‹ La révolution sicilienne et l'expédition de GaribaldiChapitre 12 sur 18 · OUVEIENT DES PROVINCES. - RETOUR DES PROSCRITS · texte numérisé non relu

OUVEIENT DES PROVINCES. - RETOUR DES PROSCRITS

Pendant que la capitale voyait s'accomplir tous ces mémorables événements, les provinces ne restaient pas inactives, et partout où elles le pouvaient, les populations prenaient les armes et se rendaient libres. Une des principales cités de nie, Calane, donna l'exemple avec un rare courage.

Aussitôt la nouvelle reçue de l'heureuse entrée de Garibaldi dans Palerme, les Catanais décidèrent de se soulever. Le temps pressait. Au général Gary, commandant la ville avec un millier de soldats, accourrait en hâte se joindre, à la tête d'un corps de 3,000 hommes, le général Afan de Rivera, chassé de Galtanisetta. Cette colonne avait commis sur sa route d'horribles dévastations. — Ce fut le 31 mai au matin, avant l'arrivée d'Afan de Rivera, que la population de Gatane, commandée par M. Joseph Poulet,

ancien colonel de 1848, ainsi que par M. Michel Caudullo, et soutenue des Squadre venues du dehors, se souleva et attaqua les royaux. La lutte, dans laquelle intervint vainement le corps d'Afan de Rivera, dura quatre jours entiers. — Comme à Païenne, le principal moyen de combat des Napolitains fut l'incendie allumé dans les plus beaux quartiers de la ville. Les maisons de Catane , heureusement, sont bâties en lave et voûtées au rez-de-chaussée ; le feu ne put donc faire que peu de ravages. — Le général Clary avait donné l'ordre du pillage et du massacre, et les soldats s'en acquittèrent avec leur empressement accoutumé. — Battus à plate couture, mais chargés de butin, dans la journée du 3 juin, ils partirent pour Messine, continuant à voler et à détruire le long de la route. — Le général Clary vidait les caisses publiques, frappait les communes de contributions en argent; et aussitôt arrivé à Messine, il envoyait porter chci les banquiers Walser et C e une somme de 28,432 ducats, dont il en prenait traite à son nom sur Naplcs. — C'était sa part personnelle du butin.

Outre le colonel Poulet, blessé pendant l'action, et M. Michel Caudullo, les principaux chefs des combattants catanais étaient le marquis de Casalotto, MM. de Angelis, Mangialardo, Michel-Ange Suzanna, Mazza, Biondi, et Frédéric Gravina, tous personnages de distinction et vénérés de leurs concitoyens.

Trapani, dont un premier mouvement insurrectionnel avait été durement réprimé au mois d'avril, était abandonné le k juin par les royaux, effrayés par l'attitude hostile de la population. Déjà, la veille, les compagnies de garde à File voisiue de la Favignana, où se trouve le fameux bagne du Tort Sainte- Catherine, l'avaient évacuée, et les détenus politiques avaient été mis en liberté. Parmi eux se trouvait le jeune et intrépide Nicotera, rendu célèbre par l'expédition de Pisacaue sur les côtes de Naples, et le procès devant la cour deSalerne.— Condamné à la détention perpétuelle et amené au bagne de la Favignana, il y avait subi d'affreux traitements. Pendant les premiers six mois de sou séjour, son cachot était un souterrain sans lumière et duquel on retirait jusqu'à deux cents seaux (feau les jours de pluie ; et deux sous de pain composaient sa ration alimentaire quotidienne.— De quelle horreur n'ai-je pas frémi vingt fois en entendant raconter à ce noble martyr tous les abominables détails de celte prison 1

— Les bagnes de l'Autriche, le Spielberg, ne sont rien auprès du monstrueux régime que le gouvernement napolitain infligeait à ses condamnés politiques.

— Délivré enfln par le départ des royaux* Nicotera s'empressa de courir le jour même à Trapani.

Sous les yeux de la garnison qui n'était point encore partie, il y organisa un comité, une garde nationale, d'accord avec Henri Fardella, et la nouvelle auto-

rité se mit aussitôt en rapport avec le gouvernement de Palerme.

Peu à peu, l'Ile devenait libre de cette sorte, et lors de l'évacuation totale de Palerme par les troupes de Lanza, il ne restait plus aux Napolitains que quatre places fortes où ils tinssent encore, mais sur uu perpétuel qui-vive : Augusta, Syracuse, Melazzo et Messine. — Les habitants de ces villes avaient presque tous émigré.— A Messine, particulièrement, sur cent mille âmes de population, à peine restait-il dix mille malheureux que le manque absolu de ressources empêchait de partir. Les maisons et les boutiques étaient fermées, les fenêtres clouées, les rues changées eu véritable désert. La ville se trouvait démeubléc, chacun ayant emporté tout ce qui était susceptible de transport, sous la menace perpétuelle du bombardement et du pillage. — La pièce officielle que voici édifiera suffisamment sur la conduite des Napolitains envers cette malheureuse cité, dès le début de la révolution :

Protestation du Corps consulaire de Messine.

» Messine, 13 avril 1860.

« Monsieur le général,

« De graves excès ont été perpétrés, la nuit dernière encore, dans U ville de Messine, contrairement aux espérances que nous avaient inspirées les assurances que tous avez bien voulu nous donner, dans le but de rétablir la paix et la confiance et de ramener dans la ville la population, qui s'est sauvée presque tout entière.

• Des personnes woûensivea, un vieillard même, sont tombées victimes

d'une agression non motivée. Des sujets étranger*, des Anglais et d'autres, ont été l'objet des plus mauvais traitements, et on a tremblé pour leur vie.

« Étant restée inoffensive, n'ayant commis jusqu'à présent aucun acte de rébellion réelle, la population de Messine tout entière a le droit de demander que Ton respecte son repos, ses femmes, ses enfants, ses propriétés.

• Cependant la terreur est plu» grande que jamais, et nous éprouvons le besoin, pour rassurer nos nationaux, de formuler ici les promesses que vous nous avez faites.

■ Vous avei bien voulu nous promettre, sur votre parole d'honneur, dont nous n'avons jamais douté ni ne douterons jamais, que la citadelle et les forts ne tireraient pas sur la ville ; que dans aucun cas les soldats ne violeraient les maisons; que la ville ne serait plus troublée, la nuit, par ces fusillades et canonnades interminable* qui depuis plusieurs jours ne laissent à la population aucun instant de repos ; enfin que si des agressions avaient lieu aux barrières, — car ces agressions sont impossibles dans l'intérieur de la ville, — on ne répondrait plus par les feux de pelotons et les canonnades, mais que l'on chercherait à s'emparer des assaillants par d'autres moyens, que les forces considérables dont vous disposez rendent faciles à employer.

• Voilà, monsieur le général, les promesses que vous nous avez faites, et vous nous permettrez de vous les rappeler ici, pour leur donner un caractère d'authenticité. Ces promesses nous mettent à même d'entrer dans vos vues et de rassurer nos nationaux en môme temps que toute la population de la ville.

• Nous vous prions do vouloir nous accuser réception de ce document en la personne de l'un de nous.

« Veuillez agréer, etc.

A Monsieur te maréchal-de-camp P. Rcsso, commandant en chef de Ut

province de Messine.

[Suivent les signatures. )

Cette énergique protestation était due à l'intervention active du digne consul de France, l'excellent M. Boulard. — Ce fut incontestablement à sa seule attitude courageuse et résolue que non-seulement les résidents français, mats tous les habitants de Messine durent, à plusieurs reprises, le salut de leurs personnes et de leurs biens.— On est heureux

de rencontrer de temps à autre, comme contraste avec la conduite de certains de nos agents à l'étranger, si peu soucieux des intérêts des nationaux, si hautainement indifférents à leurs griefs, un beau caractère comme celui de M. Boulard.

Le général Russo avait donné une garde de sûreté à chacun des consuls étrangers. — Le poste du consulat de France était composé de soldats calabrais. M. Boulard ayant à son service des domestiques de la même province, les fit causer avec ces bommes pour couuaitre leurs dispositions. — Ils s'attendaient au pillage prochain de Messine et ils en parlaiebt avec une joie naïve, comme d'une bonté de leurs chefs envers eux. Des idées de famille se mêlaieut bizarrement à cette perspective de vols et de massacres. — « Que voulez-vous? disaient ces soldats, nous avons là-bas, dans la montagne, une vieille mère qui est bien pauvre, une petite sœur à établir. Si le roi nous donne l'argent de ces rebelles de Siciliens, c'est du bien qui tombe du ciel pour toute la maison 1 *

En même temps qu'ils assuraient la libération successive de toute la Sicile, les merveilleux succès de Garibaldi rouvraient les portes de la patrie à la foule des exilés qui n'avaient pu prendre part à l'expédition. — Ces nobles martyrs de la cause natio-

tiale rentraient en hâte pour jouir du bonheur de leur peuple et travailler à la réorganisation du pays. Les plus illustres étaient le marquis de Roccaforte; le marquis de Torrearsa , ancien président du conseil en 1848 ; Michel Amari, le célèbre historien, écrivain national, diplomate, savant de renommée européenne ; le comte Manzoue ; M. Philippe Cordova, ancien député, ministre des finances en I8/18, un des chefs les plus houorés de l'émigration à Turin ; le très-savant et dévoué Emeric Amari, frère du comte Amari, nommé envoyé de Sicile en Piémont ; M. Vincent Errante, ex-député; M. Interdouato, publiciste remarquable et courageux ; le professeur Salvator Chinderai, secrétaire du Parlement de 1848; M. Mario Landoliua; M. Michel Berlolami, ex-député; M. Jean d'Ondès-Reggio et son frère André, tous deux vaillants champions de la longue lutte contre le despotisme napolitain ; M. Bertrani- Vito, littérateur de talent, ex-député; le baron Gusa ; le marquis de Castillo ; le prince de Niscemi père; M. Alphonse Scalia, ex-major d'artillerie, brave et sympathique gentilhomme. — J'en passe forcément et d'aussi considérables encore ; mais ces quelques indications peuvent donuer une idée des milliers d'éminenls citoyens qu'uu abject gouvernement forçait à vivre à l'étranger, en privant le pays de leurs lumières.

Un nom cher a tous les Siciliens a ouvert la liste,

celui du marquis de Roccaforte, gentilhomme de haut rang, pair héréditaire de Sicile. — Lorenzo de Roccaforte est, plus que tout cela, une de ces rares natures douées de toutes les qualités, sans mélange de rien d'inférieur. — Maire de Païenne en 1848 et 1849, il avait laissé de si excellents souvenirs de son administration, que le bruit de son retour excita une joie universelle parmi toutes les classes de la capitale. — Le marquis, qui n'avait voulu profiter d'aucune des amnisties offertes dans ces dernières aunées parle roi de Naples, vivait à Paris, où ses relations personnelles aiusi que sa haute intelligence lui permettaient de servir encore la cause de ses concitoyens, et de préparer les sympathies nécessaires pour leur futur affranchissement. — Quiconque l'a vu à l'œuvre, sait quelle reconnaissance il a mérité, non-seulement de la Sicile, mais encore de tous les Italiens qui veulent l'indépendance et l'unité nationales.

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