucher barre, et toujours courant, suivi de son sténographe, de ses secrétaires et de ses chiffreurs de télégrammes, il regagnera Petrograd sans avoir pris le temps de souffler. |
Nous repartons. Les soldats assemblés nous font une dernière ovation. Tout le long du chemin, tant qu’on
M voit clair, du seuil des chaumières ils saluent les
officiers qui passent. Grâce aux dieux, l’article du prikaze aux soldats, supprimant le salut aux officiers, n’est pas appliqué dans les Carpathes boisées. Nous sommes loin des grands soldats flâneurs de Petrograd, qui passent, les mains dans les poches, la cigarette à
la bouche, devant des officiers trois fois blessés sur le
champ de bataille. Ici, la politesse règne encore et le respect dû au supérieur n’est pas mort.
Nous filons dans la nuit et, vers une heure du matin, nous voyons les lumières de Czernovitz. La voiture du général Walsh s’égare. Il rentre à trois heures, ce qui ne l’empêchera pas d'être exact au déjeuner à sept heures et demie.
En arrivant à Czernovitz, nous trouvons un télégramme de Kerenski, qui ne peut nous rejoindre, Il est appelé à Sébastopol, où un conflit a éclaté dans la flotte de la mer Noire, jusqu'ici d’une si belle tenue.
Peut-être nous rejoindra-t-il à Jassy ?
Mais je puis relater ici un épisode dramatique de sa rapide apparition au front de Tarnopol, épisode qui m'a été raconté, à mon retour à Petrograd, par un témoin, et qui montrera l’action presque hypnotique que Kerenski a sur le soldat russe.
Après avoir visité une division, il arrive au cantonnement d’un régiment de soldats de derrière l'Amour.
Le régiment était en armes, mais les rangs étaient hérissés de bannières sur lesquelles on lisait :
« Tous les hommes sont des frères. »
« Nous nous battrons jusqu’à la victoire finale. sur le bourgeois. »
« Nous ne sortirons plus des tranchées. »
Kerenski pâlit. Il s’avança seul devant le front du régiment et, laissant éclater sa colère, cria à ces soldats :
« Allez-vous-en !... Vous déshonorez l’armée russe !
Elle ne peut admettre des lâches comme vous dans:
ses rangs. Allez-vous-en ! Rentrez chez vous !... Mais je ne réponds pas de la façon dont vos femmes vous recevront, la fourche à la main! »
Les soldats ne bronchèrent pas. Une balle allait-elle partir de leurs rangs et coucher devant eux l’homme qui leur tenait tête?
« Allez-vous-en, reprit. Kerenski, jetez vos armes, vous dis-je... Je ne peux plus vous voir...
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Il y eut comme un flottement dans les rangs immobiles des soldats et, soudain, ils tombèrent à genoux...
Un sous officier vint à Kerenski, détacha la croix de
Saint-Georges de sa poitrine et la lui tendit.
Kerenki la refusa et dit :
« Non, je ne la prendrai de votre main que lorsque votre chef m’aura assuré que vous l’avez gagnée dans la prochaine offensive, par une belle conduite devant l'ennemi’. »
Avant neuf heures, réunion plénière des députés soldats de la garnison, de la division, et de l’armée. Là encore, grande discussion avec les inévitables léninistes. L'argent de la propagande pacifiste se dépense sans compter. Il n’est pas de point sur le front où l’on ne trouve quelques agitateurs maximalistes qui ne vivent pas de l’air du temps. Et, partout ce sont les mêmes théories, et, partout, les mêmes objections. Le catéchisme est bien fait et les catéchumènes n’en oublient pas un article. Albert Thomas, chaque fois, sans se lasser, répond point par point. Qu’on me pardonne, je n’ai pas la patience évangélique de notre ministre et
je ne répéterai pas les arguments si connus des inter-
nationalistes qui opèrent à Czernovitz.
Vers dix heures, nous quittons la charmante capitale de la Bukovine qui, je l'espère bien, malgré le désintéressement des chefs actuels de la politique russe,
1. Ce même régiment a pris part à l'offensive un mois plus tard et a mérité d’être cité à l’ordre du jour de l’armée dans le <ommuniqué offciel.
ne redeviendra jamais autrichienne, et nous filons sur la Roumanie. | |
La route est excellente. Quand elle approche de la frontière roumaine, elle est bordée, sur les hauteurs boisées qu’elle traverse, d’une décuple rangée defils de fer, défense formidable qui a été inutile. Czernovitz a été pris par le nord et pas une goutte de sang n’a été versée devant la haie barbelée de ces fils de fer. |
À soixante kilomètres de Gzernovitz, nous arrivons dans le village frontière de Michaiïleni. La moitié du village était autrichienne, l’autre est roumaine. Une simple perche de bois, tendue en travers de la rue; marque la séparation des deux royaumes.
Un fonctionnaire roumain se-borne à prendre nos noms, la perche est retirée, et nous voilà dans la belle et malheureuse Roumanie, Nous suivons la route royale qui va de Bucarest à Jassy. En Moldavie, elle franchit une série de plateaux de moyenne hauteur qui, à chaque fois, nous découvrent un vaste panorama. Les riches campagnes moldaves, les grasses prairies, les vignobles, les champs d’avoine et de blé, encore verts, frissonnants sous la brise, les forêts qui couronnent les hauteurs, les fermes, les belles maisons des grands propriétaires, les villages aisés défilent sous nos yeux dans une lumière chaude, ambrée, où l’on sent la touche magique de lorient. Partout des postes de soldats qui se redressent à notre passage et saluent. : Partout des femmes aux costumes clairs, brodés de couleurs vives.
Vers une heure et demie, nous sommes dans la ville de Botuchani ; nous y rencontrons des officiers fran-
çais du corps d'instruction. Ils nous mènent dans un petit restaurant et le déjeuner qu’on nous sert nousfait sentir la quasi-famine dont souffre la Roumanie. Peu de pain, peu de viande, peu de vin; le café est remplacé par de l’orge grillée. La Roumanie a perdu les deux tiers de son territoire, les plus riches; l’afflux de: la population en Moldavie, les maladies qui l'ont accablée après la retraite, le manque de main-d'œuvre pour le travail des champs, l'insuffisance du ravitaillement par la Russie qui, elle-même, est pauvre aujourd’hui et n’a qu'une seule voie ferrée sur Jassy, ont amené la disette dans ce beau pays qui, jusqu'ici, avait vécu dans l'abondance des biens que la terre, d'elle-même, lui prodiguait. Nous couvrons rapidement les cent vingt kilomètres qui nous séparent de Jassy et, vers six heures, nous faisons notre entrée dans la capitale ancienne de la Moldavie, capitale actuelle de la Roumanie.
Malgré la guerre, malgré les épreuves, rien de plus gai que l’aspect de ses rues étroites où se croisent soldats russes et roumains, officiers d’état-major des deux armées, et une foule animée de civils, paysans et citadins. La population de Jassy est triplée depuis que la cour, le gouvernement, les chambres et tout ce qui à pu quitter Bucarest et la Valachie s’y sont réfugiés. Se logbr à Jassy est un problème difficile à résoudre ; mais, pour Albert Thomas et sa suite, le gouvernement roumain a fait le nécessaire. Albert Thomas, le général Walsh, le colonel Langlois sont les hôtes du métropolite qui les reçoit dans son beau palais.
C’est un homme encore jeune, à la figure ouverte
et intelligente. Il adresse en roumain un petit discours de bienvenue au ministre et son secrétaire le traduit. Puis il l’embrasse sur les deux joues. Que n’ai-je pu prendre sur un cliché le ministre socialiste unifié dans les bras du chef de l'Église roumaine? Je loge à deux pas de l’hôtel Trajan, au centre de la ville, dans une vaste chambre réquisitionnée et, luxe prodigieux à Jassy aujourd’hui, j'ai une salle de bain et une douche.
Nous passons la journée de lundi à Jassy. Albert Thomas reçoit cent personnes, va chez le roi, confère avec notre ministre M. de Saint-Aulaire, discute avec Bratiano, recoit les rapports du général Berthelot, chef de la mission militaire, dicte des dépêches, prononce des allocutions, embrasse des évêques et des ministres, visite l'aviation, inspecte les usines, trouve un mot aimable pour chacun, et, courant la ville du matin au $oir, est vu, à la fois, au levant et au ponant, au midi et au septentrion, fatigue quatre chauffeurs et change trois fois de chemise.
Je retrouve mes amis anciens. Voici la quatrième fois que, pendant la guerre, je suis en Roumanie. La dernière fois, j'étais à Bucarest quelques jours après l'entrée de la Roumanie en campagne. C'était le moment où, par les plus belles nuits du commencement de septembre, claires, chaudes, parfumées et lumineuses, un Zeppelin venait chaque soir de la rive bulgare sur Bucarest et nous jetait quelques bombes. Mille obus cherchaient en vain le dirigeable caché dans les étoiles. C'était un fracas assourdissant qui ne m'’enpéchait guère de dormir. Heureuse époque où, malgré la perte inquiétante de Turtu Kaya, les troupes
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roumaines avaient passé les cols des Carpathes, occupaient Brascho, Friedrichstadt, la vallée de l'O, et semblaient devoir arriver sans coup férir dans la plaine hongroise.
On vivait dans des rèves, on se nourrissait de chimères.
Les Autrichiens étaient incapables de réagir, les Allemands occupés en France, les Bulgares devant Monaëtir. Ah! que les premiers jours de la guerre étaient enivrants à Bucarest par ces tièdes soirées d'avant automne! La Roumanie qui, depuis longtemps, avait eu une vie facile et riche, qui avait gagné la Dobroudja sans perdre un homme, s’imaginait qu’elle allait, une fois de plus, remporter la victoire par une belle promenade militaire !... Les revers sont venus.
Les troupes roumaines, mal aguerries, insuffisamment
outillées, médiocrement commandées, ont été rame-
nées bien vite sur la frontière. Puis l'ennemi a envahi
la Valachie; la bataille de Bucarest, où un instant on a pu croire au succès, a été perdue, la capitale évacuée ; la population civile a gagné, dans un horrible désordre, la Moldavie; l’armée épuisée, en proie aux plus affreuses épidémies, a été décimée ; et je retrouve ce pays charmant, où la vie était molle et voluptueuse,
réduit au tiers de son territoire et ayant traversé, en
six mois, les plus cruelles épreuves qui puissent accabler un peuple. |
Les troupes russes sont arrivées un peu tard au secours de la Roumanie. Je pense ne pas manquer à la vérité en disant que les troupes qui ont été envoyées æn tête n'étaient pas les meilleures de l’armée russe.
er
Les alliés de l'Orient qu’on attendait avec tant d’impatience ont souvent déçu les Roumains. Il y a eu beaucoup de pillage... Et aussi les troupes russes-se sont peu battues. Il est certain que, pendant la bataille de Bucarest, alors que la fortune hésitait, les corps Russes n’ont pas marché au canon. Ils étaient là, à quinze kilomètres, mais n’ontpas quitté leurs cantonnements, alors que leur intervention aurait peut-être changé la face de la bataille et fait passer la victoire dans notre camp. |
Ils se sont retirés peu à peu sans engager le combat ; ils ont exécuté une de ces belles retraites stratégiques dans l’ordonnance desquelles les généraux russes ‘sont incomparables et où 1ls montrent toutes les ressources de leur art militaire ; la retraite stratégique! peut-être le fonds traditionnel le plus sacré du génie militaire russe, qui se justifie par l’immensité de la terre nationale, laquelle, à elle seule, use le plus terrible des conquérants ; la retraite stratégique dont la doctrine est enseignée dans les écoles et les académies, comme le fin du jeu de la guerre, où un Koutouzoy finit par triompher d’un Napoléon.
Qu'est-ce, pour un général en chef de dix millions de soldats, qui sent derrière lui dix mille kilomètres de terre, que Bucarest, capitale d’un infime royaume ? Un néant, dont la possession ne vaut pas les os de trois soldats russes, un atôme négligeable dans la grande partie qui est engagée. Un Alexeiev regarde la carte et cherche une ligne, une bonne ligne de défénse. La première bonne ligne en Roumanie est formée par le Sereth. Bien, on défendra le Sereth, si
ne
l’on peut. Si non, on cherchera un autre fleuve. Bucarest est au delà de la ligne du Sereth ; tant pis pour
Bucarest et pour les Roumains qui ont mal choisi
l'emplacement de leur capitale.
Cinquante mille hommes lancés au moment opportun dans la bataille de Bucarest sauvaient la capitale.
Peut-être; mais la ligne stratégique ne passe pas à Bu-
carest et un théoricien ne s'arrête pas à des arguments sentimentaux, pas même à la perte ou au gain d’une bataille. Cette fameuse conception de la ligne stratégique, que de fautes elle nous a fait commettre! de combien de mois aura-t-elle prolongé la guerre? Périssent les pays plutôt qu'un principe ! On meraconte en Roumanie le mot admirable d’un très vieux général russe, branlant et calé sur deux cannes, qui semblait la personnification même de la retraite stratégique. C'était à Bucarest, un mois avant l'évacuation. On parlait au club de la ligne du Sereth.
« La ligne du Sereth, grogna le vieux stratège, la ligne du Sereth? Peuh !... La ligne du Dniester. Ah! la ligne du Dniester!... plus forte. Mais la Volga! meilleure encore |... »
Alexeiev, d’orthodoxie moins pure, a choisi la ligne du Sereth qui, par miracle! garde la Moldavie intacte. Les troupes russes s’y sont repliées, en se bornant à soutenir de petits engagements d’arrière-garde. Les Roumains ont vu cette retraite sans combats, ces troupes nombreuses laisser sans lutte leur terre natale
à l’ennemi et, dans le désespoir, certains ont cru devi-
ner une trahison de la Russie envers le petit allié roumain, je ne sais quels calculs machiavéliques du gou-
vernement de Petrograd fondés sur l’anéantissement de la Roumanie et sur l'occupation de ce riche pays par les troupes impériales. Je ne crois guère à tant de profondeur dans le calcul, à une âme si noire chez les médiocres dirigeants de l'empire. Les conceptions militaires en honneur au grand quartier suflsent à expliquer l’inaction des troupes russes en Roumanie. Les Roumains réfugiés en Moldavie, mourant de faim, leur armée décimée par le typhus exanthématique et le choléra, voyaient les Russes maîtres tout puissants de leur pays, les soldats marauder, s'emparer du bétail, brûler des chaumières, violer des femmes. Ils assistaient au passage des longs trains de ravitaillement qui portaient à l’armée russe tout le nécessaire, alors que les leurs n’avaient pas de quoi manger.
Mais les Roumains avaient une épreuve encore à subir. Ils avaient à assister à la révolution russe et au choc effroyable que l’armée éprouva et sous lequel elle faillit s'effondrer. Les effets du premier Prikase aux soldats furent pareils, sur le front, à ceux de l’explosion d’un obus de quatre cent vingt éclatant au milieu d’une troupe marchant en ordre serré. D'une discipline lâche, mais, malgré tout, solide, on passe soudamement à un néant de discipline. Les soldats révolutionnaires tuèrent plusieurs officiers, en enfermèrent d’autres, ouvrirent les portes des prisons où étaient enfermés des anarchistes et criminels roumains. On craignit même qu'il ne voulussent renverser la dynastie. Au 1° mai, les craintes furent si vives à Jassy que le roi, la reine et les enfants royaux quittèrent secrètement la capitale où ils étaient sans défense, si les sol-
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Fr
dats russes avaient tenté un coup. Depuis ce jour, l’ordre est mieux assuré, l’influence du conseil des soldats de Jassy s'exerce dans un sens salutaire. Mais il n’en reste pas. moins que la Roumanie ne peut attendre son salut que de la Russie, et qu'aujourd'hui on est fondé à avoir des doutes sur la valeur combative de l’armée révolutionnaire. Si les idées internationalistes chères à la révolution russe l’emportent, si la Russie est incapable d’arracher l’armée à l’affreuse propagande anarchiste qui la déchire, si la Russie manque à son devoir envers ses alliés, quel sera le sort de la Roumanie entre le Bulgare, l’Autrichien et lAllemand ?
Plus on y pense, plus le sort de la Roumanie apparaît tragique : la guerre a été imposée à la Belgique, à la Serbie ; la Roumanie est venue librement à nous. Elle pouvait rester neutre et s'enrichir. Elle a voulu remplir sa destinée historique, réunir les Roumains de Transylvanie ou ceux de Valachie, elle est rentrée en guerre, ayant choisi son heure. Nous exercions sur elle
. une pression continue depuis le début de la guerre.
Pendant deux ans, nous discutions avec Bratiano, homme fort habile, qui, au point de vue diplomatique, a mené la plus belle des campagnes. Enfin Bratiano a obtenu ce qu’il voulait pour la Roumanie ; les accords sont signés. Il interroge les augures et le sang des victimes ; l'heure semble propice. Les Allemands, pendant six mois, se sont épuisés dans un effroyable effort contre Verdun. L’offensive franco-anglaise sur la Somme se développe lentement, mais on assure qu’il doit en être ainsi et que, si on ne va pas plus vite, on
ne le veut pas; les Italiens, après avoir résisté dans le Trentin, ont réagi sur le Carso et viennent de prendre Goritz; Sarrail à Salonique occupe le Bulgare ; enfin et surtout, Broussilof a déclenché une magnifiqueoffensive, s’est emparé de la Bukovine, ses armées sont dans les Carpathes boisées et en Galicie. Cinq cent mille prisonniers autrichiens sont envoyés en Sibérie. Il ne reste plus qu’à récolter ; la Roumanie déclare la guerre.
Si les accords diplomatiques ont été merveilleusement faits par Bratiano, la convention militaire a été l’objet de moins de soins. |
Voici, pour l’homme dans la rue, la position de la question. La Roumanie a une mauvaise frontière, elle est ouverte à l'ennemi sur quinze cents kilomètres ; à l’ouest et au nord, l'Autriche ; au sud, la Bulgarie. De quelles forces dispose-t-elle? Elle annonce plus qu'elle n’a. En réalité, elle peut mettre sous les armes quatre cent cinquante mille hommes, encadrés. Ce qu'ils valent, nous n’en savons rien. Elle a besoin de la Rus- . sie. Si lents que soient les Russes, ils ont eu le temps de préparer des troupes, depuis les mois que l’on négocie. Ces troupes, ils les ont; malgré les pertes de Broussilof, l'arrière regorge de soldats inoccupés. Les dépôts à Petrograd ont de dix à seize mille hommes par régiment. Îl n’est donc pas impossible de concentrer en Bessarabie une armée de deux cent cinquante mille hommes. La Roumanie prendra par surprise les cols des Carpathes et s’y fortifiera. Établir un réseau de tranchées dans les sept ou huit passes qui mènent de Transylvanie en Roumanie, les occuper solidement, il semble que deux cent cinquante mille hommes suf-
firont à la tâche et que la Roumanie, avec cent cin-
quante mille hommes, et la Russie, avec deux cent cent cinquante mille, pourront constituer deux armées de choc.
L'objectif de ces armées : Sofia et Constantinople. Il
faut jeter une armée sur Plevna, par Roustchouck ;:
l’autre par Silistrie et la Dobroudja, sur Varna, Bourgas, Constantinople. Si le coup est donné vigoureusement et par surprise, si, au même instant, une sérieuse offensive de l’armée Sarrail retient les Bulgares sur le front macédonien, on a toutes les chances d'arriver sous Constantinople, avant que les Turcs aient eu le temps de faire revenir leurs divisions d'Asie Mineure et de Mésopotamie. La prise de Contantinople, voilà l'événement dans la guerre européenne, ‘la ruine des
plans des empires centraux, le ravitaillement de la
Russie et de la Roumanie assuré, une véritable unité de front établie par la rapidité des communications et la possession de la mer où toutes les bases des sousmarins seront entre nos mains. Voilà, semble-t-il, ce
que doit nous apporter l’entrée en campagne de la
Roumanie en automne 1916.
Ce plan, s’il a été étudié, n’a pas été adopté. On a préféré lancer l’armée roumaine sur un immense front à travers la Transylvanie, avec l'espoir un peu fol qu’elle arriverait dans l'arrière de l’armée autrichienne
‘attaqué de front par Broussilof. La tâche confiée à l’ar-
mée roumaine ne pouvait être remplie que par une armée admirablement entraînée, mañœuvrière, et bien commandée. L'armée roumaine a été au-dessous de la
tâche qui lui a été imposée. Ily a eu, dans l’établis-
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sement de ce plan, trop d’orgueil chez les dirigeants roumains, une confiance touchant à la présomption dans la puissance de leur armée, une vue inexacte des forces d’un ennemi aguerri par plus de deux ans de guerre. Chose surprenante, la Roumanie a cru qu’elle arriverait à éviter la guerre avec la Bulgarie, qu'il lui suffirait de se garder légèrement sur le Danube et en Dobroudja, et que, pour cela, cinquante mille soldats russes lui seraient un renfort suffisant pour tenir en respect le Bulgare avec lequel on espérait négocier.
À quel point ces calculs étaient faux, l’histoire de la guerre roumaine l’a démontré. Les fautes commises, la Roumanie les a expiées cruellement. La médiocrité de l'instrument militaire qu’elle avait préparé, l'absence de travail sérieux à l’armée, l'insuffisance des officiers, le manque d'entraînement de la troupe, jointes à l’exagérée confiance, à l'excès d’orgueil qui ont dicté un plan impossible à exécuter, ont amené les désastres de l'automne, la perte du territoire national, suivis de la famine et des épidémies.
Comment la Roumanie a-t-elle supporté ces épreuves? allait-elle quitter tout espoir et s’abandonner, sans réagir, à son destin? Trouverait-elle, en elle-même, des forces morales suffisantes pour se relever ?
Le miracle s’est produit. La Roumanie terrassée ne s’est pas avouée vaincue. Elle s’est relevée et, de toutes ses énergies nationales tendues vers un même but, silencieusement, patiemment, au milieu de difficultés inouïes, elle s’est préparée pour la revanche. Elle s’est refait une armée. La France lui a envoyé des cadres magnifiques ; plus de quatre cents officiers et sous-
officiers, de nombreux soldats d'armes spéciales, un corps d'aviation sont arrivés en Roumanie, dirigés par le général Berthelot. La mission française, en parfait accord avec l'état-major roumain, a reconstitué l’armée roumaine en lui apportant tous les enseignements ‘qu’une longue guerre contre l'Allemand nous a appris. Nous verrons demain une division roumaine manœuvrer.
Mais, déjà, par une journée passée à Jassy, par mille conversations avec mes amis roumains, avec les personnages officiels, avec la Reine qui me fait l'honneur de me recevoir, avec les officiers français qui ont travaillé à côté de leurs camarades roumains, je vois, je sens que la Roumanie s’est reprise à la vieet, dansun effort héroïque, est devenue ce qu’elle n’avait peut-être jamais été, une nation.
L'exemple du travail, de la foi dans les destinées de la patrie, est venu de haut. Le couple royal, d’origine étrangère, par son union intime avec le peuple, par les souffrances communes partagées chaque jour, par la sérénité qu'il n’a cessé de montrer, par la confiance qu’il a su inspirer à tous, est aujourd'hui une dynastie vraiment nationale. La loyauté du Roi, né Hohenzol-. lern, n’a pas failli une minute ; pas un instant, il n’a perdu la certitude d’avoir agi pour le bien de son pays et dans le sens même des aspirations historiques et nationales de la Roumanie. Le couple royal, à l'heure où l'on manquait de tout à Jassy, où le typhus exanthématique et le choléra décimaient l’armée et la population de la capitale, arepoussé les invitations pressantes du Tzar à venir se réfugier dans un beau et calme
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palais du sud de la Russie. Il n’a pas quitté le peuple roumain dont il a tenu à partager les épreuves. La Reine, femme admirable d'intelligence, de courage et d'énergie, me disait :
« Je me suis prise aux tâches les plus humbles, les plus obscures, mais quotidiennes. J’allais partout où l'on avait besoin de moi, dans les hôpitaux et chez les pauvres gens, et peu à peu, nous avons senti, le Roi et moi, l’amour du peuple monter autour de nous et, aujourd’hui, nous ne formons plus qu’une seule famille. »
Ce que la Reine ne m'a pas dit, ce sont les dangers * qu'elle a bravés, les scènes d’horreur qu'elle a traversées sans faiblir. Elle allait, en plein hiver, à Ja gare, pour aider à décharger les blessés et malades arrivant dans les trains. Elle entrait dans les wagons où gisaient ces malheureux couverts des poux redoutables qui transmettent le typhus exanthématique. Elle les pansait, sans se soucier de la contagion qui fauchait tant d’infirmiers et de docteurs.
Une de ses dames d'honneur, M"° Simone Lahovary, me racontait qu'un jour, par une des plus froides journées d’un hiver qui a été terrible en Roumanie comme ailleurs, elle arriva à la gare et ouvrit elle-même un wagon de marchandises où étaient entassés des typhiques. Elle y trouva tous les soldats morts de froid, gelés, et, sur leurs cadavres, grouillaient des milliers de poux blancs.
Oui, la Roumanie a gravi un terrible calvaire. Aujourd’hui, grâce à un travail intensif, l'épidémie cst enrayée, le typhus exanthématique, qui fait encore
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des victimes dans la population civile, a disparu de l’armée. Mais que de morts, à la fin de la journée, on emmène au cimetière de la ville! Sous les arbres frais et parfumés, les cinq premières tombes que je vois sont celles de cinq Français, le colonel Dubois, un capitaine, deux médecins et un soldat qui sont venus mourir sur la terre roumaine, victimes du typhus. Plus loin, ce sont les tombes roumaines, des milliers de petites croix de bois blanc, alignées et serrées les unes près des autres, comme les soldats d’un régiment. Il y en a, sans fin, et, derrière elles, une grande tranchée est ouverte pour l'éternel repos de ceux qui mourront demain. Ah ! l'heure émouvante que je passe sous les beaux arbres du cimetière de Jassy, dans l’enchantement d’un crépuscule qui, au milieu de tant de tristesses, nous verse au cœur la sérénité et l'oubli.
16/29 mai.
Je suis sur la route dès cinq heures pour aller en automobile à Herlau où nous assisterons aux manœuvres d’une division de l’armée roumaine reconstituée, Nous filons sur la belle route que nous avons suivie pour arriver à Jassy. Parfois, notre course rapide est arrêtée par de grands troupeaux de bœufs et de vaches maigres que poussent devant eux des soldats russes lents à se ranger. Ils ont un peu l'air, ces soldats de la révolution, d’être en pays conquis, et je ne réponds pas que chacune des bêtes de ce troupeau ait été régulierement réquisitionnée.
À Herlau, stationne le train qui a amené le Roi et
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