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CHAPITRE PREMIER

LES CABLES DE l'a TL AIN TIQ UE NORD

L'Empire dirigea l'activité de la maison Felten et Guilleaume, d'abord du côté de l'Océan Atlantique. C'est, en effet, dans les contrées qu'il baigne que l'Allemagne a ses plus grands intérêts exotiques :

d'un côté, les États-Unis et le Brésil où elle a de si importants groupements d'émi-

grés; de l'autre, les rives africaines où sont établies ses trois colonies du Togo, du Cameroun et de l'Afrique du Sud- Ouest.

On résolut d'atteindre, en premier lieu, les États-Unis.

Le 17 août 1894, le Gouvernement impérial concéda, pour quarante ans, à la maison Felten et Guilleaume, un câble entre Emden et New-York; avant d'atteindre les rivages d'Amérique, le câble devait atterrir, d'abord, à la pointe de Cornouailles, à Porthcurno, puis à 2 000 kilomètres à l'ouest du Portugal, aux îles Açores. L'atterrissage à Porthcurno avait été choisi afin que le conducteur, se raccordant là avec le vaste réseau de Y Eastern, mît en communication directe l'Allemagne et tous les pays d'Extrême-Orient.

Quant aux Açores, on voulait y établir une station télégraphique, parce que, à cause de leur position entre l'Ancien et

le Nouveau monde, on espérait de ces îles faire rayonner un jour des câbles, non seulement vers l'Amérique du Nord, mais encore vers l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud, et même vers l'Afrique occidentale. La concession fut accordée à la maison Felten et Guilleaume avant que les atterrissages à l'étranger fussent obtenus.

C'était présumer beaucoup et de la bienveillance de l'Angleterre et de la condescendance du Portugal.

Le Cabinet britannique, qui agréait en effet presque toujours les demandes d'atterrissage, refusa à la maison Felten et Guilleaume le droit d'établir une station à Porthcurno. Ce fut un gros événement dans le monde télégraphique. En Allemagne, on incrimina amèrement les grandes compagnies anglaises d'avoir exercé une pression sur le Gouvernement.

Vraisemblablement, cette accusation est fondée ; ce qui est certain, c'est que la

menace de la concurrence allemande causa beaucoup d'émotion à Londres, dans le monde politique, et aussi parmi les gens de la Cité.

L'Angleterre avait, à cette époque, une politique très précise en matière de câbles ; elle voulait que ce fût sur le sol britannique, soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau monde, que se trouvassent tous les centres télégraphiques du globe. Son ambition était double : 1" être la première informée des nouvelles politiques et commerciales de l'univers; 2" surveiller la correspondance télégraphique des autres nations. Cette politique, longtemps heureuse, étant adoptée comme un dogme, le Cabinet britannique ne pouvait donner aux Allemands le droit de faire atterrir à Porthcurno un câble qui d'Emden eût gagné l'Amérique en passant par les Açores; car, grâce à cette autorisation, un centre télégraphique nouveau se serait

rapidement formé dans les iles portugaises. Si, de Portbcurno, le conducteur avait dù gagner directement l'Amérique, l'Angleterre eût accordé l'atterrissement avec plaisir; car, d'une part, ce câble aurait ajouté à la Grande-Bretagne, considérée elle-même comme un centre télégraphique, une puissance nouvelle, et, d'autre part, l'Administration anglaise aurait pu, à la station de Porthcurno, contrôler les communications germaniques. Mais, précisément, les Allemands tenaient à amener leur câble aux Açores, parce que, en premier lieu, ils espéraient de là faire rayonner, un jour, des communications sousmarines vers leurs trois possessions de l'Afrique occidentale (Togo, Cameroun et Afrique du Sud-Ouest) et vers les groupements germaniques de l'Amérique du Sud. En second lieu, ils trouvaient aux Açores une ligne de secours pour l'Europe :

c'était le câble anglais posé un an aupara-

vant entre ces îles et Lisbonne (1). Il faut ajouter, enfin, que, très probablement, les Allemands avaient ébauché dès cette époque le projet de faire des Açores un centre télégraphique universel, excentrique à l'Angleterre, par où s'écouleraient toutes les communications de l'Amérique du Nord pour l'Amérique du Sud, l'Afrique et l'Extrême-Orient, et inversement.

La réalisation de ce projet devant être une atteinte à la suprématie ([ue l'Angleterre entendait conserver, le Cabinet britannique, convaincu qu'il suffisait, pour le faire échouer, d'écarter les Allemands de Porthcurno, rejeta leur demande d'atterrissement. Telles furent les

(1) Ce câble, qui fut posé en 1893, comprend deux sections :

De Lisbonne à Ponta Delgada (Saint- Michel) 1 623 kilomètres.

De Ponta Delgada à Horta (Fayal). . 338 —

Total 1 961 kilomètres.

Il appartient h une filiale de VEastern, la compagnie Europe and Azot-es Tele^raph,

raisons politiques du refus de l'Angleterre.

Elle avait aussi quelques raisons financières. La concurrence entre les compagnies exploitant des câbles transatlantiques devenait de plus en plus âpre. En 1893, il existait neuf câbles entre l'Europe et TAmérique du Nord (1) ; en 1894, la Compagnie anglaise AîkjLo- American

(1) Ces neuf câbles étaient les suivants (avec la date de Timmersion) :

Trois câbles de la compagnie anglaise Anqlo' American Telegraph :

iJc Valentia (Irlande) à Heart's Content (Terre-Neuve). 1873

Un câble de la compagnie anglaise Direct United States Cable :

De Balliiiskelligs Bay (Irlande) à Halifax (Canada). 1874-75

Deux câbles de la compagnie américaine Western Union Telegraph :

De Sennen Gove (Cornouailles) à Canso (Canada) 1881

Deux câbles de la compagnie américaine Commercial Cable :

De Waterville (^Irlande) à Canso (Canada) 1884

Un câble de la Compagnie française du Télégiaphe de Paris à New-York :

De Brest à New-York 1879

Telegrapli Co, qui avait déjà trois cables, en posa un quatrième, et sa rivale, la Compagnie américaine la Commercial Cable Co^ qui en possédait deux, en lança un troisième. Et les Allemands menaçaient d'en immerfier encore un! C'est-à-dire que, si levir demande avait été agréée, trois câbles transatlantiques nouveaux auraient été posés dans la seule année 1894 : un anglais, un américain, un allemand. Cette concurrence n'était pas illégitime; mais, ruineuse pour les anciennes compagnies, on comprend leur inquiétude déviant l'apparition du rival inattendu qui venait de Germanie.

Celle qui devait être la plus atteinte par le nouveau venu était la vieille et puissante compagnie anglaise, V Anglo-^lmerican Telegrapli ; c'était elle, en effet, qui depuis plus de vingt ans, c'est-à-dire depuis la pose, en 1871, du câble Greetsiel-Lowestoft, suivie, en 1882, de celle

du câble Greetsiel-Valentia, c'était elle qui avait eu, grâce à des arrangements particuliers avec l'Administration impériale, le monopole des communications entre les États-Unis et les peuples germaniques du continent; en fait,* un des trois conducteurs de Y Jnglo- American était presque exclusivement réservé à ce trafic.

Comme la mise en service du câble allemand menaçait de lui faire perdre ce client, et comme les derniers dividendes distribués par la Compagnie étaient déjà faibles (3 i/4p. 100), beaucoup d'actionnaires étaient fort émus par l'initiative imprévue de l'Allemagne (I). Dans ces con-

(1) Voir dans le Daily News du 17 septembre 1894 une lettre d'un porteur d'actions différées (Deferred stocl,).

TjC capital de V An (jlo- American se décomposait ainsi à cette époque :

Actions ordinaires (Ordtnary stock,) 1 134 640 £

Actions de priorité 6»/o (Pt eference stock.). . 2 932 680 Actions différées (Deferred stock.) 2 032 (iSO

Total 7 000 000 £

Depuis de lonfjues années, les porteurs des 2932680 £ (73 902 528 francs) de Deferred stock n'avaient touché

ditions, on comprend que si le Cabinet britannique refusa à la maison Felten et Guilleaume, pour des raisons de politique t(élégraphique, l'atterrissemcnt à Porthcurno, sa décision, quoique pure peut-être de toute coilsidération financière, eut un agréable écho dans la Cité, du côté du Stock Exchange.

Officiellement, laGrande-Bretagnedonna comme motif de son opposition qu'elle ne voulait plus laisser atterrir dans les îles Britanniques des câbles partant du continent européen et appartenant à des sociétés privées. Le prétexte était bien choisi.

En effet, l'Angleterre avait, à l'expiration des concessions de la Submarine Teleijraph Coy en 1889, racheté tous les câbles que cette société exploitait et qui joignaient l'Angleterre à l'Allemagne, à la Hollande,

aucun divicleiule; leurs titres étaient cotés de 8 à 12 p. 100 de la valeur nominale; en 189V, la cote descendit à 6 1/4.

Sur l'impression faite en Angleterre par le projet allemand, \oir Inveslof' s Reuiew, octobre 1894 (p. 236-237).

à la Belgique et à la France. Ces câbles sont maintenant la propriété commune de IWngleterre et des États sur le territoire desquels ils aboutissent. Récemment encore, l'Angleterre et la Norvège sont convenues de ne plus avoir de communications télégraphiques entre elles que par des câbles leur appartenant en commun et exploités par leurs Administrations respectives (convention signée à Londres le 30 décembre I9J0); comme corollaire, elles ont, dans leur convention, décidé d'acheter (1) à la Grande Compagnie des Télégraphes du Nord le vieux câble de Pc-

(1) Article 4 (le la convention du 31 décembre 1910. — Coinnie le» deux nations venaient de poser à frais communs un câble entre Newbiygin, dans le Nortliumberland, et Arendal (Norvège), elles ne sont plus réunies que par les câbles de leurs propres Administrations. 1^' Angleterre et la Norvège sont reliées entre elles par un troisième câble, qui appartient à la Grande Compagnie des Télégraphes du Nord : c'est le cûble Ne\vl)iggiu (Anglctcrre)-Arendal (Norvège )-Marstrand (Suède), posé en 1880 ; mais il a été convenu entre les deux États qu'en principe ce conducteur était réservé au tralic autre que le traHc anglo-norvégien.

terhead (Écosse) à Rkersund (Norvège), posé en J8G9. La raison invoquée par rAn(jleterre autrefois n'était donc point un argument de circonstance : c'était un principe auquel elle est demeurée fidèle (1) .

Les Allemands ne furent point découragés par cet échec qui leur enlevait momentanément leur double espérance : celle de souder leur câble au réseau àeV Eastern et celle d'établir un conducteur purement national entre Emden et les États-Unis.

Repoussés d'Angleterre, ils se dirigèrent du côté de l'Espagne, où V Eastern avait une importante station à Vigo, en Galice; ils pouvaient trouver là la communication facile avec l'Extrême-Orient qu'ils av aient cherchée vainement à Porthcurno. Plus

(1) Pourtant, dans le courant de 1913, un câble appartenant à laGrandc Compagnie des Télégraphes du Nord a été posé entre Nevvl)iggin (Angleterre) et Sondervig (Danemark). II a 646 kilomètres de longueur.

D'autre part, la Bel(jiati Telcqraph Cable Co a posé, en 1914, un câble de 103 kilomètres entre Middeikerke (Belgique) et Dumpton Gap (Angleterre).

heureuse qu'à Londres, la maison Felten et Guilleaume obtint du Cabinet de Madrid, au commencement de 1896, le droit de faire atterrir à Vigo un câble partant d'Emden. Le premier but des Allemands, c'est-à-dire le contact direct de leur réseau aux lignes de V Eastern, allait donc être atteint. Ils comptaient d'ailleurs parvenir rapidement au second, en obtenant du Portugal le droit de prolonger jusqu'aux Açores le câble ayant touché Vigo.

En attendant la décision du Cabinet de Lisbonne, la maison Felten et Guilleaume fonda le 21 mars 180G, à Cologne, avec le concours des gens de V Eastern, une société anonyme qui devait poser et exploiter un câble sous-marin de l'île de Borkum (1) à Vigo et dont la raison sociale

(1) Les grands câbles allemands, qui forment l'objet de mon étude, ont tous leur point de départ dans l'île de Borkum, a une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de la ville d'Emden, à la frontière occidentale de l'Alleniagnc. De l'ile de Borkum, ils sont reliés au réseau télé-

était : die Deiitsclie Seetelerjrap/iengesellschaft. Son capital, représenté par des actions nominatives de I 000 marks, était de 3 500000 marks. Mais, dans la constitution de cette société, les Allemands durent subir encore une fois la collaboration anf^laise. Le conseil d'administration fut composé de deux Allemands : M. Max Guilleaume, de Colofpie, et M. Kmile Guilleaume, de Miilheim, et de trois Anglais, tous trois administrateurs de V Eastern : le marquis de Twceddale, Mr. J. Leppoc Cappel et sir J. Denison Pender. La Compagnie avait un directeur allemand à Cologne, M. Karl WiUielm Guilleaume, et un directeur anglais à Londres, Mr. W. Ilib-

graphique allemand à Greetsiel, près d'Einden, par des câbles appartenant à l Admînistration. Une seule exception doit être faite pour l'ancien câble Greetsiel- Valentia. l\elevé en octobre 1911, ce câble relie depuis cette époque Greetsiel et Brest.

Quoique l'on dise souvent : câble Euiden-Vigo, Emdcn- Valentia, etc., j'ai préféré, dans un exposé écrit, restituer à ces lignes sous-marines leur dénomination exacte.

berdine (i). Le conclncteur lut fabriqué et posé par la Gompajjnie anglaise (2) Telegrapli Construction and Maintenaîice Co^ et livré à l'exploitation le janvier 1807.

Si les résultats financiers de l'entreprise ont été médiocres (3), son but politique fut à peu près atteint; car, malgré les apparences, elle fut pour TiVlleniagne le commencement de son affranchissement vis-a-

(1) Mr. W. Hibberdine était directeur de V Eastern.

(2) LWIIernagne ne possédait pas encore de fabrique de câbles à cette époque.

(3) I^es dividendes distribués par la ('oinpcij^Mue ont été les suivants :

Exercice 1897... 3 p. lOO, Exercice TJOl . . 3p lOi).

— 1898. . . /i 7/8 p. 1(K). — 1002... néant

D'après le dernier bilan de liquidation, arrêté au l**" février 1906, on voit que les actionnaires rentrèrent simplement en possession de leurs ap2:)orts.

I^es recettes d'exploitation furent les suivantes :

En 1897 432 088 marks.

vis de la domination télégraphique de l'Angleterre. Ce premier pas fut JDeaucoup plus marqué qu'on ne le croit au premier coup d'œil, car si le conseil d'administration de la société était angloallemand, ainsi que la direction de l'exploitation, la société était juridiquement de nationalité allemande, la concession était allemande et espagnole et nullement anglaise, et il suffisait que la maison Felten et Guilleaume, qui s'était réservé, dès l'origine, un droit de préemption sur toutes les actions de la Deutsche Seetele- (jvaphencjesellscliaft, usât de sa prérogative pour que l'affaire devînt purement allemande. C'est d'ailleurs ce qui arriva le 1" janvier 1905, ainsi que je l'expliquerai plus loin.

Quant aux avantages de la nouvelle communication, l'Empereur lui-même se donna le plaisir de les prédire dans le message qu'au lendemain de la mise en service du

câble il adressa au secrétaire d'État de r Adaiinistration des postes (1) :

u J'ai pris connaissance, avec un vif intérêt, dans tous ses développements, de votre rapport du 20 décembre dernier, sur la pose du câble sous-marin entre Emden et Vigo et je salue avec joie cette entreprise qui, menée à bien grâce a l'initiative de l'Administration des postes de TEmpire, rend maintenant possible le traKc télégraphique direct avec la péninstde ibérique et spécialement aussi simplifie les communications avec les colonies allemandes et les affranchit de Tintermédiaire de la France et de TEspagne. En vous exprimant mes félicitations pour le fruit d'un long et pénible labeur, je dis mon ferme espoir que la prolongation du cable vers l'Amérique du Nord puisse pareillement réussir et qu'ainsi la grande œuvre parvienne à son achèvement.

« Nouveau Palais, V janvier i897.

et WlLHELM, I. R. ^)

Le cable a rendu aux intérêts allemands

(1) Archiv fur Post uncl Télégraphie^ 1897, ii^ 1.

les services qu'on en attendait. On peut s'en rendre compte aujourd'hui, après les séances de la conférence d'Algésiras (1906), et après tous les événements diplomatiques et autres dont la nouvelle est arrivée d'Espagne ou du Maroc à la Willielmsstrasse par le câble de Vigo, c'est-à-dire hors du contrôle britannique ou français.

Mais Vigo n'était cju'une étape sur la route des Tt.tats-l]nis. Le nouveau cable n'excédait guère 2 000 kilomètres, et de Vigo à New-York il fallait, en passant par les Açores, en franchir encore plus de 6 000. D'ailleurs, le Portugal accorderaitil la station intermédiaire indispensable à la prolongation du conducteur jusqu'en Amérique? On n'en avait pas douté lorsqu'on avait dressé le plan de 1894; l'Empereur en avait exprimé le souhait, au commencement de 1897, lors de l'achè-

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veulent de la première section. Qu'allait décider le Cabinet de Lisbonne?

L'espoir impérial fut déçu : le Portugal refusa à la maison Feltcn et Guilleaume l'autorisation de faire passer aux Açores le câble de Vigo. Les motifs du Cabinet de Lisbonne ressemblent beaucoup à ceux qu'avait eus le cabinet de Londres de refuser l'atterrissem eut de Portlicurno.

Le Gouvernement portugais avait accordé, peu de temps auparavant, par une convention du ](> juin J893, à la grande société anglaise de construction Telegrapli Construction and Maintenmice Co, outre la concession subventionnée d'un câble de Lisbonne aux Açores, le monopole des communications sous-marines entie ces îles et le continent européen (article 32, paragraplie 2) . Cette convention du IG juin 1893 avait une portée immense, son exécution intégrale devant constituer aux Açores un des centres télégraphiques les

plus importants de l'univers : la Maintenance avait, en effet, en sus de l'obligation d'immerger un câble entre Lisbonne et les Arores, le droit de faire rayonner, de ces îles, une ligne vers l'Amérique du Nord, une autre vers les Antilles, Porto - Rico et Cuba, une troisième vers Madère, une quatrième vers l'Angleterre (1). La compagnie anglaise avait eu beaucoup de peine à obtenir ou plutôt à ressaisir cette concession privilégiée ; un contrat provisoire la lui avait donnée en 1892; mais M. Ribot, qui était alors ministre des Affaires étrangères de la République française, avait d'abord empêché la ratification définitive de ce contrat; puis, l'éminent homme d'État l'avait fait attribuer à la Société française des Lélécjraphes sousniarins, qui l'eût définitivement gardée

(1) La Maintenance avait même la faculté de poser un câble entre Lisbonne et un autre pays du continent européen., non dénommé. (Article 6 de la convention du 16 juin 1893.)

sans la néglig^erice du Parlement français et l'imprévoyance du ministre des Postes et Télégraphes (1).

Quoi qu'il en soit, lorsque la maison Fclten et Guilleaume sollicita l'atteirissa^je aux Acores du câble allemand, elle trouva en face d'elle la Maintenance à qui le Gouvernement portugais avait concédé dans ces îles un grand centre télégraphique qu'on était jaloux, à Londres, de laisser entre des mains anglaises. La requête allemande venait donc trop tard . Il est vrai que la maison Felten et Guilleaume pouvait s'arranger avec la Maintenance et obtenir de celle-ci l'autorisation de faire atteriir aux Açorcs le câble projeté. Mais l'Angleterre, hostile à une telle combinaison, qui permettait aux Allemands d'établir leurs communications hors de son contrôle, agit

(1) Sur l'affaire du câble des Açorcs, voir la Note annexe à ce chapitre, p. 94. On y trouvera un exemple de la manière dont ont été souvent traitées, en France, les grandes questions de télégraphie sous-marine.

auprès du Cabinet de Lisbonne pour la faire échouer. D'ailleurs, le Portugal, de lui-même, n'y était pas favorable, puisque la ligne Vigo-Acores était concurrente de la ligne Lisbonne-Açores qu'il venait de concéder, et qu'il subventionnait. L'atterrissage fut donc refusé.

Pour l'Allemagne, c'était une déception. Pourtant, l'insuccès n'était pas complet; car, si, faute de station aux Açores, sa combinaison atlantique avait éclioué, elle avait obtenu à Vigo le contact avec le réseau de V Eastern qvi'elle avait ardemment désiré. Par conséquent, des deux ambitions qu'elle nourrissait depuis 1894, une était pleinement satisfaite.

Ainsi échoua la tentative nouvelle de l'Allemagne pour être en relations télégraphiques avec les États-Unis. Si cette combinaison était la première depuis l'adop-

tion de la politique d'affranchissement télégraphique de l'Allemagne, c'était la troisième depuis l'invention des câhles sous-marins : la première avait été celle de 1869, dont le résultat se manifesta simplement par la pose, en 1871, du cable Greetsiel-Ijow estoft et par une entente avec V Angto-jimericnn Telecjrapli Coîiipany; la seconde, plus sérieuse, eut pour résultat, en 1882, la jonction de Grcetsiel, près d'Emden, à Valcntia par un câble direct, grâce auquel il n'y eut plus entre l'Allemagne et le Nouveau monde qu'un seul point d'atterrissement, celui de Valentia; quant à la troisième, que le cabinet de Lisbonne fit aA orter, on vient de voir que son objet était de prolonger jusqu'aux Etats-Unis le câble qui, parti de Borkum, s'arrêta à Vigo .

Une quatrième tentative, faite en 1899, fut enfin couronnée de succès et le 1" septembre 1900 un câble purement allemand

joignit les deux mondes (1) : il partait de l'île de Borkum, non loin d'Emden, gagnait tout droit les Açores et, de là, atteignait Coney Island, près de New-York.

(1) Les devix sections réunies mesurent 7 714 kilomètres. La section Borkuni-Açores a 3 466 kilomètres et la section Açores-New-York 4 248 kilomètres. On juge, d'après ces chiffres, de la position favorable qvi'occupcnt les lies portugaises, presque au nnlieu de l'Atlantique.

Le droit d'atterrir aux États-Unis fut accordé au printemps 1899 par le Président Mac Kinley (1), grâce à la Compagnie américaine Commercial Cable Company avec qui le Gouvernement allemand, se dégageant de r entente qu'il avait établie de-

(1) Pour négocier l'affaire aux Etats-Unis, la maison Felten et Guilleaume envoya comme agent à Washington M. W.-J. Spoerer ; celui-ci remit le 28 mars la demande de sa Compagnie à l'ambassadeur d'Allemagne, qui la transmit immédiatement au secrétaire d'État, M. John Hay. Le 10 avril, celui-ci répondit que le Président accordait la concession sollicitée à condition que la société concessionnaire donnât son adhésion expresse aux onze articles d'un mémorandum que comnmniquait M. John Hay. La société prit l'engagement qui lui était demandé, dans une lettre adressée le 13 mai au secrétaire d'État et que l'ambassade d'Allemagne légalisa le 26 mai. Le texte des onze articles du mémorandum, lequel constitue l'acte de concession, se trouve dans les Papers relatinq to the foreign relations of the United States ^ 1899, p. 311-312. Washington, Government printing office.

puis près de trente ans avec V AncjLo-ylmerican Co, venait de lier solidement partie.

Gomme le télégraphe, aux États-Unis, n'est pas un service d'État, il est nécessaire que les exploitants de câbles sousmarins se concertent avec les compagnies télégraphiques américaines pour qu'elles transmettent et distribuent les télégrammes qu'ils leur expédient; en retour, ces compagnies approvisionnent les stations de cables des dépêches qu'elles recueillent aux États-Unis. De la liberté de l'industrie télégraphique est née une concurrence très âpre, d'où est issu un monopole bien établi : depuis longtemps, aux États-Unis, presque tout le service télégraphique se partage entre deux grandes sociétés, la fFestei n Union Telecjraph Co et la Postal Telegraph Co (1). L'une et l'autre ont, comme

(1) D'après l'enquête officielle faite en 1908-1909, le système de la Western Union comprenait 23 853 bureaux et 2 250 000 kilomètres de fils téiéfjraphiques ; en 1908, le nombre des dépêclies atteignit 62 371 287 ; en 1907, il

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il est naturel, des ententes très étroites avec les sociétés qui exploitent les câbles reliant l'Amérique du Nord à l'Europe.

En 1899, la première, la Western Union, avait un contrat avec un syndicat fpoolj qui embrassait dans son action les quatre cables de V A lujlo- American Telegraph Co, celui de la Direct United States Cable Co et deuK câbles exploités par la fFestern Union elle-même, soit en tout sept câbles; la seconde, la Postal Teleyrapli, avait conclu des arrangements avec la Commercial Cable Co, qui disposait de trois câbles à travers l'Atlantique.

Ces deux groupements existent tou-

avait été de 74 804 551. (Dans ces chiffres, ne sont pas compris les télégrammes expédiés sur des fils affermés par la Western Union, ni ceux qui sont expédiés en vertu de contrats spéciaux avec les Compagnies de chemins de fer.)

L'enquête ne donne pas les mêmes renseignements pour le Postal System; elle mentionne seulement qu'il servit à transmettre 22130 000 messages en 1908. (Investigation of Western Union and Postal-Telegraph-Cable Compa^ nies. Washington, Government printing office, 1909, p. 55).

jours ; mais ils se sont singvilièrement fortifiés depuis 1899. — D'abord, le réseau sousmarin de chacun d'eux a été renforcé :

d'une part, la Commercial Cable a posé un quatrième câble transatlantique (via Açores) en 1900-1901 et un cinquième en 1905; d'autre part, V Ancjlo- American a immerg^é son cinquième en 1912. — Ensuite, les Compaj^nies adhérentes à chaque groupement se sont plus étroitement liées entre elles. D'un côté, on a fondé, en effet, à Boston, en décembre 1903, au capital de 500 millions de francs, sous la raison sociale Mackay Compaiiies, une société anonyme qui a acquis toutes les actions de la Commercial Cable et celles de toutes les compagnies qui constituent le Postal Telegrapli System. De l'autre côté, le groupe de la fV estern Union, qui comprend les trois mêmes Compagnies qu'antérieurement, a modifié profondément, par des arrangements pris vers la fin de

1911, le caractère de l'association qui unissait celles-ci; d'après ces pactes, qui sont des sortes de baux emphytéotiques, la Western Union doit exploiter à son compte jusqu'au avril 2010, d'une part les câbles et propriétés de Y Anglo- American, moyennant 262 500 £ par an, et, d'autre part, le câble et les propriétés de la Direct United States, moyennant 58 568 £ par an. Dans ce groupe, l'entente n'a donc plus pour but un simple partage de recettes suivant des rapports déterminés, mais la concentration complète des ser\dces d'exploitation en vue d'établir l'unité de direction.

L'Administration impériale dut opter entre les deux puissants groupes. Elle n'hésita point; écartant le groupe de la Western Union, auquel adhéraient deux Compagnies anglaises, elle choisit celui qui ne comprenait que des éléments américains, c'est-à-dire celui de la Postal Tele-

grapfi et de la Commercial Cable. Elle avait une autre raison de le préférer. On se rappelle qu'au début, en 1871, T Allemagne avait conclu un accord avec la Compagnie anglaise Ancjlo- American, la seule qui possédât alors un câble transatlantique; elle resta fidèle à cette entente, quand la Commercial Cable, fondée en 1883, entra en lutte avec V Anglo- American. Mais lorsqu'en 1894, l'Allemagne voulut avoir des câbles à elle, VAnglo- American, dont la situation financière était médiocre, s'aperçut vite qu'elle allait en même temps perdre un bon client et voir apparaître un concurrent; elle fit donc ce qu'elle put pour contrarier les combinaisons allemandes. En revanche, quand, plus tard, l'Allemagne fut sur le point de réaliser ses desseins, elle se détourna de V Anglo-American et tomba dans les bras de sa rivale, la Commercial Cable (1).

(1) M . George Gray Ward, directeur général et vice-

Le groupe américain a rendu plusieurs services à l'Allemagne; tout d'ahord, il l'aida à obtenir, malgré les Anglais, l'atterrissage aux États-Unis pour un câble allemand ; ensuite, il mit à sa disposition la puissance télégrapbique de Lx Postal Tele- (jraph Co; en troisième lieu, la Commercial Cable Co signa un contrat de secours réciproque, c'est-à-dire que les Américains et les Allemands se promirent, en cas d'interruption, de mettre leurs câbles i^espectifs à la disposition les uns des autres ; enfin la Comwercza/ s'engagea à poser, de Canso (Canada) avix Açores, un premier câble qui doublerait la section allemande New-York- Açores, puis un second câble, des Arores à Waterville (Irlande), qui doul>lerait la section allemande Açores-Borkum (1).

président du conseil d'administration de la Commercial Cahle, est membre d'honneur (Ehrenmit^liecler) du conseil de la Deutsch-Atlatitische.

(1) Le câble de la Commercial Canso-Açores-Waterville a été posé en 1900-1901 .

La Commercial Cable Co fournit ainsi aux Allemande

Tout en négfociant avec les États-Unis le droit d'atterrir sur la côte américaine, les Allemands cherchaient à obtenir du Portugal la même faveur aux Açores. On se souvient cjue le cabinet de Lisbonne leur avait refusé l'autorisation de prolonger jusqu'aux Açores le câble Borkum- Vigo. Non sans regret, ils sollicitèrent alors l'atterrissage pour un câbie qui joindrait directement l'Allemagne aux Açores.

Le Portugal n'avait pas de raisons à opposer à cette demande nouvelle, sinon qu'il avait concédé en 181)3 le monopole des communications sous- marines aux Açores à la compagnie anglaise la Maintenance, laquelle l'avait rétrocédé à la

la ligne de secours dont ils ne pouvaient se passer; mais les Allemands leur en offrirent une aussi. Et c'est même pour avoir cette ligne de secours que la Conimei-cial conclut avec l'Allemagne les arrangements auxquels je viens de faire allusion. (Déposition de M. J.-C. Lamb, second secrétaire du General Post Office, devant la Commission d'enquête sur les câbles, présidée par lord Balfour of Burleigh, 8 mai 1901.)

compagnie Europe and jizoves l elegraph.

L'obstacle n'était pas insurmontable; il suffisait de payer. Deux conditions principales furent imposées aux Allemands par le rétrocessionnaire (1) : en premier lieu, ils durent payer à celui-ci une indemnité de 50000 marks; en second lieu, ils furent obligés de confier la pose et la fourniture de leur câble à la Maintenance (2).

Leur amour-propre n'en souffrit pas beaucoup ; à cette époque, il n'y avait pas une seule fabrique de câbles en Allemagne. Le prix convenu avec la Maintenance a été de 1)35 000 £, soit environ 23 562 000 francs.

De la part de l'Administration allemande, la concession du câble fut accordée le 28 mai 1899 à la maison Felten et Guilleaumc, qui avait la faculté de la rétrocéder; le droit d'atterrir sur le sol de

(1) Marché du 2 août 1899.

(2) Die Seekabel, par M. Tuurn, p. 151, Leipzig. 1909.

l'Allemagne était conféré pour quarante ans, à compter de la mise en service du câble. La station en Allemagne devait être exploitée par l'Administration impériale; celle des Acores et celle de New -York, par la société concessionnaire.

Imitant l'Angleterre qui, dans quelques circonstances très exceptionnelles, a donné des subventions à des Compagnies de câbles, et la France qui avait accordé récemment une garantie de produit à la Société française des télégraphes sousmarins (!) et à la Compagnie française des câbles télégraphiques (2), l'Empire s'engagea à payer à l'exploitant, pendant quarante ans, une subvention annuelle de

(1) Convention du iî février 1893, approuvée par la loi du 23 mars suivant, pour l'établissement et l'exploitation d'un câble sous-niarin entre la Nouvelle-Calédonie et l'Australie.

(2) Convention du 2 juillet 1895, approuvée par la loi du 28 mars 1896, pour rétablissement et l'exploitation de câbles entre la France, l'Amérique du Nord et les Antilles.

1 400 000 marks. Pour alléger cette lourde charge, l'Empire devait retenir pour luimême les taxes perçues dans ses bureaux sur les dépêches empruntant le câble.

Quand ce prélèvement sur les taxes atteindrait 1 700000 marks, la Compagnie payerait au Trésor une redevance de 0 fr. 25 par mot (tant que le tarif des transmissions resterait fixé à 1 fr. 25).

La maison Felten et Guilleaume n'attendit pas que les négociations relatives à l'atterrissage aux États-Unis et à celui des Açores fussent définitivement closes par un échange de signatures pour créer la société qui exploiterait le câble transatlantique. Fondée le 21 février 1899, au capital de 20 millions de marks, la Deutscli - Atlantisclie TetegrapliengeselLscliaft fut enregistrée le 25 mai suivant.

Son premier conseil d'administration comprenait, outre MM. Emile, Max et Théodore Guilleaume, quelques grandes per-

sonnalités du monde commercial et financier : MM. Schrôder, W. Miiller, L. Hagen, F. Glouth, etc.; les deux premiers directeurs furent M. Oskar MoU, encore en fonctions aujourd'hui, etM.G.-W. Guilleaume.

Fabriqué et posé par la Maintenance, le câble, dont la capacité de transmission devait être de vingt- cinq mots de cinq lettres à la minute, fut livré à l'exploitation le 1" septembre 1900. Mais on constata vite que c'était avec quelque difficulté qu'il suffisait à écouler le trafic, surtout en automne, et on résolut bientôt d'en poser un deuxième. D'ailleurs, les transactions commerciales avec les États-Unis ne cessaient de croître; en 1894, l'année où l'Allemagne inaugura sa nouvelle politique de câbles, elles n'avaient pas dépassé, importations et exportations réunies, 804 millions de marks; au commencement de 1902, quand la Compagnie

décida de doubler le câble, elles venaient d'atteindre 1427 millions (1901) et l'on avait l'impression nette que l'impulsion qu'elles subissaient ne s'arrêterait plus; en 1913, elles se sont élevées à 2 424 millions de marks. J'ajoute qu'en posant un second câble, les Allemands s'affranchissaient presque complètement de la Commercial Cable, dont les lignes cessaient ainsi de leur être indispensables.

Le 24 avril 1902, la Compagnie signa avec l'Administration impériale un avenant aux traités d'exploitation de 1899, par lequel la Deutscli - Atlaiitische s'engagea, moyennant des conditions financières nouvelles, à poser un deuxième câble transatlantique parallèle au premier. Le régime financier à appliquer aux deux câbles peut être résumé en quelques mots : d'une part, l'Empire doit payer à la Compagnie, à partir du 1*"^ janvier jusqu'au 31 décembre 1944, date jus-

qu'à laquelle est prolongée la concession allemande, une subvention fixe de 1 710000 marks par an; d'autre part, la Compagnie doit payer à l'Administration une redevance de 16 pf. par mot sur les 3 750000 premiers mots, de 60 pf. au delà de ce nombre jusqu'à 7 170000; et enfin de 16 pf. au delà de 7 170000 (1) .

Le deuxième conducteur a été fabriqué et immergé par la nouvelle usine allemande de câbles , appartenant au Norddeutsclie Seekabeliverke, moyennant 20084000 marks, soit 10 p. 100 environ de plus que n'avait coûté le premier, qui était l'œuvre de la Maintenance. La différence de prix tient peut-être un peu à cette circonstance que, pour la pose du premier câble, la Compagnie traitait avec une compagnie étrangère, tandis que pour

(1) Ces redevances furent établies d'après la taxe existante (1 mark par mot).

Pour un traHc de 9 000 000 de mots, la redevance de la Compagnie serait donc de 3 150 000 marks.

la pose du second ello traitait avec une compagnie allemande, dont elle possédait exactement la moitié des actions; elle est due aussi à ce que le second cable, immergé dans des conditions un peu différentes du premier, et ne suivant pas exactement le même tracé, estun peu plus long (1); et enfin, à ce qu'on a donné au conducteur du second un diamètre un peu plus grand, afin d'accroître sa capacité de transmission .

Pour payer le deuxième cid^le, la Compagnie émit un emprunt de 20000 000 de marks en obligations 4 p . 1 00 de 1 000 marks cliacune, amortissables du 2 janvier J90G au 2 janvier 1 945 au plus tard, avec faculté de rcml)oursemcnt anticipé à partir du l*"" juillet 1912. Soit qu'elle doutât de son propre crédit, soit qu'elle voulût imiter la Compagnie française des câbles télégra-

(1) Le premier câble mesure 7 7 kilomètre», le second 7 933 kilomètres.

phiques (1), la Deutscli- Atlantische conclut avec l'Administration allemande un accord aux termes duquel celle-ci consigne chaque année au Seehandluny (2), considéré comme fidéicommissaire, une somme de 1010470 marks, prélevée sur la subvention impériale. Cette somme, qui suffit à assurer le service de l'intérêt et de l'amortissement de l'emprunt, est déléguée à la grande banque A. Scliaaffhau-

(1) La Compagnie française des câbles télégraphiques a deux emprunts au service desquels des subventions de l'État sont légalement affectées : l'un de 5 210 000 francs, émis en 1894, amortissable en trente ans^ et dont le produit a été consacré au paiement du câble de la Nouvelle- Calédonie à IWustralie ; l'autre de 22 500 000 francs, émis en 1896 et remboursable en trente ans, et dont les fonds servirent à payer le deuxième câble Brest-New- York. Les porteurs d'obligations des deux emprunts se sont constitués en sociétés civiles (30 avril 1895, 24 juillet 1896); la légalité de leurs privilèges spéciaux repose respectivement sur la convention du 3 février 1893, approuvée par la loi du 23 mars suivant, et sur la convention du 2 juillet 1895, approuvée par la loi du 28 mars 1896.

(2) Le SeehandlungS'Jnstitiit est une banque d'État fondée en 1772 par Frédéric II ; son capital appartient à la Prusse et ses bénéfices sont inscrits, chaque année, au budget du royaume.

sensche Bank-Verein, comme mandataire des porteurs d'obligations.

Les relations télégraphiques entre l'Allemagne et les États-Unis se sont beaucoup développées depuis la date à laquelle fut posé le premier câble. En 1901, quand elle n'avait qu'un câble, la Deutscli-Atlantische transmit 3 070 674 mots (1); en 1905, sur ses deux câbles, elle en transmit 4 893 594 et en 1910, 5 488 397.

(1) Le nombre des télégrammes a été de :

343 292 en 1901 ;

543 771 en 1905 ;

710 376 en 1910.

Tous ces télégrammes ne viennent pas d'Allemagne ou ne lui sont pas destinés; un assez grand nombre sont originaires d'Autriche, de Russie et des pays balkaniques ou sont expédiés vers ces régions.

Depuis le 1" janvier 1 905, la Deutsch- Atlantisclie exploite, pour son propre compte, outre ses deux câbles transatlantiques, le câble Borkum-Vigo posé en 1896 par la Deutsclie Seetelegrapfiengesellschaft.

D'après un marché du 20 juillet i89(> entre celle-ci et la maison Felten et Guilleaume, la première s'était engagée envers la seconde à lui livrer, moyennant un préavis de trois mois, la totalité de ses actions (1). La maison Felten et Guilleaume ayant cédé son droit d'option à la Deutscli-AtLantiscfie, celle-ci déclara qu'elle entendait l'exercer le 31 décem-

(i) Cf. Electrotechnische Zeitschrift, 12 janvier 1905.

bre 1904. Les actions furent pa yées d'après le prix d'établissement du câble, tel qu'il figure au bilan, déduction faite du fonds de renouvellement f Erneuerung s-bestandj (1).

La Deiitscli-AtLantisclie se procura l'argent nécessaire au paiement en émettant quatre mille actions nouvelles (2),

Le rendement de ce câble, qui sert aux communications entre rAUemagne, d'une part, et la péninsule Ibérique, une partie

(1) Dans le bilan de la Deutsche Seetelegraphen-gesellschaft arrêté le 31 décembre 1904, le câble Eniden-Vigo est inscrit à Tactif pour. ... 3 517 509 marks et V Erneueiungsbesiand au passif

pour 688 481 —

La différence, soit 2 829 028 marks

représente bien la somme pour laquelle le câble Emden- Vigo figure maintenant dans les bilans de la JJeiitsch' Atlantische.

(2) Le capital-actions de la Société fut ainsi porté de 20 à 24 millions de marks, montant actuel.

L'émission des quatre mille actions nouvelles eut lieu en novembre 1904 au cours de 116,75 p. 100; le produit en était destiné à la fois à l'achat du câble Emdcn-Vigo et à une augmentation du capital des Norddeutsche Seekabelwerke y dont j'ai dit que la Deiitsch-Atlaiitische possède la moitié.

de l'Afrique, l'Asie et l'Australie, d'autre part, est considérable. En 1905, il a servi à transmettre 432 050 télégrammes comptant 4491 823 mots et, en 1910, 492445 télégrammes comptant 5488397 mots. Aussi, à l'assemblée générale des actionnaires de la Denise Ii-j4tlanlisc lie du 3 mai 191 I , les directeurs de la Compagnie ont-ils annoncé leur intention de le doubler.

On conjecture très aisément comment ils entendaient réaliser leur projet.

L'Administration française entretenait à cette époque avec le monde télégraphique allemand des relations singulièrement plus cordiales que celles qui se maintenaient péniblement entre la Wilhelmsstrasse et le Quai d'Orsay. Un des fruits de cette entente allait être cueilli par l'Allemagne (1) la France venait, en effet, de lui donner l'autorisation de faire atterrir à Brest le câble Greetsiel (Emdcn) -Valentia , qui

(1) Voir ci-dessous, page 157.

était complètement inutilisé depuis une dizaine d'années, c'est-à-dire depuis la mise en service du premier câble transatlantiqvie allemand : le point de départ du conducteur devait rester à Greetsiel, sur la côte hanovrienne; le point d'arrivée devait être, au lieu de Valentia (Irlande), d'où partent les cables transatlantiques de ï Jfnglo-^merican Jelegrapli Co^ le grand port militaire de Brest, centre des communications téléfjraphiques sous-marines de la France, et d'où rayonnent un câble vers l'Angleterre, un vers l'Afrique Occidentale et deux vers les États-Unis. Lorsque le câble de Greetsiel aurait une station sur la côte de Bretagne, il serait facile aux Allemands de le prolonger jusqu'à Vigo.

La première partie du projet fut réalisée assez vite. Au mois d'octobre 191 l , — cent jours après le coup d' Agadir , — un câble allemand atterrissait pour la première fois

sur le sol de France. I^es Allemands s'en sont beaucoup réjouis. 11 y a deux ans, dans une étude publiée par la revue Deutsche Erde^ M. Max Roscher écrivit, à propos de cette première li^ne télégraphique sous-marine établie entre les deux nations : ^< La nouvelle communication, aboutissant au point de départ (1) des

(1) De Brest partent, en effet, les deux câbles transatlantiques de la Compagnie française des câbles télégraphiques, c'est-à-dire le câble Brest-Saint-Pierre-Cap Cod posé en 1879, et le câble Brest-Cap Cod-New-York, pose en 1898-1899.

Brest est, en outre, le point de départ du câble qui se dédouble à Dakar : 1^ en un embranchement sud-américain et 2** en un embranchement ouest-africain. Le tronc commun de cette double communication est le câble Brest-Dakar (4 496 kil.) posé en 1905. L'embranchement sud-américain n'est autre que le câble Dakar-Pcrnambouc, propriété de la South Amei^ican Cable (aujourd'hui Compagnie des câbles sud-améi^icains) , Quant à rembranchement ouest-africain, il se compose des six sections suivantes :

1** Dakar-Gonakry (Guinée), 866 kilomètres, acheté en 1901 à la WestAfrican;

2° Conakry-Monrovia (Libéria), 575 kilomètres ;

3° Monrovia-Grand-Bassam (Côte d'Ivoire), 930 kilomètres. Ces deux câbles, qui appartiennent à la Compagnie des câbles sud-américains (avant 1914, à la South Auie-

grands câbles français pour T Amérique du Nord, l'Afrique Occidentale et T Amérique du Sud, a une gl ande importance, abstraction faite complètement de ceci qu'elle a été une manifestation publique du rapproc/iement entre C Allemagne et la France en matière de câbles. Déjà, en 1910, il avait transpiré qu'un accord franco-allemand venait d'être conclu, par lequel les deux pays se garantissaient réciproquement secours en cas de dérangement ou

rican)y ont été posés, en 1912, par les Noirlc/eutsche See/i ahelwerke ;

V Grancl-Bassam-Cotonou (Dahomey), 822 kilomètres, acheté en 1901 à la West African ;

5*" Cotonou-IJbreville (Afrique équatorîale), 1219 kilomètres, acheté en 1901 à la West African ;

6*^ I.ibrcville-Cap Lopez-Loango, 970 kilomètres, posé en 1913 par T Administration française.

On voit que maintenant l'Angleterre, la France et l'Allemagne sont toutes trois reliées à FAmérique <lu Sud et à l'Ouest Africain par des communications nationales, établies d'après un plan identique : la bifurcation anglaise est dans les îles portugaises du Cap-Vert (Saint- Vincent), la bifurcation allemande dans la llépubliquc de I^ibéria (Mon rovin) , l;i bifurcation française, au Sénégal (Dakar).

d'interruption de leurs câbles. C'est ainsi que furent atteints les divers buts assignés, depuis des années, dans la lutte contre le monopole des câbles anglais, par les représentants des deux nations, formant comme une constellation naturelle; car, en réalité, dans la question des câbles sous-marins, les intérêts de l'Allemagne courent parallèlement à ceux de la France, comme un Français le disait avec tant d' à-propos, et la France se montre à l'Allemagne, d'après un mot dit du côté allemand, comme sa plus naturelle alliée. . . »

La livraison de la revue allemande qui contient ces lignes a été publiée quelques mois après la signature de l'arrangement franco-allemand qui suivit l'incident d'Agadir (1).

Les personnes qui aiment la synchronologie remarqueront que la première com-

(1) Deutsche Erde, 1912, fascicules 6-7.

munication sous-marine entre la France et l'Allemagne, ainsi célébrée par M. Max Roscher, a été achevée (1) le 12 octobre 1911, c'est-à-dire quelques heures après que M. Jules Gambon et M. von Kiderlen- Waechter eurent paraphé l'arrangement franco-allemand au sujet du Maroc, et quelques jovirs avant que les deux diplomates eussent paraphé l'arrangement au sujet du Congo (2 novembre 191 1).

La seconde partie du projet de doublement du câble Greetsiel - Vigo, c'est-àdire la pose de la section Brest- Vigo, demeure encore en suspens. La France estelle devenue moins courtoise à l'égard de l'Allemagne? ou plutôt, l'Espagne, qui suit assez docilement les inspirations du Gabinet de Saint-James, a-t-elle refusé l'atterrissement d'un second câble allemand sur

(1) L'apparition, à cette heure sombre, dans le port de Brest du bateau câblier allemand Grossherzog von Oldenburg, appartenant aux Norddeutschc Seekahelwerkey causa en ville un étonnement assez naturel.

les côtes de Galice? Le champ des conjectures est si étroit que je n'insiste point (1) . Ce qui est certain, c'est que rAllcmagne éprouve là un échec tout à fait analogue à celui qu'elle essuya en 1896, quand elle tenta d'ohtenir du Portugal la prolongation du câhle de Vigo jusqu'aux Açores (2) , et quand, en 190(>, elle essaya d'arracher à l'Espagne le droit de prolonger ce même câble jusqu'aux Canaries (3) .

La situation de la Deutscli-Atlantisclie est prospère : non seulement ses câbles

(1) Les Allemands éprouveraîent-ils de sérieuses inquiétudes sur la possil>ilitë de réaliser leur plan, c'est-à-dire d'achever le doublement du câble Kmden-Vigo? Les voici, en effet, qui décIarent^, dans la menie phrase, que ce doublement est indispensable et que, néanmoins, on peut en différer l'exécution : u Fur die Vigo Strecke hat sich die Folge ergeben, dass dcr Verkehr^ dessen Menge eine Verdoppelung des Kabels in nliher Zukunft erfordert hiittc, jetzt noch auf den einen Kahel bewdltigt werden Ixann. » (Rapport de la Direction à l'assemblée générale des actionnaires de la DeuiscJi'Ailantische^ 5 mai 1913. )

(2) Voir ci-dessus, pages 59 et suiv.

(3) Voir ci-dessous, pages 115 et suiv.

sont d'un bon rendement, mais encore le placement qu'elle a fait en souscrivant la moitié du capital des Norddentsche Seehabeliverke estàexeuw assez fructueux : le dividende de cette société a été de 10 p. 100 en 1909, 1910, 1911 et 1912 : comme la participation de la Deutscli - Atlantische est de 3 000000 de marks, celle-ci a recueilli, de ce chef, un bénéfice net de 300000 marks (3). En 1913, le dividende

(1) Dans le compte de profits et pertes de la Compagnie, les recettes de l'exploitation sont groupées, pour chaque année, en un seul chiffre.

1900 587 581 marks.

Je rappelle que le premier cable transatlantique a été mis en exploitation le l^"" septembre 1900; que la première section du second (Borkum-Acores) l'a été le

des Norddeiitsclie Seehabelwerke n'a été que de 5 p. 100.

Grâce à son trafic et grâce à ce placement, la Deutscli-Atlantisclie a distribué des dividendes qui ont passé rapidement de 2 p. 100 en 1900 à 7 p. 100 en 1906 et, durant les quatre dernières années d'exploitation, ont atteint 7 1/2 p. 100.

Tels sont les résultats de la tentative faite pour soustraire au contrôle de l'Angleterre le trafic télégraphique germanoaméricain. Pour l'Allemagne, c'est presque une victoire ; car, dans l'exécution de son projet, laquelle a ressemblé à un duel, elle a atteint le double but de son ambition primitive et même au delà : elle a le con-

30 octobre J903 et la Jeuxième section (Açores-New- York) le 1" juillet 1904.

Quant au câble Borkuni-Vigo, la Dentsch- Atlantische en a assumé l'exploitation depuis le l**' janvier 1905.

Ce bénéHcc net de 300 000 marks représente un intérêt de 1,25 p. 100 du capital sot ial de la Deutsch-Atlantische (24 millions de marks).

tact immédiat avec V Eastern à Vigo ; elle a une communication nationale et directe avec les États-Unis par les Acores ; et elle n'a point de station en Angleterre.

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