UNE GRANDE DATE
1, — La République impossible.
La Révolution de 1789 mérite le nom de grande que lui accordent amis et adversaires. La société moderne est fille légitime de cette Révolution, qui reste objet de haine ou de dénigrement pour la réaction intégrale. Elle mit au pouvoir les classes moyennes, sous la haute direction de la bourgeoisie industrielle, commerciale et financière. C'était son rôle historique. Mais elle ne pouvait le remplir qu'en s'identifiant, au moins dans ses déclarations verbales, avec le peuple. La classe ouvrière des villes se battit pour les autres. Mais, déjà, elle commence à prendre conscience de ses
propres intérêts. Nous voyons surgir, dans la bataille, un
peuple nouveau, qui revendique sa part du butin révolutionnaire. Les révolutions ouvrières ou populaires ultérieures se rattachent, logiquement, historiquement, à la grande période révolutionnaire de 1780-1705.
Au point de vue du fond, dit M. G. Deville, au point de vue économique, les hommes de la Révolution avaient à transformer les rapports sociaux et à les adapter aux nécessités économiques de leur époque. Ils ont accompli de telle sorte la tâche qui leur incombait que, par la force des choses et malgré la puissance des volontés hostiles à leur œuvre, celle-ci est restée debout. l
Au point de vue de la forme, au point de vue politique, l'édifice de 11 Révolution n’a pas eu la solidité de sa base éco-
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nomique ; et le 9 thermidor fut le point de départ de la réaction qui devait, pour de longues années, aboutir à la chute de la République. Un aussi complet recul était-il de toute facon inévitable ? Je ne le pense pas. Car, si le fond économique sert de base aux phénomènes politiques comme aux autres phénomènes sociaux, il n'implique pas fatalement la forme sous laquelle ces phénomènes se produisent. Les fautes, en effet, sont fréquentes sans être obligatoires; parce qu'il est possible de trouver ce qui les a déterminées, il ne. s'ensuit pas toujours qu'elles dussent être forcément commises, et, quand elles l'ont été, il est bon de les signaler pour essayer d'en éviter le renouvellement. Sans doute, une organisation politique dépassant les besoins de la bourgeoisie n'était pas visible 1l y a un siècle et tout ce qui, élaboré sous l'impulsion des prolétaires parisiens, maîtres un instant du mouvement, allait au delà de ces besoins, était condamné à disparaître. Il n'était au pouvoir de personne de faire vivre, après la Révolution, une République qui füt réellement la chose de tous; en particulier, l’extrème divergence qu'il y aurait eu entre l'état arriéré de l'Europe et une République française véritablement démocratique n'aurait pas permis à celle-c1 de durer. Mais la forme républicaine aurait peut-être pu persister; or, à cette époque, comme à n'importe quelle. autre, il y avait, tout au moins pour l'avenir, un avantage immense au maintien de la République, quoique celle-ci eût eu nécessairement alors à abriter l’évolution grandissante du capitalisme. Le scepticisme et l'ironie de certains sur la valeur comparée de la forme monarchique et de la forme républicaine sont un indice de myopie politique, lorsqu'ils ne constituent pas des paravents commodes pour dissimuler, en République, d’inavouables compromissions, en monarchie, la supériorité, pénible, semble-t-il, à avouer, de camarades voisions. — (QG. DÉVILLÉ. T'hermidor et Directoire.)
NI. Deville cherche à résoudre un problème insoluble : si la première République pouvait durer et vivre. Sa chute
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, démontre clairement que l’ensemble des conditions lui était défavorable. La bourgeoisie des villes et des campagnes pouvait s’en passer. Et la classe ouvrière, à elle seule, était encore trop faible pour la faire vivre à son seul et unique profit.
I, — La justification et l'explication de la Terreur,
Dans la Révolution, le bourgeois arrivé ne voit que le côté « pathologique », la terreur.
Pourtant, le recours à la Terreur trouva son explication, ainsi que l'explique avec raison M. Deville, dans la situation de la France menacée à l’intérieur, menacée à l'extérieur, ayant de tous les côtés à la fois à faire face aux plus graves périls. Au dedans, au dehors, les royalistes, criminellement alliés à l'étranger hostile, étaient acharnés à sa perte; la France républicaine ne pouvait vivre qu'en frappant leurs chefs, qu’en retenant par la crainte ceux qui avaient des velléités de devenir leurs complices; elle ne pouvait vivre qu’en supprimant ceux qui s’efforçaient de la tuer. Et la Tlerreur qui n'aurait eu aucune excuse si le gouvernement révolutionnaire avait disposé d’autres moyens de maitriser les forces déchaïnées contre lui, la Terreur est justifiée tant que, dans ses applications, elle n’a été qu’un fait de légitime défense indéniable, le fait de légitime défense étant le seul qui puisse autoriser à donner la mort à un être humain.
Quoiqu'il en soit, en dehors des chefs royalistes ouvertement rebelles ou conspirateurs, que, sous peine d’effondrement, 1l fallait abattre sans faiblesse, en dehors des exécutions sommaires auxquelles en aucun temps on ne doit jamais pousser, bien au contraire, mais qu'il n’était absolument pas possible d'empêcher, le régime de la Terreur ne saurait se justifier à aucun titre, et il a été, pour le succès final, la pire
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des fautes. D'abord, par son exagération, frappant les petits comme les grands, ne distinguant pas entre les puérilités d'adversaires platoniques et la rébellion la plus caractérisée, il a préparé une réaction: les excès dans un sens provoquant toujours un mouvement en sens opposé. D'autre part, dressée contre les partisans mêmes de la Révolution, calomnieusement et maladroitement assimilés aux conspirateurs, la.
“guillotine diminuait le parti républicain plus encore par la
qualité de ceux qu’elle supprimait que par la quantité. Ainsi, devenue en même temps une menace pour tout le monde, elle rendit tout le monde hostile à ceux qui faisaient alors d'elle un instrument de règne et opéra contre eux la concentration de tous ceux qui, sans distinction de partis, tenaient simplement à vivre. C’est l'instinct de la conservation qui a préparé Thermidor, instinct déguisé sous des prétextes divers jugés plus avouables.
ill. — La leçon de la Terreur.
La leçon qui se dégage de ces événements est double. Il faut d'abord — surtout en temps de révolution — soigneusement éviter d'inquiéter la masse de la population. S'il est absolument nécessaire de recourir à la rigueur légale contre certaines oppositions dangereuses et irréductibles, on doit agir de telle sorte que l’opération apparaisse clairement à tous Comme une exception rassurante pour l'immense majorité tranquille. Ces événements nous apprennent, en outre, que les divisions d’un parti ne profitent qu’à ses adversaires. Dans tout parti, il y aura toujours des nuances, il y aura tou-
jours, Si uni qu'on soit et à plus forte raison si on l’est peu, des divergences d'opinion, quel que soit le motif de celles-ci;
mais l’intérêt réel de chacun et de tous exige qu’on s'efforce. d'atténuer ces divergences, d'en canaliser les effets prati-
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ques, au lieu de les accroître et de les laisser grossir au point de ne plus pouvoir les endiguer. En outre, ce n'est jamais à la violence que les diverses fractions d’un parti, correspondant aux différentes nuances inévitables, doivent entre elles recoufir pour assurer le triomphe de leur propre manière de voir. Même au point de vue étroit de l'intérêt bien entendu de chacune d'elles, il vaudrait mieux pour elles se résoudre à un échec de leur idée particulière que de voir celle-ci l'emporter par une élimination violente d’une autre fraction. « On ne fonde point les gouvernements avec la mort », suivant le mot de Baudot dans ses Notes historiques sur la Conc'ention (p. II4). :
S1 on compte sur la violence pour avoir dans un même parti raison les uns des autres, tous, exaltés et modérés, finissent par avoir leur tour au détriment de l’idée commune, et cela cevient d'autant plus aisé et plus rapide que les brèches déjà faites au parti ont été plus nombreuses. Une fois les hommes d'initiative, quelle que soit leur nuance, disparus, il ne reste qu'un parti décimé, émietté, épuisé, sans ressort et, par dessus tout, Sans hommes aptes à le tirer de son inertie; ce sont, en effet, ceux-là qui, étant au premier plan, ont été supprimés au seul bénéfice de l’ennemi commun. Quand ensuite 1l faut remuer la masse, les hommes énergiques et capables, donnant l’exemple et écoutés, font défaut, l'impulsion manque ou est insuffisante, et les coups d'Etat d'hommes disposant déjà de forces organisées ont chance de réussir. l'elle a été la situation du parti républicain à partir de Thermidor avec, à la fin, la réaction politique victorieuse pour longtemps. Et si d'anciens conventionnels se mirent en assez grand nombre à la remorque de cette réaction, c'est que, retombés à leur médiocrité par la disparition de ces mêmes grands noms qui leur avaient servi de guides et les avaient un instant haussés au niveau des événements, ils ne firent ni plus ni moins que la majorité des hommes et allèrent au succès, — (Gabriel DÉVILLE, /bid.)
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