‹ La Révolution russe de 1917Chapitre 84 sur 252 · V.1. LÉNINE · texte numérisé non relu

V.1. LÉNINE

Il arrive trop souvent, aux tournants brusques de lhistoire, que des partis, même avancés, ne peuvent, pendant plus ou moins longtemps, s’habituer à la nouvelle situation et répètent des mots d’ordre qui étaient justes la veille, mais qui ont perdu tout sens aujourd’hui, tout aussi « soudainement » que les événements ont « soudainement » tourné.

Quelque chose d’ analogue peut, semble-t-il, se répéter à propos de notre mot d’ ordre du passage de tout le pouvoir aux Soviets. Ce mot d’ordre fut juste pendant la période à jamais révolue de notre révolution disons du 27 février au 4 juillet. Il a manifestement cessé d’être juste. Sans comprendre ce fait, impossible de rien comprendre aux questions essentielles du moment présent. Tout mot d'ordre doit être déduit de l’ensemble des particularités d’une situation politique déterminée. Or, la situation politique actuelle,-en Russie, après le 4 juiflet, est radicalement différente de celle : que nous eûmes du 27 février au 4 juillet.

Cette période révolue de la révolution fut celle de la « dualité du pouvoir », expression matérielle et formelle d’un état transitoire et indéterminé du pouvoir. N'oublions pas que la question du pouvoir est la question fondamentale de toute révolution.

Le pouvoir était alors dans un état d'équilibre instable. Le Gouvernement provisoire et les Soviets se le partageaïient à l’amiable. Les Soviets étaient des délégations de la masse - des ouvriers et des soldats libres =- c’est-à-dire ne subissant aucune contrainte extérieure — et armés: Les armes entre les mains du peuple sur lequel ne pesait aucune contrainte extérieure, tel était le fond des-choses. Voilà ce qui ouvrait et assurait le développement pacifique de la révolution. Le mot d'ordre: « Tout le pouvoir aux Soviets » était immédiatement réalisable dans cette voie de développement pacifique. C'était le mot d’ordre du développement pacifique de

la révolution, possible du 27 février au 4 juillet et, naturel .

lement, le plus désirable, devenu maintenant absolument impossible.

Tout porte à croire que les partisans du mot d'ordre « Tout le pouvoir aux Soviets », n’approfondirent pas tous que c'était là le mot d’ordre d'une période de développement pacifique de la révolution. Et pas seulement pacifique, parce que personne, aucune classe, aucune force sérieuse n'aurait pu alors (du 27 février au 4 juillet) s'opposer au passage du pouvoir aux Soviets ou empêcher ce passage. Ce n’est pas là tout. Le développement pacifique était alors possible même sous cet autre rapport: la lutte des classes et des partis au sein des Soviets aurait pu, à condition que les Soviets prissent à temps la plénitude du pouvoir, se dérouler de la facon la plus pacifique et la plus indolore.

Jusqu’à présent, on n’a pas accordé assez d'attention à cet aspect des choses. Les Soviets, de par leur composition sociale, étant des organismes du mouvement ouvrier el pay-

san, la forme toute prête de la dictature des ouvriers et des

paysans. S'ils avaient eu la plénitude du pouvoir, le principal défaut des couches petites-bourgeoïses, leur péché capital, la confiance qu’elles ont dans les capitalistes, aurait été éliminée par la pratique, aurait subi la critique à la lumière

de l'expérience de leur propre activité. La succession des

classes et des partis au pouvoir aurait pu être pacifique au sein des Soviets, détenteurs exclusifs de l'intégrité du pou-

voir, la liaison de tous Îles partis soviétiques avec les masses

aurait pu demeurer solide et forte. Ne perdons pas un instant de vue que cette étroite liaison, se ramifiant librement en largeur et en profondeur, des partis soviétiques et des masses pouvait contribuer à dissiper pacifiquement les illusions petites-bourgeoises de l’entente avec la bourgeoisie. Le passage du pouvoir aux Soviets n'aurait pas modifié les rapports entre les forces des classes et ne pouvait en rien Îles modifier par lui-même; il n’aurait modifié en rien le caractère petit-bourgeois de la paysannerie. Mais il aurait puissamment contribué en son temps à détacher les paysans de la bourgeoisie et à les rapprocher des ouvriers pour, ensuite, les unir à ces derniers. |

Voilà ce qui aurait pu arriver si le pouvoir avait passé en temps voulu aux Soviets. Ç’aurait été le plus facile, le plus avantageux pour le peuple. C'aurait été la voie la moins douloureuse, et c’est pourquoi il fallait lutter de toute notre

PR

ce qui a été n’ait pas été.

énergie pour nous y engager. Cette lutte, la lutte pour le passage en temps opportun du pouvoir aux Soviets, est à présent terminée. Le développement pacifique est rendu impossible. Il ne reste que l’autre voie, la plus douloureuse.

Le 4 juillet est justement un tournant en ce sens que, depuis, la situation objective apparaît brusquement modifiée. Au pouvoir, les oscillations ont pris fin, le pouvoir appartient, au point décisif, à la contre-révolution. Le développement des partis sur les bases de la politique d'entente des partis petits-bourgeois, socialiste-révolutionnaire el menchévik, avec les cadets contre-révolutionnaires a pratiquement fait de ces deux partis petits-bourgeoïs les complices et les auxiliaires d’une sanglante répression contre-révolutionnaire. L’inconsciente confiance envers les capitalistes manifestée par les petits bourgeois les a amenés à soutenir consciemment dans la lutte des partis les-contre-révolutionnaires. Le cycle du développement des partis est clos. Le

27 février, toutes les classes étaient unies contre la monarchie. Après le 4 juillet, la bourgeoisie contre-révolutionnaire, marchant la main dans la main avec les monarchistes et les

Cent-Noirs, s’est annexé — jusqu'à un certain point par l’intimidation — les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks et a livré le pouvoir effectif aux Cavaignac, à la clique militaire qui fusille ceux qui désobéissent au front et massacre les bolchéviks à Pétrograd.

Le mot d’ordre du passage du pouvoir aux Soviets

serait aujourd’hui du donquichottisme ou une dérision.

Ce serait, objectivement, tromper le peuple, en lui inspirant l'illusion qu’il suffit aujourd’hui encore aux Soviets de le bien vouloir ou de le décider pour prendre le pouvoir, qu'il

y a encore dans les Soviets des partis non compromis par

leur complicité avec les bourreaux et qu'on peui faire que = Ce serait l’erreur la plus profonde que de croire le prolétariat révolutionnaire capable de « se refuser », par « esprit de vengeance » pour ainsi dire, à soutenir, en présence de la contre-révolution, les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks qui ont aidé à massacrer les bolchéviks, à fusiller au front et à désarmer les ouvriers. Cette facon de poser la question, premièrement, atiribuerait au prolétariat des notions de morale bourgeoises (car le prolétariat soutiendra toujours, quand tel sera son intérêt, la petite bourgeoisie hésitante et même la grande bourgeoisie) ;

ce serait, secondement, et c’est le principal, une tentative, coniorme à l’esprit petit-bourgeoïis, de substituer au fond politique des choses des < préoccupations morales »..

Ce fond des choses, c’est que le pouvoir ne peut plus être pris pacifiquement. On ne peut désormais l’obtenir que par la victoire dans une lutte décisive contre ceux qui le détiennent réellement en ce moment, contre la clique militaire, contre les Cavaignac qui s'appuient sur les troupes réactionnaires amenées à Pétrograd, sur les cadets et les monarchistes.

Le fond des choses, c’est que ces nouveaux détenteurs du pouvoir ne peuvent être vaincus que par les masses révolutionnaires du peuple qui, pour s’ébranler, doivent non seulement être guidées par le prolétariat, mais aussi se détourner des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks qui ont trahi la cause de la révolution. —

. Ceux qui introduisent dans la politique la morale petite-bourgeoiïise raisonnent ainsi: admettons que les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks aient commis une « faute » en soutenant les Cavaignac qui désarment le prolétariat et les régiments révolutionnaires; il convient, cependant, de leur donner la possibilité de « réparer » cette faute, il ne faut pas les « gêner » dans la réparation de cette faute, il faut faciliter à la petite bourgeoisie indécise le rapprochement avec Îies ouvriers. Ce raisonnement est d’une naïveté

enfantine ou n’est que sottise, à moins qu’il ne vise à trom-

per les ouvriers d’une nouvelle façon. Car les masses petitesbourgeoises ne peuvent pencher du côté des ouvriers qu’en

un sens, précisément en se détournant des socialistes-révo-

lutionnaires et des menchéviks. Les Partis socialiste-révolutionnaire et menchévik ne pourraient réparer leurs « fau-

tes » qu'en déclarant Tsérétéli et Tchernov, Dan et

Rakitnikov complices de: bourreaux. Nous serions tout à fait, sans réserve aucune, partisans d’une semblable « réparation » des erreurs commises... |

Le problème fondamental de la révolution est celui du pouvoir, avons-nous dit. Ajoutons que les révolutions nous montrent précisément à chaque pas combien il devient malaisé de savoir où est le pouvoir véritable et quelle est la différence entre le pouvoir officiel et le pouvoir réel. C’est

là une des particularités essentielles de toute période révo-

lutionnaire. On ne savait pas, en mars et avril 1917, si le pouvoir réel appartenait au gouvernement ou au Soviet.

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