‹ La Rivalité Anglo-Russe au XIXe siecle en Asie. Golfe Persique - Frontieres de l'IndeChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Considérations qui ont motivé l'accord anglo-russe.

On comprend sans peine que les politiques anglais aient suivi avec une croissante préoccupation sur terre ferme comme dans les eaux du golfe Persique l'ombre grandissante projetée par les combinaisons des hommes d'action de Saint-Pétersbourg. Aux portes de l'Afghanistan qu'ils dominent, à la lisière du Béloutchistan qu'ils détiennent, dans le golfe Persique où leur marine est maîtresse, à Koweït et à Bahréïn qu'ils protègent, les maîtres de l'Hindoustan étaient aux aguets, surveillant d'un œil inquiet l'horizon persan. Il ne pouvait leur être indifférent que la vaste monarchie des Arsacides tombât sous la dépendance immédiate ou indirecte d'une grande puissance occidentale, et il était du plus haut, du plus palpitant intérêt pour eux de ne pas laisser attacher aux flancs de leur empire

anglo-indien un aussi formidable avant-poste. Au centre de l'Asie, le plateau de l'Iran commande en effet les chemins qui relient entre elles les parties opposées de ce continent massif et dominent les communications terrestres de l'Inde avec l'Europe. La question capitale pour l'Angleterre est de disposer de ces voies de communication ou au moins d'aA'^oir la haute main sur elles, tout autant que de rester maîtresse de l'Océan Indien. Les récents progrès de la pénétration russe dans la Perse avaient éveillé les inquiétudes et les appréhensions anglaises sur le sort des futures voies de communication transpersanes. On s'était demandé si la bataille engagée par la Russie sur le terrain économique ne serait pas le prélude d'une annexion ou d'un protectorat officiel et la question s'est posée de savoir qui doit dominer en Perse et dans le golfe Persique, de l'Angleterre ou de la Russie. Quel est l'avenir de l'Iran?

S'il fallait en croire un écrivain militaire renommé, le capitaine Mahan, la réponse à cette question ne saurait être douteuse et ce serait l'Angleterre, et l'Angleterre seule, qui devrait être appelée à dominer le plateau iranien et le rivage qui le baigne au midi. Se fondant sur l'œuvre de pénétration poursuivie depuis plusieurs générations par la Grande-Bretagne pour maintenir l'ordre dans le golfe Persique, le capitaine Mahan estime, dans une étude qui a reçu une approbation à peu près

générale dans la presse de l'autre côté du détroit, que cette puissance n'a pas à partager avec une autre nation le bénéfice des efforts accomplis ^ qu'elle doit décliner toute tentative ou toute offre faite en ce sens, non seulement parce que c'est son intérêt, mais encore parce que c'est son devoir à l'ég-ard de l'empire britannique, et il invoque, comme raisons à l'appui de ce refus nécessaire, la sécurité de l'Inde qu'un changement sérieux dans la situation politique du golfe Persique affecterait à son détriment, ensuite la sécurité de la grande voie de communication qui conduit de l'Europe à rinde et qu'une escadre russe ayant pour point d'attache un port du golfe pourrait inquiéter et menacer, et enfin les intérêts économiques et commerciaux de l'empire Indien. Donc, pas de concession dans le golfe Persique; pas de condominium, pas d'arrangement qui puisse limiter dans aucune circonstance la suprématie britannique dans le voisinage de l'empire des Indes.

Mais il importe tout d'abord de faire remarquer que la thèse du capitaine Mahan, qui crée en quelque sorte une nouvelle doctrine de Monroë en faveur de la sphère d'influence anglaise dans le golfe Persique, et qui ne vise rien de moins que l'absorption de la Perse dans le domaine britannique, ne va pas sans porter atteinte à des multiples engagements internationaux. Les déclarations de la Iiussie et de la Grande-Bretagne, portant que la

Perse devait être maintenue comme Etat-tampon indépendant, ont été renouvelées plusieurs fois depuis 1834 et notamment en 1889. Les notes échano^ées entre l'Angleterre et la Russie équivalent à un engagement mutuel de respecter l'indépendance de cet Etat, et aucun des deux gouvernements, autant qu'on peut le savoir par les déclarations faites à plusieurs reprises par le Foreign-Office et en 1902 par lord Cranborne au parlement britannique, n'a jamais tenté de répudier cette interprétation. Il y a lieu de faire ressortir en outre que l'absorption totale de la Perse serait contraire à la politique traditionnelle de la Grande-Bretagne qui consiste, depuis qu'elle est entrée en possession de son empire indien, à maintenir l'indépendance de la Perse et la liberté du commerce dans ce pays. Il ne faut pas oublier non plus que cette absorption, bien loin de l'éviter, ne ferait qu'augmenter l'antagonisme entre la puissance au profit de laquelle l'absorption aurait lieu et la puissance au détriment de laquelle se ferait l'absorption. La Russie notamment s'accommoderait-elle facilement de voir l'influence anglaise dominer exclusivement à la cour de Téhéran et le pavillon britannique flotter seul sur le golfe Persique?

Mais, en dehors des arrangements internationaux existants, les raisons invoquées par le capitaine Mahan pour justifier la nécessité de la mainmise de l'Angleterre en ce pays, ne sont pas, à

n©tre avis, décisives. Il y a lieu de se demander si la présence d'une escadre russe dans les eaux de la Perse pourrait constituer par elle-même une menace bien sérieuse pour les Indes et la grande voie maritime qui mène d'Europe en Orient. Cette force navale placée dans une situation excentrique par rapport à l'empire russe, ne serait-elle pas plutôt, comme d'aucuns l'ont fait remarquer, une proie facile à capturer par la flotte britannique supérieure en nombre et maîtresse de l'océan Indien? Et pour ce qui est des intérêts économiques et commerciaux de l'Angleterre et de l'Empire indien, ces intérêts s<)nt-ils tellement exclusifs qu'ils ne pussent coexister avec d'autres et se développer concurremment avec eux, tellement impératifs qu'ils ne pussent recevoir satisfaction que par l'absorption de la Perse au profit de l'Angleterre?

C'est ce que ne paraissait pas penser, dans ces dernières années, le gouvernement anglais luimême. « Il faut, disait tout dernièrement lord Cranborne dans une séance du Parlement, il faut absolument qu'on se rende compte que nous n'avons pas le monopole du prestige en Asie, et qu'au fur et à mesure que d'autres pays doués de ressources importantes, d'une grande énergie et de grandes facultés administratives, continuent à développer leurs intérêts en Asie, la situation de la Grande- Bretagne vis-à-vis ^e ces pays doit fatalement subir

des modifications. II n'y a pas de honte à l'avouer. » La situation politique dans le bassin Persique n'est plus en effet ce qu'elle était il y a un demisiècle, alors que l'Angleterre aurait pu, sans soulever peut-être d'efficaces protestations, annexer tout le littoral persan. D'autres intérêts ont surgi qui sont de nature à influencer l'attitude générale de la Grande-Bretagne en Orient. Mais ces intérêts, tous comptes faits et toutes considérations pesées, ne paraissent pas inconciliables, et il n'est pas nécessaire que l'indépendance de la Perse soit l'enjeu de la partie qui se joue entre l'influence anglaise et l'influence russe à Téhéran. Un terrain d'entente était tout trouvé, d'autant plus aisé à suivre que les circonstances l'avaient imposé depuis un siècle et qu'on s'y était tenu depuis : c'était la continuation de la politique adoptée dès 1834 par l'Angleterre et la Russie à l'égard de la Perse. Le gouvernement britannique et le gouvernement russe pouvaient maintenir l'intégrité de cet Etat comme par le passé, continuer à se montrer bienveillants envers ce pays comme ils le font dans le présent et à travailler au développement économique de la contrée. Ils n'avaient qu'à se mettre d'accord pour l'avenir, sur la part qu'ils entendaient se réserver dans l'œuvre de la mise en exploitation des ressources du sol persan. Tout est à créer en ce pays : les moyens de transport comme l'industrie. Les chemins de fer et les routes sont à

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construire; les mines sont à exploiter. Celles-ci sont nombreuses, et l'on peut citer entre autres les mines de turquoises, de plomb, d'étain, de fer, de soufre, d'antimoine. Le pétrole est aussi largement représenté dans le sous-sol persan. Il en existe des gisements notamment dans le Mazanderan et le Turkestan. De même la houille, qui est aussi très répandue, mais que l'on ne sait pas suffisamment bien extraire, les Persans se contentant de creuser des puits d'une profondeur de 10 mètres, et s'arrêtant, dès que l'eau, arrivant à ce niveau, envahit la mine. Le charbon qu'ils se procurent ainsi venant de la surface du sol, est de qualité très médiocre. Des ingénieurs, procédant scientifiquement, décupleraient, dit-on, comme quantité et qualité la production indigène.

Que l'entente entre les deux puissances intéressées se bornât à définir le genre d'exploitation que chacune désirait de réserver ou qu'il fiât procédé par elles à une délimitation de sphères d'influence économique dans la Perse, l'Angleterre ayant un droit de priorité pour la construction de routes dans le sud, et la Russie conservant un droit de priorité dans le nord, l'une et l'autre solution pouvaient intervenir sans que les intérêts de chacune fussent lésés. Aucun obstacle qui ne put être surmonté ne s'opposait à une coopération amicale des deux puissances intéressées au développement économique de la Perse. D'ailleurs bien des situations

économiques certainement aussi délicates que la position respective de la Russie et de l'Angleterre dans le bassin Persique ont été dénouées au cours de ces dernières années grâce à la bonne volonté et à l'esprit de concessions mutuelles des nations. Le xix' siècle, à son déclin, a été l'ère des compromis coloniaux, et l'on ne voyait pas pourquoi un compromis ne serait par intervenu en la circonstance actuelle.

En ces derniers temps, grâce aux résultats de la marche envahissante de l'Angleterre et de la Russie en Asie Centrale et aux progrès de leur situation politique et économique respectives dans les pays à proximité de l'Inde, le champ d'influences entre elles s'était beaucoup rétréci. L'Afghanistan, le Thibet et le golfe Persique, où l'Angleterre avait acquis une situation privilégiée, étant hors de cause, le litige ne pouvait porter sérieusement que sur la Perse Continentale. Et même, dans ce pays dont la Russie et l'Angleterre avaient déclaré à diverses reprises vouloir maintenir l'intégrité territoriale, la lutte se trouvait bornée au domaine économique. Somme toute, et quoiqu'on en ait dit souvent, il n'existait, tous comptes faits et toutes considérations pesées, aucune opposition radicale entre les intérêts de l'Angleterre et de la Russie; mais c'est ici le lieu de se demander si ces deux puissances avaient avantage à conclure une entente qui réglât leur situation respective sur le plateau de l'Iran et

le long de la frontière du Turkestan et de l'Inde, au Thibet et en Afghanistan.

On concevra sans peine que la marche de la Russie et de l'Angleterre au-devant l'une de l'autre en Asie Centrale jusqu'à ce qu'elles se rencontrassent sur les bords de l'Oxus n'ait pas été sans créer un sentiment de malaise et de méfiance entre Londres et Saint-Pétersbourg. Les Anglais surtout étaient hantés par la perspective d'une attaque possible de leur frontière Nord-Ouest, et par le spectre des troupes cosaques débouchant dans la haute vallée de l'Indus. A certains moments, ce malaise avait provoqué un état de tension d'où aurait pu sortir un conflit entre « l'Ours et la Baleine ». On avait été à deux doigts de la guerre en 1884, lors de l'attaque des avants-postes près de Pendjeh par le général Komarofî. La prudence et la sagesse des deux gouvernements avaient alors arrangé les choses, et fort heureusement pour eux. On peut en effet se demander si les avantages qu'eût retirés le vainqueur eussent valu les risques de la lutte. En supposant l'écrasement total de son adversaire, l'Angleterre ne pouvait guère ajouter à son empire anglo-indien que les steppes et les quelques oasis du Turkestan russe, contrées lointaines et dont l'administration aurait été plutôt onéreuse! D'autre part, quel surcroît de forces auraient apporté à la Russie des conquêtes dans l'Inde? Laissés libres de leurs destinées, les Hin-

flous seraient tombés dans l'anarchie. Incorporée à la Russie, l'Inde aurait été plutôt un élément de dissolution de l'Empire russe. Quelle force de cohésion aurait eu un Etat démesuré, qui se serait étendu des mers polaires aux environs de l'Equateur, englobant toutes sortes de populations et de civilisations disparates, et ayant son centre de gravité non plus à Saint-Pétersbourg, mais à Calcutta? Et pour obtenir pareil résultat, il aurait fallu soutenir une lutte qui aurait embrasé l'Europe et l'Asie et épuisé les forces du vainqueur comme celles du vaincu. C'est pourquoi, sans doute, le gouvernement russe s'est toujours défendu d'avoir des visées sur l'Inde et a fait des déclarations en ce sens chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Et c'est aussi la raison pour laquelle, lorsqu'on croyait les deux adversaires sur le point d'en venir aux mains, on voyait tout se terminer par des arrangements amicaux et de nouveaux accords. Les circonstances critiques par lesquelles sont passées les relations anglo-russes en Asie Centrale ont presque toujours été provoquées par des agents locaux subalternes, atteints de cette j'uror consularis qu'on retrouve chez bon nombre de fonctionnaires dans les terres lointaines, et dont le gouvernement central est obligé de refréner le zèle intempestif. Les diplomates de Saint-Pétersbourg, qu'on a souvent accusés d'ambition démesurée, ont fait preuve au contraire, au cours du

xix^ siècle, d'une constante modération. Ils ont consenti à respecter et à maintenir l'intégrité territoriale de la Perse, ont laissé annexer le Béloutchistan, ont reconnu l'influence anglaise en Afghanistan, ont laissé l'Empire anglo-indien s'étendre au-delà du Kouen-loun et n'ont pas protesté contre le récent traité anglo-thibétain.

Toutefois, malgré l'intérêt évident qu'il y avait pour eux à éviter un conflit armé, la situation, en l'absence de tout règlement général et définitif des questions pendantes, n'en restait pas moins imprécise aux frontières de l'Iran, du Thibet et de l'Afghanistan. Des heurts, des froissements, des collisions locales étaient à craindre; des incidents comme celui du général Komarofl" pouvaient à tout instant surgir. L'anxiété subsistait dans les esprits, la confiance réciproque ne pouvait que difficilement exister entre les deux gouvernements, et ce manque de quiétude avait pour eux de graves inconvénients : il paralysait leur action diplomatique en Europe et les obligeait à entretenir de gros effectifs dans leurs territoires d'Asie. Soit sur le terrain diplomatique, soit sur le terrain militaire, les deux nations étaient gênées dans leur liberté d'action. C'est ainsi que la Russie avait dû, pendant la guerre russo-japonaise, retenir en Transcaucasie et dans la Transcaspienne des armées qui auraient été à leur vraie place dans les plaines de Mandchourie. D'autre part, le gouvernement anglo-indien, malgré

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les résultats de la guerre russo-japonaise et la conclusion du traitr anglo-japonais du 12 août, s'était vu obligé d'élaborer un nouveau plan d'organisation et d'entraînement de l'armée des Indes. Le résultat devait en être d'augmenter les forces réparties, sur la frontière du Nord-Ouest, sur rindus et à la frontière du Béloutchistan, et de rendre plus rapide la concentration sur ces points de toutes les forces anglo-indiennes.

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