‹ La Révolution russe de 1917Chapitre 159 sur 252 · PS · texte numérisé non relu

PS

ee et re

Je fus frappé de cette appréciation des journées de Juillet imbue de l'esprit de classe. Ma pensée tournait autour de la portée politique de l'événement; elle en analysait le rôle dans le cours général des événements, examinaït la situation qui avait donné lieu à ce zigzag de l’histoire et celle qui allait en résulter, cherchait comment nous devions modifier nos mots d’ordre et la structure de notre Parti pour l'adapter à la nouvelle situation. Quant au pain, moi qui n’avais pas connu le besoin, je n'y songeais pas. Le pain était pour moi quelque chose de tout à fait naturel, comme le produit complémentaire du travail de l'écrivain. La pensée n'arrive à concevoir la lutte de classe pour le pain que par la voie extraordinairement tortueuse et compliquée de l’analyse politique.

Mais l’homme de la classe opprimée, quoique du nombre des ouvriers cultivés et bien payés, prend immédiatement le taureau par les cornes, va droit au fond .de la question avec cette étonnante simplicité, cette imperturbable décision, cette déconcertante netteté de coup d’œil dont nous sommes à cent lieues, nous autres intellectuels. L'univers se divise en deux camps : « nous », les travailleurs; « eux », les exploiteurs. Pas la moindre perplexité au sujet de ce qui s’est passé : une bataille s’est livrée dans la longue lutte du Travail et du Capital. On fend du bois, les éclats volent.

« Combien douloureuse cette « situation infiniment complexe » de la révolution », pense et sent l’intellectuel bourgeois.

« Nous « leur » avons montré de quel bois nous nous chauffons, et « ils >» n’osent plus se moquer de nous comme auparavant. Encore un coup et nous nous en débarrasserons tout à fait >», pense et sent l’ouvrier.

*% + * Le sixième et dernier argument est que le prolétariat

ne pourra résister à la poussée des forces ennem'es, qui balayera non seulement la dictature du prolétariat, mais encore la révolution tout entière.

Ne cherchez pas à nous effrayer, messieurs, vous n'y arriverez pas ! Nous les avons vues, ces forces ennemies, et leur poussée, lors de l’aventure de Kornilov (dont celle de Kérenski ne se distingue guère). Nous avons vu le prolétariat et les paysans pauvres balayer les bandes de Kornilov,

nous avons vu les partisans de la bourgeoisie et les quelques représentants des propriétaires fonciers particulièrement aisés, particulièrement « hostiles » à la révolution, réduits à une piteuse impuissance; tout le monde l’a vu et le peuple s’en souvient. En exhortant les ouvriers à « supporter patiemment » jusqu’à l’Assemblée constituante (convoquée sous l'égide des « mesures de rigueur » contre le soulèvement paysan) le régime Kérenski (c’est-à-dire le régime Kornilov) et la réédition par Tsérétéli de la Douma Boulyguine, le Diélo Naroda, dans son numéro du 30 septembre, répète précisément le sixième argument de la Novaia Jizn et crie à tue-tête : « Le gouvernement Kérenski ne se Soumettra en aucun cas » (au pouvoir des Soviets, au pouvoir des ouvriers et des paysans, que, pour ne pas être en reste avec les fauteurs de pogroms, les antisémites, les monarchistes et les cadets, le Diélo Naroda appelle le pouvoir de « Trotski et Lénine ». Voilà à quels procédés en sont arrivés les socialistes révolutionnaires !).

Mais ni la Novaiïa Jizn ni le Diélo Naroda ne réussiront à intimider les ouvriers conscients. Le + gouvernement Kérenski », affirmez-vous, « ne se soumettra en aucun cas »; autrement dit, il recommencera le coup de Kornilov, pour parler plus simplement, plus carrément, plus clairemént. Et ces messieurs du Diélo Naroda osent dire que nous allons au-devant de la « guerre civile » et que c’est « une effroyable perspective ». =

Non, messieurs, vous ne réussirez pas à tromper les ouvriers ! Ce ne sera pas une guerre civile, ce sera la mutinerie désespérée d’une poignée de korniloviens: si ces derniers, résolus à « ne pas se soumettre » au peuple, veulent à tout prix l’obliger à répéter sur une grand: échelle -ce qu'on a fait à Vyborg à l'égard des korniloviens, si les socialistes-révolutionnaires le veulent, si Kérenski, membre du Parti socialiste-révolutionnaire, le veut, ils ne peuvent qu'amener le peuple à l’exaspération. Mais ce n’est pas ainsi, messieurs, que vous réussirez à intimider les ouvriers et les soldats. : Ces |

Impudence sans mesure ! On réédite la Douma falsifiée de Boulyguine; on a ramassé à l’aide de faux des coopérateurs réactionnaires et des koulaks, on leur a adjoint les capitalistes et les propriétaires fonciers (dénommés éléments censitaires), et l’on veut, avec cette bande de korni-

LES BOLCHÉVIKS CONSERVERONPTLS LE POUVOIR? 8301

loviens, avoir raison de la volonté du peupie, de la volonté des ouvriers et des paysans !

Les choses en sont au point qu’un pays paysan est maintenant partout le théâtre d’un vaste soulèvement paysan. Songez-y : dans une République démocratique comptant 80 % de paysans, ces derniers en sont réduits à se soulever !…-Et le Diélo Naroda, le journal de Tchernov, organe du Parti « ‘socialiste-révolutionnaire », qui, le 30 septembre, avait le front de conseiller aux ouvriers et aux paysans de « prendre patience », est obligé, dans son éditorial du 29 septembre, de faire cet aveu :

On n’a presque rien fait jusqu’à présent pour mettre fin au système d’asservissement qui règne encore dans les campagnes ui centre même de la Russie.

Le Diélo Naroda déclare dans cet article même que « la. poigne de Stolypine se fait encore fortement sentir » dans les procédés des « ministres révolutionnaires »; en d’autres termes, plus clairs et plus simples, il qualifie Kérenski, Nikitine, Kichkine et consorts d’émules de Stolypine. Kérenski et consorts, « émules de Stolypine », ayant provoqué le soulèvement des paysans, prennent maintenant des « mesures de rigueur » contre les ruraux et cherchent à rassurer le peuple en lui promettant de convoquer. l’Assemblée constituante (à noter que Kérenski et Tsérétéli ont déjà trompé une fois le peuple : ils déclaraient solennellement, le 8 juillet, que l’Assemblée constituante serait convoquée à la date fixée, c’est-à-dire le 17 septembre; ils Tajournèrent ensuite au mépris de leur promesse, en dépit même des conseils du menchévik Dan, non pas à la fin d’octobre, comme le voulait le Comité exécutif central menchévik d’alors, mais à la fin de novembre). Des + émules de Stolypine », Kérenski et consorts, rassurent le peuple en lui promettant la convocation « prochaine > de la Constituante, comme si le peuple pouvait croire ceux qui Jui ont déjà menti une fois, comme s’il pouvait croire à.la convocation régulière de l’Assemblée constituante par un gouvernement qui, dans les villages les plus reculés, prend des mesures de rigueur, couvre, en d'autres termes, les arrestations arbitraires de Poe conscients et le des élections | Amener les paysans à se soulever et avoir le front de leur dire : « Prenez « patience », attendez, faites confiance

au gouvernement qui réprime par des < mesures de rigueur » les soulèvements des paysans ! »

Mener à la mort des centaines de milliers de soldats russes lors de l’offensive du 19 juin, prolonger la guerre, alors que les matelots allemands eux-mêmes se révoltent et jettent leurs chefs par-dessus bord; en arriver là, sans cesser de faire des phrases sur la paix et sans proposer une paix équitable à fous les Etats belligérants et avoir l'impudence de dire aux ouvriers, aux paysans, aux soldats qui meurent au front : « Patience », faites confiance au gouvernement de l’ « émule de Stolypine », Kérenski, faites encore confiance pendant un mois aux généraux de Kornilov, qui auront peut-être encore le temps, pendant ce mois, d’envoyer quelques dizaines de milliers de soldats à l’abattoir.… « Prenez patience. »

N'est-ce pas le comble de l’impudence ?

Non, messieurs les socialistes-révolutionnaires, coreligionnaires politiques de Kérenski, vous n’arriverez pas à tromper les soldats !

Les ouvriers et les soldats ne souffriront pas un jour, pas une heure de plus qu’il ne le faut, le gouvernement Kérenski, car ils savent que le gouvernement des Soviets offrira immédiatement une paix équitable à tous les pays belligérants et, par conséquent, obtiendra très probablement un armistice immédiat suivi d’une paix rapide.

Les soldats de notre armée paysanne ne souffriront pas un jour, pas une heure de plus qu’il ne le faut, que le gouvernement Kérenski, qui réprime par des mesures de rigueur le soulèvement paysan, reste au pouvoir contre la volonté des Soviets. |

Non, messieurs les socialistes-révolutionnaires, coreligionnaires politiques de Kérenski, vous ne réussirez plus à tromper les ouvriers et les paysans !

L’argument de la poussée des forces ennemies, qui, d’après la Novaia Jizn, mortellement effrayée, balayera la dictature du prolétariat, renferme encore une monstrueuse erreur logique et politique, que peuvent seuls ne point remarquer des gens apeurés jusqu’à en perdre la tête.

« La pression des forces ennemies balayera la dictature du prolétariat », dites-vous. Parfait. Mais vous êtes

tous des économistes et des gens instruits, chers concitoyens, vous savez tous qu’opposer la démocratie à la bourgeoisie est chose absurde; c’est faire preuve d’ignorance, cela équivaut à comparer des kilos à des mètres. Car il ya une bourgeoisie démocratique et des couches petites-bourgeoises nullement démocratiques (capables d’une Vendée).

Les + forces ennemies » ? C’est une phrase, alors que la notion de la lutte de classes vise la bourgeoisie (d’ailleurs soutenue par les propriétaires fonciers).

Bourgeoisie et propriétaires fonciers; prolétariat; petite bourgeoisie, petits entrepreneurs, paysans en premier lieu : voilà les trois « forces » fondamentales de la Russie, comme de fout pays capitaliste. Voilà les trois « forces » fondamentales dont l'existence a été depuis longtemps démontrée dans tous les pays capitalistes ( compris la Russie), et par l’analyse scientifique de l'économie, et par l'expérience politique de l’histoire contemporaine de fous les pays, par l’expérience de toutes les révolutions qui ont eu lieu en Europe depuis le xvrr' siècle, ainsi que par celle des deux révolutions russes de 1905 et 1917.

Vous menacez donc les prolétaires de ce que la poussée de la bourgeoisie balayera leur pouvoir ? Cest à cela, et à cela seulement, que se réduit votre menace. Elle n'a pas d'autre sens.

Parfait. Si, par exemple, la bourgeoïsie peut renverser le pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres, il ne reste d’autre issue que la « coalition », c’est-à-dire l'alliance ou l’entente des petits bourgeois avec la bourgeoisie. L’on ne saurait imaginer autre chose !

Or, on a fait pendant six mois l’expérience de la coalition, elle a fait faillite et vous-mêmes, chers citoyens, de la Novaïa Jizn qui ne savez pas penser, VOuS y avez renoncé.

Qu'est-ce à dire ? | |

Vous vous êtes tellement empêtrés, citoyens de Îa Novaïa Jizn, vous vous êtes tellement laissé terroriser que même dans les raisonnements les plus simples, lorsqu'il s’agit de compter non pas même jusqu’à cinq, mais seulement jusqu’à trois, vous ne savez pas joindre les deux bouts.

Ou tout le pouvoir à la bourgeoisie — mais cela il y a longtemps que vous ne le soutenez plus, et Îa bourgeoisie elle-même n’ose même pas y songer, car elle sait parfaitement que le peuple qui, les 20-21 avril, a, d'un simple mouvement d’épaules, jeté bas ce pouvoir, réagirait aujourd’hui

beaucoup plus vigoureusement, beaucoup plus impitoyablement. Ou le pouvoir à la petite bourgeoisie, c’est-à-dire la coalition (l'alliance), l’entente de celle-ci avec la bourgeoisie, car la petite bourgeoïsie ne veut pas et ne peut pas prendre seule le pouvoir, comme l’a prouvé l’expérience de toutes les révolutions, comme le prouve également la science économique, qui montre qu’en pays capitaliste on peut être soit pour le Capital, soit pour le Travail, mais qu’on ne peut pas se situer entre les deux. Or, cette coalition, qui a, pendant six mois, essayé en Russie des dizaines de moyens, a fait lamentablement faillite.

Ou enfin tout le pouvoir aux prolétaires et aux paysans pauvres, contre la bourgeoisie, pour briser sa résistance. C’est ce qu’on n’a pas encore essayé, et c’est ce que, messieurs de la Novaia Jizn, vous déconseillez au peuple en cherchant à lui communiquer la frayeur que vous inspire la bourgeoisie.

On ne peut concevoir une quatrième issue.

Si donc la Novaiïa Jizn redoute la dictature du prolé- tariat et y renonce par crainte d’une défaite que la bourgeoisie pourrait infliger au pouvoir prolétarien, cela équivaut à un retour voilé à l’entente avec les capitalistes ! ! FII est clair comme le jour que celui qui a peur de la résistance, celui qui ne croit pas à la possibilité de briser cette résistance, celui qui dit au peuple : « Craignez la résistance des capitalistes, vous n’en viendrez pas à bout », l’invite par lä-même à conclure une nouvelle entente avec les capita-. listes.

Comme tous les démocrates petits-bourgeois qui, voyant Ja faillite de la coalition, n’osent pas la défendre ouvertement et, soutenus pourtant par la bourgeoisie, redoutent le pouvoir absolu des prolétaires et des paysans pauvres, la

Novaia Jizn en arrive à une confusion impuissanteet lamentable.

Craindre la-résistance des capitalistes et en même temps s’intituler révolutionnaire et vouloir être considéré comme socialiste, quelle honte ! Quelle déchéance idéologique du socialisme mondial, gangrené par l’opportunisme, n’a-t-il pas fallu pour que de pareilles voix puissent retentir !

La capacité de résistance des capitalistes, nous l’avons déjà vue, tout le peuple l’a vue, car, plus conscients que les

autres classes, les capitalistes ont immédiatement compris la signification des Soviets, ils ont immédiatement tendu

toutes leurs forces, is ont tout mis en œuvre, ils n’ont

reculé ni devant le mensonge et Ia calomnie, ni devant les Conspirations militaires, pour faire échouer les Sovtets, les réduire à rien, les prostituer (avec l’aide des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires), «les transformer en parlotes, lasser les paysans et les ouvriers par des mois et des mois de rhétorique vide et de jeu à la révolution.

Maïs la capacité de résistance des prolétaires et des paysans pauvres, nous ne l’avons pas encore mesurée, car elle n'apparaîtra dans toute son ampleur que lorsque le pouvoir sera aux mains du prolétariat, lorsque des dizaïnes de millions d'hommes accablés par la misère et l’esclavage. capitaliste constateront par leur propre expérience, sentiront que le pouvoir dans l'Etat appartient aux classes opprimées, que ce pouvoir aide les pauvres à lutter contre les propriétaires fonciers et les capitalistes et brise la résistance de ces derniers. Alors seulement, nous verrons quelles forces intactes de résistance aux capitalistes le peuple recèle: alofs seulement apparaîtra ce qu'Engels appelle le « socialisme latent », alors seulement on verra se dresser contre chaque dizaine de milliers d’ennemis déclarés ou cachés, actifs ou passifs, du pouvoir de la classe ouvrière, un million de nouveaux combattants qui, plongés la veille dans la léthargie politique, végétaient en proie aux privations et au désespoir, ne croyaient même plus en leur dignité d’êtres humains et en leur droit à l’existence, ne croyaient pas que la force de l'Etat moderne centralisé pût être mise à leur service et que les détachements de la milice prolétarienne les appelleraient eux aussi, avec une confiance -sans réserves, à une participation directe et journalière à l’administration de l'Etat.

Avec le bienveillant concours des Plékhanov, des Brechkovskaïa, des Tsérétéli, des Tchernov et consorts, les capitalistes et les propriétaires fonciers ont {out fait pour avilir la République démocratique par sa servilité devant la richesse, à tel point que le peuple tombe dans l’apathie et lPindifférence et que tout lui devient égal, car celui qui a faim ne peut distinguer la République de la monarchie, car le soldat exténué, grelottant de froid et nu-pieds, condamné à mourir pour des intérêts qui lui sont étrangers, ne peut pas aimer la République.

Mais lorsque le dernier des manœuvres, lorsque tout

La

sans-travail, toute cuisinière, tout paysan ruiné verra, non par les journaux, mais de ses propres yeux, que le pouvoir prolétarien, au lieu de s’aplatir devant la richesse, s’occupe d’aider les pauvres, ne recule pas devant les mesures révolutionnaires, Ôte le superflu aux parasites pour le donner aux affamés, installe les sans-gîte dans les appartements des riches, fait payer les riches pour le lait, mais ne leur en donne pas une goutte avant que les enfants de toutes Îles familles pauvres en soient suffisamment pourvus, donne la

terre aux travailleurs, met les usines et les banques sous le

contrôle des ouvriers, châtie immédiatement et sévèrement les millionnaïires pour toute dissimulation de leurs richesses, quand les pauvres gens, dis-je, verront et sentiront cela, aucune force des capitalistes et des koulaks, aucune force du capital financier mondial qui manie des centaines de milliards, ne sera en mésure de vaincre la révolution sociale. C’est elle, au contraire, qui vaincra le monde, car la révolution socialiste mürit dans tous les pays.

Notre révolution est invincible, si toutefois elle n’a pas peur d’elle-même, si elle remet la plénitude du pouvoir au prolétariat, car nous avons derrière nous les forces incomparablement plus grandes, plus développées et plus organisées du prolétariat mondial, que la guerre n’a fait qu'’entraver temporairement, mais qu’elle a, en réalité, décuplées au lieu de les anéantir.

Craindre que le pouvoir des bolchéviks, c’est-à-dire le pouvoir du .prolétariat, auquel est assuré lappui sans réserve de la paysannerie pauvre, soit « balayé » par les capitalistes, quel aveuglement, quelle peur hontéuse devant - le peuple, quelle hypocrisie ! Les gens qui manifestent cette peur appartiennent à cette « haute société » (selon Pavis des capitalistes, mais pourrie jusqu’à la moelle en réalité), pour

ui la « justice » est un mot vide de sens que l’on répète par habitude, sans y croire.

Voici un exemple :

M. Péchékhonov est un demi-cadet bien connu. Il n’y a pas de troudovik plus modéré que ce collègue des Brechkovskaïa et des Plékhanov. Jamais ministre ne fut plus complaisant envers la bourgeoisie. Jamais on ne vit partisan plus ardent de la « coalition » et de l’entente avec les capitalistes.

Or, voici les aveux que ce monsieur a dû faire dans son | — discours à la conférence « démocratique » (lire : la confé- # rence Boulyguine), tel que les reproduisent les 1zvestia, organe des défensistes : |

Il y a deux programmes. L’un est celui des revendications des groupes, des classes et des nationalités. Ce sont les bolchéviks qui le défendent le plus franchement. Mais il n’est pas facile non plus aux autres fractions de la démocratie d’y renoncer. Il implique, en effet, la reconnaissance des masses laborieuses et des revendications des nationalités lésées et opprimées. Voilà pourquoi il n’est pas si facile à la démocratie de rompre avec les bolchéviks, de renoncer à ces revendications de classe, tout d’abord parce qu’elles sont justes. Mais ce programme pour lequel nous avons lutté jusqu’à la révolution, pour lequel nous avons fait la révolution et que, en toute autre circonstance, nous serions unanimes à soutenir, représente dans la situation actuelle un immense danger. Aujourd’hui, ce danger est encore accru du fait que ces revendications sont présentées à un moment où l'Etat est dans l’impossibilité d’y faire droit. Il faut tout d’abord défendre l’Etat dans son ensemble, le sauver de la ruine, et pour cela le seul moyen est non de satisfaire les revendications de tout genre, quelques justes et urgentes qu’elles puissent paraître, mais au contraire de les limiter et de consentir ee de toutes parts les sacrifices nécessaires. (1zvestia du Comité P exéculif central, 17 septembre.)

z M. Péchékhonov ne comprend pas que, tant que les … capitalistes sont au pouvoir, ce n’est pas l'Etat dans son FE 2 ensemble qu’il défend, mais l'intérêt du capital impérialiste russe et « allié >»; M. Péchékhonov ne comprend pas que la | guerre ne cessera d’être une guerre de conquête et de pillage, É” - une guerre impérialiste, qu'après la rupture avec les capitalistes et leurs traités secrets, leurs annexions territoriales et leurs escroqueries financières. M. Péchékhonov ne com- +. prend pas que ce n’est qu'après, au cas où ladversaire : refuserait la paix équitable qui lui serait formellement pro- : posée, que la guerre deviendrait une guerre défensive, une : guerre juste. M. Péchékhonov ne comprend pas que la capacité de résistance d’un pays qui aurait secoué le joug du

+ Capital, donné la terre aux paysans, mis les banques et les - usines sous le contrôle ouvrier, serait incomparablement FH Le supérieure à la capacité de résistance d’un pays capitaliste. +. Et surtout M. Péchékhonov ne comprend pas que, forcé

de reconnaître la justice du bolchévisme, obligé d’avouer que les revendications de ce dernier sont celles des « masses laborieuses », c’est-à-dire de la majorité de la population, il

be er of ge NE SE RE

abandonne par là-même toutes ses positions, toutes les posi- - tions de la démocratie petite-bourgeoise. | Ce qui-constitue notre force, ce qui fait que notre gou-

. vernement sera invincible, c’est que nos adversaires euxmêmés sont obligés de reconnaître que le programme bolchévik est celui des « masses laborieuses » et des « nationalités opprimées ». — =

M. Péchékhonov est l’ami politique des cadets, des gens de l’Edinstvo et du Diélo Naroda, des Brechkovskaïa et des Plékhanov; il est le représentant des koulaks et des mes- Sieurs dont les femmes et les sœurs viendraïent demain crever de la pointe de leur ombrelle les yeux des bolchéviks mourants, si ces derniers étaient vaincus par les troupes de Kornilov, ou (ce qui revient absolument au même) par celles de Kérenski. :

Et ce monsieur est obligé de reconnaître la « justice ». des revendications des bolchéviks. | La « justice » n’est pour lui qu’un mot. Mais pour la masse des semi-prolétaires, pour la majorité des petits bourgeois des villes et des campagnes, ruinés, exténués, torturés … par la guerre, ce n’est pas un mot, c’est la question la plus - importante, la plus urgente, une question de vie ou de mort d’inanition, la question du pain quotidien. Voilà pourquoi if est impossible de fonder une politique sur la « coalition », sur la « conciliation » des intérêts de ceux qui sont affamés et ruinés avec les intérêts des exploiteurs. Voilà pourquoi le gouvernement bolchévik est assuré du soutien de l’immense majorité de ces masses.

La justice est un vain mot, disent les intellectuels et les * - Saltimbanques prêts à s’intituler marxistes sous le beau prétexte qu’ils ont « contemplé l'envers > du matéria'isme économique. | | | —

Les idées deviennent des forces lorsqu’elles s'emparent des masses et c’est précisément aujourd’hui que, grâce à leur politique, les bolchéviks, les représentants de l’internationalisme révolutionnaire prolétarien en d’autres termes, incarnent l’idée qui met en mouvement dans le monde entier des masses innombrables de travailleurs. |

La seule justice, le seul sentiment de révolte contre l'exploitation n’amènerait jamais les masses dans la voie sûre du Socialisme, Mais lorsque s’est constitué, grâce au

capitalisme, l’appareil bien réel des grandes banques, des cartels, des chemins de fer, etc., lorsque l’expérience des pays avancés a accumulé des merveilles de technique dont Vutilisation est entravée par le capitalisme, lorsque les ouvriers conscients ont formé, forgé un parti d’un quart de million de membres pour prendre en main cet appareil et le mettre méthodiquement en marche avec l’appui de tous les travailleurs et de tous les exploités, lorsque toutes ces conditions sont données, il n’est pas une force au monde qui puisse empêcher les bolchéviks, s’ils ne se laissent pas intimider, de s'emparer du pouvoiret de le conserver jusqu’à la victoire de la révolution socialiste mondiale.

1° octobre 1917. :

Postface

Les lignes précédentes étaient déjà écrites lorsque Péditorial de la Novaia Jizn du 1°” octobre nous a apporté une nouvelle perle de stupidité, d'autant plus dangereuse qu'elle est servie sous le couvert de la sympathie envers les bolchéviks et du raisonnement philistin, on ne peut plus Sage en apparence : «-Ne pas se laisser provoquer. » (Ne pas tomber dans le piège de ceux qui crient à la provocation pour intimider les bolchéviks et les inciter à ne pas prendre le pouvoir.)

Voici cette perle :

Les mouvements comme ceux des 3-5 juillet, d’une part, et des journées Kornilov, de l’autre, ont fait ressortir avec évidence que ‘la démocratie, ayant à sa disposition les organes Îles plus influents parmi la population, est invincible lorsqu'elle se borne à la défensive dans la guerre civile, mais que, par contre, lorsqu'elle prend l'offensive, elle subit des défaites et perd lPappui de toutes les couches moyennes hésitantes.

Si les bolchéviks se laissaient le moins du monde influencer par ce raisonnement stupide de philistin, ils perdraient à la fois leur Parti et la révolution. :

__ Car notre auteur, en se mettant à traiter de la guerre civile (thème qui convient à uné dame agréable sous tous les

rapports), a dénaturé jusqu’au plus haut comique les enseignements de l’histoire. - : Voici ce que pensait de ces enseignements, des ensei- &nements de l’histoire sur cette question, le représentant et

le fondateur de la tactique du prolétariat révolutionnaire, Karl Marx :

L’insurrection est un art au même titre que la guerre ou n'importe quel autre art. Elle est soumise à certaines règles dont la négligence entraîne la ruine du parti qui s’en rend coupable. Ces règles, qui sont des déductions logiques de la nature des partis et des circonstances avec lesquels on a à compter en pareil Cas, sont tellement claires et simples que la courte expérience de 1848 a suffi pour les apprendre aux Allemands. Premièérement, ne jouez jamais avec l’insurrection si vous n'êtes pas décidés à affronter toutes les conséquences de votre jeu. L'insurrection est un calcul avec des grandeurs inconnues dont la valeur peut varier tous les jours: les forces que vous combattez ont sur vous l’avantage de l’organisation, de la discipline et de l’autorité traditionnelle.

Marx a en vue le cas le plus « difficile » : l'insurrection contre un pouvoir « solide », contre une armée non encore désagrégée sous l’influence de la révolution et des fluctuations du gouvernement.

Si les'insurgés ne peuvent réunir des forces supérieures, ils sont battus et détruits. Deuxièmement, l'insurrection une fois commencée, agissez avec la plus grande détermination et prenez l'offensive, la défensive est la mort de tout soulèvement armé; il périt avant de s'être mesuré avec l’ennemi. Attaquez vos ennemis à l’improviste, pendant que leurs troupes sont éparpillées; faites en sorte de remporter tous les jours de nouveaux succès, si petits soient-ils; maintenez l’ascendant moral que vous aura Valu le premier soulèvement victorieux: ralliez autour de vous les éléments flottants qui toujours suivent le plus fort et se rangent toujours du côté le plus sûr; forcez vos ennemis à battre en retraite avant qu’ils aient pu réunir leurs forces contre vous; suivant le mot de Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que histoire connaisse: de l'audace, encore de l'audace, et toujours de l’audace:.

Nous avons modifié tout cela, penseront peut-être les < marxistes » de la Novaïa Jizn: au lieu d’une triple audace, nous avons deux qualités, deux: « la modération et la ponctualité >». Pour « nous », l'expérience de l’histoire mondiale,

1. Friedrich Encezs: Révolution et contre-révolution en Allemagne, p. 124-125, Editions sociales internationales, Paris, 1935. Cet ouvrage, qui fut longtemps attribué à Karl Marx, fut écrit par Friedrich Engels, comme il ressort de la correspondance échangée à l’époque entre les deux grands amis et maîtres du socialisme scientifique.

l'expérience de la grande Révolution française n’est rien. Ce qui < nous » importe, c’est l’expérience des deux mouvements de 1917, vue à travers les lunettes de Moltchaline1.

Considérons un instant cette expérience, maïs sans ces chères lunettes.

Vous assimilez le mouvement des 3-5 juillet à la « guerre civile », car vous ajoutez foi aux récits d’Alexinski, Péréverzev et consorts. |

Ces messieurs de la Novaia Jizn (n’ayant rien fait, malgré les facilités que leur offrait leur grand quotidien, pour se documenter sur les journées des 3-5 juillet) croient des gens de cet acabit : cela est caractéristique. Admettons néanmoins un instant que le mouvement des 3-5 juillet ait été non un embryon de guerre civile sciemment maintenu par les bolchéviks dans ces limites, mais une véritable guerre civile. Admettons-le.

Que prouve, dans ce cas, cette lecon ?

Tout d’abord que les bolchéviks n’ont pas passé à l'offensive, car il est incontestable que si, dans la nuit du » au 4, et même dans la journée du 4, ils l’avaient fait, ils auraient obtenu de très grands succès. C’est la défensive qui fut leur faiblesse, si tant est qu’il y eût guerre civile (comme le déclare la Novaïa Jizn), et non transformation d’un mouvement spontané en une manifestation analogue à celle des 20-21 avril, ce que montrent les faits.

Ainsi la « lecon » des événements parle contre les doctes publicistes de la Novaïa Jizn.

Mais si, en second lieu, les bolchéviks ne se sont pas assigné les 3-4 juillet l’insurrection pour fin, si aucun de leurs comités n’a même pas posé cette question, la cause se trouve en dehors de notre discussion avec la Novaïa Jizn. Car nous discutons sur les enseignements de la « guerre civile », c’est-à-dire de l’insurrection, et non sur le fait qu’un parti révolutionnaire, sachant parfaitement qu’il n’a pas pour lui la majorité, se défend de songer à l’insurrection.

Chacun sait que les bolchéviks n’ont obtenu la majorité dans les Soviets des capitales et dans le pays (plus de 49 %

1. Personnage de la pièce de GrIBoïÉDOYv : Le Malheur d’avoir trop d'esprit, type de la complaisance servile, de l'homme qui ne voit que par les yeux de ses supérieurs. La « modération » et la « ponctualité » sont les deux qualités vantées par Moltchaline.

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