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A. Tardieu, La Conférence d'Algésiras, p

Voilà, de Paris, un beau certificat, que Londres contresigne avec de plus beaux éloges encore. Les « jeunes gens » de Vienne, qui l'empochent, ont l'idée den faire bon usage en leur temps; depuis 1906, jamais les discours officiels ou les communications particulières de leur diplomatie ne touchent aux affaires balkaniques sans quelque allusion directe ou détournée aux affaires marocaines et aux services que Vienne a rendus et peut encore rendre à l'œuvre franco-espagnole.

Or voyez la symétrie : islam marocain et islam balkanique; voisinage franco-espagnol et voisinage austro-italien; détroit de Gibraltar et canal d'Otrante; frontière oranaise et frontière bosniaque; route de Tlemcen à Fez et route de Serajevo à Uskub. Puisque la conférence d'Algésiras a reconnu la légitimité de la pénétration pacifique et donné le monopole de l'inter\'ention aux deux voisins de terre et de mer, — surtout au voisin terrestre, — pourquoi ne pas admettre, si Vienne sait préparer Tavenir balkanique, comme Paris de 1901 à 1905 a su préparer l'avenir marocain, si Rome accepte au delà de son Adriatique le protectorat ou la sur>eillance d'un Rif albanais, comme Madrid s'est réservé au delà de son Détroit la surveillance de l'Albanie rifaine, pourquoi ne pas admettre que tôt ou tard une autre conférence pourrait concéder à Vienne et à Rome, aux deux voisins, — à Vienne surtout, voisine terrestre — l'exercice du » voisinage »?

Au lendemain d'Algésiras, cette politique nouvelle est apparue aux « jeune gens » avec ses doubles

conditions d'hostilités possibles et d'amitiés nécessaires.

Malgré l'hostilité de Berlin, la France l'avait emporté à Algésiras par la coalition des sympathies, des amitiés et des alliances que, depuis cinq ans, elle avait groupées autour d'elle. L'Autriche avaitelle à prévoir quelque hostilité pareille? de Pétersbourg peut-être ; de Londres plus vraisemblablement.

L'hostilité de Pétersbourg serait d'avance écartée et, tout au contraire, sa collaboration acquise, si quelque négociateur habile resserrait encore l'entente austro-russe, non plus pour l'inutile défense d'un statu quo, que les réformes occidentales allaient renverser, mais pour la recherche d'un autre équilibre où le « voisinage -» de l'Autriche et ses conséquences sur la Turquie d'Europe auraient pour corollaire le « voisinage » de la Russie et ses conséquences sur la Turquie d'Asie.

L'hostilité de Londres ne serait pas tenace, si l'échec des réformes macédoniennes en 1908 ou 1910, comme l'échec des réformes arméniennes en 1895, donnait aux hommes d'État et au peuple anglais la conviction que tout espoir d'une Turquie régénérée, prospère, utile au commerce mondial, est décevant et que, dans le monde turc, le seul remède aux souffrances des peuples conquis, le seul terme aux embarras du trafic et de la mise en valeur, c'est peut-être la suppression du conquérant, — le partage de l'empire ottoman qu'en octobre 1893 Londres proposait aux cabinets européens.

L'hostilité de Londres dût-elle résister aux offres et aux cajoleries d'une diplomatie patiente, briser môme cette tradition d'amitié anglo-autrichienne,

qui semblait être depuis un siècle une des règles de la politique anglaise, et s'affirmer au grand jour avec la même violence — chose peu vraisemblable — que récemment l'hostilité de Berlin contre les désirs de Paris : qu'importait encore au succès final, si Vienne avait un solide appui de sympathies, d'amitiés et d'alliances? C'est à Vienne que, toujours, on a le mieux copié les articles de Paris : sur le modèle français il était facile d'imaginer une combinaison.

Modèle français : au centre, un syndicat francoespagnol pour l'exploitation du « voisinage »; un premier revêtement d'alliance russe; un second revêtement damitiés anglaise et italienne; un troisième revêtement de sympathies, les unes fort actives, celles de Washington, les autres plus, réservées, celles de Vienne. Copie viennoise : syndicat austro-italien; alliance allemande; amitié russe; sympathies françaises que Ion éveillerait par le rappel des bons offices d'Algésiras, que l'on rendrait actives par l'appât d'un règlement définitif dans l'imbroglio marocain,... Et, sachant que Londres ne s'est jamais entêtée à la défense des causes perdues, les optimistes escomptaient que les sympathies ou la neutralité de l'Angleterre viendraient parfaire au dernier moment la coalition des bonnes volontés en faveur de l'Autriche.

Entre le modèle et la copie, la comparaison, même aux yeux prévenus, ne tournait pas à l'avantage du modèle. Le long passé de la Triplice ferait plus solides et plus compacts le syndicat austro-italien et l'alliance austro-allemande. Plus puissants et plus rapides seraient les moyens daction, grâce aux forces complémentaires des deux syndiqués, à l'armée

devienne, à la flotte de Rome, grâce surtout à Texpérience de toutes deux dans les intrigues albanaises. Et combien plus concordants, les intérêts de Fallié ! Le riohenzollern s'est posé en ami du Turc, pour l'Asie, non pour l'Europe, sur le chemin de Bagdad, non sur la route de Salonique ou de Stamboul : en 1897, au lendemain des victoires thessaliennes, von der Goltz exposait à ses lecteurs d'Allemagne et de Turquie quel bénéfice leur vaudrait à tous une retraite des Turcs au delà du Bosphore, un abandon aux convoitises chrétiennes de cette Europe maudite où les fils d'Osman ont gâché les qualités foncières de leur race, où, sans avenir, ils continuent héroïquement de gaspiller le meilleur de leurs ressources et de leurs soldats....

Et grâce au long passé de l'amitié austro-russe, au plus long passé encore des sympathies austroanglaises, aux tout chauds témoignages des sympathies austro-françaises, grâce surtout au profit sonnant que toucherait en fin de compte tout participant de la combinaison viennoise, — de la table des gros mangeurs, il tomberait des miettes aux petits Etats balkaniques eux-mêmes; la Crète et Samos aux Grecs, quelques cantons de haute Macédoine aux Serbes, de haute Albanie aux Monténégrins, l'indépendance et un port de l'Archipel aux Bulgares, — ne semblait-il pas qu'un jour proche ou lointain, une conférence de Brindisi ou de Venise, sans les disputes et les alarmes d'Algésiras, dût aboutir à la réglementation conciliante du « voisinage » austroitalien?

Dans cette combinaison viennoise, la solidité de la

Triplice semblant à toute épreuve, une seule pièce pouvait sembler, non pas faible ou chancelante, mais encore inégale au service que l'on en attendait. Le continu et inébranlable dévouement que Paris avait trouvé dans l'amitié de Londres, c'est à l'amitié russe que Vienne aurait à le demander...

Six mois après Algésiras (octobre 1906), M. de Goluchowski tombait du pouvoir sous les coups des Hongrois. Après une longue année de guerre ou de grève parlementaires (février 190r>-août 1906), la « Coalition » de tous les partis transleithans avait forcé le Habsbourg aux concessions juridiques, militaires et commerciales, qui devaient affranchir de plus en plus la Hongrie du contrôle autrichien et transformer en simple union libre, en union temporaire, le mariage des deux conjoints. Les menées des pangermanistes dans certains cantons du royaume hongrois, les prétentions des Autrichiens à imposer leur langue allemande et leur commandement aux troupes hongroises, la tyrannie de la politique et de la « culture » germaniques, enfin les indiscrètes déclarations de Guillaume II faisaient apercevoir aux Magyars un « danger allemand » et c'est contre l'invasion germanique, maintenant, non plus contre la rébellion slave, qu'ils entendaient défendre leur indépendance.

Guillaume II, par ses trop cordiales dépêches et ses embrassades, avait désigné son cher « Golu » aux suspicions, puis aux haines. Les Hongrois rejetaient sur le ministre la responsabilité des refus et des dédains de François-Joseph à leur égard. Ils lui reprochaient d'avoir, pour complaire à Berlin, signé le traité de commerce entre l'Allemage et l'Autriche-

Hongrie sans tenir compte de leur abstention, sans même prendre leur avis.

Les Délégations, réunies à Vienne en juin 1906 après deux ans d'absence, avaient, trois jours durant, fait passer le ministre « par les verges » {Spiessenlaufen, disait la Neiie freie Presse) : « A Algésiras, disait Tun, rAllemagne a fait un saut dans l'inconnu et nous l'avons suivie. Que nous importe que l'empereur allemand frappe sur l'épaule du comte Goluchowski et lui dise : « Vous m'avez bien secondé! » — « Nous n'avons plus aucune indépendance, disait l'autre ; nous sommes les satellites de la constellation allemande. >> — Et d'un troisième : « L'opinion hongroise estime que les dépenses militaires sont dues surtout à la Triplice et nous trouvons que la Wacht am Bheim sonne trop haut, de ce côté de la Leitha. » Et tous regrettaient que l'acquiescement à tous les désirs de Berlin rendît la Hongrie suspecte ou odieuse aux Étals balkaniques, — sauf aux Roumains qui ne rêvaient que reprises roumaines sur la Transsylvanie hongroise. Conclusion des plus défiants : « De même que le comte Andrassy a occupé la Bosnie-Herzégovine, on paraît à Vienne poursuivre le but caché de nous glisser jusqu'à Salonique. »

A ces Délégations de la double monarchie en juinjuillet 1906, une motion de blâme au comte de Goluchowski n'avait pas été votée ; mais en novembre, les Hongrois dans leur parlement comptaient prendre leur revanche : le 21 octobre, le comte de Goluchowski, assuré d'un vote de méfiance, donnait sa démission; sans retard, sans une minute d'hésitation, on installait en sa place M. d'Aerenthal.

Aloïs de Lexa-Aerenihal, né le 27 novembre 1854, attaché à Paris en 1877, à Pétersbourg de 1878 à 1883, chef du cabinet de Kalnoky durant six années (1883-1889), puis, de nouveau, conseiller à Pétersbourg (1889-1894), était devenu chef de poste en

Trois années de légation en Roumanie (novembre 1895-mars 1899), puis sept années d'ambassade en Russie avaient ajouté, à la connaissance des choses russes qu'il avait depuis vingt ans, le maniement et 1 expérience la plus complète de l'entente austro-russe : il en avait vu les résultats sur les peuples balkaniques, chez lun des peuples que Vienne couvrait de son exigeante protection; il en avait discuté et peut-être développé les stipulations secrètes quand, en 1902, l'Archiduc héritier était venu à Pétersbourg pour la renouveler; il en avait assuré et, sous les apparences gardées, dirigé le fonctionnement, quand les occupations et soucis de Pétersbourg avaient abandonné à la décision autrichienne la plupart des affaires levantines. Son ambassade lui avait gagné la confiance de lArchiduc héritier : il était le grand homme, le nouvel Andrassy des « jeunes gens », — et les « vieilles gens » attendaient de lui l'union des Trois Empereurs ressuscitée.

En cette fin de 1906, il pouvait sembler que Pétersbourg hésitât dans le choix dune politique nouvelle. La Russie, après la paix japonaise (août 1905^, avait eu son année de recueillement, d'élections et de

débats parlementaires, de Douma appelée et renvoyée. L'alliance franco-russe semblait ébranlée par les prétentions de Paris à s'ingérer dans les affaires intérieures de l'empire et par la trop prompte obéissance de l'ambassadeur français aux instructions de son gouvernement (juillet 1906). Une entente anglo-russe semblait amorcée : l'ambassade de sir Ch. Hardinge (mai 1904-juin 1906) et les sages conseils de sir Donald Mackenzie Wallace portaient leurs fruits. Mais quelque désir que Londres eût de cette entente, quelque modération courtoise et déférente que la diplomatie anglaise — au rebours de la diplomatie française — mît dans l'exposé de ses désirs, deux conditions fondamentales pouvaient déplaire à Pétersbourg : l'Angleterre libérale déclarait ne pouvoir tendre la main qu'à une Russie constitutionnelle, et Londres ne pouvait accepter qu'une politique de statu qiio tant dans l'Extrême que dans le Proche Orient : l'intégrité de la Chine, de l'Afghanistan, de la Perse et de la Turquie était du moins la façade, derrière laquelle on logerait les combinaisons d'influence diplomatique (Perse), de pénétration économique (Turquie d'Asie) et de réformes radicales, — ceci pour la Macédoine.

Ces deux conditions de Londres retardaient, empêchaient peut-être la conclusion de l'accord : eu mai 1906, l'ouverture de la Douma, le renvoi du comte de Lamsdorf et l'appel au pouvoir de M. Isvolski, ministre russe à Copenhague, semblaient indiquer le triomphe de l'impératrice douairière et du « parti danois », que l'on disait acquis à l'influence anglaise; en juillet, le renvoi de la Douma semblait

rendre le pouvoir aux idées adverses, et la flotte anglaise retardait sa visite. Dans la presse et dans les conseils du Tsar, ne manquaient ni les défenseurs de la sainte Russie contre la perversion des idées occidentales, ni les patriotes que les hontes de Mandchourie avaient assoiffés de prestige et de revanche, ni les traditionnels exécuteurs testamentaires de Pierre le Grand, qui n'ont jamais oublié le chemin de Byzance. A tous ces « vrais Russes », la cordiale entente des Trois Empereurs pouvait assurer la collaboration de Berlin et de Vienne tant contre les révolutions et menées séparatistes de la Pologne ou de la Finlande que pour une reprise de l'activité russe dans l'empire ottoman.

La première démarche de M. d'Aerenthal ministre est une tournée chez les Trois Empereurs : au sortir de son premier entretien avec François-Joseph, il va présenter à Pétersbourg ses lettres de rappel et rentre par Berlin. Dépêche au journal le Temps de son correspondant berlinois :

A propos du voyage de M. d'Aerenthal à Saint-Pétersbourg et à Berlin, un diplomate allemand me dit << que les rapports entre Vienne et Pétersbourg deviennent plus étroits et qu'en même temps les relations entre Berlin et Pétersbourg s'améliorent; mais ce n'est pas une raison de parler de la restauration de la Sainte Alliance, non plus que de nous soupçonner de vouloir à notre tour « débaucher » la Russie; l'alliance franco-russe est intacte. »

La première dépêche de M. d'Aerenthal est pour Rome : il promet à M. Tittoni, qui lui retourne pareille promesse, de rétablir en leur cordialité les

relations des gouvernements, que les bagarres de Fiume et de Zara ont failli brouiller. Et tandis qu'il concède aux Hongrois la parité complète dans toutes les affaires diplomatiques, — personnel, emblèmes, langue, etc., — tandis qu'il ne refuse pas les entreliens du roi Georges sur l'annexion de la Crète, il fait aux Délégations (4 décembre 1906) son premier exposé-manifeste :

La politique de la monarchie est une politique de continuité... J'envisagerai comme mon principal devoir de cultiver soigneusement avec l'Allemagne notre amitié étroite, basée sur la communauté de grands intérêts... Mon récent séjour à Berlin et mes entretiens avec le prince de Biilow m'ont donné le plaisir de constater l'accord absolu de nos vues avec l'Italie. Lors de mon entrée en fonctions, j'ai eu avec M. Tittoni un échange de vues amicales qui a démontré une fois de plus, et sans équivoque, la cordialité des rapports... Avec la Russie, une sincère amitié existe depuis plus de dix ans et je suis convaincu que dans toutes les grandes questions les intérêts de la Russie et de l'Autriche-Hongrie sont parallèles; sur la base de mes amicales conversations avec M. Isvolski, nous pourrons compter sur la collaboration des deuxpuissances dans l'intérêt de la paix et l'amélioration du sort des populations balkaniques... Avec les puissance.s occidentales, nos relations sont aussi cordiales que possible. En ce qui concerne la Turquie, en se plaçant sur le terrain du traité de Berlin et des programmes arrêtes à Vienne et à Mûrzsteg, l'établissement d'un budget macédonien peut être considéré comme un grand progrès. Il s'agira maintenant de réaliser un autre point du programme : la réorganisation de la magistrature.

Ces déclarations du 4 décembre valent à M . d'Aeren- Ihal l'approbation unanime des Délégations. Mais

peut-être le ministre na-t-il pas tout dit; le 20 décembre, une note officieuse du Fremdenblait annonce la formation du syndicat austro-italien; « si le maintien du slatu quo paraissait impossible en Albanie, on y substituerait une autonomie sur la base de la nationalité, les deux puissances étant d'accord pour que ni Tune ni l-autre ne cherche de ce côté un accroissement de territoire ». C'est exactement ce que, la veille. M, Tittoni exposait, mais plus complètement, à la Chambre italienne. Ayant rappelé l'accord intervenu entre le comte de Goluchowski et le marquis de V^isconti-V^enosta (dès 1897-1898, Rome était participante, confidente au moins de l'entente austro-russe), il ajoutait :

L'Italie a procédé jusqu'à présent en plein accord avec l'Autriche-IIongrie. Elle fera de même à l'avenir. Les deux puissances sont pleinement d'accord pour affirmer que, lorsque le maintien du slatii quouQ serait plus possible en Albanie, elles devraient soutenir ensemble une solution consistant dans l'autonomie politique de la presqu'île des Balkans, sur la base du principe de nationalité. Et ceci n'est pas un programme négatif; c'est un programme positif dans toute l'étendue du mot.

LA REVOLLTIO!! rURQCE.

M. d'Aerenthal et les « jeunes gens » ont hâte de se donner la gloire d'une telle entreprise. Les événements leur imposent une grande année de patience (décembre 1906-janvier 1908). Mais à l'intérieur, comme à Fextérieur de la double monarchie, tout s'arrange, au cours de cette année 1907, pour leur permettre de mieux combiner leur entrée en scène.

En Autriche, la loi du suffrage universel, votée en décembre 1906, appliquée en mai-juin 1907, amène au Reichsrath une majorité slave, et ce Reichsrath de gens nouveaux accorde plus d'attention aux réformes sociales qu'aux intrigues diplomatiques, — double gain : dans le présent, le ministre est presque le seul maître de sa politique étrangère; dans l'avenir, l'annexion de provinces ou de cantons slaves risquera moins d'offusquer les préjugés des « vieilles gens », qui doivent renoncer désormais à la suprématie du germanisme. A un empire slave, ajouter de nouveaux Slaves c'est, non plus un danger, mais un bénéfice, surtout si les intérêts de ces nouveaux venus peuvent les mettre aux prises avec les Slaves déjà incorporés et confirmer à la Couronne son habituel moyen de gouvernement : le courtage entre frères ennemis.

Et — qui sait? — peut-être les «jeunesgens «espèrentils qu'une « plus grande » Croatie développée aux dépens des Slavies balkaniques, pourra quelque jour faire contrepoids à la Hongrie et changer le dualisme austro-hongrois en une triade de royaumes auslro-hongro-slaves , sur laquelle le pouvoir du Habsboui^ sera mieux établi.

En Hongrie, les brouilles parlementaires et les rivalités nationalistes ramènent à Vienne le parti de l'Indépendance : finie déjà, après quelques mois de concorde, la coalisation de tous les partis magyars et de presque tous les peuples non magyars contre les prétentions autrichiennes 1

En 1905, les Magyars rêvaient d'unir cordialement les deux royaumes hongrois et croate, dont la juxtaposition forme leur État transleithan. La Croatie d'Agrara se plaignait d'être aussi mal traitée en cet État dualiste que jadis la Hongrie dans le dualisme austro-hongrois; Agram réclamait de Buda-Pest ce que jadis Buda-Pest avait exigé et obtenu de Vienne, — la parité de droits et de langues, l'autonomie administrative et même politique. Les délégués hongrois du parti de l'Indépendance prodiguaient de généreuses, mais vagues promesses dans le pacte qu'ils concluaient à Fiume avec les représentants de la nation serbo-croate (décembre 1905).

C'est qu'en 1905 les Magyars, qui n'ont jamais oublié la cruelle leçon de 1848-1849, craignaient d'être pris entre un retour de la tyrannie viennoise et un renouveau de l'insurrection slave.

En 1906, la fidélité d'Agramleur donne la victoire; ils conquièrent sur Vienne une nouvelle extension de leurs droits. En 1907, loin de faire la part des

Croates dans le butin et de les admettre progressivement à l'égalité, l'orgueil magyar prétend leur imposer le hongrois comme langue officielle et ne plus tenir leur royaume que pour une province de la couronne de saint Etienne. La brouille éclate. La crainte d'être pris maintenant sous les rancunes convergentes de Vienne et d'Agram rend nécessaire , aux gens de Pest l'amitié, tout au moins la neutralité autrichienne. En avril 1907, ils reviennent discuter le Compromis, qui, depuis onze ans — les onze années de l'entente austro-russe, — n'a pas été réglé constitutionnellement.

En avril 1907, donc, on remet le Compromis à flot : la vieille machine échoue au premier écueil. En juin, une tentative de renflouement la coule un peu plus bas. En septembre, un second voyage des délégués hongrois semble d'abord n'avoir pas de meilleur résultat; mais, — les plaintes des Croates tournant à la menace, — quand tout semble rompu, les signatures de Vienne et de Buda-Pest s'échangent au bas d'un nouveau traité, moins de paix, il est vrai, que d'armistice, moins d'union que de séparation : « le Compromis de la Séparation, Trennungsausgleich », disent les journalistes. Ce traité en effet commence à dénouer tous les liens internes de la double monarchie. Il concède à chacun des États une indépendance diplomatique et douanière qui, restreinte jusqu'en 1917, deviendra ensuite presque absolue. A leur société en participation durable, Vienne et Buda-Pest substituent une sorte de syndicat limited, dont la durée n'est fixée à dix ans que pour permettre la liquidation du fonds social, commerce, banque, dette publique, etc.

Après quarante ans d'existence (1866-1907), c'est pour le dualisme conjoint de Deak et d'Andrassy le commencement de la fin... Avant de consentir au divorce complet, ne se * trouvera-t-il pas quelque nouvel Andrassy, capable de retenir, sinon face à face, du moins dos à dos, les deux associés *?

La politique extérieure d'Andrassy fournit le modèle. Au temps où les liens et tirants internes semblaient encore solides, Andrassy jugeait pourtant utile d'adjoindre à la double bâtisse une sorte de contrefort : l'occupation de la Bosnie-Herzégovine créait une propriété indivise, qui pour longtemps, pour toujours peut-être, obligerait les deux monarchies à une intime collaboration.

Sans doute, l'acquisition bosniaque a coûté plus de sang, de temps et d'argent qu'on ne l'avait escompté et, dans les deux monarchies, le mécontentement populaire a quelque temps poursuivi les auteurs de cette pénible aventure. Mais un quart de siècle écoulé ne laisse plus dans les mémoires que le souvenir de la victoire finale, et vingt ans d'exploitation fructueuse ont payé de tous les débours. Vienne est prête à une nouvelle campagne : les

\. On dit dans le Temps du 29 janvier 1008, deux joui^ après l'exposé du baron d'Aerenthal et les critiques de ses rares adversaires : • M. d'Aerenthal a répondu par un long et intéressant discours où il a été beaucoup question du Compromis. Il a dit que la dernière crise de séparation n'était qu'une crise apparente. Ce qui est plus fort que les désirs de séparation, c'est l'intérêt commun des deux États. Le Compromis que viennent de conclure pour dix ans l'Autriche et la Hongrie n'est pas le dernier, comme on l'a dit souvent. Dans dix ans, de nouveaux hommes trouveront de nouveau qu'un intérêt supérieur exige que les deux États s'entendent, car la séparation serait la fin de leur puissance. >

« jeunes gens » veulent inaugurer par une musique guerrière le règne de leur François-Ferdinand et montrer dès Tabord qu'en ce règne d'expansion et d'acquisitions, ils sauront réparer les soixante années de François-Joseph. Le vieil Empereur lui-même voudrait ne pas mourir sans laisser l'empire aussi grand qu'il l'a reçu.

A cette hâte de Vienne, les Magyars sont prêts à consentir. Ils ont toujours admiré dans la Bosnie- Herzégovine le chef-d'œuvre de leurs diplomates et de leurs administrateurs; un Hongrois, Andrassy, l'a donnée à la couronne; un Hongrois, M. de Kallay, l'a rendue à la civilisation et à la vie. On vient de terminer le réseau des lignes bosniaques. De Vienne et de Budapest, sept ou huit cents kilomètres de rails courent vers le sud, par Agram et Serajevo, jusqu'à Uvacz, où ils butent à la frontière turque de Novibazar. Couloir resserré entre le Monténégro et la Serbie, ce sandjak de Novibazar est la porte de la Macédoine, de l'Archipel, delà mer libre, du Levant, du monde asiatique. Il mène à la haute plaine de Kossovo, où les Chemins de fer Orientaux — compagnie austro-allemande — ont déjà poussé la ligne qui, de Salonique, monte par Uskub jusqu'à Mitrovitza. D'Uvacz à Mitrovitza, reste un hiatus : cent cinquante kilomètres de pays peu accidenté ; au delà, c'est le marché turc et le marché levantin, la ferme méditerranéenne et asiatique, dont la Hongrie aura bientôt si grand besoin.

J'ai dit à mes lecteurs ' quel développement les Magyars comptent donner à leur industrie, par

1. Voir, dans mon livre La France et Guillaume II, le chapitre intitulé : Guillaume II et le Règlement macédonien.

TRENTE AXS APRES 3U

quelles subventions ils sefTorcenl d'acquérir tous les établissements dune usine moderne et quelle politique d'expansion économique tôt ou tard s'imposera à leurs gouvernants. Dès 1905, il apparaissait que, dans l'état actuel des marchés, la seule Turquie pouvait fournir aux Hongrois la clientèle paysanne dont une usine moderne ne saurait se passer. Dès 1905, la crise semblait rapprochée par les empiétements de l'Allemagne industrielle au Levant, des bateaux et des commis-voyageurs allemands sur les terres et dans les eaux de la Turquie européenne, où jadis régnaient le Lloyd de Trieste et le commerce austrohongrois. En 1907, Hongrois et Autrichiens s'inquiètent de cette concurrence hambourgeoise et brémoise, que les Anglais entreprennent aussi de combattre *...

Le consentement de Buda-Pest est encore facilité par la défiance haineuse que les Magjars laissent

1. Le correspondant particulier du Temps écrit de Ck>nstanUnople le 21 novembre 1907 : • Les deux compagnies allemandes Deutsche Mittelmeer Levante Unie et Deutsche Levante Linie, qui sont étroitement unies au yorddeatscher lÀojd, paraissent avoir obtenu de si bons résultats qu'elles vont élargir le champ de leurs opérations. A partir du 1" janvier 1908, quatre grands bateaux de premier ordre, le Preussen, le Sachsen, le Bajem et le Therapia, feront le service rapide entre Marseille et Alexandrie pendant que quatre autres bateaux, le Scutari, le Péra, le Stamboul et le Galata, feront le service de Marseille-Constantinople et la Syrie. Cest absolument le même service que celui entrepris depuis longtemps par nos compagnies françaises. Tandis que les Allemands emploient des bateaux à marche rapide et fort bien aménagés, offrant aux voyageurs tout le confort désirable, les compagnies françaises n'affectent aux mêmes lignes que de vieux bateaux. Une compagnie anglaise a fait l'acquisition de deux bateaux filant 20 nœuds et faisant conséquemment le trajet de Marseille à Alexandrie en 5-3 heures. Ce service est dirigé contre les .\llemands. >

renaître en eux contre les Slaves de leur dépendance et de leur voisinage : puisque Buda-Pest revient à ses errements de tyrannie contre les Serbo-Croates et à son chant de guerre contre le panslavisme, il ne saurait lui déplaire qu'au lieu d'attendre la rébellion chez soi, on portât la querelle en pleine Slavie.

Et le nouveau Compromis est un essai de la « politique de chemins de fer », que M. d'Aerenthal compte appliquer aux Balkans. Les deux Etats cisleithan et transleithan ont leurs frontières enchevêtrées de telle sorte que la Hongrie ne peut au nord atteindre les marchés d'Allemagne qu'à travers la Pologne autrichienne, tandis qu'au sud 1" Autriche ne peut rejoindre par rail sa Carniole à sa Dalmatie qu'à, travers la Croatie hongroise. Le Compromis stipule la construction ou le redressement de deux lignes ferrées : l'une polonaise, Buda-Teschen-Breslau, pour les Hongrois ; l'autre croate, Laybach-Oguline- Spalato, pour les Autrichiens.

Dès la fin de 1906, il semble que M. d'Aerenthal ait amorcé cette même « politique de chemins de fer » à Constantinople.

En novembre 1906, le vénérable baron de Calice, ambassadeur austro-hongrois à Constantinople depuis vingt-six ans, est remplacé par le marquis Pallavicini. Très vieux et très cassé, le baron de Calice eût continué pourtant, avec profit pour l'entente austrorusse et pour le maintien du statu quo, à tenir le décanat du corps diplomatique. Sa présence donnait à Vienne l'influence décisive sur les rapports de l'Europe avec le Sultan. Son départ remet cette influence, non pas à l'autre représentant du syndicat austro-russe, M. Zinovief, mais à l'ambassadeur allemand, M. de

Marschall, et, presque dès l'abord, le nouvel ambassadeur austro-hongrois n'est jaloux que des succès de MM. Conslans et de Marschall,

L'extrême disette du Trésor ottoman donne aux financiers l'espoir de toutes les concessions : à chacun de ces mangeurs, Abd-ul-Hamid jette quelque morceau. Le Français et l'Allemand sont les plus âpres. M. Constans surtout semble avoir gagné d'audace, après l'arrivée au pouvoir du ministère Clemenceau- Pichon (26 octobre 1906) :il a son affaire d'Héraclée: il a sa combinaison sur la Régie des Tabacs; il appelle ou promet dappeler à Constantinople ses puissants amis du parlement français, M. Etienne (décembre 1906), M. Rouvier. Il n'est question que de rails nouveaux; les bourses de Paris et de Berlin négocient une entente pour la traversée du Taurus par les rails anatoliens ; l'achat de la ligne française Tarse-Mersina donne un débouché aux rails allemands sur la mer de Chypre ; le Sultan croit même politique de relâcher un peu de son hostilité aux intérêts de l'Angleterre et d'accorder un prolongement aux rails anglais Smyrne-Aïdin.

Le marquis Pallavicini suit la mode du jour; ses collègues entament par tous les bouts la Turquie d'Asie; il s'intéresse aux provinces d'Europe, où la compagnie autrichienne des Chemins de fer Orientaux possède déjà les deux routes vers Salonique et vers Constantinople : pour elle, il obtient des embranchements vers la Marmara et la promesse d'un raccord entre ses deux lignes de Macédoine et de Roumélie (mars 1907). Dès ce moment, peut-être, le Sultan est préparé à la demande de raccordement entre les lignes bosniaque et macédonienne... La réforme

fiscale en Macédoine étant désormais conquise et la réforme judiciaire commençante être discutée entre les chancelleries, Vienne abandonne tout espoir du statu qiio. Devienne, en mai 1907, le correspondant du Times écrit :

La recrudescence des bandes macédoniennes et les relations peu cordiales qui existent maintenant entre Serbes et Bulgares inquiètent les auteurs et exécuteurs du programme de Mûrzsteg; à l'automne, le mandat des agents civils venant à expiration, il faudrait reprendre l'affaire selon de nouvelles méthodes et adopter une politique plus énergique, à laquelle l'Allemagne elle-même ne s'opposerait pas.

En mars 1907, l'archiduc François Ferdinand a fait un rapide et mystérieux voyage à Berlin; il a eu un long entretien avec Guillaume II; tous les journaux en ont relaté la durée et l'intimité ; la moindre note officieuse n'en a pas donné le moindre écho. En mai, M. d'Aerenthal passe plusieurs jours à Berlin :

Venu pour être présenté à l'Empereur, — dit l'officieuse Gazette de C Allemagne du Nord, — il en a profité pour se convaincre verbalement que l'accord sur toutes les questions était complet entre les deux gouvernements.

Le 15 mai, M. Tittoni annonce à la Chambre italienne que « le baron d'Aerenthal viendra sous peu en Italie pour confirmer l'importance qu'il attribue aux relations entre TAutriche-Hongrie et l'Italie, qui sont devenues de plus en plus intimes et cordiales ». Le voyage du roi Victor-Emmanuel en Grèce (avril 1907) a rétabli Tamitié entre Rome et l'un des plus fidèles clients de Vienne :

Il était naturel, — ajoute M. Titloni, — que l'on vît renaître entre le peuple grec et le peuple italien la sympathie, jui est unie à des souvenirs classiques et qu'avaient momen- Lanénient amoindrie des suppositions étranges, absolument iénuées de fondement, insoutenables au sujet des prétentions territoriales de l'Italie dans l'île de Crète et dans la péninsule des Balkans.

M. Tittoni oublie la sympathie bien plus forte et plus naturelle que le peuple et le gouvernement italiens témoignent depuis quatre ans aux intimes ennemis des Grecs en Macédoine, à ces Valaques roumanisants, qui veulent défendre contre l'hellénisme leur race et leur langue latines... Mais Rome et Athènes ont maintenant accordé leurs prétentions « sur l'île de Crète et sur la péninsule des Balkans ».

Le 13 juillet, à Désio, le baron d'Aerenthal fait à M. Tittoni la visite annoncée.

M. d'Aerenthal et M. Tittoni ouvrent la conversation à Désio; ils la clôturent à Semraeringle24août. De leur première entrevue, les deux ministres ont rapporté la conviction qu' « une amitié très cordiale » (dit la note officieuse) s'ajoute à « l'alliance qui unit les deux gouvernements et les deux pays « :

Lexaraen de la situation générale européenne et de toutes les questions ayant pour l' Autriche-Hongrie et l'Italie un intérêt spécial a fait constater aux deux ministres, avec une satisfaction réciproque, leur accord complet. Cet accord, dont la base reste le principe de l'équilibre et le maintien du statu quo, s'applique non seulement au présent, mais à toutes les éventualités de l'avenir.

Le maintien du s/a/{/ quo est toujours le programme derrière lequel M. d'Aerenthal dissimule ses inten-

tiens. Il semble qu'à Semmering, M. d'Aerenthal et M. Tittoni tiennent un autre langage :

Lors des précédentes rencontres du ministre italien avec le comte Goluchowski, on s'était entendu sur le main-i tien du statu quo dans l'Adriatique et en Macédoine, mais sans dire ce qui arriverait si, par une circonstance quelconque, le stalu quo devenait impossible. Cette fois on a trouvé le moyen d'assurer, tout en améliorant la situation des Macédoniens, le maintien efficace du statu quo, et toutes les anciennes méfiances ont disparu.

Mais il serait bien plus intéressant de connaître quels sont exactement les propos échangés quand, un mois après la rencontre de Semmering, M. d'Aerenthal reçoit à Vienne (25 septembre) la visite de M. Isvolski. C'est l'heure où, le Compromis austro-hongrois se signant, Vienne sera libre d'agir :

L'accord, — écrit la Correspondance politique de Vienne, — l'accord au sujet des Balkans, qui existe depuis de longues années entre les Cabinets de Pétersbourg et de Vienne, a été confirmé. La réforme judiciaire est la continuation naturelle et par conséquent indispensable de l'action réformatrice, surtout puisqu'on a pris garde d'éviter toute violation des droits de la souveraineté du Sultan.

Donc, en Macédoine, l'entente austro-russe subsiste, non plus pour le maintien du statu quo, mais pour la conquête des réformes et pour l'exécution du plan franco-anglais : après la gendarmerie (1903) et les finances (1905), c'est les tribunaux que l'on va contrôler. Mais cette politique de réformes ne concerne que la Macédoine, telle que l'ont arbitrairement définie les puissances, c'est-à-dire les deux vilayets de Salonique et de Monastir et la moitié du vilayet

d'Uskub. Restent en dehors, les deux vilayets d'Albanie, — en face des rivages italiens, — et les sandjaks de Novibazar et de Kossovo, — au voisinage de la frontière bosniaque, — sans parler de TÉpire et de la Roumélie, au voisinage de la Grèce et de la Bulgarie.

M. d'Aerenthal et M. Isvolski n'ont-ils rien convenu pour ce reste? M. d'Aerenthal soutiendra, par la suite, quil a confié ses projets à M. Isvolski et que ce dernier n'a ni refusé la confidence ni désapprouvé la « politique de chemins de fer ». M. Isvolski ne démentira pas son ami; il s'excusera seulement de n'avoir alors mesuré ni l'étendue ni l'imminence de cette politique. On ne saurait revendiquer pour M. Isvolski plus de perspicacité que lui-même n'en réclame. Mais en se reportant à cette date de septembre-octobre 1907, on ne saurait pas davantage accuser la bonne foi de M. d'Aerenthal : l'occasion était trop belle pour les « jeunes gens » de mettre, bon gré mal gré, le délégué de Pétersbourg dans leur jeu; et la difficulté était grande pour Pétersbourg de refuser la compensation que Vienne réclamait. Car Vienne pouvait parler de compensation, et l'on imagine, dépouillés des réticences et des formes protocolaires, les entretiens de M. d'Aerenthal et de M. Isvolski.

Après un an de séparation, les deux amis se retrouvaient. Un an plus tôt, en novembre 1906, l'union des Trois Empereurs était leur rêve commun, non pas lalliance proclamée, mais cette intimité confiante, cette collaboration dévouée quoique discrète, que. durant dix années déjà. Vienne et Pétersbourg avaient pratiquées. Négociatrice de cette union. Vienne à juste titre en escomptait quelques profits.

pour payer son observance des traités et son respect du stalu quo durant les défaites de Pétersbourg en Extrême-Orient, puis durant les grèves, révolutions et mutineries des peuples russes. Or, dans Tété de 1907, l'entente s'était conclue, non pas entre Pétersbourg, Vienne et Berlin, pour le profit de Vienne, mais, pour la commodité ou le service de ambitions russes, entre Pétersbourg, Londres e Tokio.

Mais cette entente avec Londres imposait à Pétersbourg de renoncer au slatu quo macédonien, — tel que l'avaient défini jadis les accords austro-russes, tel que l'exigeaient toujours les ambitions de Vienne, — et de prendre au contraire le parti de l'Occident pour les réformes et la paix locale...

Imaginez alors le dialogue, non pas entre diplomates, mais entre amis. Que peut répondre M. Isvolski, si, affectueusement. Vienne lui dit par la bouche de M. d'Aerenthal : « Selon notre entente, je vous ai servi avec loyauté, dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Aujourd'hui encore, je reconnais vos besoins et vous garde ma fidèle amitié. Loin de blâmer vos engagements nouveaux, je vous aiderai, comme parle passé, à les remplir; je resterai votre associé dans la politique de réformes, que vous imposent vos amis de l'Occident, comme je l'ai été dans la politique de statu quo, que nous avions jugée plus conforme à nos intérêts communs. Mais vous déplairait-il que ce renoncement au statu quo me valût, à moi aussi, une compensation légitime? Le traité de Berlin me reconnaît le droit d'ouvrir des routes dans le sandjak de Novibazar. Mes rails bosniaques atteignent aujourd'hui la frontière du sand-

jak; j'ai rintenlion de les pousser quelque jour à la rencontre de mes Chemins de fer Orientaux. »

Les deux ministres, —ajoute la note officieuse de la Correspondance politique, — ont profilé de leur entrevue pour discuter toutes les questions de première importance. Les accords internationaux de grande portée, conclus récemment par le cabinet de Pétersbourg, et les autres événements relatifs à la politique universelle ont donné matière à des discussions détaillées, dont le résultat a été l'affermissement de la conviction que les entrevues de cet été ont porté à tous égards des fruits très précieux pour la consolidation de l'entente mutuelle des puissances et de leur bon vouloir à collaborer.

La collaboration entre Vienne et Pétersbourg peut rester d'autant plus étroite que, Tentente austrorusse ayant toujours eu pour corollaires Tamitié austro-anglaise et lamitié austro-allemande, voici que lamitié russo-anglaise vient d'être nouée par les accords asiatiques et que Tamitié traditionnelle entre le HohenzoUern et le Romanof va, dit-on, être renforcée : M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne auprès du Tsar, est rappelé à Berlin ; il remplace aux Affaires étrangères M. de Tchirsky, — comme M. d'Aerenthal a remplacé un an plus tôt M. de Goluchowski, et avec les mêmes intentions, dit la presse officieuse.

Ancien collègue de M. Isvolski à Copenhague, M. de Schoen est son intime; durant son ambassade, il s'est acquis des partisans dévoués à la Cour russe et dans la famille impériale. Malgré les accords anglo-russes, il rêve, lui aussi, d'une union des Trois Empereurs : la Russie ayant reçu de Londres tout ce qu'elle en pouvait attendre, Berlin, mainte-

nant, peut lui offrir d'autres libertés ou d'autres garanties. Sans renoncera la Double Alliance, Paris a cherché des amis tout autour de sa Méditerranée et signé des accords franco-italien, franco-anglais, franco-espagnol, franco-marocain ; pourquoi le Hohenzollern et le Romanof ne syndiqueraient-ils pas les riverains de leur Méditerranée à eux, de la Baltique?

Durant l'automne de 1907, jusqu'à la fin de janvier 1908, c'est à ce grand projet que M. de Schoen s'applique. Par le rappel du baron de Calice, Vienne abandonnait à l'Allemagne le décanat du corps diplomatique. Par l'envoi du baron de Marschall à la Conférence de la Haye, Berlin à son tour laisse le décanat à M. Zinovief : durant les quatre mois (septembre-décembre 1907) où MM de Schoen et d'Aerenthal cherchent leur union des Trois Empereurs, M. Zinovief aurait le champ libre pour la conquête de la réforme judiciaire, n'était le double appui qu'assurent au Sultan les rivalités des États balkaniques et les combinaisons des ambassades « financières ».

J'ai dit plus haut à quelles combinaisons de finance les ambassadeurs de France et d'Italie réservent leurs efforts et j'ai donné la liste des pourboires que le Sultan leur distribue. Il faudra bien qu'un Livre Jaune dégage quelque jour les responsabilités que nous autres. Français, nous avons alors encourues au Levant. Les Anglais prétendent que nous les avons trahis et que tout aurait pu changer dans le sort de l'empire turc et de ses peuples, même si nous n'avions consulté que nos véritables intérêts nationaux. Je crois en vérité

TRENTE ANS APRES g21

qu'après cinq ans de lutte, la politique francoanglaise, « paix locale et réformes », aurait dû l'emporter et que, de celte crise décisive, aurait dû sortir le salut de Tempire turc et le bonheur de toutes les communautés ottomanes, sans distinction de races ni de religions. Mais grands effets des petites causes : comme le nez de Cléopâtre, si le règne de M. Constans eût été plus court..., — ou plutôt cruelles reprises de la justice immanente! Par ce qu'un soir de novembre 1892 ', M. Clemenceau s'est mis sous la griffe de M. Constans, il faut que, quinze ans après, le passé garde la main sur l'épaule de ce ministre, que semblaient avoir délivré pourtant dix années de luttes courageuses et désintéressées, de vigilant patriotisme, — et M. Constans, le meilleur exploitant du régime hamidien, reste l'ambassadeur de M. Clemenceau, l'un des fondateurs de Pro Armenia.

Trois mois durant (décembre 1907-mars 1908), le Sultan refuse de renouveler les contrats : trois mois de gagnés contre la réforme judiciaire et pour le projet viennois. M. dAerenthal reste muet aussi longtemps que, du séjour de Guillaume II en Angleterre, Berlin attend quelque combinaison anglo-allemande et que M. de Marschall n'est pas rentré à Constantinople ; puis silence de quelques semaines encore.

1. Voir le récit de M. Clemenceau dans l'Enquéle de Panama, Annexe n° i au rapport de M. Vallé. Dépositions, p. 484 et suivantes : « Quand M. de Reinacb a vu que M. Cornélius Hertz était hors d'état de faire quelque chose pour lui, après avoir averti par des mots qui indiquaient qu'il avait le plus grand désir d'aboutir à tout prix, par quelque moyen que ce fût, il s'est levé et est venu à moi, en me disant : • Je vous en prie; vous ne pouvez me refuser cela; menez-moi chez M. Constans. »...

LA RÊVOLUTIOX TURQUE. 21

tant que M. de Schoen garde l'espoir de sa combinainaison baltique.

Vieune, 16 décembre.

M. de Marschall, arrivé ici depuis deux jours, a conféré avec M. d'Aerenlhal au sujet de la réforme judiciaire en Macé-, doine. Les ambassadeurs de toutes les puissances étant] d'accord sur le projet, il s'agit maintenant de fixer quelques démarches qui sei'ont à faire dans le cas fort probable] où la Porte s'entêterait dans son refus.

Vienne, 17 décembre.

D'après une information de la Nouvelle Presse libre, la visite de Marschall aurait eu pour but d'obtenir des concessions en faveur du Sultan dans la question du contrôle de la justice. M. de Marschall aurait voulu amener un compromis entre les puissances et le Sultan, qui compte toujours sur l'appui du gouvernement allemand.

Telles sont les notes officieuses : par la suite, Berlin avouera que le baron de Marschall fut mis au courant des projets de M. d'Aerenthal, qu'il les discuta, les approuva, promit de les soutenir à Constantinople... Et le 22 janvier, Tofficieuse Suddeiitsche Reichscorrespondenz annonce l'échec de M. de Schoen : la combinaison baltique s'est heurtée à l'opposition de Londres et de Paris, aux protestations de Stockholm. Déclarations de M. d'Aerenthal le 27 janvier ;

Fidèles à notre politique balkanique, nous ne cherchons pas à faire une conquête territoriale. Dans les Balkans, notre mission est une mission de civilisation et une mission ; économique. Elle est d'autant plus importante que les pays balkaniques sont à la veille d'une ère de développement considérable. L'ouverture à la vie économique de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie sera toujours considérée comme un exploit de l'esprit d'entreprise germa-

nique. D'autres grandes nations civilisées ne travaillent pas avec moins d'ardeur à créer, dans l'Empire ottoman, de nouvelles ressources. Mais nous sommes, nous aussi, de par la possession de la Bosnie, une puissance balkanique : notre tâche et notre devoir consistent à discerner les signes des temps et à savoir en tirer parti. Je dis cela en prévision d'une politique de chemin de fer. Par la construction des Chemins de fer Orientaux jusqu'aux frontières turques et serbes, nous avons posé la base d'une évolution ultérieure. Nous songeons avant tout à prendre des mesures pour la jonction avec Mitrovitza : l'ambassadeur marquis Pallavicini a été chargé de demander à S. M. le Sultan l'autorisation des études pour la construction de cette voie. J'espère fermement que le Sultan accordera sous peu cette autorisation, afin qu'un syndicat de banques autrichiennes et hongroises puisse entreprendre les travaux du tracé.

On ne saurait insinuer plus adroitement la théorie du « voisinage » et de la « pénétration pacifique », ni mieux lier les intérêts autrichiens, hongrois et germaniques. Mais d'autres sympathies sont encore sollicitées par les offres du ministre austro-hongrois.

Après avoir célébré la cordialité grandissante des rapports entre Vienne et Berlin, M. d'Aerenthal se félicite que « les efforts tendant à rendre plus amicales les relations avec l'Italie aient été couronnés de succès » :

Pour nous, qui, conjointement avec l'Italie, avons à sauvegarder des intérêts sur la côte sud et est de la Méditerranée et en Orient, nos relations d'amitié avec cette puissance ont une grande importance, car il s'agit ici de rapports, de sympathie et de communauté d'intérêts avec un Etat limitrophe, rapports desquels dérivent pour tous les deux non seulement une sécurité absolue, mais aussi une garantie pour la réalisation de buts identiques.

Après avoir célébré non moins hautement l'amitié de Pétersbourg, M. d'Aerenthal se félicite que la conférence d'Algésiras ait fourni au diplomate viennois « l'occasion de donner à la France des preuves de confiance et d'amitié » :

L'acte d'Algésiras a fixé trois principes fondamentaux : l'indépendance du Sultan, l'intégrité du territoire et la porte ; ouverte. Attendu que les deux puissances qui, par suite de leur voisinage, portent le plus grand intérêt au Maroc, à savoir la France et l'Espagne, respectent ces principes, nous n'avons pas de raisons de nous opposer aux mesures militaires, de nature temporaire, qu'elles ont prises dans quelques ports.

Après avoir fait l'éloge de la Roumanie, « 'dont les rapports avec nous sont des plus amicaux », M. d'Aerenthal, comme pour piquer au jeu Serbes et Bulgares, — et le jeu réussira ; les Bulgares, que l'on disait liés à la Russie, vont se jeter dans les bras de Vienne, — M. d'Aerenthal promet aux Grecs la meilleure part dans les bénéfices de sa politique nouvelle :

Lorsque le réseau bosniaque aura été rattaché aux rails ottomans, notre trafic se dirigera directement par Serajevo vers la mer Egée et la Méditerranée, et même, comme nous espérons voir sous peu la jonction des chemins de fer turcs et grecs, les communications continues entre Vienne, Buda-Pest, Serajevo et le Pirée ouvriraient la voie la plus directe entre l'Europe centrale, l'Egypte et les Indes. Nous appuyons chaleureusement à Constanlinople les demandes grecques de jonction : par là seulement se réalisera dans son ensemble notre idée économico-politique. Je compte d'autant mieux sur le concours du Sultan que ces raccordements ouvriraient aux vilayets macédoniens une

nouvelle vie économique et engageraient la population en des œuvres pacifiques.

Malgré l'évident échec du voyage de Guillaume II en Angleterre, M. d'Aerenthal veut se persuader que Londres elle-même ne s'opposera pas aux combinaisons austro-allemandes, ni à cette ligne qui, en fin de compte, doit relier Hambourg à Salonique :

J'ai le plaisir de constater que la politique de rapprochement s'étend également aux rapports anglo-allemands. Cette amélioration s'est manifestée de façon très éloquente par l'accueil cordial fait à l'empereur Guillaume en Angleterre. Nous nous réjouissons du succès qu'ont eu les efforts des personnages qui dirigent la politique en Allemagne et en Angleterre, car cela nous rassure de voir l'Angleterre, avec laquelle nous entretenons des relations des plus amicales, en bonne entente avec l'Allemagne, notre étroite alliée.

Bref, sur le modèle parisien dont le Maroc avait fourni l'étolTe, ne voilà-t-il pas une belle copie viennoise, dont l'islam balkanique fera les frais? Par le syndicat austro-italien, grâce à lalliance austroallemande, à lamitié austro-russe et aux sympathies austro-françaises, malgré l'hostilité secrète ou déclarée de Londres, les trois principes fondamentaux d'Algésiras seront appliqués à la Turquie d'Europe : indépendance du Sultan, intégrité du territoire et porte ouverte... Mais les deux voisins de terre et de mer, Autriche et Italie, se chargeront d'ouvrir et de tenir les portes du nord et de l'ouest, comme Espagne et France se sont chargées des portes marocaines.

M. d'Aerenthal avait-il escompté le succès immédiat de sa combinaison? pensait-il que Londres et Pétersbourg, satisfaites de la réforme macédonienne, laisseraient faire ailleurs ou, témoignant d'abord quelque humeur, se laisseraient bientôt reprendre par les charmes de l'amitié anglo-italienne et de l'amitié austro-russe?

Aussitôt connues à Pétersbourg, les déclarations de M. d'Aerenthal causent un beau tapage :

Saint-Pétersbourg, 1" février.

L'agitation soulevée dans la presse par le discours de M. d'Aerenthal bat son plein. La Novoïé Vrémia, le Rouss, le Slovo et la Gazette de la Bourse attaquent aujourd'hui avec véhémence la politique hypocrite du cabinet viennois et déclarent que l'entente de Muerzsteg a cessé d'exister, étant violée par l'Autriche de façon peu correcte. Le lioiiss estime que M. d'Aerenthal a eu tort de mentionner les relations amicales avec la Russie : désormais aucune amitié n'existe entre les deux pays.

Le diplomatique Journal de Saint-Pétersbourg est plus violent encore :

La modération conciliante de la Russie est vite devenue pour certaines chancelleries, synonyme de faiblesse et de renoncement. Il est difficile de s'expliquer autrement le défi de l'Autriche-Hongrie. Jamais, depuis de longues années, on a traité avec une désinvolture plus cavalière les intérêts de la Russie. Et lorsque l'on pense qu'au point de vue balkanique l'Autriche-Hongrie est notre alliée, et que le baron d'Aerenthal a toujours passé pour un ami sincère de notre pays, l'indignation de la presse, si vio-

lente qu'elle soit, ne doit guère constituer une surprise. Il est temps de rappeler, par une protestation énergique, que la Russie compte encore aux Balkans.

On dit que Tambassadeur russe à Vienne, le prince Ouroussof, va être mis en congé, et M. Isvolski semble disposé ou obligé aux mesures énergiques. M. d'Aerenthal reste d'abord un peu étourdi de l'explosion que son discours a provoqué. On parle de sa retraite*.

Mais les « jeunes » et les « vieilles gens » lui gardent leur confiance et rejettent sur M. Isvolski la faute de la méprise *. Vienne veut espérer que, malgré tout, l'entente austro-russe prévaudra. Berlin'

1 . Vienne, 6 février. — D'après la Zeit, le baron d'Aerenthal se montrerait disposé à donner sa démission. Ce journal croit même savoir que son successeur serait le marquis Paliavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie a Constantinople, où il est persona grata. Le marquis Paliavicini a l'avantage, qui est à considérer dans les circonstances actuelles, d'être également très bien vu en Hongrie, où il possède un siège à la Table des magnats.

2. Vienne, 7 février. — L'empereur a reçu hier en audience spéciale le ministre des affaires étrangères, baron d'Aerenthal... Le gouvernement fait circuler par les agences une note destinée à rassurer l'opinion. En voici le texte : « Dans les cercles diplomatiques, on se montre étonné du bruit répandu à l'étranger, suivant lequel les relations entre l'Autriche-Hongrie et la Russie se seraient subitement tendues. Voilà quatre mois que le baron d'Aerenthal et M. Isvolski eurent l'occasion de s'entretenir longuement de la Macédoine et qu'un communiqué fut publié constatant l'accord des deux ministres sur tous les points. Or, dit-on, il est presque certain que le baron d'Aerenthal mit alors M. Isvolski au courant de ses projets de chemin de fer; ces projets existaient déjà; seulement le baron d'.\erenthal dut attendre les Délégations pour en donner officiellement connaissance. On incline à croire que les journaux russes expriment une opinion personnelle, ne reflétant pas les vues du gouvernement russe. ■

3. Berlin, 8 février. — Les protestations russes contre les projets du baron d'Aerenthal sont considérées comme l'expression de

et Rome ' protestent de leur entier dévouement et M. d'Aerenthal, promptement remis de son alarme, annonce aux Délégations que le Sultan est gagné à ses projets :

M. d'Aerenthal a confirmé, ce que l'on pensait non sans quelque raison, que la Porte était favorable à la politique de l'Autriche-Hongrie concernant le chemin de fer de Mitrovitza. Vienne a donc envoyé quatre ingénieurs à la commission qui s'est chargée d'examiner le chemin de fer dont les travaux seront commencés au milieu de mars.

Après ce nouveau discours de M. d'Aerenthal, M. Bacquehem, rapporteur du budget des affaires étrangères, déclare :

Nous accompagnons de nos sympathies les efforts que la France fait au Maroc, dans l'intérêt de la civilisation; nous espérons que nos efforts légitimes et économiques trouveront la même juste appréciation en France.

l'amertume provoquée par la reprise d'une politique active de l'Autriche en Orient, après une longue inactivité qui avait pu passer pour une renonciation. Cette politique n'est toutefois pas celle d'un homme et ne changera pas avec lui : c'est celle que l'empire d'Autriche a décidé de suivre désormais, et c'est un fait avec lequel il faut compter. On croit donc ici que les Russes recevront des explications et que les deux puissances continueront leur politique d'entente, tracée par le programme de Muerzsteg.

1. Rome, 9 février. — Dans un article qui parait officieusement inspiré, la Tribuna constate entre l'Autriche et la Russie un désaccord profond sur tout le développement ultérieur de la question des Balkans. Le baron d'Aerenthal substitue à la coopération avec la Russie l'action directe, destinée à donner à l'Autriche tous les avantages accordés par le traité de Rerlin. L'Italie pour sa part souhaite que la position du baron d'Aerenthal, qui est un chaud partisan des bonnes relations austro-italiennes, ne soit pas ébranlée, d'autant plus que le baron d'Aerenthal est justement combattu dans son pays par les féodaux et les cléricaux qui n'ont pas oublié le passé et sont animés de sentiments hostiles à l'Italie.

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On espère donc que les nécessités de la France au Maroc rendront plus accommodants les gouvernements de Pétersbourg et de Londres. Celui de Londres ne s'intéresse qu'aux réformes et demande par la voix du Times : « Si M. d'Aerenthal a engagé des négociatiens pour obtenir une faveur de la Turquie, comment peut-il espérer à la fois établir une pression suffisante sur le Sultan pour assurer lacceptaiion des réformes judiciaires ou même pour vaincre la résistance turque au renouvellement des mandats des fonctionnaires et des officiers étrangers en Macédoine? » Réponse de M. d'Aerenthal devant la Délégation autrichienne :

Le gouvernement ne peut pas admettre que cette question puisse exercer une influence défavorable sur l'action de la réforme en Macédoine. L'Autriche-Hongrie se trouve d'accord avec la Russie dans toutes les phases de l'action réformatrice et aussi au sujet de la justice. Suivant le programme de Muerzsieg, l'Autriche-Hongrie et la Russie auraient pu réaliser cette réforme seules, mais quelques puissances signataires du traité de Berlin ayant donné à entendre leur désir de participer à cette action, les deux cabinets acceptèrent cette coopération.

On ne saurait dire plus nettement aux Anglais : Vous avez voulu m'enlever la charge de réformer la Macédoine, et vos amis de Pétersbourg vous y ont conviés; travaillez ensemble, je vous en laisse le soin. » De fait, la seule Angleterre va continuer ses exigences de réforme : Paris et Pétersbourg, du bout des lèvres, sembleront formuler les mêmes demandes. Mais Paris et Pétersbourg ont d'autres projets. A Paris, toute amitié semble bonne, qui peut donner quelque liberté plus grande au Maroc.

La Double Alliance aurait eu, pourtant, la réponse facile. M. d'Aerenthal fournissait à la Russie l'occasion de regagner d'un seul coup tout ce qu'elle avait perdu d'influence dans le monde levantin. Par des allusions, sinon implicitement, Vienne laissait entendre qu'elle revendiquait sur le sandjak de Novibazar et le vilayet de Kossovo les privilèges et charges de voisinage, dont M. d'Aerenthal tirait sa « politique de chemins de fer ». La Russie n'aurait qu'à réclamer le même droit pour tous les voisins : du coup, renouant et tressant ensemble tous les anciens fils de sa diplomatie, elle reprendrait la direction des affaires balkaniques.

Renouvelant aux Turcs l'assistance que jadis elle leur avait accordée au traité d'Unkiar-Skelessi, elle pourrait déclarer que le droit de voisinage a des corollaires indispensables. La Conférence d'Algésiras, disait M. d'Aerenthal lui-même, a commencé par reconnaître « trois principes fondamentaux : l'indépendance du Sultan, l'intégrité territoriale de l'empire et la porte ouverte ». La Russie proposerait aux six puissances de transporter à la Turquie ces principes intangibles; comme paiement de ces garanties données au Sultan et à la Porte, elle pourrait alors exiger les réformes, toutes les réformes, afin de réconcilier les sujets chrétiens à la domination ottomane.

Rendant ses bons offices d'autrefois aux Grecs, qui sont « voisins » aussi, l'orthodoxe Russie exigerait pour eux ce chemin de fer Larissa-Salonique, par lequel les gens d'Athènes, depuis dix ans, s'efforcent de relier leur Thessalie aux districts hellénisés de la Macédoine et leur réseau national au réseau pan-

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îuropt'*en. M. dAerenthal, prenant les devants, le proclamait utile aux intérêts de l'Europe.

Continuant aux Slaves de Bulgarie et de Macéloine sa maternelle protection, la Russie pourrait ^xii^er pareillement les lignes ferrées que, depuis ongtemps, ils réclament.

Sofia, dans les négociations de laccord turco-bul- >are en 1904, a obtenu la promesse d'un raccoriement direct entre Sofia et Uskub par Kustendil. [1 serait difficile à Pétersbourg d'imposer cette ligne : a Porte, non sans raison, la tient pour une entreprise politique, qui ne saurait grandement servir les ntérêts« économiques » de la Bulgarie : au contraire, e raccordement de Sofia à Demir-Hissar sur la ligne française Dédéagatch-Salonique, leur donnerait satisfaction : la Bulgarie pourrait librement trafiquer ivec l'Europe occidentale sans subir la surveillance ?t les retards des Détroits ni la longue navigation ie la Marmara et de la mer Noire; la vallée de la Strouma offrirait à cette ligne turco-bulgare une descente facile.

Belgrade et Cettigné, cherchent leur indépendance économique vers l'Adriatique, par une ligne, depuis longtemps vantée, qui s'en irait du Danube au rivage monténégrin, à travers la Serbie, le vilayet de Kossovo et l'Albanie turque ou monténégrine. En vérité, c'est à Salonique seulement que les Serbes auront jamais leur port libre et, seule, l'organisation d'un port franc à Salonique et de trains directs entre Nisch et la mer pourraient leur donner la liberté commerciale.

Et pour achever, Pétersbourg devrait ne pas oublier que l'Italie a toujours considéré que, par-

dessus TAdriatique, l'Albanie lui était contiguë, voisine : un chemin de fer turco-italien, partant d'Avlona, en face de Brindisi, remontant sans peine la vallée de la Voioussa, descendant — après un court tunnel — la vallée de la Vistritza, atteignant ainsi Salonique, tracerait la route la plus courte, non seulement entre les ports de l'Adriatique et ceux de l'Archipel, mais encore entre l'Occident et Constantinople. Les voies romaines, qui jadis partaient d'Apolionia, eurent un rôle dans l'histoire du monde : sur l'une, qui s'en allait à Byzance (d'Avlona à Constantinople, les rails italo-turcs et franco-turcs la remplaceraient désormais), fut livrée la bataille de Philippes; sur l'autre, qui s'en allait aux rivages de Thessalie et d'Attique (le raccordement des rails italo-turcs avec les rails grecs la rétablira quelque jour), fut livrée la bataille de Pharsale.

Coalisant ainsi contre l'emprise autrichienne les intérêts de tous les voisins; regagnant les sympathies des orthodoxes et des Slaves; complétant son entente avec Rome et, par Rome, son intimité avec l'Occident; donnant aux Turcs une marque de son amitié et la preuve de son désintéressement : Pétersbourg gagnerait encore la présidence du Comilé des voies et communications, que, tôt ou tard, cette politique des chemins de fer nécessiterait à Salonique. Car il faudrait régler les horaires, les tarifs, les raccordements et passages, répartir les embranchements, construire les routes d'accès. Quatre puissances auraient des lignes aboutissant à Salonique : ligne française de Dédéagatch (avec embranchement bulgaro-turc de Demir-Hissar), ligne autrichienne d'Uskub (avec embranchements serbe de Nisch-Bel-

^rade et autrichien de Mitrovilza), ligne allemande le Monastir (avec prolongation possible sur Durazzo), igné italienne d'Avlona (avec embranchement grec le Larissa). Deux puissances seulement pourraient ionc jouer le rôle d'arbitres : la Russie et l'Angleerre. Dans l'état des relations anglo-russes, il n'était 3as douteux que Londres abandonnât ce privilège à Pélersbourg...

Si la Russie avait eu un homme d'État en février 1908, elle eût remporté dans les Balkans une rictoire décisive. Et je ne dis rien des conséquences lue, par la suite, pour ses propres entreprises en Furquie d'Asie, elle aurait pu tirer du « droit de voisinage »... Mais la diplomatie russe fut prise de îourt, et dans le volume de M. Ch, Loiseau, ÏÉqui- 'ibre de V Adriatique, elle s'en alla déterrer un vieux projet auquel l'auteur lui-même n'attachait plus iucune valeur. Contre la descente autrichienne, Pélersbourg découvre cette combinaison : au chemin le fer autrichien du Drang nach Osien, opposer le chemin de fer panslaviste nach Westen. Vienne dit : :< De la Save à l'Archipel » ; Pétersbourg répond : « Du Danube à l'Adriatique ». Dès le 18 février, le Temps annonce cette trouvaille :

Il s'est produit entre Vienne et Pétersbourg une détente très sensible. C'est surtout au baron d'Aerenthal qu'on le ioit. Il a fort habilement insisté à la Délégation sur l'aspect ïconomique du problème, au moment même où il laissait întendre à Pélersbourg qu'on pourrait trouver dans les Balkans la compensation nécessaire à l'équilibre des inQuences.

L'objet de cette compensation, c'est le chemin de fer du Danube à l'Adriatique. La Ugne peut être tracée de plusievrs

façons. Voici celle qui sera très vraisemblablement adoptée et dont la concession sera demandée à la Porte; l^^en Roumanie, raccordement de Graiova à Praova ou à Radoujevac sur la frontière serbe ; 2° en Serbie, de Praova ou de Radoujevac à Nisch par les vallées nord-sud ; de Nisch en un point situé sur la frontière turco-serbe aux environs de Mirovec; 3° sur territoire turc, de ce point vers l'Adriatique en cou-; pant la voie Salonique-Mitrovitza au sud-est de Mitrovitza. Le point d'aboutissement sur l'Adriatique ne serait probablement pas Antivari, où l'Autriche possède en vertu du traité de Berlin (art. 29) un droit de police, mais Saint- Jean de Medua ou les environs immédiats.

Sur la carte, le tracé est admirable : il coupe juste au milieu la ligne autrichienne, et sur le papier, les calculs des diplomates sont pleins de bonnes intentions :

Ce Transbalkanien, — continue le journal français, — ouvrirait à la Roumanie et à la Serbie un débouché vers l'Adriatique. La Roumanie et la Bulgarie échapperaient aux difficultés des Dardanelles. Ce serait une route commerciale, tout à fait nouvelle et à laquelle rien ne supplée pour le moment. Elle créerait un courant économique, qui lui serait propre, et elle détournerait une partie des exportations roumaines et bulgares de la mer Noire et une partie des exportations serbes de Salonique. Chemin de fer sans importance politique et sans caractère militaire, sauf pour la Turquie à laquelle il fournirait une voie rapide vers l'Albanie; voie de pénétration excellente pour les marchandises européennes, en particulier pour les marchandises italiennes; débouché facile des royaumes balkaniques sur la Méditerranée, le Danube-Adriatique serait une œuvre essentiellement pacifique, aussi profitable aux grandes puissances qu'à la Turquie, par la mise en valeur de la Macédoine.

La Russie n'est pas directement intéressée à sa construction. Cependant l'amélioration du réseau russo-rou-

nain lui permettrait aussi de l'utiliser pour son commerce t d'échapper, elle aussi, dans une certaine mesure aux lifficultés des Dardanelles. Mais ce serait surtout une sauegarde pour ses intérêts moraux. L'accroissement d'aileurs légitime de l'inlluence autrichienne se trouverait ompensé par le développement de la richesse et de la )uissance des petits Étals balkaniques et par un accroisement de l'influence russe. L'équilibre détruit par la ;onstruction du Serajevo-Milrovitza serait rétabli pour le )Ius grand bien de la paix européenne.

Sur le terrain, une moitié de ce tracé est réaliiable : dans la plaine roumaine, puis dans les vallées serbes et la haute plaine albanaise, de Craiova à klilrovitza, sur 400 ou 450 kilomètres (la distance de i^aris à Strasbourg), les travaux d'art seraient nom- )reux et coûteux, mais pas difficiles. L'autre moitié lu tracé, de Mitrovitza à l'Adriatique, serait une gageure : de la haute plaine albanaise, à travers les 00 kilomètres des montagnes d'Ipek, il faudrait lauter dans le fossé du Drin, puis, aux roches de ce ouloir étroit et désert, suspendre 100 kilomètres de :oudes, de remblais, de ponts et de tunnels, déboucher infin dans le golfe qui jadis s'étendait jusqu'au fond lu lac de Scutari, mais que les alluvions ont comblé st dont les trente ou quarante kilomètres de boues luentes et de marécages séparent du continent solide 'ancienne île rocheuse de Saint-Jean de Medua.

Quand, à coups de millions, cette ligne serait ►uverte, à quoi servirait-elle? Parler de « la mise en aleur de la Macédoine » par une voie qui ne traerse pas un pouce du territoire macédonien; dire [ue les blés russes et roumains, « pour éviter les )ardanelles », iraient faire mille ou douze cents kilo-

mètres sur rail, alors que les bateaux du Danube, d'Odessa et de Constantza leur offrent des embarcadères tout proches; sembler croire que l'Adriatique est « le débouché facile des royaumes balkaniques sur la Méditerranée » et peut « détourner une partie des exportations roumaines et bulgares de la mer Noire » : je sais bien que les diplomates ont parfois des imaginations singulières, mais je doute qu'un homme d'affaires examine une minute seulement pareilles turlutaines.

Quant à « créer un courant économique qui lui serait propre », je ne vois que les cochons serbes qui puissent enfiler ce chemin; or, pour couvrir l'intérêt du capital engagé et les frais d'exploitation entre Nisch et Saint-Jean de Medua, il faudrait chaque année quelques millions de cochons que les Serbes n'ont pas et qui, d'ailleurs, transportés à l'Adriatique, n'y trouveraient aucun preneur, à moins qu'à Saint-Jean l'on ne fît un grand port, que l'on n'y appelât de force les bateaux du monde, que, sur le rivage opposé de l'Adriatique, l'Italie ne fît un Chicago pour les conserves et préparations de porc ou que les Italiens, voulant se gagner le cœur des Serbes, ne se missent matin et soir au régime de la grillade. Tant que les Italiens resteront des mangeurs de macaroni, — des sitophages, des mangeurs de blé, disait déjà le poète de V Odyssée, — je doute que la Serbie ait chez eux une clientèle; il est vrai que certains diplomates de renom ont prédit une colossale exportation de raisins et de vins serbes vers le pays de Naples : « On ne porte pas des chouettes à Athènes », disait la sagesse hellénique.

La vérité est que les seuls « intérêts moraux » de

TRENTE AXS APRES 337

ia Russie étaient en cause et que Ton croyait les servir par une immorale flatterie au nationalisme serbe et par un abus, plus immoral encore, de la faiblesse turque. Pétersbourg croyait regagner son prestige, en flattant dans le cœur des Serbes l'espoir de la Grande Serbie qui, fondant en un seul peuple les trois morceaux de la race tiraillés entre Belgrade, Cettigné et Serajévo, irait du Danube à l'Adriatique. Mais si les Serbes, donnant dans cet espoir, entreprenaient de le réaliser, on était résigné d'avance à les abandonner au coup de force autrichien. Car on savait bien que, même construite, jamais la ligne Danube- Adriatique n'amènerait du fond de la Russie et du fond de l'Occident les libérateurs promis à la Grande Serbie, et que les malheureux Serbes seraient seuls au rendez-vous de la bataille, au croisement des rails autrichiens et des rails panslavistes, dans ce champ de Kossovo où, pour la troisième fois de leur histoire, ils auraient à défendre la liberté de la nation.

Et, pour le seul profit des financiers, on comptait, une fois encore, abuser de la faiblesse turque : cette ligne inutile, qui coûterait quelque deux cents millions et qui chaque année serait en déficit, c'est seulement par une garantie kilométrique, arrachée à la connivence d'Abd-ul-Hamid, que l'on pouvait l'entreprendre; c'est le Turc qui paierait, une fois encore, un instrument de sa ruine et de son asservissement.

Etrange politique française I .. . Nous sommes les créanciers, les plus gros créanciers de la Turquie, et notre épargne continue de fournir à la plupart de ces entreprises au Levant. Le pillage de la Turquie

LA- BÉVOLUTION TUBC'L'E. 22

peut profiter aux gens de finance, qui, touchant leur commission à lancer des affaires, allèchent notre épargne par les garanties arrachées à la Porte, puis, se désintéressant des résultats lointains, passent leurs actions avariées à la foule de nos petits porteurs. Mais la nation ne saurait rien gagner à ces opérations douteuses : nos intérêts nationaux exigeraient de notre part Thonnêteté la plus scrupuleuse à l'égard du Trésor ottoman; toute affaire qui développe la richesse ou diminue la misère du Turc nous enrichit; toute affaire qui gaspille les revenus de la Porte ou les compromet, nous appauvrit : le chemin de fer Danube-Adriatique aurait dû n'avoir pas d'adversaires plus déclarés que nous.

Les « intérêts moraux » de la Russie, notre alliée, exigeaient une réponse aux empiétements de Vienne : j'ai dit comment on pouvait servir ces intérêts, non par une ligne imaginaire qui ne s'en irait que sur le papier couper la descente autrichienne, mais par une coalition de tous les intérêts et de tous les peuples que menaçaient les desseins de M. d'Aerenthal.

La pacification de la Macédoine était la condition première : tant que subsisterait le slatii quo, l'anarchie macédonienne. Vienne aurait des occasions trop nombreuses d'intervenir et des clients trop disposés à écouter ses offres. Seules, la réforme complète du régime turc et la suppression complète du régime hamidien pouvaient réconcilier la Porte et ses sujets et dresser en travers des rails autrichiens le syndicat de toutes les chrétientés sujettes, qui préféreraient toujours la sujétion turque, avec ses chances d'affranchissement, à la sujétion autrichienne, avec ses chances de durée.

Une « politique de chemins de fer », mais honnête et utile, était la condition seconde. L'intégrité de la Turquie d'Europe ne pouvait — et ne peut être — défendue que par une voie centrale, qui permettrait | aux armées turques de circuler de bout en bout, de la mer Noire à l'Adriatique, du Bosphore au canal d'Otrante, de Stamboul la Turque à Avlona l'Albanaise. Les rails unissent déjà Stamboul et Salonique; mais l'Albanie reste toujours en dehors de la surveillance ottomane. Or les doubles et triples chaînes du Pinde, qui à l'ouest de Salonique font, de ce côté du Vardar, l'ossature de la péninsule, — comme le Balkan et le Rhodope la font de l'autre côté, — n'offrent dans leurs cinq cents kilomètres du nord au sud qu'une trouée spacieuse entre l'est et l'ouest ; mais c'est, justement à la hauteur de Salonique, les couloirs de la Vistritza et de la Voïoussa, dont les vallées affrontées descendent, l'une vers l'Adriatique et l'autre vers l'Archipel.

De Salonique, remonter sans heurt la Vistritza, atteindre par un court tunnel la Voïoussa et, la suivant, courir sans encombre vers l'Adriatique pour déboucher, sur le canal d'Otrante, juste en face de Brindisi, serait une entreprise aisée et peu coûteuse; les frais seraient couverts et au-delà, tant par le transit d'une mer à l'autre que par les produits de ces riches vallées macédoniennes et albanaises, qui restent à cette heure presque incultes faute de communications avec les ports les plus proches. Ici, vraiment, Ion pourrait parler d'un « courant économique » et d'une reviviscence de la Macédoine.

Sur ce grand tronçon turco-occidental, Constantinople-Avlona, il ne resterait alors qu'à greffer ou à

redresser les lignes secondaires qui, reliant à cette voie les réseaux grec, serbe et bulgare, feraient converger vers Salonique le trafic des royaumes balkaniques et, rendant nécessaire le salut de ce marché aux intérêts vitaux des Grecs, des Serbes et des Bulgares, coaliseraient contre la descente autrichienne la vigilance et, au besoin, les forces de tous ces rivaux.

Pour les Grecs, le raccordement Larissa-Salonique, non par Tempe et le rivage, mais par l'intérieur et Serfidjé; pour les Bulgares, le raccordement Sofia-Salonique, non par KustendiletUskub, mais par Kustendil-Demir Hissar et la vallée de la Strouma; pour les Serbes enfin, l'aménagement, au besoin le rachat turco-serbe de la ligne Nisch-Salonique, l'organisation d'un commerce rapide et d'entrepôts serbes sur le quai de Salonique, tout semblables aux entrepôts que le Norddeutscher Lloyd possède sur le quai d'Anvers ; pour tous et pour les Européens aussi, un port franc à Salonique : quel gage de lointaine durée aurait alors l'intégrité ottomane, qui, seule, pourrait garantir à tous la libre concurrence, sous la neutralité du drapeau turc et sous la protection des flottes occidentales! Car, ici, en cas de menace autrichienne, l'Occident pourrait intervenir et, de ses armées navales, soutenir contre l'agresseur la coalition du Turc avec les chrétientés voisines.

Il n'eût fallu qu'un homme d'État français pour faire adopter ce plan d'ensemble, dont tous les éléments étaient sous la main des diplomates, mais

dont les Anglais ne voyaient qu'une moitié, — continuation des réformes, — et dont les Russes n'apercevaient l'autre moitié, — politique de chemins de fer, — qu'à travers leurs préjugés panslavistes. Il eût été nécessaire que la France, comme elle l'avait fait de 1902 à 1905, sût présenter ce plan d'ensemble à ses amis et allié : c'était à double titre son rôle, puisque la logique française eût une fois encore servi notre tradition de secours impartial à l'empire turc et à toutes les chrétientés levantines, et puisque la finance n'eût engagé notre épargne qu'en des placements honnêtes et sûrs. Mais de janvier à mars 1908, notre ambassadeur n'avait de soin que pour ses charbonnages d'Héraclée, et, malgré les débats d'un procès étalant devant le tribunal de la Seine les étranges courtages dont sont grevées les affaires de nos nationaux au Levant, notre gouvernement continuait de craindre son ambassadeur.

De février à juin 1908, les Russes ne songent qu'à leur chemin de fer Danube-Adriatique; les Anglais ne veulent s'occuper que de réformes macédoniennes, et la France donne aux uns et aux autres les meilleurs encouragements, mais ne songe qu'à se garder la bienveillance de l'Autriche pour de futurs bénéfices dans le règlement marocain. Cette désunion de la Triple-Entente laisse à M. d'Aerenthal une liberté d'action, que le dévoûment de Rome et de Berlin achève d'encourager. Rome avoue qu'à Semmering, M. Tittoni donna son adhésion à la « pénétration pacifique * ». Berlin proclame son désintéressement,

1. Rome, le 17 février. — Le Carrière délia sera d'après une dépêche de son correspondant de Vienne affirme que le vrai but

son désir de contenter tout le monde, et se fait l'honnête courtier entre Vienne et le Sultan, pour le chemin de fer du sandjak*, entre Vienne et Pétersbourg, pour la réconciliation des deux amis, et même entre la Porte et Londres pour le renouvellement des agents civils et des officiers européens en Macédoine que Ton discute depuis trois mois et qui continue d'obstruer la réforme judiciaire 2. Berlin est l'arbitre, puisque Paris n'a pas su l'être et, grâce aux jalousies habilement excitées entre les peuples balkaniques. Vienne met la main sur les gouvernements

des entrevues de Desio et de Seinmering fut un accord sur la question des chemins de fer des Balkans. « M. d'Aerenthal, dit le correspondant du Carrière, établit ses plans en plein avec la Triplice, cherchant à s'assurer l'appui des deux alliés. Peut-t^tre a-t-il calculé sur l'opposition de la Russie ; et c'est pour éviter d'être entouré de deux côtés qu'il a cherché tout d'abord à s'accorder avec l'Italie. Ici tous les personnages politiques sont convaincus que là fut le vrai but des rencontres de Desio et de Semmering. On raconta à répo([ue que le principal mobile de ces conférences fut la réforme judiciaire en Macédoine. En réalité, les bases des accords de Desio et de Semmering auraient été les suivantes : maintenir le principe de la porte ouverte et de la libre concurrence dans la péninsule balkanique; éliminer toute raison de conflit en s'engageant à appuyer réciproquement les tentatives de pénétration pacifique faites par divers moyens, mais toutes visant au même but, c'est-à-dire à assurer le développement des intérêts économiques de l'Autriche et de l'Italie dans la péninsule. »

1. Vienne, le 20 février. — Le gouvernement allemand a fait savoir au baron d'Aerenthal, par son ambassadeur à Vienne, M. de Tschirski, que l' Autriche-Hongrie pouvait compter sur l'appui complet de l'Allemagne pour l'exécution du chemin de fer du sandjak. Cette démarche a été faite pour affirmer la solidarité austro-allemande en présence des manifestations françaises et anglaises en faveur de la Russie.

2. Vienne, 22 février. — M. de Marschall, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, aurait promis au Sultan des concessions dans la réforme judiciaire si la Porte s'engageait à prolonger les mandats des organes européens en Macédoine.

d'Athènes ' et de Sofia '. C'est de Berlin qu Abd-ul- Hamid continue d'espérer un appui. C'est de Vienne que les chrétientés escomptent les services; par son mariage ^, le prince Ferdinand se rapproche encore de la Triplice.

Berlin se félicite bientôt de son ouvrage : en sacrifiant la réforme judiciaire, tout s'arrangera *. Le séjour de Guillaume II à Corfou et l'arrivée d'une escadre turque achèvent de gagner Turcs et Grecs à l'influence austro-allemande. De fait, les espoirs du Sultan ne sont pas trompés.

Les négociations pour le renouvellement des agents

1. Athènes, 17 février. — La jonction du chemin de fer Pirée- Larii'sa aux chemins de fer turcs établirait des communications directes par terre entre la Grèce et la Turquie d'un côté et l'Europe occidentale de l'autre. La ligne grecque sera prête jusqu'à la frontière turque dans le courant de 1908.

2. Dans le Times du 16 février : 11 y a environ un an, le prince de Bulgarie modifia sa politique dans un sens favorable à l'Autriche. Son ministre des Affaires étrangères soumit à Vienne une proposition ferme en vue d'une action connexe pour servir les intérêts de Bulgarie et de l'Autriche-Hongrie dans les Balkans, tant au point de vue économique que politique.

3. Vienne, 25 février. — Le prince Ferdinand de Bulgarie, qui est toujours à Vienne, y reste jusqu'au 27, où il célébrera son jour de naissance. Puis il se rendra à Ostertein, près de Géra, où aura lieu son mariage.

4. Berlin, 21 février. — L'Allemagne prétend avoir contribué pour une bonne part à dissiper l'acuité du différend austro-russe et à faire occepter les explications qui ont été échangées entre Vienne et Saint-Pétersbourg. L'attitude de la France est aussi considérée ici comme ayant été telle que toutes les puissances sans exception, et l'Autriche elle-même, pouvaient la souhaiter. Toutefois, si la période aiguë du différend austro-russe est surmontée et si le concert européen persiste dans les Balkans, la question des réformes se heurte toujours à la même résistance de la part de la Turquie, qui sera difficilement surmontée. On ne croit pas que, malgré limpuissance de l'Europe, il faille attendre lune entente spéciale entre la Russie et r.\ngleterre pour rOrienl.

civils et des officiers traînant jusqu'au 14 mars, l'énergie de l'Angleterre s'use de jour en jour*. L'ambassadeur anglais, mal soutenu par son collègue de Russie, dupé par ses collègues d'Italie et de France, ouvertement combattu par ses collègues d'Autriche et d'Allemagne, commence à désespérer de la réforme judiciaire qui apparaît au gouvernement de Londres comme bien plus difficile qu'on ne l'avait cru, comme dangereuse peut-être.

Dans le Discours du Trône du 29 janvier, — deux jours après l'exposé de M. d'Aerenthal, — Londres affirmait son intention d'imposer, coûte que coûte, cette réforme ; mais, le 25 février, à la Chambre des Communes, sir Edward Grey semble l'abandonner pour une ancienne proposition de lord Lansdowne :

Lord Lansdowne avait fait la proposition de nommer un gouverneur turc. Si un gouverneur turc était nommé pour un nombre déterminé d'années, un homme dont la capacité et le caractère seraient reconnus par les puissances, qui ait les mains libres et une position sûre, je pense que la question macédonienne pourrait être résolue. Sous une administration régulière, toutes les réformes déjà existantes seraient confirmées et le pays serait pacifié et délivré des bandes.

Il n'est pas douteux que les bandes soient devenues le principal fléau de la Macédoine : plus efficacement

1. Constantinople, 22 février, — Se rendant à des avis amicaux, officieusement présentés, la Porte a décidé de répondre d'un ton plus conciliant à la dernière note des ambassadeurs relative aux agents de la réforme en Macédoine. Celle réponse est attendue d'un jour à l'autre. Ce changement de front de la Porte serait attribué à une indication faisant entrevoir que les puissances seraient disposées à se montrer plus coulantes sur le projet des réformes judiciaires.

que la réforme judiciaire, leur expulsion servirait la paix publique. Mais les hésitations de Londres ont peut-être une autre cause. Les réformes précédentes, gendarmerie et finances, ne s'attaquaient qu'au pouvoir civil du Sultan, aux vices de l'administration proprement turque. Avec les tribunaux, c'est au i droit musulman, au pouvoir religieux du Khalife que Ion touche, et la résistance opiniâtre ne vient plus seulement de la Porte et des fonctionnaires : r c'est le corps des ulémas qui s'inquiète; les gens de l religion sont tout prêts à déchaîner le fanatisme des ' Croyants, L'Angleterre pouvait négliger la colère du Turc. Elle doit tenir grand compte des sentiments de l'islam, au moment où son empire des Indes, travaillé de révoltes, ne lui est garanti que par la fidélité de ses musulmans. De l'islam turc à l'islam hindou, lintimité devient plus proche; aux relations panislamiques, dont Abd-ul-Hamid a toujours disposé, s'ajoute le chemin de fer de la Mecque, dont les rails vont atteindre Médine et mettre en contact permanent les pèlerins et marchands de l'Inde, venus par mer, avec les pèlerins de l'Occident, voitures par les wagons du Khalife...

Tout en restant désireux de la réforme judiciaire,

' ^ Anglais ne veulent plus en porter, seuls, la

sponsabilité devant l'islam; ils reviennent aux

demandes de lord Lansdowne et les soumettent au

concert européen :

Constantinople, 10 mars.

Sir Edward Grey a proposé à divers gouvernements la nomination, pour une durée de dix années et avec le consentement des puissances, d'un gouverneur-général de la Macédoine, soit chrétien, soit musulman.

La presse de Berlin et de Vienne et les journaux d'Abd-ul-Hamid déclarent ce projet inacceptable. Paris se ralliera « à la majorité des puissances » et Pétersbourg se charge de répliquer à Londres par un contre-projet. La démarche de sir Edward Grey force du moins les ambassadeurs à obtenir enfin le renouvellement des agents civils et des officiers :

Constantinopie, via Sofia, 11 mars 1008.

Le conseil des ministres a consenti finalement à envoyer au palais un rapport soumettant au Sultan la décision de la Porte relative aux pouvoirs des agents en Macédoine, conformément aux demandes réitérées des ambassadeurs. Un iradé conforme est attendu d'un moment à l'autre.

L'état de l'ambassadeur d'Angleterre, atteint depuis quelques jours d'une congestion pulmonaire, donne lieu à quelque inquiétude.

Pour le malheur de la Macédoine, l'ambassadeur anglais, sir N. O'Gonor, succombe (20 mars), et Pétersbourg est reconquise par Vienne à la théorie du « voisinage ». Dès le 23 février, on pouvait prévoir la réconciliation :

Constantinopie, via Sofia, 25 février.

Le grand bruit fait autour dès divers projets de jonctions de voies ferrées en Macédoine s'apaise. La Russie, croit-on, estimant qu'elle n'a pas grand intérêt à des lignes ferrées en Turquie d'Europe, portei-ait l'objectif des compensations qu'elle désire en Asie Mineure et obligerait la Turquie à liquider le conflit de la frontière persane.

Il faut défendre les derniers restes du statu quo, empêcher la nomination d'un gouverneur autonome, qui transformerait l'anarchique Macédoine en un autre Liban tranquille et écarterait à tout jamais

intervention austro-russe, — comme le gouverneur ibanais à écarté l'intervention française: Vienne et *étersbourg reprennent leur entente sous la médiaion de Berlin :

Berlin, 22 mars.

Le mémorandum russe relatif au nouveau programme de éformes en Macédoine vient d'être renvoyé de Vienne à aint-Pétersbourg. Le baron d'Aerentlial a approuvé les ignés générales des propositions russes, qui seront souaises aux grandes puissances après l'accord des deux ;ouvernements.

M. de Bulovv fait le voyage de Vienne :

Vienne, le 1" avril.

Dans toutes les conversations de M. de Bûlow avec l'em- )ereur, avec le prince liéritier et M. d'Aerenthal, la quesion de la Macédoine et le projet russe, qui paraît avanta- ;eusement prendre la place du projet de l'Angleterre, ont ité l'objet d'un examen détaillé, et peut-être aussi qu'on a ixé les limites que l'action française au Maroc ne devra )as dépasser pour garder l'approbation de l'Allemagne et le l'Aulriche-Hongrie.

Vienne et Berlin ont aussi arrêté les propositions jue, dans l'entrevue de Venise, Guillaume II aortera à Victor-Emmanuel II de la part de la Friplice... Le projet austro-russe paraît enfin au ^rand jour : la Russie propose, au lieu d'un gouveraeur autonome, de conserver l'inspecteur général turc, qui ne pourrait être destitué sans l'approbation des puissances; les commissaires financiers jouiraient, en ce qui concerne le contrôle général, des mêmes droits que les agents civils; les puissances appuieraient auprès de la Porte le projet de réforme judi-

claire ; le contrôle de cette réforme serait exercé par la commission financière, dont les membres pourraient entrer au service turc. Adhésion immédiate de la Triplice, après Tentrevue de Venise :

Berlin, 6 avril.

Les cabinets de Vienne, Rome et Berlin sont disposés à appuyer le projet russe et le Sultan se rallierait aussi au principe qui en forme la base et qui veut voir respecter avant tout la souveraineté turque en Macédoine. Quant aux propositions anglaises, on reprendra peut-être quelques idées qui s'y trouvent émises, mais sans qu'elles puissent changer le sens du projet russe.

Un instant, tout est remis en question par les incidents deTripolitaine ; on annonce la mobilisation de bateaux italiens (9-20 avril) : Rome croit-elle le moment venu d'ouvrir, elle aussi, sa pénétration économique? Berlin, — qui envoie M. de Biilow à Rome, — et Vienne se font acheter leur médiation par le Sultan :

Constantinople, 10 avril.

La société des Chemins de fer d'Anatolie a adressé à la Porte une demande pour la prolongation, sur une distance de six cents kilomètres, du chemin de fer de Bagdad, depuis le point terminus actuel de Boulgourlou jusqu'à Alep.

La Société des Chemins de fer Orientaux, qui est chargée du tracé du chemin de fer du sandjak, envoie sur place vingt ingénieurs, sous la direction de son ingénieur en chef M. Friedrich.

M. Constans profite aussi de l'imbroglio tripolitain pour extorquer le règlement de son affaire d'Héraclée

15 avril-lo maii. Ht de nouveau. M. de Marschall ^xige son pourboire : le Sultan, qui veut témoigner le sa rancune aux Russes et aux Anglais, donne la garantie dinténH m'-ces-aire à la traversée du Tau rus par le « Bagdad aliemand ». Les notes officieuses de Berlin célèbrent celte victoire (23 mai) :

L'entreprise est aujourd'liui assurée. Des organes étrangers ont toujours cru que l'Allemagne avait besoin du conîours financier d'autres puissances, et on en déduisait {u'elle pouvait accorder des concessions sur d'autres terrains afin de s'assurer l'aide des capitaux français et anglais; on avait même parlé du Maroc, où, en échange de concessions à la France, celle-ci lui garantirait l'actièvement de ce chemin de fer.

L',\llemagne permettra à des capitaux français, anglais et russes de participer à la construction de la ligne de Bagdad; mais elle s'attachera toujours à en conserverie contrôle. Cette œuvre de civilisation vient de faire un grand pas. Une fois que le tronçon du Taurus sera construit, c'est à peine s'il y aura des ditlicultés à surmonter pour l'achèvement complet.

Anglais et Russes ne cachent pas leur mécontentement ; mais l'irritation est bien plus vive en Turquie, où les projets allemands, l'exploitation allemande, la tyrannie allemande ont lassé les fonctionnaires des provinces. Les menées italiennes en Tripolitaine sont bien connues des Jeunes-Turcs; le vali de Tripoli, Regeb-pacha, est un des leurs. Les études pour le chemin de fer du sandjak inquiètent les musulmans. Les garanties exagérées qu'Abd-ul-Hamid consent au Bagdad allemand (tous comptes faits, plus de 20000 francs au kilomètre) irritent surtout l'armée qui, depuis des mois, ne reçoit plus de solde et que la propagande jeune-turque travaille depuis trois ans

déjà. La « trahison du Sultan » devient l'un des arguments les plus populaires en faveur de la révolution. Les officiers jeunes-turcs répètent à leurs troupes qu'Abd-ul-Hamid, consentant au chemin de fer du sandjak, vend la Turquie d'Europe aux Autrichiens et que le Bagdad livre l'Anatolie aux Allemands.

D'autres incidents exaspèrent le patriotisme turc ; les puissances retirent de Crète leurs troupes d'occupation; la Crète ainsi va passer aux mains des Grecs, que l'on accuse de fomenter les troubles de Samos (24-26 mai). L'entrevue d'Edouard VII et de Nicolas II à Reval (10 juin) porte ces inquiétudes à leur comble, tant par les projets nouveaux de réformes arrêtées entre M. Isvolski et sir Gh. Hardinge que par les projets d'alliance turco-allemande annoncés en réponse* :

Berlin, 12 juin.

La Gazette de Francfort écrit au sujet de l'entrevue de Reval : « En Angleterre comme en Russie l'opinion est très répandue que, derrière la Turquie, il y a l'Allemagne. On espère, en abattant le Grand Turc, atteindre le prestige de cette rivale redoutée. Mais comme personne ne songe à déchaîner la guerre pour l'intégrité de la Turquie, pas plus que pour celle du Maroc, il ne reste que les moyens diplomatiques; il n'y a pas de doute que l'on ait pris dans l'entrevue de Reval des mesures en conséquence. Il serait bon qu'on n'y eût pas oublié qu'il faut aussi compter avec

1. Constantinople, le 17 juin. — « Le Sultan et l'empereur d'Allemagne ont échangé ces temps derniers plusieurs lettres autographes. On annonce de bonne source que Guillaume II se rendra à Constantinople au mois de septembre. L'ambassadeur d'Allemagne vient de partir pour Berlin afin de conférer avec l'empereur à ce sujet. Dans les cercles diplomatiques, on croit que Guillaume II désirerait que la Turquie fasse partie de la Triple-Alliance. »

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l'Autriche, qui a un rôle important à jouer dans toutes les alTaires turques et qui ne songe pas à y reoncer ».

Londres et Pétersbourg se mettent enfin daccord. Note officieuse du Foreîgn Office (20 juin) :

l.e gouvernement anglais possède la réponse de la Russie ù sa dernière note. Le projet anglo-russe pour la paciûcation de la .Macédoine, projet très détaillé, très précis, est virtuellement établi. 11 combine les meilleures solutions extraites des projets antérieurs de la Russie et de l'Angleterre. Aussitôt qu'il aura été définitivement établi, la Russie pt l'Angleterre s'efforceront d'obtenir l'adhésion des autres puissances. Rien ne justifie le bruit que la Russie et l'Angleterre auraient décidé de convoquer une Conférence européenne pour discuter les affaires de la Macédoine.

Mais le général prussien von der Goltz, ancien instructeur de Tarmée ottomane, arrive à Constantinople en « mission spéciale » ; la Porte, sans attendre le projet anglo-russe, se déclare à bout de sacrifices en Macédoine :

Ckinstantinople, 30 juin.

Dans son instruction-circulaire, la Porte avise les ambassadeurs de déclarer à leurs cabinets respectifs que la prolongation qu'elle vient de consentir en .Macédoine constitue une concession suffisante et qu'elle ne peut accepter d'autres propositions allant au-delà de cette mesure.

En attendant le projet anglo-russe, les ambassadeurs « financiers » reviennent à leurs trafics de concessions :

CoDStantinopIe, via Sofia, .3 juillet.

L'ambassade de France a remis hier à la Porte une note appuyant une demande de la Société de Jonction Salonique-

Constantinople pour la concession du tronçon ottoman de la ligne Danube-Adriatique. La Russie et l'Italie ont fail déjà la même démarche qui, pour la France, acquiert plus d'importance, puisque la société et les capitaux français tiennent la première place dans l'entreprise. Quant à la jonction turco-bulgare, l'entreprise de la construction serait demandée par M. Barlissol ou la Société des BâtignoUes. ^j

Soudain les mutineries militaires qui, depuis sd mois déjà, se répandaient en Anatolie, surtout dans les vilayets arméniens, gagnent la Macédoine. Les espions d'Abd-ul-Hamid sont exécutés (1-5 juillet) Les soldats, qui ont fini leur temps, exigent — sur prenante nouveauté — d'être licences. Chemsi-pacha envoyé du Palais pour sévir, est tué (5-10 juillet) Contre les pillards et les réformateurs, la Jeune Turquie entreprend de défendre l'Empire : aprè: trente ans d'absolutisme, Abd-ul-Hamid rétablit h Constitution (24 juillet). Presque sans résistance partout la révolution triomphe.

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