LE MOUVEMENT CHARTISTE
I, — En France et en Angleterre.
Ecrasé en France, le mouvement ouvrier surgit un peu partout. En Añgleterre, il porte le nom de Chartisme.
C'est le premier grand mouvement prolétarien européen. Il dura quinze ans (1837-1852) et bouleversa l'Empire britannique. Il emprunta son nom à la Charte, qui formula les revendications des droits politiques : suffrage universel, représentation égale au parlement pour toutes les classes, la suppression des cens, vote secret, de courts parlements. Le mouvement, à l’origine, se sépara complètement de deux grands partis d'Angleterre, les torys et les whigs, en cherchant à organiser la elasse ouvrière en parti de classe. C'est pour la première fois que surgit l’idée de la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière. Si la théorie socialiste moderne est née en France — les découvertes ultérieures peuvent révéler des précurseurs, mais non modifier le fait de la filiation réelle des idées — la pratique de l’action, le programme de la prise du pouvoir par le prolétariat nous est arrivé de PAngletetre. À ce titre, le mouvement chartiste acquiert une grande portée historique d'ordre international. Ici nous ne pouvons que résumer très brièvement les idées directrices et les faits décisifs de ce remarquable mouvement.
Les revendications politiques n'étaient pas nouvelles. Déjà, en 1776, avant la Révolution française, le major Cartwright demandait le suffrage universel, le vote secret et des parlements annuels. Paine, Priestley, Godvin, le cordonnier Nar-
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dy, Coblot, sir Francis Burdett se trouvent parmi les combattants de la première heure pour l'égalité politique.
Le socialisme était tout d’abord étranger à ce mouvement exclusivement politique. Francis Place, l'ami intime de Ben-
tham (1748-1832) et de James Mill (1773-1836), était un chaud partisan de l'Économie politique orthodoxe de M althus et de Ricardo. |
C'est Robert Owen (1), Thomas Hodgskin et fre disciples qui enrichissent le mouvement politique des idées sociales et même socialistes. Hodgskin est considéré par certains comme précurseur de la théorie de la plus-value de Marx (Anton Menger, Lujo Brentano). Il aurait exposé cette théorie dans une brochure publiée en 1825 (« Labor defended against the claims of capital by a labourer » — Le travail défendu contre les réclamations du capital par un ouvrier). Ses idées ont été vulgarisées et développées par un autre « précurseur » de Marx: William Thompson (Labor rewarded. 1827). Mais leur influence sur les premières organisations ouvrières (L'Union nationale de la classe ouvrière, 1833-4) avait une toute autre portée que celle de Marx. Tandis que celui-ci fait de l’économie politique une arme éminemment révolutionnaire, les disciples de Hodgskin traitent « l’économiste » en ennemi du peuple, confondant l'Économie bourgeoise avec l'Economie socialiste,
Nous avons démontré, dans le premier volume de l'Encyclopédie socialiste, que tel fut également le cas des prétendus précurseurs économiques en France: Pecqueur et Vidal.
Le mouvement chartiste est, en partie, le produit de la trahison de la bourgeoisie libérale et même radicale anglaise qui, après avoir conquis la réforme électorale de 1832, avec le concours de la classe ouvrière, abandonna celle-ci à son triste sort, négligeant d'examiner les desiderata et les reven- : dications de leurs alliés de la veille.
(1) Voir le volume Un peu d'Histoire, de l'Encyclopédie,
Te 109 —” Le mouvement fit de rapides progrès. Après la publication __ dela Charte des revendications politiques, le 8 mai 1838, on compte déjà, à l’époque de l'automne, un million d’adhérents. ; Le 12 juillet 1839, 1,280,000 signatures furent acquises à une - pétition ayant pour objet la Charte. La classe ouvrière considérait les droits politiques, comme moyen, mais son but __ était foncièrement social. Aussi Rev. [.-S. Stephen pouvait-il dire : « Le chartisme est une question de couteau et de fourchette, de pain et de fromage », en désignant, d'une | . manière pittoresque et concrète, à l'anglaise, le caractère social 0) du mouvement chartiste. Er
IH. — La période révolutionnaire du chartisme. Sa défaite. Ses conséquences, |
On discuta les moyens de faire aboutir la Charte. Deux - courants se dessinèrent: le Parti de la « force morale.» et » celui de « la force physique ». À la tête du premier se placèà rent Lovett et les owenistes ; à la tête du second, l’Irlandais - Feargus O'Connor. On fut obligé d'employer tour à tour Îles
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- deux méthodes. Toute la persévérance du caractère anglo- ré M axon 5 ÿ manifesta avec éclat. 52 nr Lorsque le parlement eut passé outre aux pétitions cou- #4 5 vertes des millions de signatures, les partisans de « la force en …. physique », (en France, on aurait dit de l’ « action directe »), à … prirent le dessus. Le gouvernement répondit, selon son habi- ne
- tude, par la terreur. Toutes les libertés publiques furent supprimées pour la classe ouvrière, Les réunions colossales et les démonstrations pacifiques éclairées la nuit aux flambeaux durent cesser et des années et des années de prison tombaient Ë sur la tête des ouvriers.
2 Après le rejet de la pétition (1,280,000 signatures, le 12
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… Juillet 1830), par le parlement, une émeute éclata à Birmin- - gham. Le parti de la force physique déclara le 5 août, la n grève générale pour un mois (« le mois sacré »). Elle échoua.
Une nouvelle émeute éclata le 3 novembre 1839, à la suite des mauvais traitements des prisonniers chartistes. Un écrivain conservateur de beaucoup de génie, Thomas Carlyle, - publia un livre sur le Chartisme, où il déclara, contre le gouvernement libéral alors au pouvoir, le mouvement chartiste indestructible.
Les chefs et les orateurs chartistes étaient en prison. Mais la classe ouvrière, les masses continuèrent la lutte. Le 20 juillet 1840, se réunit à Manchester un Congrès qui décida la fusion des organisations locales et la formation de l’Association nationale des Chartistes de la Grande-Bretagne. Ce Congrès se prononça pour les moyens constitutionnels et pacifiques. Pendant cette nouvelle phase, l'influence prépondérante appartient aux socialistes O’Brien et ses amis. Malgré la conduite odieuse des libéraux, O’Brien fut adversaire de l'alliance avec les conservateurs, qui cherchèrent naturellement à s'emparer du mouvement dans un but politique. O'Connor, le chef du « Parti de la force », recommanda, par contre, cette alliance. La majorité donna raison à ce dernier, et contribua, en 1841, à la chute des libéraux et à'la victoire des conservateurs (les libéraux se nomment en Angleterre whigs, les conservateurs forys). O'Connor se prononça contre toute réforme, contre toute amélioration partielle de la situation de la classe ouvrière, parce qu’il les croyait de nature à diminuer son élan révolutionnaire. La lutte des deux méthodes troubla considérablement le mouvement chartiste et contribua à amener sa défaite momentanée.
Un nouveau Congrès se réunit le 2 avril 1842, afin de soumettre une nouvelle pétition au Parlement qui, cette fois, recueille 3,300,000 signatures. La remise eut lieu le 2 mai. Seize hommes la portèrent. Les portes du parlement furent trop petites pour pouvoir la faire passer. On dut la faire entrer par fractions. Le parlement, cette fois conservateur, refusa d'entendre les pétitionnaires. Le parti de « la force physique » prit de nouveau le dessus. Manchester et les
environs, sur une distance de 50 milles anglais, se mit en grève. Quelques autres districts suivirent le mouvement. Cette fois, les ouvriers, sauf quelques exceptions, évitaient tout excès de violence. On trouve la description détaillée de cet intéressant mouvement dans le roman Sybi du futur président du Conseil et chef du parti conservateur (malgré son
origine israélite), le Lord Beaconsfñeld-Disraeli, qui déclara que dans chaque nation, il y a deux nations : ceux qui travaillent et ceux qui les exploitent. La grève générale échoua de nouveau.
Après cette défaite, le chef des violents, O'Connor, cherche à faire adopter par la classe ouvrière un projet utopique, selon lequel tout ouvrier peut devenir, par une combinaison commerciale, propriétaire d’une ferme. Malgré la résistance d’un grand nombre de chartistes, le projet préoccupait fortement les esprits.
La Révolution de février 1848, en France, ranima de nouveau le mouvement. Une nouvelle pétition couverte, prétendon, de 5,700,000 signatures, fut soumise au parlement qui devait, selon O'Connor, être suivie d’un cortège de 150,000 personnes. |
Une réunion de 30,000 personnes eut lieu pour l’organiser. Mais l'interdiction du gouvernement la fit échouer. Le gouvernement prétendit que la pétition ne contenait que 1,975,460 signatures. Ce dernier chiffre est encore assez joli
Le mouvement commence à décliner. O'Connor perd toute influence. Il finit, après l’écroulement de son projet de faire de la classe ouvrière une classe de propriétaires, dans une maison de santé.
Néanmoins, le chartisme marque une grande date dans l'Histoire. Il réveilla la classe ouvrière anglaise. Une période
d'organisation syndicale pacifique date de ce mouvement. L'action directe échoua. Et les prolétaires anglais comprirent la nécessité des fortes organisation. Comme toujours, la réaction contre la période violente tombe dans un autre excès. On
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prêche ouvertement la conciliation des classes. Il se forme, sous le nom de 7rades-Unions, une sorte d’aristocratie ouvrière, sans idées générales, se traïnant à la remorque des partis bourgeois. Mais cette période, contraire à la nature des choses, ne pouvait durer indéfiniment.
Au début du xx° siècle, un demi-siècle après la défaite du chartisme, nous assistons à un réveil formidable du prolétariat anglais qui, par son grandiose mouvement gréviste, et par l'influence croissante de son Parti du travail au Parlement, étonne le monde entier.
Au point de vue politique, le chartisme contribua puissamment aux réformes ultérieures accordant le droit de vote à une grande partie de la classe ouvrière.
Au point de vue révolutionnaire, le chartisme contient des enseignements utiles pour la classe ouvrière de tous les pays. Quelles que soient la persévérance et l'ardeur de l’action d'une classe, la minorité ne peut aboutir si elle se trouve en face de la résistance organisée et méthodique ou même de l'hostilité persistante d’une grande majorité de la nation. La majorité finit toujours par se faire valoir et par imposer sa loi.