‹ La révolution socialeChapitre 150 sur 172 · ENS · texte numérisé non relu

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solidement établie. Voici ce que K. Kautsky écrivit avant l'ère de grandes réformes sociales de M. Lloyd Georges: :

L/Angleterre était le terrain classique du capitalisme : c’est chez elle que pour la première fois, le capital industriel est arrivé à prévaloir.

Le capitalisme industriel triompha, l’emportant au point de vue économique non seulement sur les autres classes du pays, mais même sur l'étranger. Aussi put-il développer le plus librement du monde tous ces caractères qui lui sont particuliers et que j'ai déterminés précédemment. Il renonce à maintenir par la violence les classes laborieuses sous le joug ; 1l préfère suivre une voie pacifique, s'efforce de diviser le prolétariat en âccordant des privilèges politiques à ses fractions les plus puissantes, les mieux organisées et en cherchant à gagner et à corrompre leurs chefs, ce qui ne lui réussit que trop souvent. Il renonce à toute violence à l’extérieur : paix et libreéchange, tel est son mot d'ordre. Il adopte une attitude pacifique vis-à-vis des Boërs, et feint même de vouloir enfin réparer le crime séculaire de l'Angleterre et accorder le home-rule à l'Irlande. :

Mais entre temps la concurrence étrangère est devenue puissante, beaucoup trop puissante même. Elle oblige les capitalistes à supprimer à l’intérieur toutes les entraves apportées à l’exploitation de l’ouvrier, elle les force d’autre part à s’assurer des débouchés par la violence. En même temps, la haute finance exagère encore les pratiques usuraires qu'elle applique au procès de production. Depuis que 5e sont produits tous ces phénomènes l'Angleterre a bien changé. « L/esprit de l’époque, constataient B. et $. Webb dans la Sosiale Praxis (20 mars 1902), s’est, dans ces dix dernières années dans les rapports entre employeurs et ouvriers, prononcé contre la pratique du « self-help » corporatif, qui caractérisait la génération antérieure. Dans les classes riches et chez les gens en place, l’opinion est réellement beaucoup plus hostile aux syndicats et aux grèves que ce n’était le cas il y a une génération ».

Par suite de ce revirement, les syndicats se voient très sensiblement entravés dans leur activité par les tribunaux. Le libre-échange perd du terrain et les tarifs douaniers provoquent l’enchérissement des moyens de subsistance. La politique coloniale de conquête reprend un nouvel essor, ainsi que la législation coercitive contre l'Irlande. Un seul trait dépare le tableau : l’armée anglaise n’est pas encore organisée à la prussienne. I/ Angleterre est complètement entrainée dans l'orbite politique de l'Allemagne et la suit dans sa politique commerciale, dans sa politique sociale, dans sa politique extérieure, dans sa politique militaire.

Tous ces faits ne nous montrent-ils pas clairement que c’est en

Allemagne ‘(et en Amérique) qu'il faut aujourd’hui étudier la destinée de l'Angleterre, que l’état de ce dernier pays a cessé de nous représenter notre avenir ? Le stade de « l’atténuation des antagonismes sociaux », de la préparation à la « paix sociale » est resté limité à l'Angleterre, et, même chez elle, appartient déjà au passé. Gladstone fut le représentant le plus éminent de la politique des concessions faites pour émousser les antagonismes sociaux. Cette méthode répondait à la facon de penser des industriels anglais, tout puissants visà-vis des autres classes et des autres pays. Le représentant le plus remarquable de la nouvelle tactique est Chamberlain. Il est l’homme des capitalistes financiers qui luttent pour maintenir leur suprématie par la violence. Nous nous trouvons ici en présence d’une des plus étranges ironies de l’histoire: en Allemagne, on célèbre hautement l’époque de Gladstone, on y voit notre avenir, on la regarde comme

une des conquêtes impérissables de l'Angleterre, juste au moment où.

l'héritage de cet homme d'Etat se dissipe à tous les vents et où Chamberlain devient un héros du peuple anglais. |

Je l’avouerai ouvertement : j'ai, mioi aussi, fondé de grandes -espérances sur l’Angleterre. Je ne pensais pas que le stade représenté par Gladstone püt jamais se reproduire en Allemagne ; mais j'espérais cependant qu'en Angleterre, grâce aux conditions spéciales où se trouve placé ce pays, l’évolution du capitalisme au socialisme pourrait s'effectuer, non par une révolution sociale, mais, pacifiquement, par une série de concessions progressives, consenties au pro-

létariat par les classes dominantes. L'expérience de ces dernières

années a ruiné également l'espoir que j'avais mis en ce pays. Sa politique intérieure commence à se modeler sur celle de sa rivale, l'Allemagne. Puisse l’analogie se poursuivre ! Puisse cette politique

produire sur le prolétariat anglais les mêmes effets que sur le prolé-

tariat allemand ! | Nous voyons maintenant dans quelle mesure noie est justifiée, jusqu’à quel point il faut admettre que les antagonismes de classe s'atténuent, que la bourgeoïsie se rapproche du prolétariat. Elle n’est pas imaginée à plaisir, elle se fonde sur certains faits. L'erreur con-

siste à attribuer une valeur générale à des phénomènes propres à une. sphère restreinte. On identifie à toute la bourgeoisie certaïînes classes.

d’intellectuels. Une tendance sociale particulière à l'Angleterre, appartenant déjà au passé, devient une tendance générale, sans cesse grandissante du mode de production capitaliste tout entier. — = (K; KAUTSKY, La Révolution Sociale.)

dd ich à:

be = De premier abord, les prévisions de Kautsky paraissent par

trop pessimistes. L'ère de Chamberlain ne dura pas. Un nou-

veau Gladstone — et un Gladstone social — surgit dans la

personne de Lloyd Georges, réalisant un vaste programme de réformes sociales sans précédent. L’home rule est pris tout à fait au sérieux. La Chambre des Lords, cette citadelle du

cäpitalisme agraire et industriel, est humiliée et soumise à la

Chambre des Communes. Une grande réforme électorale est en voie de réalisation. | |

Mais il suffit de voir les choses de plus près pour se convaincre que Karl Kautsky avait encore plus raison qu'il ne le croyait. Jamais l'Angleterre ne fut aussi impérialiste que durant cette ère réformiste. Elle augmente sa flotte dans des proportions colossales. Elle s’allie avec l'Etat le plus despotique — avec le tsarisme couvert du sang, la honte de l’Humanité — pour étouffer l'Indépendance de la Perse. Elle laisse commettre tous les brigandages coloniaux en demandant sa COMMISSION.

Ce n’est pas Lloyd Georges qui est le véritable maître de l'Angleterre, mais la coterie impérialiste de MM. Gray, Lord Churchill et Asquith (1). Le programme de la réforme sociale n'est pour ces nouveaux Chamberlain que le paravent derrière lequel ils jouent leur jeu funeste et dangereux pour l’Huma-

nité.

D'autre part, cette politique réformiste fut un moyen de combattre la nouvelle tactique de l’indépendance politique de la classe ouvrière qui, pour la première fois, est représentée, comme classe, au Parlement du Royaume-Uni. Or, ces tentatives de paix sociale ont totalement échoué. Jamais le monde capitaliste n’a vu d'aussi grandioses mouvements prolétariens que durant cette période réformiste. Tout le pays fut boule-

versé par l'arrêt complet des chemins de fer. La grève du mil-

(r} (Voir les études remarquables de Rothstein dans la New Zeit, et de Mickel Pavlovitch publiées en France.)

nr

lion des mineurs anglais fait époque dans l’histoire de la lutte des classes. La grève des transports maritimes paralysa partiellement l’activité économique de ce grand pays industriel. On a même vu surgir un mouvement syndicaliste « révolutionnaire » à la mode française. Et la libérale Angleterre s’est cru obligée d'abandonner sa tradition séculaire de liberté et de jeter des journalistes et des propagandistes à la pre comme chez nous.

É Anotéterre confirme donc la thèse de la Révolution sncidl au lieu de l’infirmer, et d’une façon éclatante, irréfutable.

I1 doit donc y avoir des raisons dans la structure du régime capitaliste lui-même, pour réduire au néant les meilleurs et les plus sincères volontés réformatrices.

XI. — Les limites du réformisme POUrSÈUE «Le chiffre hideux ».

Cette faillite réformiste, inévitable et fatale, provient du fait que le réformisme se heurte aux limites infranchissables qui sont dans la nature du régime, C’est d’abord les bases du régime : la propriété-monopole. On peut le réformer tant que l’on veut, mais il n’est pas permis de toucher aux fondements même du régime. Et comme, pour nous, socialistes, il est démontré que tant que la propriété-monopole durera, les misères et les antagonismes sociaux ne peuvent pas disparaitre, le capital peut laisser ronger sa part de lion, mais il ne peut se laisser suicider par persuasion. Il sacrifie à la paix sociale, à sa tranquille digestion, une part de ses bénéfices que nous n'avons pas le droit de dédaigner, mais sans y être forcé par la Révolution sociale, il ne saurait renoncer à la raison même de son existence, au principe même du bénéfice, de la plusvalue qui croit sans cesse, ainsi que nous l’avons démontré.

De plus, — et là réside le vice fondamental et irrémédiable du réformisme — le régime capitaliste ne dispose que de.

moyens très limités pour réaliser les réformes sociales qui coûtent terriblement cher. La politique impérialiste et coloniale, la nécessité de se tenir sur le qui-vive en face de Îa classe ouvrière qui s'organise et prend conscience de son rôle historique grandissant, obligent tous les Etats sans excéption à de folles dépenses militaires qui ruinent littéralement les nations, renchérissent la vie et la rendent pour les masses de plus en plus intolérable. Nous pourrions citer des monceaux de chiffres pour confirmer, mais le fait est trop connu, trop incontesté même par nos adversaires, même par le tsar sanguinaire, initiateur de la Conférence de la Haye et de Îa comédie du désarmement, pour que nous ayons besoin d'insister. En face de dix milliards annuéls de dépenses militai-

res, de ce véritable budget de mort, de ruine et de décadence

humaine, le chancelier de l’Angleterre, M. Lloyd Georges a pu officiellement parler, sans être contredit, du « chiffre hideux » du budget militaire qui est une véritable menace de retour à la barbarie primitive. ;

Pendant que l’on jette quelques pauvres millions dans la

« gueule du Cerbère » populaire, on vote simultanément, dans

tous les grands pays capitalistes, des milliards pour la flotte et pour l'armée. De nouveaux engins terribles s'apprêtent à semer la mort des hauteurs et des profondeurs inconnues et ces sous-marins et ces aéroplanes nécessitent de nouvelles dépenses. À l’armée de terre et de mer s'ajoutent les nouvelles armées de l'air et de l’océan. Où donc puiser des ressources pour de grandes réformes sociales ? A cet écueil se brise toute tentative réformatrice sérieuse. L'Etat capitaliste

* prend d’une main ce qu'il a l’air de donner de l’autre.

XII, — La guerre impossible par ses conséquences,

La guerre est tellement coûteuse — la paix armée ne l’est pas moins — et le développement même des forces capitalistes créeraient une telle situation pour l’ensemble des êtres

humains que bien des spécialistes basent sur ces faits leur 4

hypothèse de la guerre impossible. Voici ce qu'écrit Michel Pavlovitch, dans sa brochure : Le Conflit anglo-allemand :

Si, pour des raisons d’ordre économique et social, une guerre entre la Triple-Alliance et la Triple-Entente apparaît aujourd’hui comme invraisemblable, une guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne seules n'apparaît pas moins invraisemblable, pour des raisons d'ordre purement technique, qu’une lutte entre une baleine et un éléphant. L’Angleterre ne peut attaquer les côtes allemandes avec quelques chances

de succès; il n’est même pas sûr qu’elle affaiblisse ainsi la flotte :

allemande, car si celle-ci n’est point disposée à accepter le combät, elle peut s’abriter sous les batteries dé Borkum, Wilhelmhaven, etc. D'autre part, peut-on envisager sérieusement une descente des troupes allemandes en Angleterre, descente qu'on semble redouter si fort à Ja Chambre des Lords, grâce au fameux vainqueurs des Boers, Lord Roberts ? De nombreux spécialistes militaires allemands, tels

que Gaedke (voir son article dans la Berliner Tageblait du 25 nov.

1908) et français, comme Charles Malot (Les Débats, 15 déc. 1908),

ont démontré toute la vanité de ce plan attribué à létat-major

allemand. Pour transporter une armée de 75 à 80,000 hommes, avec

30 batteries, 6,000 chevaux et les vivres et munitions nécessaires, il faudrait 328 vaisseaux, et dans ce nombre d'énormes paquebots dont quelques-uns jaugeant de 30 à 45,000 tonnes (Nord-Deustcher Lloyd

et Hamburg-Amerikamsche Packetfahrt.)

Pour se rendre compte de l'énorme quantité de matériel de guerre que l’armée allemande devrait traîner avec «lle, il suffit de rappeler ce fait que, lors de la bataïle de Täao-YVang (23 août-4 sept. 1904), l’armée russe employa — en un seul jour — plus de cartouches et de projectiles que dans les sept mois que dura la campagne russo-

turque de 1876. Dans cette même bataille de Liao-Vang, un régiment

japonais, commandé par le capitaine Igami, employa, en treize heu-

res de combat, 241,711 cartouches. D’après l’Invalide Russe, organe

du ministère de la Guerre, l’artillerie des 1° et 3° corps sibériens tira, les 30 et 31 août, à Liao-Vang, une moyenne de 420 coups par pièce et par jour. Les déclarations du généralissime de l’armée russe,

géréral Kouropatkine (voir ses mémoires), nous apprennent qu'il y

eut, dans cette dernière guerre des cas où un seul bataillon employa, en un seul jour, jusqu'à 400,000 cartouches et un canon de campagne à tir rapide, 522 projectiles. En général, la guerre russo-japonaise

l’a démontré, four la mobilisation et l'enlèvement d’un corps d’ar-

mée avec tous ses services, il faudrait compter plus de cent trains.

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Voilà à ete difficultés se heurte la guerre contemporaine, alors

même qu’il ne s’agirait que d’une guerre sur la terre ferme. Et com-

bien les choses ne se compliquent-elles pas, lorsqu'il s’agit de transporter une armée par mer ? Je n’en veux pour témoin que la guerre

‘italo-turque. Il s’est déjà écoulé 50 jours depuis que le premier

bataillon italien a débarqué à Tripoli, et les Italiens malgré leur « maîtrise de la mer », leur flotte marchande et militaire relativement

considérable, n’ont pu encore concentrer à Tripoli une armée plus nombreuse, capable de prendre l'offensive contre quelques milliers

d’Arabes et de Turcs. Qu'on se rappelle aussi le temps qu’il fallut aux Japonais pour se concentrer sur le Yalou, pour leur première rencontre avec les armées russes. Quel nombre fantastique de vaisseaux ne faudrait-il pas réunir pour, en une nuit, amener 100,000 hommes en Angleterre, plusieurs milliards de cartouches et des centaines de milliers de projectiles, des voitures, etc. en quantité suffisante pour soutenir la lutte pendant deux semaines.

Compère-Morel, se plaçant à un autre point de vue, au point de vue de l'alimentation en cas de conflagration internationale, montre toutes les conséquences d’une guerre.

Si la société capitaliste contient en ses flancs des germes de guerre.

et si la dualité des intérêts économiques des nations et des hommes fait de notre planète un vaste champ de bataille, où les peuples se défient et se mesurent, tantôt à coups de tarifs, tantôt à coups de

fusils, le développement même des modes de production et des mé-

thodes d'échange en arrive à rendre toute conflagration internationale impossible.

Impossible, parce que la première guerre éclatant entre deux puiscances européennes provoquerait fatalement, mécaniquement, la plus violente et la plus sauvage des révolutions que l’histoire n’ait jamais enregistrée.

Et la raison en est bien simple.

De l'avis de tous les stratégistes, le plus grand problème à résoudre dans un conflit sera celui du ravitaillement.

(C’est quand on aura dirigé sur la frontière, ou les frontières menacées, des centaines de milliers d'hommes qu’il sera nécessaire de prendre toutes les dispositions nécessaires pour ne point les laisser man-

quer de projectiles et d’aliments.

Et quand on songe aux monceaux de fer et de plomb que nos canons et nos lebels vomiront; quand on pense aux millions de kilogrammes de denrées alimentaires que nos soldats absorberont, on

comprend. facilement quelle re incombera au service de l'intendance. ,

Non seulement tous les moyens de transports les plus rudimentaires, les voitures et les chariots de nos agriculteurs, de nos commerçants et de nos industriels devront être mobilisés, mais tout le matériel de nos Compagnies de chemin de fer sera mis à la disposition de la Défense nationale. ù -

Et en supposant que ce soit avec l'Allemagne qu'une rupture se produise, c’est donc sur la ligne de l'Est que les convois succèderont aux convois, sans afrêt et sans interruption, tandis que le silence, un silence sinistre de mort, s’étendra sur toutes les voies ferrées des autres réseaux, dépossédées forcément de la presque totalité de leur outillage.

Toute la vie de la nation se trouvera concentrée sur un point du territoire, et à côté et autour des masses imposantes d'hommes, des troupes compactes de fantassins et de cavaliers, échelonnés sur un front de bandière de plusieurs dizaines de kilomètres, ce sera un va et vient continuel, ininterrompu de voitures, d'automobiles, de locomotives, de wagons venus des quatre coins de la France.

Mais le reste de la nation, toute la population non incorporée sous les drapeaux : les vieillards, les femmes et les enfants |

Comment alimentera-t-on, comment entretiendra-t-on les millions et les millions d'êtres humains à qui on n’aura pu mettre un engin de destruction dans les mains, et qui seront restés dans leurs foyers ?

On pourra me répondre que si les guerres d’hier ont été possibles, il en sera de même de celles de demain, et qu’il n’y aura pas plus de difficulté dans l’avenir à subvenir aux besoins des membres de Ja nation non armée qu’il ne l’a été dans le passé.

C’est une erreur absolue.

Dans le passé, tous les élémients sains et vigoureux, jeunes et alertes n'étaient pas obligés et contraints de prendre les armes. Un grand nombre de citoyens, capables de fournir un effort physique quelconque, restaient au milieu des leurs et pouvaient parfaitement subvenir à leurs besoins. Et si la terre ne manquait pas trop de bras pour la mettre en œuvre et la faire produire, il en était de même pour l’alimentation, c’est-à-dire pour la préparation des denrées : nécessaires à l'existence.

Mais demain ? Est-ce que la mobilisation ne râfle pas tous Îles hommes valides ? Est-ce qu’elle ne provoque pas le vide dans les fermes, dans les métairies, dans toutes les maisons de culture enfin ? Est-ce qu’elle n’enlève pas des milliers de bras au pétrin du boulanger, à l’étal du boucher, au cylindre du meunier, etc. etc. Est-ce

qu’elle ne rend pas impossible, non seulement tout apprêt et toute transformation des produits, mais la production elle-même ?

Et puis, comment transporter les choses nécessaires à l’alimentation et à l’entretien des habitants — s’il était encore possible d’en créer ?

Oui, jadis, chaque ville, chaque village, chaque hameau même possédait son ou ses moulins à vent ou à eau. Le blé récolté dans le pays, sur le territoire de la commune, passait immédiatement chez le meunier et, chaque maison étant pourvue d’un four, là farine se transformait aussitôt en pain. Quant au point de vue des autres produits agricoles, non seulement les paysans se suffisaient à euxmêmes, mais ils approvisionnaient encore directement toutes les villes, toutes les agglomérations urbaines, y portant leurs œufs, leur beurre, leur bétail, leurs légumes, etc, etc.

Mais, aujourd'hui, la division du travail s’est introduite partout, dans l’agriculture comme dans l’industrie, et le développement des moyeñs de communication et de transport a bouleversé la culture française,

Nos trente-neuf millions d’hectafes de terre forment un immense domaine divisé, suivant les régions, «en terres à céréales, à betteraves, en vignobles, en prairies, en cultures maraichères, etc., etc. L'emploi ‘ centuplé et raisonné des engrais artificiels et naturels a complètement changé la façon de concevoir les assolements, et la monoculture s’est introduite un peu partout. Aussi n'a-t-on plus sous les yeux et sous la main une production variée : on se borne à un seul produit, que l’on vend par grande quantité, et l’on reçoit en échange d’autres produits expédiés d’autres: provinces. Ici, on fait des céréales et c’est par milliers de tonnes que le blé est expédié. Là, c’est l'élevage, et le bétail est embarqué dans des centaines de wagons. Plus loin, se sont des centaines de mille de quintaux de légumes que des trains rapides transportent à des centaines de kilomètres en l’espace d’une nuit. Plus loin encore, c’est de la volaille, du beurre, des œufs, du lait, etc, etc., écoulés à trois, quatre, cinq, six cents kilomètres du lieu même de leur production.

Et qu'adviendra-t-il, lorsque la pénurie de matériel empêchera ces expéditions ? Comment vivront ces masses d’êtres humains qu’on se trouvera dans l'impossibilité d'alimenter ? Où trouver les denrées de première nécessité qui leur feront défaut, du jour au lendemain, dès: les premières hostilités ? Par quel miracle inconcevable pourra-t-on subvenir aux besoins des millions d’estomacs criant famine.

Je ne le vois pas!

(C’est alors que se déchaïnera la plus terrible, la plus sauvage et la plus inconsciente des révolutions — celle que le socialisme doit

redouter le plus — celle des ventres affamés, : n ayant, en | fait d' sdéat, $

que celui de manger !

Ce sera la ruée des gens crevant de privations, pillant et massa-. crant ceux qui auront encore à leur disposition quelques moyens de consommation |!

Sous l’aiguillon terrible de la faim, la barbarie ancestrale se réveil-.

lera chez l’homme, et nous assisterons aux pires des excès ! Ce sera la guerre à l’intérieur comme à l'extérieur ! Partout du sang, des larmes et de la boue !

Aussi, c’est ce qui me fait dire que la guerre devient impossible, car je ne crois pas qu'on puisse trouver un seul gouvernement assez léger pour risquer son existence dans une semblable aventure.

Et si les dirigeants, avides de gloire et de conquêtes, étaient sus- : ceptibles de se laisser aller à tenter le sort des armes, je suis persuadé que la classe capitaliste — dont les gouvernants ne sont que les représentants, les délégués au pouvoir politique — soucieuse de

son existence, saurait mettre le hola, et arrêter le branlebas de combat. Elle courrait trop de risques !

Que la guerre soit possible ou impossible, une chose est par trop certaine : la croissance indéfinie des armements. Ce fait,

à lui seul, rend le réformisme impuissant et, partant, la Révo-

lution sociale inévitable.

XIII, — Conclusion : La Révolution est inévitable.

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