Preludes révolutionnaires
* La marche générale. écrit Georges Renard, de la Révolution
de 1848 en France est à la fois particulière et très simple. D'ordinaire, une révolution présente dans son cours une courbe ascendante et une courbe descendante. C’est ainsi que le 9 thermidor marque dans la première Révolution française la fin du mouvement en avant et le commencement du retour en arrière. Ici, rien de pareil. Le point culminant est atteint dès le début. Il se livre, durant quelques semaines, une lutte indécise entre les forces qui veulent maintenir la France à ce niveau et celles qui tendent à lui faire redescendre la pente gravie en trois Jours.
Cette luite de forces est, au fond, une lutte de classes, qui
se révèle dès les premiers instants, s'envenime bientôt en con-
flits aigus et donne leur sens aux journées échelonnées de MO et nIOIS avécoune étrange. régularité : 25 février,
17 mars, 16 avril, 15 mai, 22 juin. Pendant ces quatre mois,
chacune des deux classes et des deux tendances opposées l'emporte tour à tour; mais chaque victoire éphémère et incomplète de l’une est suivie d’une revanche de l’autre, jusqu'au moment où, dans le sang de la guerre civile, la classe et la tendance bourgeoises triomphent de la classe et de la tendance populaires. Dès lors, la réaction victorieuse … se précipite et, de chute en chute, fait retomber le peuple
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et la bourgeoisie elle-même au-dessous du point d'où ils étaient partis à la conquête de la République. Mais, malgré l’inutilité apparénte de l'effort avorté, il y a des choses abattues qui ne se relèvent pas, des progrès réalisés qui subsistent, des idées lancées qui continuent leur mouvement à travers le monde.
Le 24 février 1848, pendant que Paris gronde, bouillonne encore comme un volcan en éruption, la première affaire à régler entre les vainqueurs surpris de la facilité de leur victoire « arrivée, suivant l'expression de Cabet, comme une bombe ou un éclair », est la constitution du nouveau gouvernement. Sera-ce la Régence ou la République? Une bonne partie de la bourgeoisie se füt, sans aucun doute, accommodée d'un changement se bornant à mettre la couronne sur une autre tête. Les républicains modérés croyaient la République prématurée. L'avocat Marie, un des chefs de l'opposition sous Louis-Philippe, disait : « Son temps n’est pas venu. Je l'aime trop pour souhaiter qu’elle naisse avant terme ». Béranger a écrit plus tard : « Nious voulions descendre marche à marche; on nous a fait sauter un étage ». Mais il fallait compter avec les combattants des barricades, qui n'entendaient pas qu'on renouvelât ce qu’ils appelaient l’escamotage de 1830. Déjà le peuple célébrait à sa facon les funérailles de la royauté en brülant les voitures de gala et le trône avec une allégresse gouailleuse. À la Chambre, la Régence disparaissait avant d’avoir existé. La duchesse d'Orléans, le duc de Nemours, suivaient Louis-Philippe sur le chemin de l'exil, et l’on décidait de nommer un gouvernement provisoire. — (Histoire Socialiste. G. RENARD. La deuxième République française.)
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Il, — Les oppositions de classe au sein du gouvernement provisoire,
Le peuple de Paris, si l'on fait abstraction de quelques crganisations secrètes, ne possédait pas son organisation propre. Il ne pouvait agir que sous la forme de foules, de masses rangées sur les barricades ou en manifestant, par des cortèges, sa volonté collective. Ses délégués au pouvoir furent nommés par acclamation sur la place publique. Sa confiance alla tout naturellement vers les grands noms à
la renommée consacrée, et d’origine bourgeoise. Déjà,
il cherche dans son propre sein des représentants directs, les hommes de sa classe. À côté de Louis Blanc nous trouvons l’ouvrier Albert. Mais c'était relativement peu. La majorité du gouvernement provisoire se composait de bourgeois d’origine, de tempérament et de conception, qui paralysaient tout effort sérieux des représentants de la classe ouvrière.
Dès l’origine, une sourde hostilité se manifeste entre les onze hommes qui se chargent de présider aux destinées de ia France. On peut distinguer parmi eux trois groupes divers. Le plus nombreux comprend Îles républicains modérés, ceux qui considèrent la Révolution comme accomplie du moment que la monarchie et la Chambre des Pairs censitaire ont été balayées par la nation. Ce sont : Dupont de l'Eure, Arago, Crémieux, (rarmer-Pagès, Marie et Marrast. Le plus
avancé se compose des républicains socialistes Albert et Louis
Blanc, partisans déclarés d’une profonde ‘transformation économique. Entre ces deux extrêmes se placent, poids mobile oscillant de droite à gauche, des radicaux, des démocrates, Klocon, Ledru-Rollin, qui veulent très sincèrement des réformes sociales sans trop savoir lesquelles, mais qui n’en-
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tendent pas qu’on touche à la constitution de la propriété et
au régime du salariat.
Les premiers correspondent à cette partie moyenne, ins-
truite et aisée de la bourgeoisie, qui se sent majeure et …
capable de diriger, sans roi, sans cour et sans nobles, les
affaires publiques ; les derniers résument en eux les velléités
frondeuses et vaguement humanitaires des petits bourgeois, des petits boutiquiers, des petits artisans qui souffrent des impôts mal assis, des inégalités consacrées par la loi et accrues par le développement du grand commerce et de la grande industrie, mais sans être réduits à la condition précaire des travailleurs contraints de louer leurs bras pour vivre. Les autres, enfin, sont les porte-voix de la classe ouvrière proprement dite et de ses aspirations imprécises, maïs nettement orientées vers un régime plus égalitaire qui doit s'éta-
blir par l'association des hommes et la socialisation des cho-
ses. « Tous, d’ailleurs, fait observer justement Georges Renard, reflètent les opinions et représentent les intérêts des …
villes, non des campagnes ».
Conte à toutes les grandes époques révolutionnaires,
Paris seul, plus ou moins en communauté d'idées avec les grandes villes de France, porte tout le poids de la Révolution, laquelle, manquant de base nationale, finit fatalement par l’écraser.
Il, — Les ouvriers proclament la République.
Tout en mettant au premier rang le problème social, la classe ouvrière ne peut se désintéresser de la forme politique.
It comment en serait-il autrement? Klle vient de renverser « la monarchie des banquiers et des riches. Elle était témoin
de la protection accordée par Louis-Philippe aux oligarchies
financières et capitalistes. C’est le roi qui enlevait au peuple tout droit politique, toute possibilité d'organisation, parce que «
lui seul assumait aux yeux de la nation la responsabilité du de pouvoir. Et le peuple identifiait tout naturellement le régime d’odieux privilèges sociaux et politiques avec la royauté. Par duc le peuple de Paris fut donc républicain.
(Mais les chefs bourgeois du gouvernement provisoire hésitaient. Ils sentaient, par instinct eux aussi, que a Répu- blique est, dans sa logique et dans ses conséquences sociales, le régime politique de la classe ouvrière. La peur instinctive du peuple les éloignait de la République. Cette peur se complique par l'éternel et indéracinable préjugé des intellectuels bourgeois de toutes nuances qui prétendent que le pouvoir n'appartient pas à « une classe », mais aux « lumières » et à l'instruction, c’est-à-dire à messieurs les intellectuels, qui s'accordent généreusement l’un et l’autre. Et pourtant, c’est la classe ouvrière qui a imposé le gouvernement de la République.
A peine constitué, écrit Georges Renard, le gouvernement hésite à, se qualifier, à s'engager sans retour. Républicain de fait, le sera-t-il de nom? Osera-t-il devancer le vote de Îla
nation sur un sujet de pareille importance? Les témoins de >. Ces heures troubles s'accordent à noter les scrupules et les tergiversations de Marie, de Garnier-Pagès, de Lamartine Jui-même. Mais toute la journée, du milieu des groupes armés qui fourmillent sur la place, montent des sommations d'en finir. Raspail donne deux heures au gouvernement pour se décider. Lagrange et des insurgés, qui se sont improvisés délégués du peuple et installés dans l'Hôtel de Ville, surveillent et harcèlent les maîtres du pouvoir. Lamartine propose une formule longue et embarrassée. On amende, on simplifie. Les modérés ne veulent pas de la rédaction trop timide : « Le gouvernement provisoire désire la République ». | …. Crémieux fait alors prévaloir ce moyen terme : « Le % gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification 3 pe le peuple, qui sera immédiatement consulté ».
Aussitôt des ouvriers, sur une large bande de toile blanche, charbonnent ces mots en lettres énormes : « La République une et indivisible est proclamée en France ». Ils grimpent sur le rebord d'une fenêtre et développent l'inscription à la clarté des torches. Une formidable acclamation retentit, suivi d’un cri de détresse. Un des ouvriers venait de tomber sur la place et on l’emportait tout sanglant. Tes anciens auraient vu là un présage. Hélas! la République dé 1848, après avoir suscité un élan d'enthousiasme, devait tomber, elle aussi, dans le sang ouvrier.
La République était proclamée. Mais que devait-elle être? Serait-elle un simple changement dans l'organisation politique de la France? Toucherait-elle à son organisation économique? Grave problème qui se posait de façon obscure en cette heure critique, mais qui allait se dégager en pleine lumière et devenir la question essentielle du moment. Les bourgeois avaient entendu, pendant la bataille, un cri qu'ils ne comprenaient pas : « Vive la République démocratique et sociale! » Sociale! qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Une estampe du temps figure la Révolution de février sous les traits du sphinx classique dévoreur d'hommes; et c'était bien, en effet, une terrible, une mortelle énigme qu'elle posait à la France et à l’Europe.
Cela fut sensible dès le matin du 23 février. Des faubourgs et des quartiers pauvres étaient descendus sur la place de Grève des hommes armés de fusils, de sabres, et portant qui une ceinture rouge, qui un bonnet rouge, qui un ruban rouge au chapeau; autour d'eux ils distribuaient des insignes rouges; au-dessus d'eux ils faisaient claquer au vent des bannières rouges; les maisons, l'Hôtel de Ville, la statue & Henri [IV furent bientôt pavoisés de rouge, et le gouvernement provisoire fut sommé de remplacer le drapeau tricolore par le drapeau rouge. — (/bid.)
IV. — La lutte entre Drapeau tricolore ét Drapeau rouge. — Les premières mesures,
L'opposition de classe entre bourgeois modérés et proléaires se manifesta avec éclat dans le conflit des drapeaux. l,e drapeau tricolore devint le symbole de la domination bourgeoise. Son origine est connue. Lorsque Louis XVI revint de Versailles, le blanc, emblème de la dynastie des Bourbons, fut inséré entre le rouge et le bleu, couleurs du tiers-état et de Paris, pour marquer la réconciliation du peuple avec la royauté. Le drapeau tricolore prit un caractère révolutionnaire pendant la période de la grande Révolution. L/Em- Direnetut Sien. La Restauration l'avait abattu, 1830 l'avait relevé. Louis-Philppe, en revanche, l'avait comprom:: Le drapeau tricolore devint le drapeau de la royauté et des républicains malgré eux, c’est-à-dire des républicains modérés, qui sont modérément républicains et immodérément bourg'eOIs. |
En revanche, le drapeau rouge flottait sur les barricades, témoin de l’héroisme populaire. Il est devenu le drapeau de la Révolution après avoir été le drapeau de la répression, car il devait être déployé chaque fois qu'au nom de la loi on dispersait un attroupement populaire. Il avait fait le tour du Champ de Mars en 1701 et 1703 lors des massacres du peuple. Le peuple s'y attacha et par ses malheurs et par ses triomphes. Lamartine, homme de gouvernement bourgeois, ne pouvait pas le souffrir. Et il fit adopter un décret en faveur du drapeau tricolore. Toutefois, on accorda au peuple vainqueur une rosette rouge à la hampe du drapeau.
La bourgeoisie paya le peuple en rubans.
Le soir même, une série de décrets essayait de satisfaire à la fois les modérés et les républicains d'avant-garde : Trans-
formation des Tuileries en un hospice d'invalides cavils;
adoption des enfants dont les pères venaient de mourir en combattant pour la patrie; mise en liberté de tous les détenus politiques ; enfin abolition de la peine de mort « en matière politique », mesure incomplète qui ne proclamait pas l'inviolabilité de la vie humaine, comme le dit à tort un des considérants rédigés par Louis Blanc, mais qui témoignait de la générosité des vainqueurs, rassurait les timorés et leur
prouvait que la guillotine de Quatre-vingt-treize était relé-
ouée au musée des antiques.
V.— Le peuple intervient et impose un décret sur le droit au travail.
Cette fois, le peuple tient à ne pas se laisser voler la victoire. Jusqu'à son écrasement par la bourgeoisie traîtresse sur les barricades de Juin, il ne cesse pas de « déranger » le pouvoir en lui représentant la note des barricades émancipatrices à payer. N'ayant que des idées vagues sur la solution
à donner au problème de la misère, il formule souvent des …
revendications qui ne sont pas réalisables sous le régime de
Ja propriété oligarchique. Au premier rang de ces revendications, se trouve celle du droit au travail. Devant le Gouver-.
nement se présentait en tumulte et en armes une délégation
conduite par un ouvrier, Marche, un de ces inconnus que
leur énergie fait chefs dans les moments de troubles. Il réclame la reconnaissance immédiate du « droit au tra-
impérieuse. Lamartine s'efforce de prendre l’ouvrier à la glu de son éloquence. « Assez de phrases comme cela! » inter-
rompt brutalement le jeune homme. Peut-être se fut-il laissé
gagner quand même, si Louis Blanc, après un instant d’hésitation, ne se füt prononcé en sa faveur. Avec Flocon et
vail ». Le gouvernement regimbe devant cette sommation «
Ledru-Rollin, Louis Blanc rédige, séance tenante, le décret suivant, dont les redites sentent la hâte de l’improvisation:
« Le Gouvernement provisoire de la République Française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail.
« I1 s'engage à garantir du travail à tous les citoyens.
« Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du fruit de leur travail. »
Ledru-Rollin fait ajouter cet article, qui ressemble à un don
de joyeux avènement :
« Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. »
On attribue à Marche les célèbres paroles: « Le peuple attendra ; 1l met trois mois de misère au service de la République. » i
Le matin du 28 Février, jour où la République devait offi-
ciellement être proclamée sur la place de la Bastille, plusieurs
milliers d'ouvriers, rangés par corps de métiers, couvraient la place de Grève; ils portaient des bannières où se lisaient ces mots: Ministère du Progrès. — Organisation du Travail. — Abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme. — Une députation populaire s'annonce au Gouvernement provisoire. |
Grand émoi parmi ses membres. Dans l'intervalle écoulé
- depuis l’avant-veille, les modérés s'étaient repris; ils s'étaient
effrayés de leur décret, et répugnaient à donner une sanction si prompte à des paroles dépassant leur pensée. Lamartine se fit l'interprète de ce revirement,; il déclara que pour lui organisation et travail sont deux termes incompatibles dont il ne peut comprendre l'accouplement. 1 refuse de signer le nouveau décret qu'on réclame du Gouvernement et il entraîne avec lui la quasi-unanimité de ses collègues. Louis - Blanc, de son côté, ne veut point laisser protester l’engagement pris envers le peuple; il offre sa démission et celle d’Albert. Mais on est bien près des barricades. Ne sera-ce pas Je
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signal d'une reprise de la guerre des rues? On cherche ‘une transaction. Si Louis Blanc et Albert voulaient consentir à présider une Commission qui siègerait au Luxembourg et dresserait avec l'aide des travailleurs eux-mêmes un plan d'organisation du travail!... Une Commission au lieu d'un ministre ; une assemblée délibérante au lieu d'un organe d’action! Pas d'argent, pas de pouvoir pour réaliser les réformes revées. Un cours sur la faim devant des affamés ; une parlotte autour, d’une marmite vide. Il y avait cént motifs de refuser. Louis Blanc accepta une proposition qui était une façon déguisée -d'éluder les demandes du prolétariat; 1l abritait cette espèce de retraite derrière de belles paroles qu'il prit la peine d'écrire en tête du décret.
Faute de pouvoir organiser le travail, le Gouvernement va organiser l’aumône. Le 27 Février, était publié un décret airisi CONÇU:
« Le Gouvernement provisoire décrète l'établissement d’ateliers nationaux.
« Le Ministre des Travaux publics est chargé de l’exécution du présent décret. »
V1, — L'Ouvrier roi du jour. ;
L'ouvrier, écrit Georges Renard, qui jaillissait ainsi de l'ombre où on l'avait maintenu, est vraiment le personnagetype, le héros de ces premières semaines de la Révolution. Il est traité en souverain de fraîche date; il est flatté, courtisé, imité. Les orateurs officiels vantent son courage dans la bataille, sa générosité dans la victoire, son dévouement au bien général, son intelligence politique, louanges méritées sans doute, mais à dessein grossies, qui visent l'avenir plus encore que le présent et ressemblent à des conseils enveloppés de miel. Un refrain du temps traduit naïvement l’idolâtrie dont la « sainte canaille est l’objet ».
VII, — Chapeau bas devant la casquette!
A genoux devant l’ouvrier!
Le bourgeois essaie de se rapprocher autant qu’il peut de cet être idéal: vestons sans façon, cravates lâches, chapeaux mous, barbes croissant en liberté, manières simples, voire un peu débraillées, très familier et au besoin trivial, phrases humanitaires où le mot de citoyen se carre et s’élargit à chaque tournant: voilà ce qui remplace le langage et le costume sourmés de la veille, À la Comédie-Française, pendant que Rachel déclame la Marseillaise à genoux et roulée dans les plis du drapeau tricolore, on peut voir dans son auditoire, en apparence tout populaire, des blouses qui recouvrent du
linge fin. Une dame de l'aristocratie anglaise qui vit alors
à Paris, écrit: « Nous portons tous de gros souliers; nous portons tous un parapluie et nous tichons de ressembler
autant que possible à nos portières. » La Revue des Deux-
Mondes, c'est tout dire, félicite le Gouvernement d’avoir proclamé le droit au travail.
Qu'y avait-il au fond de cet étalage de tendresse à l'adresse des ouvriers ?
Un sentiment de peur, à n'en pas douter, devant ces masses énigmatiques qui sortaient de leurs noirs taudis; un respect de leur puissance démontrée non seulement par l’aisance avec laquelle avaient été bousculés, en France, un ministre et un roi, mais par l'espèce de tremblement de trônes qui secouait toutes les capitales d'Europe ; probablement aussi une reconnaissance secrète pour ces meurt-de-faim qui, maitres de richesses énormes, avaient sauvé les diamants de la couronne et fusillé sans pitié les voleurs; enfin, dans une bonne partie de la population, un sincère élan de fraternité humaine, Un témoin, alors simple ouvrier, a écrit:
« Je crois qu'à nulle autre époque de notre histoire l'opi-
nion publique n'avait montré de meilleures dispositions pour
‘améliorer la condition morale et matérielle du peuple. »
Certes, les mauvais vouloirs ne manquaient pas; mais ils se dissimulaient prudemment. Ce lendemain d'orage fut un de ces rares moments de sérénité où le ciel bleu rit sur la terre encore détrempée et semée de débris! Accalinie trompeuse si l’on veut, et déjà traversée d’éclairs qui annoncent une prochaine bourrasque ; mais halte bienfaisante qui repose, fait miroiter devant les nations lassées l’image et l'espoir d'une concorde durable et les aide par là même à poursuivre leur marche sur la route rocailleuse où elles cheminent !
Cet âge d'or d’une Révolution, « qui ressemblait à une fête plutôt qu'à une catastrophe », était encore illuminé par l’accueil que la province faisait au nouveau régime.
C’est la loi de toutes les révolutions populaires. Pendant les.
premiers jours après la victoire, toute la valetaille gouvernementale s’agenouiile devant le peuple, le flatte et le caresse. Ainsi, le roi de Prusse, après la victoire du 18 mars, apparait sur le balcon et salue humblement les victimes de sa propre soldatesque. Et tout récemment encore, le comte Witte s'adresse au Comité des députés ouvriers à Saint-Pétersboureg, après la révolution du 17/30 octobre 1005, avec ces paroles: . « Ouvriers-frères ! » Mais aussitôt que le peuple découvre sa faiblesse, 1l est lâchement mitraillé par ses courtisans d'hier.
VIII, — La situation en 1848,
La décomposition du vieux monde s'opérait rapidement.
Au-dessus du Peuple sans existence légale, sans droits poli-
tiques mi civils, sans garanties contre l'oppression, l’exploitation et la misère, les classes officielles s’endormaient en paix, en proie à une gangrène dévorante.
Je ne sais, écrit Louis Ménard, ce qu’avaient fait les villes maudites que consuma le feu du ciel, mais à coup sûr, la cor-
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