LE BILAN DE LA CONFÉRENCE
| Le couronnement de la contre-révolution, voilà le résultat de la conférence de Moscou. :
Les défensistes qui bavardent maïntenant sur le « triomphe de la démocratie », ne se doutent même pas qu’on les a pris simplement comme valets pour servir les contre-révolutionnaires triomphants.
Telle est la signification politique, et la seule, de l « honnête coalition » qu’ « implorait » M. Tsérétéli, et à laquelle messieurs les Milioukov n'ont rien à objecter.
La « coalition » des défensistes avec les « forces vives » de la bourgeoisie impérialiste contre le prolétariat révolutionnaire et la paysannerie pauvre.
Tel est le bilan de la conférence de Moscou.
Cette « coalition » contre-révolutionnaire en a-t-elle pour longtemps ? C’est ce que montrera le proche avenir.
Prolétari, n° 4, 30 (17) août 1917.
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L. Martov a dit, le 4 août, à la séance du Comité exécutif central que (nous citons le compte rendu de la Novaïa Jizn) « la critique de Tsérétéli est trop molle », que « le gouvernement ne combat pas les tentatives contre-révolutionnaires dans les milieux militaires » et que « nous ne cherchons pas à renverser le gouvernement actuel ou à saper la confiance à son égard »… |
Le rapport réel des forces, a-t-il encore dit, ne permet pas en ce moment d'exiger la transmission du pouvoir aux Soviets, revendication qui ne pourrait surgir qu’au cours d’une guerre civile aujourd’hui inadmissible, 2
Martov a terminé par ces mots :
Nous n’avons pas l’intention de renverser le gouvernement, mais nous devons lui signaler qu’il y a dans le pays d’autres forces sociales que celles des cadets et des militaires. Ce sont celles de la démocratie révolutionnaire, et c’est sur elles que le Gouvernement provisoire doit s’appuyer. |
Ces réflexions de Martov sont remarquables et méritent que l’on s’y arrête avec grande attention. Elles sont remarquables en ce qu’elles font ressortir tout particulièrement les erreurs politiques les plus répandues, les plus néfastes, les plus dangereuses et les préjugés les plus caractéristiques des masse petites-bourgeoises. De tous les représentants de ces masses, Martov est à coup sûr l’un des publicistes les plus « radicaux », l’un des plus révolutionnaires, lun des plus conscients, l’un des plus habiles. Voilà justement pourquoi il est plus utile d’analyser ses réflexions que celles d’un Tchernov;‘qui parade, en étalant des assemblages de mots vides, ou celles d’un Tsérétéli obtus. Nous étudierons, en analysant les idées de Martov, ce qu'il y a de plus raisonnable à cette heure dans celles de la petite bourgeoisie.
D'abord, les hésitations de Martov concernant le passage du pouvoir aux Soviets sont extrêmement caractéristiques. Jusqu'au 4 juillet, Martov fut un adversaire de ce: mot d'ordre. Depuis le 4 juillet, il en est partisan. Au début d'août, il y est de nouveau opposé. Remarquez- combien son argumentation est amusante et monstrueusement illogique du point de vue marxiste. Il est contre le pue “du pouvoir aux Soviets parce que
le rapport réel des forces ne permet pas en ce moment. d'exiger la transmission du pouvoir aux Soviets, revendication qui ne pourrait surgir qu'au cours d’une guerre civile aujourd'hui inadmissible.
Pour de la confusion, c’est de la confusion. Ainsi, le passage du pouvoir aux Soviets, était, avant le 4 juillet, possible sans la guerre civile (sainte vérité !), mais c’est précisément Martov qui alors en était adversaire. Ainsi, après le 4 juillet, lorsque Martov était partisan de la transmission du pouvoir aux Soviets, cette transmission eût pu s’accomplir sans guerre civile, ce qui est faux, manifestement faux, car c’est justement dans la nuit du 4 au 5 juillet que les bonapartistes, soutenus par les cadets et servilement assistés des Tchernov et des Tsérétéli, amenèrent des troupes contre-révolutionnaires à Pétrograd. La prise pacifique du pouvoir eût été absolument impossible dans ces conditions. .
Il ressort, enfin, des paroles de Martov que le marxiste. et même le simple démocrate révolutionnaire avaient le - droit de repousser ce mot d'ordre qui exprimait exactement les intérêts du peuple et de la révolution, pour la raison qu’il ne saurait être réalisé qu” « au cours d’une guerre civile ». Mais c’est là une absurdité criante, la renonciation manifeste à toute lutte de classe, à toute révotution, car nul n’ignore que l’histoire universelle, l'histoire de toutes les révolutions, montre la transformation inévitable et non fortuite — de la lutte de classes en guerre civile. Qui ne sait que nous assistons justement, depuis le 4 juillet, en Russie, à un début de guerre civile, déclenchée par la bourgeoisie contre-révolutionnaire : désarmement des régiments révolutionnaires, exécutions de soldats au front, assassinats de bolchéviks ? La guerre civile est, voyez-vous, « inadmissible » pour la démocratie révolu-
tionnaire précisément à l’heure où le cours des événements la fait commencer, avec une nécessité inexorable, par la bourgecisie contre-révolutionnaire !
Martov s’est embrouillé de la façon la plus invraisemblable, la plus cocasse et la plus impuissante.
Pour démêler l’écheveau qu’il embrouille, il faut dire :
C’est précisément jusqu’au 4 juillet que le mot d'ordre
juste. À cette époque, cette transmission du pouvoir pouvait s’effectuer paisiblement, d’une façon pacifique, sans guerre civile, car, à cette époque, les masses, le peuple n'étaient pas encore l’objet des violences systématiques qui ont commencé le 4 juillet. Cette circonstance rendait possible, à cette époque, le développement pacifique de la révolution; elle permettait, en particulier, d'éliminer pacifiquement la lutte des classes et des partis au sein des Soviets. | Après le 4 juillet, le passage du pouvoir aux Soviets est devenu impossible sans guerre civile, car depuis les 4-5 juillet, le pouvoir a passé à la clique militaire bonapartiste soutenue par les cadets et les Cent-Noirs. Il en résulte que les marxistes, les partisans du prolétariat révolutionnaire, les démocrates révolutionnaires sincères dotvent tous faire ressortir maintenant aux yeux des ouvriers et des paysans le changement radical de la situation, changement qui oblige à suivre une autre voie pour arriver au passage du pouvoir aux prolétaires et aux semi-prolétaires. Martov n’a pas donné d’arguments en faveur de sa « conception » de l’inadmissibilité de la guerre civile « en ce moment » et de sa déclaration disant que son but « n’est pas de renverser le gouvernement actuel >. Cette opinion, exposée sans être motivée, surtout dans une réunion de défensistes, rappelle inévitablement l’argument de ces derniers : à l’intérieur du pays la guerre civile est inadmissible, car l’ennemi extérieur menace.
a Martov se serait-il décidé à faire valoir cet argument en public ? Nous l’ignorons. Cet argument est l’un de ceux : que l’on invoque le plus fréquemment parmi les masses pétites-bourgeoises. C’est aussi l’un des plus platement nuls. La bourgeoisie n’a craint ni la révolution ni la guerre civile en présence de l’ennemi extérieur, ni en septembre 1870 en France, ni en février 1917 en Russie. La bourgeoisie n’a
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heures où l’ennemi extérieur menaçait. Cet « argument » des menteurs et des larbins de la bourgeoisie n’arrêtera pas davantage le prolétariat révolutionnaire.
Une des plus criantes erreurs théoriques que commette Martov, erreur qui caractérise d’ailleurs avec force l’ensemble des idées politiques de la petite bourgeoisie, consiste à confondre la contre-révolution tsariste et monarchique en
2 général avec la contre-révolution bourgeoise. C’est là pré- + cisément l’expression de l’étroitesse spécifique de vues ou de la stupidité spécifique du démocrate petit-bourgeoïs qui ne peut pas se soustraire au joug économique, politique et idéologique de la bourgeoisie, qui cède le pas à cette dernière, qui voit son « idéal » en elle et la croit quand elle “- dénonce à grands cris le péril de la « contre-révolution de droite ». |
| Martov a exprimé cet ensemble d’idées ou, plus exactement, cette absence d’idées de la petite bourgeoïsie, dans ce passage de son discours : « Nous devons, afin de contrebalancer la pression exercée par la droite sur le gouvernement, créer une contre-pression. »
Exemple de la crédulité et de l’oubli de la lutte de classes propres aux philistins. Le gouvernement leur appa- + raît comme on ne sait quoi de situé au-dessus des classes + et des partis; seulement, il subit de droite une « pression » + trop forte; il faut accentuer la pression de gauche. Haute = sagesse digne de Louis Blanc, de Tchernov, de Tsérétéli et + de toute cette méprisable confrérie. Combien cette sagesse philistine n'est-elle pas profitable aux bonapartistes, qui voudraient tant persuader aux « rustres incultes » que le gouvernement actuel résiste à droite et à gauche, ne combat que les extrémistes, représente les vrais intérêts de l'Etat et réalise une démocratie authentique, alors que ce gouvernement bonapartiste est en réalité celui de la bourgeoisie contre-révolutionnaire !
Il est avantageux à la bourgeoisie (et nécessaire à la perpétuation de sa domination) de tromper le peuple en lui faisant accroire qu’elle représente « la révolution en général, que la contre-révolution » menace du côté de la
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droite, du côté du tsar. Cette idée, alimentée par les conditions d’existence de la petite bourgeoisie, ne subsisie en général dans la « démocratie révolutionnaire » que par suite de la stupidité illimitée des Dan et des Tsérétéli, par. suite de la suffisance infinie des Tchernov et des Avksentiev. | | | | Mais quiconque a profité tant soit peu des enseignements de l’histoire ou de la doctrine marxiste doit convenir que, dans l’analyse d’une situation politique, on doit poser tout d’abord la question des classes sociales. Quelle
est la classe qui fait la révolution ? Quelle est la classe qui —
fait la contre-révolution ? | |
L'histoire de France nous montre que la contre-révolution bonapartiste naquit à la fin du xvin° siècle (et pour la seconde fois en 1848-1852) de la bourgeoisie contre-révo- Jutionnaire et fraya à son tour la voie à la restauration de la monarchie des légitimistes. Le bonapartisme est une forme de gouvernement qui naît de l’esprit contre-révolutionnaire de la bourgeoisie au milieu de réformes démocratiques et de la révolution démocratique.
Il faut fermer intentionnellement les yeux pour ne pas voir grandir le bonapartisme en Russie, dans des conditions très analogues. La contre-révolution tsariste est à cette heure insignifiante, elle n’a pas l’ombre d’une importance politique, elle ne joue aucun rôle politique. Des charlatans brandissent et grossissent intentionnellement l’épouvantail de la contre-révolution tsariste pour faire peur aux imbéciles, jeter en pâture aux philistins des informations politiques sensationnelles, détourner l'attention du peuple de la contre-révolution véritable et sérieuse. On ne saurait lire sans rire les réflexions d’un quelconque Zaroudni qui s’essouffle à peser l'importance contre-révolutionnaire de ‘quelque ligue d’arrière-cour de la Sainte vieille Russie et « ne remarque pas » l'importance contre-révolutionnaire de cette ligue de toute la bourgeoisie russe qui s'appelle le Parti cadet.
Le Parti cadet est la principale force politique de Ia contre-révolution bourgeoise en Russie. Cette force a su admirablement rallier autour d’elle tous les Cent-Noirs, tant aux élections que (ce qui est plus grave encore) dans l'appareil administratif, militaire et civil et dans la campagne de presse — campagne de mensonges, de calomnies,
d’excitations continues — dirigée d’abord contre les bol- chéviks. c’est-à-dire contre le parti du prolétariat révolutionnaire, et ensuite contre les Soviets.
| Le gouvernement actuel poursuit graduellement mais inflexiblement cette politique que le Parti cadet préconisait et préparait systématiquement depuis mars 1917. Reprise et prolongation de la guerre impérialiste; cessation des « bavardages » sur la paix; attribution aux ministres du droit de suspendre les journaux, puis les congrès et ensuité de procéder à des arrestations et à des déportations: rétablissement de la peine de mort; exécution de soldats au front; désarmement des ouvriers et des régiments révolutionnaïres; envahissement de la capitale par des troupes Contre-révolutionnaires, arrestations et persécutions de paysans pour « expropriations illicites » des propriétés foncières; fermeture de fabriques et lock-outs, telle est la liste bien incomplète des mesures qui font ressortir avec une clarté parfaite le développement de la contre-révolution bourgeoise qu’ést le bonapartisme. | Et que dire de l’ajournement de l’Assemblée constituante et du couronnement de la politique bonapartiste par des « Etats généraux » réunis à Moscou, qui marquent un pas vers le renvoi de l’Assemblée constituante à la fin de la guerre ? N'est-ce pas un chef-d'œuvre de politique bonapartiste ? Et Martov ne voit pas où est le quartier général de la contre-révolution bourgeoise !… Les arbres l’empêchent vraiment de voir la forêt.
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Quel rôle infiniment bas et servile le Comité exécutif central des Soviets — c’est-à-dire les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks qui y prédominent — n’a-t-il pas joué dans lajournement de l’Assemblée constituante ! Les cadets avaient donné le ton, émis l’idée du renvoi, commencé uñe campagne de presse, fait demander le renvoi par un congrès de cosaques. (Un congrès de cosaques ! Comment les Liber, les Avksentiev, les Tchernov et les Tsérétéli ne se seraient-ils pas mis aussitôt à plat ventre !) Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires suivirent docilement les cadets, comme le chien, menacé du fouet, accourt au coup de sifflet du maître.
Au lieu de donner au peuple un simple résumé des faits montrant avec quelle impudence, avec quelle arrogance les cadets ont différé et empêché depuis le mois de mars la convocation de l’Assemblée constituante; au lieu de divulguer les subterfuges et les fausses allégations selon lesquelles la convocation de l’Assemblée constituante à la = date fixée est impossible, le Bureau du Comité exécutif central a promptement dissipé les « doutes » exprimés — même par Dan (même par Dan !) et détaché deux larbins de cette assemblée de larbins, Bramson et Bronzov, au Gouvernement provisoire afin de lui présenter un rapport « sur la nécessité d’ajourner les élections à l’Assemblée constituapte aux 28-29 octobre »… Prélude magnifique au couronnement des bonapartistes par les Etats généraux de Moscou ! Tous ceux qui ne sont pas encore tombés dans l’infamie la plus profonde doivent soutenir à cette heure le parti du prolétariat révolutionnaire. Sans la victoire de ce dernier, le peuple n’obtiendra pas la paix, les paysans n'obtiendront pas la terre, les ouvriers et tous les travailleurs n’obtiendront pas le pain.
Signé : N. KARPOVY.
‘Prolétari, n° 6, 1er septembre (19 août) 1917.