‹ La Rivalité Anglo-Russe au XIXe siecle en Asie. Golfe Persique - Frontieres de l'IndeChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La métliode de pénétration russe en Perse.

Ainsi opérations financières, moyens de communications rapides maritimes et terrestres, mines et routes, commerce, navigation, ont été jusqu'en ces derniers temps monopolisés au profit de l'Angleterre, et l'absorption économique du royaume du chah par cette puissance aurait été un phénomène qui devait se réaliser dans un prochain avenir, si tout dernièrement la Russie n'avait opéré un changement radical dans sa ligne de conduite vis-à-vis de la cour de Téhéran.

Depuis longtemps la diplomatie russe assistait impuissante à l'envahissement pacifique progressif des diverses parties de la Perse par l'influence anglaise. Contre ce flot montant et irrésistible, la vieille méthode politique qu'elle avait adoptée depuis le commencement du siècle était vaine et se trouvait en défaut. La menace perpétueUe du canon

et des divisions de cavalerie cosaque du Caucase, toujours suspendue sur la cour de Téhéran, ne pouvait empêcher ni les banknotes de circuler comme monnaie courante d'échanges, ni les marchandises anglaises de se répandre sur les marchés intérieurs, ni les produits de la Perse d'être exportés par le golfe Persique sous pavillon britannique. Cet épouvantail n'empêchait pas non plus les gros travaux publics et les grosses entreprises industrielles d'être exécutés par les capitaux anglais. Et l'on s'est demandé en Russie si la méthode qui consiste, pour dominer un pays, à lui faire peur, à lui prendre des territoires, à lui occuper des villes, à irriter ou diminuer sa faible puissance est bien la meilleure qui soit à suivre, et s'il ne vaut pas mieux, dans les relations d'un pouvoir européen avec un pouvoir indigène, éviter de faire perdre à ce dernier la face, afin de s'assurer les réalités et les résultats sans la conquête. La méthode forte a été enfin abandonnée, et, s'inspirant de l'exemple de l'Angleterre pour la mieux combattre, la diplomatie russe en est venue, elle aussi, à adopter la méthode pacifique qui consiste à protéger, au lieu de menacer, à se constituer bienfaiteur et gardien du pouvoir indigène, à l'étreindre enfin d'une telle sollicitude qu'il ne peut rien refuser.

Ce changement de front dans la ligne de conduite de la Russie date de quelques années à peine, et déjà l'on est à même d'en apprécier les étonnants

résultats. L'initiative russe sur le terrain économique a débuté par une opération financière de premier ordre. Le chah avait besoin d'argent et (herchait un appui financier : comme garantie de l'emprunt qui allait être contracté, l'Angleterre demandait le contrôle immédiat des douanes. La Russie se montra de composition plus facile et se déclara prête à avancer les fonds sans cette garantie. Et c'est une banque russe à nom français, la Banque des Prêts, fondée en 1897, qui fit l'émission des 22 millions de roubles de l'emprunt persan. Sur les fonds de l'emprunt, les dettes contractées par la Perse envers l'Impérial bank anglaise ainsi que toute la dette publique de cet État furent remboursées et la Russie est devenue ainsi le seul créancier de la cour de Téhéran. Depuis, les emprunts ont succédé aux emprunts. On en connaît trois depuis trois ans et chacun égale à peu près le revenu annuel du chah. Jusqu'en 1912 la Perse s'est engagée à ne pas chercher de secours financier ailleurs qu'en Russie.

A la mainmise sur les finances, le gouvernement russe a ajouté la mainmise sur l'armée. En effet, en même temps qu'il subvenait aux besoins de la Perse, ce dernier s'est occupé d'assurer à la dynastie la sécurité, de maintenir l'ordre à l'intérieur, et dans cette vue lui a envoyé des instructeurs militaires. Ce sont des officiers russes au service du chah qui du milieu de la cohue des troupes per-

sanes sans cohésion, ont fait surgir la magnifique brigade de la garde cosaque qui a permis au chah actuel de faire valoir facilement ses droits au trône après l'assassinat de Nasser-Eddin et qui a sauvé, il y a trois ans, Téhéran et peut-être la dynastie pendant les émeutes provenant de la disette du pain. La brigade est commandée par un général russe au service du chah, et ce général correspond directement avec le ministre de la Guerre russe comme le directeur de la Banque des Prêts correspond avec le ministre des Finances du tsar.

En plus, les Russes ont eu recours, pour assurer le développement de leurs intérêts, à l'influence que donne la possession des routes et des chemins de fer. C'est ainsi qu'ils ont établi une route entre Recht et Téhéran dont ils ont laissé l'exploitation à une compagnie privée et le principal usage au chah lui-même; ils se sont fait aussi concéder la construction d'une route de Tauris à Téhéran par Kazvin. Ils ont poussé en même temps les prolongements des chemins de fer russes vers l'intérieur de la Perse. Ces chemins de fer abordent le territoire persan en deux directions : celle du Nord- Ouest où se déroule le Transcaspien; celle du Nord- Est que longe la ligne du Caucase. Dès 1898, le gouvernement russe avait fait construire le chemin de fer de Kousk, embranchement du Transcaspien qui se termine à la frontière afghane même, à 120 kilomètres seulement de Hérat. En 1901, il

donnait Tordre de commencer un autre tronçon du Transcaspien, la ligne Askabad-Méched d'un parcours de 230 kilomètres. A la même époque, du côté du Nord-Est, la construction de la section Alexandropol-Erivan était activement poussée, la section Erivan-Djoulfa était tracée en plein territoire persan, une mission envoyée pour étudier le terrain au delà de Djoulfa, et, pour réserver l'avenir, la Banque russe des Prêts se faisait donner le privilège de la concession des chemins de fer sur le territoire persan.

Toutes ces lignes récemment ouvertes, en construction ou à l'étude, sont situées dans le nord de la Perse, mais dans ces derniers temps les Russes étaient allés jusqu'à comprendre dans leur champ d'action la Perse Méridionale et le littoral du golfe Persique lui-même que les Anglais s'étaient habitués à considérer comme leur domaine exclusif. Désireux d'avoir un accès vers les mers chaudes, il avaient étudié le tracé d'une ligne qui relierait le réseau russe du nord au littoral du midi de la Perse. La ligne commencée à Baladjari, près de Bakou, aurait longé la mer Caspienne, touché à Recht, Ispahan, Chiraz pour aboutir à Bender- Abbas, point indiqué comme terminus du futur chemin de fer russe à travers la Perse, et dont, en prévision de cette éventualité, le docteur Brunnofer, professeur à l'Université de Saint-Pétersbourg, recommandait en 1893 l'occupation. Il faut dire

d'ailleurs que ce projet grandiose, qui d'après le traité de concession devait être achevé en 1903, est resté à l'état embryonnaire, faute de fonds.

Et c'est même jusque dans le golfe Persique que le gouvernement russe avait engagé la lutte économique et cherché à disputer à l'Angleterre la suprématie commerciale que cette dernière avait exercée jusque-là sans conteste. Pour ouvrir au commerce russe les ports du littoral persan, il avait décidé la Compagnie russe de navigation à vapeur d'Odessa à établir d'abord à titre d'expérience un service provisoire de vapeurs entre les ports de la mer Noire et le golfe Persique, puis est intervenu entre le ministère des Finances et cette compagnie un arrangement relatif à la transformation du service provisoire en un service régulier de navires spécialement aménagés entre Odessa et Bouchire. Des agents consulaires ont été établis aussi dans les ports persans, et des consuls généraux à Bassora et à Bouchire. Ce dernier dispose d'une garnison cosaque et d'un croiseur qui font équilibre aux forces du « roi du golfe Persique ».

Une des dernières mesures qu'a prises le gouvernement russe pour favoriser l'établissement et le développement des relations commerciales entre les deux pays a été la conclusion d'un traité de commerce russo-persan en octobre 1891. Jusqu'à cette époque, les rapports commerciaux de la Perse avec la Russie avaient été réglés sur la base du

traité de Tourkmanchaï. Ce traité conclu en 1828 entre la Russie et la Perse établissait un droit uniforme de 5 p. 100 ad valorem sur toutes les marchandises importées. Depuis trois quarts de siècle que le régime existait, il avait fini par sembler immuable. La Perse, toutefois, ne s'en accommodait pas sans quelques réserves. Elle trouvait cette limite maxima de 5 p. 100 singulièrement étroite et insuffisante, et elle protestait et réclamait des modifications à ce régime. Posant dans ces derniers temps la question sur un terrain pratique, elle avait adressé au gouvernement russe un rapport en vue d'un remaniement fiscal du tarif douanier. Il y a quelques années, de telles protestations fussent restées vaines et de tels efforts inefficaces, mais la politique russe étant aujourd'hui de seconder dans une certaine mesure les vœux de la Perse, la Russie a consenti à renoncer à un tarif libéral et à accepter une surélévation de droits. La nouvelle convention douanière abolit en Perse le système des fermages pour la réception des droits de douane et le remplace par l'établissement de bureaux douaniers officiels sur toutes les frontières ; elle accorde à toutes marchandises de Perse importées en Russie les conditions faites par l'empire russe à la nation la plus favorisée; le gouvernement persan, de son côté, assume l'obligation d'abolir tous les péages. Cette convention, qui établit entre les deux Etats contractants des liens

beaucoup plus étroits que ceux qui existaient par le passé, procure des avantages considérables au commerce russe et relègue pour ainsi dire au second plan le commerce européen, c'est-à-dire en l'espèce le commerce anglais. En effet, le tarif protectionniste qui a été promulgué à la suite de cet accord paralyse presque complètement le commerce anglais dans le nord de la Perse, et menace également les intérêts commerciaux britanniques dans les régions du Sud.

Il est vrai que le gouvernement britannique a cherché immédiatement à parer le coup porté à son commerce par le dernier traité russo-persan et nous avons ici à enregistrer un nouvel et curieux épisode de cette lutte d'influences qui se dispute le plateau de l'Iran. Tout d'abord le Foreisrn-Office a fait aussi bonne figure que possible à ce mauvais jeu. Le jour même où avait lieu la notification officielle du traité commercial russo-persan, sir Arthur Hardinge, ministre de la Grande-Bretagne à Téhéran, recevait solennellement la mission extraordinaire envoyée, avec un pair du Royaume-Uni à sa tête, pour remettre au chah l'ordre de la Jarretière. Des explications étaient ensuite demandées à la cour de Téhéran, des négociations étaient engagées, et, en lin de compte, l'Angleterre se décidait à accepter, tout comme la Russie, une nouvelle base pour ses rapports commerciaux avec la Perse. C'est le 27 mai 1903 qu'a été ratifié l'accord commercial

anglo-persan. Ce traité est une satisfaction complète donnée aux besoins et aux appétits fiscaux de la Perse. Rien ne ressemble dans cet instrument à la disposition si simple et si large qui étendait le tarif des 5 p. 100 du traité de Tourkmancliaï aux marchandises anglaises et dont celles-ci avaient bénéficié jusqu'ici. On y trouve à chaque article des droits de 10, de 20, de 30, parfois 40 p. 100 et plus. C'est un tarif ultra-protectionniste, en partie prohibitionniste, substitué au régime du libreéchange. Pour ne pas être en reste avec les bons procédés de la Russie à l'égard de la Perse, l'Angleterre a dû, dans le nouveau régime commercial anglo-persan, sacrifier ses théories les plus chères, — peut-être au détriment de ses relations commerciales avec l'Iran.

Mais quoi qu'il en soit de la souplesse et de l'activité de la politique anglaise à lutter d'influence sur le terrain économique avec sa rivale, les résultats de la politique commerciale russe sont dès à présent frappants. En 1889, lord Curzon évaluait le commerce total de l'Angleterre avec la Perse, en y comprenant le commerce de celle-ci avec les Indes, à 7.d millions de francs. Pour 1900-1901 la statistique des douanes donne comme total des échanges avec la Russie 125 millions et avec l'Angleterre 50 millions seulement. Le commerce russe s'est accru d'une manière extraordinaire, celui de l'Angleterre a baissé. Cette diminution du com-

merce anglais persan est surtout sensible dans la Perse du Nord.

Tels sont les résultats réellement merveilleux qu'a procurés le changement de politique adopté par la Russie dans ses relations avec la Perse. Au lieu de menacer le pouvoir indigène comme jadis, elle l'enserre de ses offres et l'accable de ses services. Elle lui est utile. Elle trace à ce pays des routes, lui organise des régiments, lui installe des banques, lui offre des emprunts, lui plante des concessions, lui construit des quais et, ce faisant, elle a le triple avantage de rester pacifique, de paraître généreuse, de retirer de la paix plus de bénéfices que la guerre de mots et la guerre d'épées ne lui en sauraient donner ensemble. Cette nouvelle méthode appliquée par la Russie à la Perse a plus fait pour le commerce et le prestige russe en ces dernières années que ne l'avaient fait depuis trois quarts de siècle tous les efforts d'une diplomatie appuyée sur la politique de force et de coercition et l'a mise, comme nous le verrons, dans la meilleure posture lorsqu'il s'est agi, au dernier traité anglo-russe, de déterminer les sphères d'influence russe et anglaise sur le plateau de l'Iran.

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