‹ La rivalité anglo-germaniqueChapitre 21 sur 27 · DE LA MER NOIRE · texte numérisé non relu

DE LA MER NOIRE

Le compte d'exploitation de la Compagnie accuse, en effet, les recettes suivantes fEinnakine KontoJ :

1905 68 448 marks.

Les dividendes de la Compagnie, (jvd ont été de 4p. 100 pour les trois exercices 1906-1908 et de 6 p. 100 pour les trois exercices suivants, ont atteint 7 p. 100 en 1912 et en 1913.

L'ambition des Allemands ne fut pas satisfaite entièrement par l'établissement du câble Constantza-Constantinople. « De concert avec la Compagnie, écrit le Reiclispostamt, dans son dernier rapport quinquennal, l'Administration télégraphique turque a posé un nouveau conducteur en bronze, long de plus de 2 000 kilomètres,

244 LE CABLE DE LA MER NOIRE

qui va de Constantinople jusqu'à la frontière d'Egypte à El Arich, où se trovive la jonction avec le réseau des télégraphes égyptiens. Depuis la mise en service de ce fil, une partie du trafic européo-égyptien emprunte le câble de V Osteuropàisclie Telegrapheiigesellscliaft et la nouvelle ligne El Arich (1). »

(1) Bericht liber die Eiçe/jiiisse der Meichs-Post ii/id Telegraphenvcrwaltuu q (1906-1910), p. 57.

La puissance de rAllemagne en matière de télégraphie sous-marine (I) se manifeste dans la prospérité de ses quatre grandes Compagnies, qui exploitent aujourd'hui un réseau de plus de 38 000 kilomètres :

Deiitsch - Atlantische Telegraphenge-

sellschaft 17 727 kilomètres.

Deutscli - Niederlandische Tclegra -

phengeselischaft 6 336 —

Deutsch-Sudamerikanische Telcgra-

phengeselischaft 13 643 —

Osteuropâische Telegraphengesell -

schaft 343 —

Total 38 049 kilomètres.

(1) Je crois devoir rappeler ici ce que j'ai écrit dans une note, au début de cette étude, à savoir que, de propos délibéré^ je laisse en dehors de cette esquisse du réseau international allemand les cables qui, en Europe, relient TEuipire à ses voisins de la mer du Nord et de la

auxquels il faut ajouter la longueur des trois câbles (1) exploités par T Administration impériale elle-même le long des côtes de Chine et dans la Manche (2 456 kilomètres) .

Si Ton considère que toutes ces communications ont été établies depuis moins de quinze ans, hormis le câble Borkum- Vigo (2) qui fonctionna le l^'^ janvier 1897, et si Ton observe, en outre, que tous les câbles qui ont été posés depuis onze ans

mer Baltique ; la plupart de ces câbles appartiennent, en effet, en commun aux États voisins et à TAUemagne et, par conséquent, ne peuvent pas être considérés comme les instruments de la Weltpolitik germanique.

(1) Je rappelle que ces trois câbles sont :

lo Tsingtaii-Cliefoo 458 kilomètres.

2» Tsingtau-Shanghaï 702 —

3° Grectsiel-Brest 1 296 —

Total 2 456 kilomètres.

(2) n faudrait mettre à part aussi le câble Greetsiel- Brest (1 296 kilomètres). On a vu ci-dessus que ce câble, qui atterrit à Brest depuis octobre 1911, est Tancien câble de Greetsiel à Valentia, posé en 1882 pour le compte de la Deutsche Seetelegraphengesellschaft^ acheté par l'Administration allemande en 1889 et qui resta inutilisé de 1900 à 1911.

ont été fabriqués en Allemagne et immergés par des câbliers allemands, on appréciera la vigueur de l'effort fait, dans l'Empire, pour réaliser les conceptions ambitieuses de son chef.

Le plan sera bientôt achevé.

Avant le 1" juillet J900, l'Allemagne ne communiquait avec ses émigrés d'Amérique (États-Unis, Brésil) et avec ses colonies africaines (Togo, Cameroun, Afrique du Sud-Ouest et Afrique Orientale) que par des câbles anglais ; elle était sans lien télégraphique avec ses îles asiatiques (Mariannes, Carolines, etc.). Quant au Kiao- Tcheou, elle n'y pouvait télégraphier qu'en empruntant les voies sous-marines britanniques ou les lignes terrestres russes.

— Aujourd'hui, l'Allemagne est reliée aux États-Unis par les deux câbles passant aux Açores, et au Brésil par le câble Borkum- Pernambouc; elle l'est, depuis plus de deux ans, au Togo et au Cameroun ; en

vertu d'un traité signé, elle le sera à l'Afrique allemande du Sud-Ouest en 1919 ; dans l'Océan Pacifique, des câbles partant de la colonie du Kiao-Tcheou et des Garolines (Jap), sont raccordés depuis neuf ans au neutre transpacifique américain; quant aux autres colonies de l'Océan Pacifique (Nouvelle-Guinée, îles Marsliall, îles Samoa), elles seront toutes, à très brève écbéance, reliées entre elles par des postes de télégraphie sans fil et pourront, à Jap, communiquer, grâce au transpacifiqne, directement avec la métropole. Seule, de toutes les colonies allemandes, l'Afrique Orientale paraît devoir rester, longtemps encore, sous la dépendance des compagnies télégraphiques de Londres.

L'idéal télégraphique que l'Allemagne a assigné à ses efforts est donc sur le point d'èfre atteint : affranchis (hi monopole anglais, ses escadres lointaines, ses administrateurs, ses colons, ses émigrés vont

recevoir de la mère patrie et lui envoyer en tonte sûreté, je dirais presque en toute intimité, les messages dont leurs intérêts stratéjriques, politiques, commerciaux et de sentiment exigeront la transmission instantanée. L'unité morale des peuples germaniques en sera, en quelque mesure, affermie; comme les grands câbles de l'empire britannique célébrés autrefois par Kipling (I), les jeunes câbles de l'Empire allemand, enfouis dans la vase des océans, ont déjà frémi quand passa, dans leur âme de métal, les mots qui ont redit le serment d'union et d'éternelle allégeance : Let us be one !

Manifestation, légitime jusqu'ici, de l'iuipérialisme allemand, l'exécution du réseau sous-marin est un épisode de la lutte générale engagée depuis une vingtaine d'années cnlre l Allemagne et l'An-

(1) Rudyard Kiplikc, Tlic deep-sea cables. (The seven Se as.)

gleterre pour la prédominance clans le monde. Dès aujourd'hui, en présence des résultats accjuis, on peut dire que, sur le terrain restreint de combat qu'offrait l'industrie télégraphique, les Allemands 1 ont emporté. Ils n'ont certes pas anéanti la puissance télégraphique, la véritable prédominance que conserve l'Angleterre; mais ils ont entamé son monopole : dans les profondeurs inconnues du Pacifique et de l'Atlantique, les cables des compagnies allemandes ou des compagnies étrangères affiliées à elles, superposés à ceux des entreprises anglaises, portent maintenant, en toute sécurité, les messages d'Allemagne dans les deux hémisphères : quelques millimètres seulement de gutta-percha séparent les conducteurs de ces sociétés rivales; mais cette très petite épaisseur suffit à assurer l'indépendance des communications et à limiter l'étendue de l'ancien monopole britannique.

Isolés, les Allemands n'auraient pas atteint leur but. Mais ils ont recueilli, il y a une quinzaine d'années, l'appui de tous ceux qui souffraient de ce monopole : le Portugal leur a concédé l'atterrissage aux Aoores pour les deux câbles entre Borkum et New-York; l'Espagne leur a accordé le même droit aux Canaries pour le câble qui relie aujourd'hui l'Allemagne au Brésil et qui réunit, en outre, les deux colonies du Togo et du Cameroun à la métropole allemade; les Pays-Bas ont conclu avec l'Empire une véritable association dans l'Océan Pacifique; la Roumanie, la Turquie, les États-Unis, la Chine, le Brésil, ont autorisé les atterrissages qui leur furent demandés; de son côté, la France a favorisé l'exécution des combinaisons de l'Allemagne dans l'Océan Pacifique et dans l'Océan Atlantique.

Il serait puéril de soutenir que tous ces Etats ne sont entrés dans les vues aile-

mandes qu'en haine du monopole anglais; les uns et les autres avaient d'autres motifs de complaire à l'empereur Guillaume II ou de céder à ses exigences. Mais la France comment expliquer sa conduite? Èn délicatesse avec l'Angleterre, depuis ffue celle-ci occupait l'Egypte, ayant souffert des rigueurs de la censure britannique pendant la guerre duTransvaal, la France n'était certes pas tenue, après l'affaire de Fachoda, à beaucoup de ménagements envers ses voisins d'outre-Manche; mais quelles obligations particulières avait-elle donc à l'égard des maîtres de l'Alsace- Lorraine? Certes, tout à la fin du dixneuvième siècle, la diplomatie française avait, un moment, un peu incliné vers eux; l'Administration des postes et télégraphes s'était entendue avec le Reiclispostaint pour opérer de concert avec lui, notamment dans l'Océan Indien et même au delà. INIais, puisque immédiatement

après, la France, à la face du monde, s'était liée par une solide entente avec l'Angleterre, pourquoi, ce pacte signé, servait-elle, en matière télégraphique, tantôt les intérêts britanniques, tantôt les intérêts allemands? — Je reconnais que son adhésion à l'arrangement télégraphique entre les Pays-Bas et l'Allemagne, donnée l'avant- veille du jour où fut signé l'accord franco - anglais (8 avril 1904), n'est point une preuve de l'inconsistance de sa politique extérieure ; car cette adhésion ne se manifesta que par un échange matériel de signatures : l'entente sur le fond, en effet, notamment sur la pose du câble Saïgon-Pontianak, était si fermement établie entre la France et les Pays-Bas, et depuis si longtemps, que l'établissement même de ce cable avait été adjugé dix mois auparavant par Tx^dministration française (1). Je reconnais aussi qu'en 1906,

(1) L'adjudication eut lieu à Paris le 21 octobre 1902.

quand l'Allemag^ne sollicita de l'Espagne un atterrissage aux Canaries pour un câble entre Borkum et l'Amérique du Sud, la conduite de la France fut, au moins en apparence, celle que lui dictaient ses intérêts télégraphiques propres, en tant que propriétaire réel du câble Dakar-Pernambouc et ses intérêts politiques généraux, tels qu'elle les avait compris en signant l'accord franco-anglais : on se rappelle, en effet, que, sous les regards encourageants de leurs diplomates. Anglais et Français tentèrent ensemble de faire rejeter la requête allemande. Mais quatre ans plus tard, la France, adoptant une attitude contraire, signe, c'est -à dire fait signer par la Soiitli American Cable Co, les arrangements de 11)10 : jonction d'Emden (Greetsiel) à Brest par un câble allemand

Le projet de loi autorisant la dépense (4935 000 francs) fut déposé par le Gouvernement sur le bureau de la Chambre des députés le 12 mars 1903.

qu'aucun intérêt commercicil français ne justifie (1) ; autorisation donnée à l'Allemagne de poser un cable entre l'Afrique Occidentale et le Brésil, alors que quelques années auparavant la France avait acheté très chérie monopole des communications sous-marines entre le continent africain et la côte brésilienne; contrat de secours entre la ligne allemande Borkum-Pernambouc et la ligne française Brest-Pcrnambouc, c'est-à-dire coalition manifestement dirigée contre la IVestern Telecjrapli Co; pose, pour compte français (2), par un navire allemand, d'un câble fabriqué en Allemagne et reliant Gonakry à Grand-

(1) Il y a seulement un intérêt allemand qui est évident : le traf-ic sur le câble Borkum-Vigo est devenu assez considérable pour qu'on songe à le doubler. Ce second câble aurait deux sections : i" Greetsiel-Brest ; 2" Brest- Vigo. La première fonctionne depuis octobre 1911. (Voir ci-dessus page 84.)

(2) Ce câble appartient à la Soutli American Cable Co. Posé par les ingénieurs allemands (1912), il est évident que le tracé, soigneusement repéré, est aujourd'hui dans les archives de l'état-major allemand.

Bassam, avec atterrissage intennédiaire en territoire non français, à Monrovia. . . ; puis, un peu plus tard encore, à la lin de mai dès que ces singuliers arrange-

ments de 1910 ont reçu leur exécution intégrale, le Gouvernement français, en vue de leur donner une extension nouvelle, traite avec une compagnie qui doit, d'après le projet déposé sur le bureau de la Chambre des députés, prolonger In voie Brest-Dakar sur les côtes de l' Amérique du Sud, c'est-à-dire, manifestement, compléter la voie de secours mise par la France à la disposition de l'Allemagne.

Ainsi, la France, après avoir établi une entente télégraphique avec l'Allemagne vers J 900, spécialement dans l'Océan Pacifique, cherche, en 1906, à faire échouer les projets de celle-ci dans l'Atlantique Sud; puis, en 1910, malgré la gravité des incidents que rappellent Tanger et Algésiras, elle sex't sa redoutable et exigeante voisine

de l'Est dans l'exécution de ses desseins dans l'Atlantique et dans la Manche; enfin, en 1912, elle veut la servir encore dans les régfions bi'ésiliennes, malgré le menaçant avertissement leçu d'Agadir.

Comment expliquer ce revirement? Pourquoi cet appui donné à l'Allemagne dans des entreprises qui la fortifient vis-à-vis de l'Angleterre?

Ce désaccord prolongé entre les principes généraux de la diplomatie responsable de la France et les procédés de sa politique télégraphique provient, je crois, de ce que, dans ce pays, chaque département ministériel a sa politique extérieure :

le ministère des Affaires étrangères a la sienne, le ministère des Colonies a la sienne, le ministère des Finances a la sienne, qui se manifeste puissamment, soit dans la préparation des budgets militaires (guerre, marine, colonies), soit lors de l'admission des valeurs étrangères à la cote offi-

cielle, etc.. L'Administration des Postes et Télégraphes a aussi, de temps en temps, une politique étrangère; or, il s'est trouvé, ces dernières années, que, sans être direcment hostile à l'Angleterre, elle a éprouvé une grande inclination pour l'Allemagne.

L'existence nominale de la South American Cable Co, sorte de personnalité interposée, a permis à sa diplomatie propre de donner en secret à l'Allemagne des témoignages d'amitié que ni le Parlement ni l'opinion publique n'auraient approuvés.

Aussi je conjecture que si les Arrangements de 1910 ont été signés, c'est parce que la diplomatie responsable de la France les a ignorés, ou a été trop faible pour les faire échouer. Quant à la convention de 1912, j'incline volontiers à croire que, si elle est demeurée lettre morte, c'est parce que la diplomatie responsable de la France, l'ayant connue, fut assez forte pour en empêcher l'exécution.

Non contente d'être unie ainsi à ses colons et ses émigrés, F Allemagne, plus ambitieuse, voudra- t-elle avoir des communications strictement allemandes avec tous les pays où elle a des intérêts politiques, commerciaux ou stratégiques, c'est-à-dire à peu près avec le monde entier? Prétendra-t-elle superposer au réseau britannique un réseau germanique dont les mailles enserreront une seconde fois tout le globe terrestre? Gela n'est pas improbable, tant l'impérialisme allemand est, dans ses procédés, imitateur servile des grandes nations. Mais cette prétention serait fort périlleuse. Les fractions du domaine colonial allemand sont, en effet, trop peu nombreuses et trop dispersées pour que l'Empire ne soit pas obligé de solliciter des Puissances étrangères la concession de beaucoup de points d'atterrissage. Or, tels de ces États, soit de leur propre mouvement, soit à l'instigation des rivaux de

r Allemagne, peuvent refuser à celle-ci les Stations télégraphiques dont elle a besoin; et comme l'Allemagne croit, en toute sincérité, Cfue sa nature de puissance mondiale lui confère un droit indéniable à l'obtention de ces stations parce qu'elles sont indispensables à sa fonction, on pressent les conflits qui naîtront de ses exigences. Où il n'y aura que des intérêts mercantiles à satisfaire, l'impérialisme allemand A crra des droits à revendiquer.

Vers la fin d'août 191 I , au moment où les contestations entre la France et l'Allemagne au sujet du Maroc étaient si vives, un journal de Berlin, Die Post^ annonça qu'un comité venait d'être fondé pour organiser une grande manifestation à propos du Maroc. Le comité publia un appel au public où on lisait : « La manifestation que nous voulons organiser doit montrer au peuple allemand et à l'étranger que.

nous basant sur notre surpopulation et notre activité, nous avons le droit moral et commercial d'accjuérir de nouveaux territoires de production et d'exportation. Aucune nation ne peut ni n'a le droit d'empêcher l'extension allemande. » En lisant cette phrase, dont on trouvait alors le sens exact, tous les jours, dans tous les journaux et sur presque toutes les bouches en Allema(jne, il m'a semblé percevoir l'écho de ces fortes paroles du grand romaniste de l'Université de Gôttingen, le professeur Ihering : « Lorsqu'un peuple se montre incapable d'utiliser le sol (jue la nature lui a départi, il doit céder la place à un autre. La terre appartient au bras qui sait la cultiver. L'injustice apparente que la race anglo-saxonne commet en Amérique contre les Indiens indigènes est, au point de vue de l'histoire universelle, l'usage d'un droit et les peuples européens ne sont pas moins dans leur

droit lorsqu'ils ouvrent par la force les fleuves et les ports du Céleste Empire et du Japon, et qu'ils contraignent ces peuples à faire le commerce. Le commerce, ou, dans un ordre d'idées plus général, l'échange des biens matériels et intellectuel, n'est pas seulement une question d'intérêts dépendant de la libre volonté des peuples, c'est un droit et un devoir.

Refuser d'accomplii- ce devoir^ c'est s'insurger contre l ordre de la nature, contre les commandements de r histoire . Une nation qui s'isole, non seulement commet un crime contre elle-même, puisqu'elle s'enlève les moyens de perfectionner son éducation, mais elle se rend coupable d'une injustice envers les autres peuples.

Le monde a droit à sa chute (1). »

(1) R. VON Ihering, Geist des R'omischen Redits, préface, pages 7 et 8. Je cite la traduction de M. de Meulenaere, faite d'après la troisième édition de ce célèbre ouvrage. Cette troisième édition a paru en 1877. Mais le fragment que je donne se ti-ouve dans le texte de la

L'économiste fiajicais Michel Chevallier, pour symboliser aux yeux de ses compatriotes les bienfaits de la civilisation, la leur avait montrée se présentant devant le monde un épi de blé à la main.

L'ima^je qu'évoque d'elle-même les paroles effroyables du jurisconsulte de Gôttingen, c'est la civilisation s'av^ançant sur le monde un glaive au poing, comme une sorte de divinité brutale dont les volontés doivent être exécutées, quoi qu'il en cofite à l'humanité. Que nul ne détourne les yeux de cette pénible vision. L'impérialisme allemand, qui se présente aujourd'hui comme un des instruments de la civilisation, n'est point une méthode commerciale élaborée dans l' arrière-boutique des marchands de Hambourg; c'est une doctrine descendue des chaires des Uni-

tleuxième édition, 1866, tome I, pages 6 et 7 et, probableiiient aussi, dans le texte de la première (1852), qu'à mon regret je n'ai pu consulter.

versités, drapée clans le manteau de l'histoire ; à la longue, elle a subjugué, elle a envahi la conscience allemande; elle est devenue une foi. Suivre ces préceptes, c'est-à-dire, en fait, servir les grandes ambitions ou les petites convoitises de l'Empire, est non seulement un devoir patriotique pour tout Germain, c'est aussi une obligation philosophique pour toute créature humaine; car chacun doit contribuer aux progrès de la civilisation. Si ce progrès doit être acquis par la conquête, il est du devoir des ims de combattre et des autres de se rendre; et si la mort est nécessaire, que les uns frappent et que les autres succombent.

En même temps qu'elle est le principe de ses ambitions, cette croyance est la grande force de l'Empire d'Allemagne.

Mais quoi d'étonnant si les corollaires que, de-ci de-là, les impérialistes tirent de leur doctrine excitent l'inquiétude du monde?

Quel peuple pourra résister toujours àl'Alleniagne, quand celle-ci, voulant étendre son réseau sous-marin, lui réclamera une station d'atterrissement? Celui-là seul qui sera vigilant et très fort. Mais il ne faut point se faire illusion, chacun à son tour, tous vraisemblablement céderont. C'est ce qui advint quand l'Allemagne décida de créer un réseau national à travers l'Océan Atlantique : l'Espagne a cédé, la France a cédé, etc.. C'est ce qui arriverait, je le crains, si l'Allemagne voulait avoir un réseau universel comme T Angleterre en possède un. Mais cette ambition n'est point née encore.

Si dans le dogme du Deutsclitum on ne discernait pas les principes d'une domination universelle, on ne regretterait point l'aide donnée par les autres peuples à l'Empire allemand exécutant son plan de télégraphie sous-marine, qui prolonge jusqu'aux confins du monde les effets de sa

puissance. Mais rimj3érialisnie allemand est devenu un fanatisme, et comme tous les fanatismes, il veut conquérir pour asservir. Chacun doit donc lui refuser son concours et même lui résister, avec les moyens qu'il possède : tel est le premier devoir des autres peuples. Ils en ont un second : c'est, en s'inspirant de principes plus hauts et plus sains que les passions dont l'Allemagne est en train de s'enivrer, de tirer de l'œuvre de communication sousmarine qu'elle a conçue et en très grande partie exécutée une leçon d'organisation et de ténacité.

Que tous ces peuples, petits et grands, en qui la foi nouvelle excite de l'hostilité contre l'Allemagne, ne s'abandonnent donc pas à des récriminations ou à des haines stériles! Qu'ils laissent, au contraire, arriver jusqu'à eux le lointain écho du sage avertissement qu'il y a plus de cent ans le fondateur de la République des

États-Unis adressa à son peuple : « La nation qui se Livre à des sentiments habituels d'amour ou de haine envers une autre devient en quelque sorte l esclave de sa haine ou de son amour (J). » Qu'ils se résignent, clairvoyants et tenaces, sûrs que si George Washington eût pressenti les ambitions du Deutschtum, il eût complété son prophétique aphorisme, en mettant en garde contre elle-même la nation qui se livre habituellement à la passion de dominer.

(1) Adresse d'adieu de George Washington au peuple des États-Unis (17 septembre 1796).

TABLE DES MATIÈRES

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