La particularité essentielle de notre révolution, celle
qui appelle le plus impérieusement l'attention, c’est /a dualité du pouvoir qui s’est établie dès le lendemain de sa victoire.
Cette dualité du pouvoir se manifeste par l’existence de deux gouvernements, le gouvernement principal, véri- Ltable, le gouvernement effectif de la bourgeoisie, le « Gou- 4 | vernement provisoire » de Lvov et consorts, qui détient 7% tous les organes du pouvoir, et un gouvernement supplé- .. mentaire, accessoire, un gouvernement de « contrôle », re- nn: présenté par le Soviet des députés ouvriers et soldats de + Pétrograd, qui n’a pas entre ses mains les organes du pou- =
voir, mais qui s'appuie directement sur la-majorité indéniable du peuple, sur les ouvriers et les soldats en armes. .
La source de classe de cette dualité du pouvoir et sa signification de classe, c’est que la révolution de mars 1917
non seulement a balayé toute la monarchie tsariste et remis
tout le pouvoir à la bourgeoisie, maïs confine à la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Le Soviet de Pétrograd et les Soviets de députés ou-
- vriers et soldats des autres localités sont précisément cette dictature (c’est-à-dire le pouvoir appuyé non sur la loi, mais
sur Îa force directe des masses en armes), et précisément de ces classes mentionnées. = 6. Une autre particularité très importante de la révolu- ER tion russe, c’est que le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd qui, d’après tous les indices, jouit de la confiance de Ia majorité des Soviets locaux, cède volontfairement le pouvoir à la bourgeoisie et à son Gouvernement provisoire, cède volontairement à ce dernier la primauté, s’entendant avec lui pour le soutenir, se bornant à un rôle d’observateur contrôlant la convocation de l’Assemblée consti- __ 4 tuante (dont la date n’a même pas été publiée par le Gouver- - __ # nement provisoire). 4 Cetie situation extrêmement originale, dont l’histoire + ne connaît pas de précédent sous cette forme, a donné naïs- sance à une combinaison de deux dictatures : la dictature +. de la bourgeoisie (car le gouvernement de Lvov et consorts | est une dictature, c’est-à-dire un potvoir appuyé non sur la loi et sur l’expression préalable de la. volonté populaire, mais sur un coup de force opéré par une classe déterminée, la bourgeoisie) et la dictature du prolétariat et de la paysan-
nerie (le Soviet des députés ouvriers et soldats), |
Il est hors de doute que cette « combinaison » ne peut durer longtemps. {1 ne peut y avoir deux pouvoirs dans un Etat. L'un des deux doit disparaître, et toute la bour-
GRAS Lt re Dee ST Te Tr Tin
geoisie de Russie travaille déjà, de toutes ses forces, par tous les moyens et partout, à écarter, affaiblir, réduire à néant les Soviets des députés ouvriers et soldats et à former un pouvoir unique de la bourgeoisie.
La dualité du pouvoir ne reflète que la période transttoire du développement de la révolution, lorsque celle-ci dépasse le stade démocratique bourgeois ordinaire, sans arriver encore à la « pure » dictature du prolétariat et de la paysannerie.
La signification de classe (et l’explication de classe) de cette situation instable et transitoire, la voici : notre révolution a, comme toute révolution, exigé des masses, pour la lutte contre le tsarisme, l’héroïsme et le dévouement les plus grands; elle a d’un coup entrainé dans le mouvement des masses innombrables de la population.
Un des principaux caractères scientifiques, politiques et pratiques de toute révolution véritable, c’est l’augmentation extraordinairement rapide et brusque du nombre d’ « habitants » appelés à participer activement, indépendamment, efficacement à la vie politique, à l’organisation de l'Etat.
Il en est de même en Russie. La Russie est aujourd’hui en ébullition. Des millions et des dizaines de millions d’hommes en léthargie politique depuis dix ans, ployés politiquement sous le joug effrayant du tsarisme, accablés par leur labeur de forçat pour les propriétaires fonciers et les fabricants, se sont éveillés et aspirent à la vie politique. Que sont ces millions et ces dizaines de millions d'hommes ? Ce sont en majeure partie des petits patrons, des petits bourgeoïs, des gens tenant le milieu entre les capitalistes et les ouvriers salariés. La Russie est le pays le plus PHRASE de l’Europe.
Une formidable vague petite-bourgeoïse a tout submergé, écrasé non seulement par son nombre, mais aussi par son idéologie, le prolétariat conscient, entraïnant, en d’autres termes, de très vastes milieux ouvriers et leur communiquant en politique la contagion des opinions petitesbourgeoises.
La petite bourgeoïsie dépend dans toute son existence de la bourgeoisie, car elle vit en patron et non en prolétaire (quant à sa place dans la production sociale). Par sa façon de penser, elle suit la bourgeoisie.
La confiance inconsciente dans les capitalistes, les pires ennemis de la paix et du socialisme, voilà ce qui caractérise la politique actuelle des masses en Russie; voilà ce qui a grandi avec une rapidité révolutionnaire sur le terrain économique et social du plus petit-bourgeoïis de tous les pays d'Europe. Voilà la base de classe de l « accord » (je souligne que j'ai moins en vue l’accord formel que le soutien de fait, Paccord tacite, la concession confiante et inconsciente du pouvoir) entre le Gouvernement provisoire et le Soviet des députés ouvriers et soldats, accord qui a procuré à Goutchkov un bon morceau, le véritable pouvoir, et au Soviet les promesses, les honneurs (provisoirement), les flatteries, les phrases, les assurances, les salamalecs des Kérenskiï.
La faible importance numérique du prolétariat russe, Sa conscience et son organisation insuffisantes, voilà l’autre côté de cette même médaille,
Tous les partis populistes, jusques et y compris les socialistes-révolutionnaires, ont toujours été petits-bourgeois; Île parti du comité d'organisation (Fchkhéïdzé, Fsérétéli et autres) également; de même, les révolutionnaires sans parti (Stéklov et autres) ont cédé à la vague ou n’ont pas su la surmonter.
Particularité de Îa tactique découlant de ce qui précède
7. Pour un marxiste, qui doit tenir compte des faits objectifs, des masses et des classes, et non des individus, etc., la tactique particulière du moment actuel découle de la situation de fait particulière que nous venons d’exposer.
Ce caractère original oblige, avant tout, à verser « du vinaigre et du fiel dans l’eau sucrée des phrases démocratiques révolutionnaires » (selon l'expression remarquablement juste employée hier à Pétrograd par mon camarade du Comité central de notre Parti, Théodorovitch, au congrès des employés et ouvriers des chemins de fer de Russie) : se livrer à un travail de critique; expliquer les erreurs des partis petits-bourgeois, socialiste-révolutionnaire et socialdémocrate; préparer et grouper les éléments d’un parti consctemment prolétarien, communiste; dffranchir le prolétariat de la griserie « générale » petite-bourgeoise.
Cela semble: n'être que de la propagande. C’est en réalité le travail révolutionnaire le plus pratique, car il n’est
pas hssible de faire progresser la révolution enrayée, que les phrases étouffent, qui « piétine sur place > non par suite d’obstacles extérieurs, non par suite des violences de la bourgeoisie (Goutchkov ne fait encore que menacer de recourir à la violence contre la masse des soldats), maïs à cause de la confiante inconscience des masses.
Ce n’est qu’en combattant cette confiante inconscience (on ne peut et on ne doit la combattre que sur le terrain des idées, par la persuasion fraternelle, par l'expérience vécue), que nous pouvons échapper à la débauche de phrases révolutionnaires et stimuler réellement le développement de la conscience prolétarienne, de la conscience des masses, stimuler partout leur initiative hardie et décidée, leur action spontanée en vue de la réalisation du développement et de J’affermissement des libertés, de la démocratie, du principe de la propriété nationale de toutes les terres.
8. L'expérience universelle des gouvernements bourgeois et féodaux a élaboré deux procédés pour maïntenir le peuple dans l’oppression. D’abord la violence. Le premier Nicolas Romanov, Nicolas-la-Trique, et Nicolas IH, le Sanglant, ont montré au peuple russe le maximum de ce qui est possible et impossible par ce procédé de tortionnaire. Il est par contre un autre procédé, qui a surtout été mis au point par les bourgeoïisies anglaise et française, « instruites » par - une série de grandes révolutions et de grands mouvements révolutionnaires. C’est le mensonge, la flatterie, la phrase, les promesses sans nombre, les aumônes d’un sou, les concessions sur les points sans importance faites pour mieux retenir ce qui a de l’importance.
L'originalité du moment en Russie, c'est le passage, à une allure vertigineuse, dü premier procédé au second, de la violence contre le peuple à la flatterie et aux promesses mensongères. Comme le chat de la fable, Milioukov et Goutchkov écoutent et n’en font pas moins à leur tête. Ils. détiennent le pouvoir, défendent les profits du Capital, font la guerre impérialiste dans l'intérêt du capital russe et anglo-français et répondent par des promesses, des déclamations, des phrases à effet, aux discours des « cuisiniers » comme Tchkhéïdzé, Tsérétéli, Stéklov, qui menacent, exhortent, conjurent, supplient, exigent, PR. Le chat écoute et n'en fait qu’à sa tête,
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Mais la confiante inconscience et l’inconsciente confiance s’effritent un peu plus chaque jour, principalement chez les prolétaires et les paysans pauvres, à qui la vie (leur situation économique et sociale) apprend à ne pas croire aux capitalistes.
Les chefs de la petite bourgeoisie « sont obligés » d’enseigner au peuple la confiance en la bourgeoisie. Les prolétaires doivent lui enseigner la méfiance.
Le défensisme révolutionnaire et sa signification de classe
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9. Le défensisme révolutionnaire doit être considéré comme la plus importante et la plus frappante des manifestations de la vague petite-bourgeoïse qui a submergé « presque tout ». Cest là précisément le pire ennemi du progrès et du succès de la Révolution russe.
Qui a cédé sur ce point et n’a pas su se dégager est perdu pour la révolution. Maïs les masses cèdent autrement que les chefs et se dégagent autrement, après une autre évolution, par d’autres procédés.
Le défensisme révolutionnaire est, d’une part, le fruit de la duperie des masses par la bourgeoisie, le fruit de la confiante inconscience des paysans et d’une partie des ouvriers; d’autre part, elle est l’expression des intérêts et de la mentalité du petit patron, intéressé jusqu’à un certain point aux annexions et aux profits bancaires, « pieux » gardien des traditions du tsarisme, qui a perverti les Grands-Russes, érigés en bourreaux des autres nations.
La bourgeoisie berne le peuple en spéculant sur la noble fierté de la révolution; elle feint de croire que le caractère social et politique de la guerre s’est modifié pour la Russie depuis cette étape de la révolution, du fait que la monarchie tsariste a été remplacée par la quasi-République des Goutchkov-Milioukov. Et le peuple l’a temporairement crue, dans une large mesure, par suite des vieux préjugés qui, à ses yeux, font des autres nationalités de la Russie une sorte de propriété, d’apanage des Grands-Russes. Cette ignoble dépravation du peuple grand-russien par le tsarisme, qui lui a appris à voir dans les autres peuples je ne sais quoi d’inférieur, d’appartenant « de droit » à la Grande-Russie, ne pouvait se dissiper d’un coup.
Nous devons savoir expliquer aux masses que le carac-
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