CHAPITRE XXII
Le traité anglo-russe et sa signifie ation.
Du moment que l'expansion russe n'avait pas pour but nécessaire et défini la conquête de l'Inde, pas plus que la sécurité de l'Inde ne commandait la conquête du Turkestan russe, et, puisque leurs intérêts n'étaient pas tellement opposés que les deux États ne pussent vivre l'un à côté de l'autre au pied de l'Hindou-Koucli, il y avait lieu de se demander s'il n'était pas possible, autant qu'il était désirable, d'arriver entre Russes et Anglais à une entente. Reaucoup avaient fini par se déclarer en faveur de cette solution : elle comptait aussi en France de chauds partisans.
Les uns et les autres se disaient, non sans raison, que des difficultés aussi délicates, à coup sûr, que celles qui mettaient en opposition la Russie et l'Angleterre en Asie, avaient été dénouées au cours de ces dernières années, grâce à une bonne
volonté et un esprit de concessions réciproques. Pourquoi un compromis du môme genre n'interviendràit-ilpas do même entre Londres et Saint- Pétersbourg? Le rôle économique à jouer par les deux puissances en Perse était, il est vrai, la grosse difficulté du problème; mais, puisque aucun obstacle insurmontable ne s'opposait à une coopération amicale, pourquoi les deux Etats intéressés n'arriveraient-ils pas à définir le genre d'exploitation que chacun désirait se réserver, ou pourquoi ne serait-il pas procédé par eux à une délimitation de leurs sphères d'influence économique en territoire persan? D'ailleurs, le temps qui est, comme on sait, un grand maître, travaillait lui-même dans ce sens et orientait les relations anglo-russes vers la conciliation. L'idée d'une entente ne provoquait plus, au delà de la Manche, et sur les bords de la Neva, les mémos protestations qu'autrefois. Et, dès avant la guerre russo-japonaise, sous l'impression de la détente produite, des pourpalers étaient engagés entre les deux gouvernements sur les questions d'Asie Centrale. La guerre les interrompit, il est vrai. Mais aussitôt qu'elle fut terminée, le gouvernement anglais jugea le moment opportun pour reprendre la conversation sur ce sujet.
En même temps qu'était signé le traité anglojaponais du 30 août 190o, lord Lansdowne adressait à sir Charles Hardinge une lettre imprimée et rendue publique en même temps que le traité, et
dans laquelle il s'attachait à dissiper les inquiétudes de ceux qui, parmi les Russes, voyaient dans cette alliance une menace et déclaraient que c'en était fait de l'entente escomptée entre l'Angleterre et la Russie. Cette invitation fut comprise à Saint- Pétersbourg. Quelque temps après, à Algésiras, dans l'intervalle des séances de la Conférence, une conversation que favorisaient discrètement nos plénipotentiaires s'engageait entre les représentants de l'Angleterre et de la Russie, sir Arthur Nicholson, sir Donald Mackenzie Wallace et le comte Cassini. Continuées à Saint-Pétersbourg et à Londres, ces négociations ont, après une durée d'un an, abouti à la convention du 30 août 1907 ([ui a réglé les futures relations anglo-russes en Perse, en Afghanistan, au Thibet, et dans le golfe Persique, c'est-à-dire dans tous les pays limitrophes de l'Inde et des possessions russes en Asie. La convention vise la Perse, l'Afghanistan et le Thibet et une lettre annexée de sir Edwar Gray à sir Arthur Nicholson, ambassadeur de Russie, est relative au golfe Persique.
Le préambule de la convention expose le sincère désir de l'empereur Nicolas et du roi Edouard de régler à l'amiable les diverses questions qui touchent aux intérêts de leurs Etats sur le continent asiatique, et de conclure en conséquence des accords destinés à écarter toute cause de malentendus entre la Russie et la Grande-Bretagne dans ces questions.
En ce qui concerne la Perse, les deux puissances s'engagent à en respecter l'indépendance et l'intégrité. Désirant maintenir l'ordre dans le pays et assurer son développement pacifique sur la base du régime de la porte libre ; considérant que les deux puissances ont chacune, pour des raisons géographiques et économiques, un intérêt spécial au maintien de la paix dans certaines provinces persanes, voisines de la frontière russe d'une part, de la frontière de l'Afghanistan et du Béloutchistan de l'autre, les deux parties contractantes décident, pour ce qui est de la Grande-Bretagne, qu'elle n'appuierait pas pour elle-même et n'appuiera pas, au prolit de sujets britanniques ou de sujets d'une tierce puissance, des demandes de concessions politiques ou commerciales (chemins de fer, banques, télégraphes, routes, transports, assurances), au Nord d'une ligne reliant Kasri-Chirin, Ispahan, Yezd, Khaki, et aboutissant à la jonction des frontières de la Perse, de la Russie et de l'Afghanistan, et qu'elle ne s'opposera pas aux demandes de concessions faites dans cette région avec l'appui du gouvernement russe. La Russie fournit un engagement correspondant en ce qui concerne la région au Sud d'une ligne s'étendant de la frontière afghane à Ghazik, Biredjan, Kerman et Bender- Abbas. Entre ces deux régions ainsi réservées à l'influence anglaise et à l'influence russe, une troisième zone reste neutre, oii la Russie et la Grande-
Bretagne s'engagent à ne pas s'opposer, sans entente préalable, à l'octroi de concessions à leurs sujets. Des articles spéciaux sont réservés à Taflectation du revenu des douanes au service des emprunts, et à l'organisation d'un contrôle des garanties financières affectées aux emprunts si le besoin s'en fait sentir : ces mesures doivent être prises d'un commun accord.
En Afghanistan, la question de l'influence anglaise est réglée par cinq articles qui portent en substance que l'Angleterre n'a pas l'intention d'y modifier la situation politique, qu'elle n'y exercera son influence que dans une direction pacifique, (ju'elle n'y prendra pas et n'engagera pas l'Afghanistan à y prendre des mesures contre la Russie. De son côté, le gouvernement russe reconnaît l'Afghanistan comme hors de sa sphère d'influence et consent à se servir de l'intermédiaire du gouvernement britannique dans toutes ses relations politiques avec lui. Il reconnaît le traité angloafghan de 1905 et s'interdit d'envoyer les agents dans le pays ou d'intervenir dans son administration. Seules, des questions locales intéressant le voisinage de la Russie et de l'Afghanistan pourront être réglées par des fonctionnaires des deux pays. l.e principe de l'égalité commerciale est proclamé. La Jiussic et l'Angleterre s'entendront pour envoyer, \ si elles le jugent nécessaire, des agents commerciaux en territoire afghan.
Pour ce qui est du Thibet, l'Angleterre et la Russie reconnaissent sur lui les droits suzerains de la Chine ; elles s'engagent à respecter son intégrité territoriale, à s'abstenir de toute ingérence dans son administration intérieure, et à ne traiter avec lui que par l'entremise du gouvernement chinois. Toutefois, il ne pourra être mis obstacle aux relations directes des agents commerciaux anglais avec les autorités thibétaines prévues par la convention Younghusband de 1904 et par la convention anglochinoise de 1906. Les sujets bouddhistes anglais et russes pourront entretenir des relations religieuses avec les chefs bouddhistes du Thibet; mais les gouvernements anglais et russe ne toléreront pas que ces relations puissent créer des antagonismes. Ils n'enverront ni l'un ni l'autre de représentants à Lhassa, et ne chercheront à obtenir, soit pour leur propre compte, soit pour celui de leurs sujets, aucune concession de chemins de fer, routes, télégraphes et mines, ou d'autres droits au Thibet. Ils veilleront enfin à ce qu'aucune partie des revenus du pays ne puisse être engagée tant à la Grande-Bretagne et à la Russie qu'à leurs sujets.
Enfin, pour le golfe Persique, il est spécifié, dans la lettre de sir Edward (jrey à sir j\rthur Nicholson annexée à la convention, que le gouvernement russe, au cours des négociations qui ont préparé et amené la conclusion de cet arrangement, a déclaré explicitement qu'il ne niait pas les intérêts
spéciaux de la Grande-Bretagne dans le golfe Persique. Le gouvernement britannique a formellement pris note de cette déclaration, estimant qu'il est désirable de confirmer à nouveau, d'une façon çcénérale, les déclarations antérieures relatives aux intérêts britanniques dans le golfe Persique et d'affirmer une fois de plus l'importance qu'il y a à maintenir ces intérêts, qui sont le résultat de l'action britannique dans ces eaux depuis plus de cent ans.
Au point de vue de la nature des relations futures anglo-russes et de la répartition des zones d'influence en Asie Centrale, la valeur et la signification du traité ressortent des données que nous avons exposées précédemment sur la situation territoriale et économique acquise, et sur les déclarations et engagements antérieurs des deux gouvernements. Les clauses qu'il contient doivent être rapprocliées des faits principaux de l'histoire de la rivalité de l'Angleterre et de la Russie en Asie.
Tout d'abord, les premières réflexions que le traité du 30 aoiit inspire, en ce qui touche le Thibet et l'Afghanistan, c'est que les parties contractantes se sont mises d'accord pour maintenir les deux pays fermés aux étrangers, régime d'autant plus facile à appliquer qu'il répond aux habitudes et aux désirs aussi bien du gouvernement de Lhassa que de celui de Caboul. Toutefois, si la Russie stipule que l'Angleterre ne pourra porter aucune atteinte
266 LA KIVALITÉ AXGLO-llUSSE EN ASIE
à rindépendance- administrative et à l'intégrité territoriale de l'Afghanistan, elle reconnaît l'existence d'une. sorte de protectorat diplomatique anglais sur ce pays, puisqu'elle s'engage à ne communiquer avec lui que par l'intermédiaire du gouvernement britannique. Au Thibet, au contraire, les deux parties contractantes se mettent exactement sur le même pied. Elles s'efîacent toutes deux devant le protectorat chinois, renoncent à entretenir des agents à Lhassa, déclarent même qu'elles ne demanderont aucune concession d'aucune espèce pour leurs nationaux. Il est à remarquer d'ailleurs que ces stipulations de la convention anglo-russe n'abrogent en rien l'article 9 de la convention anglo-thibétaine dont nous avons parlé précédemment et par lequel l'Angleterre s'arroge le droit d'interdire au gouvernement thibétain d'accorder sur son territoire une concession quelconque à une puissance étrangère sans avoir obtenu au préalable l'assentiment du gouvernement de l'Inde : ce qui enlève au Thibet son indépendance économique.
L'Afghanistan et le Thibet continueront donc, de par le traité du 30 août, à mener une vie recluse. Il n'en pouvait être de même pour la Perse, pénétrée déjà par le commerce anglais et le commerce russe, et où des banques anglaises et russes, soutenues par la politique de leur pays, se faisaient concurrence et entretenaient une rivalité active.
complexe, comme l'est une vie déjà assez développée. La Russie et l'Angleterre divisent la Perse en deux zones d'influence, l'une russe et l'autre anglaise séparées par une zone neutre, y assurent par des stipulations particulières les garanties des Banques dont elles ont suscité la création, et y prévoient l'établissement d'un condominium financier.
D'aucuns auront remarqué qu'en consacrant la fermeture du Thibet, et en s'interdisant tout empiétement territorial et administratif en Afghanistan, rAiigieterre semble perdre une partie du terrain que les armes, la politique et les traités antérieurs lui avaient assuré. Au Thibet, elle renonce à la prépondérance exclusive qu'elle tenait du traité Younghusband, et abandonne le plan de lord Curzon. En Afghanistan, qui avait été reconnu maintes fois par la diplomatie russe comme étant dans la zone d'influence anglaise, et cela sans réserves d'aucune sorte, l'Angleterre se laisse imposer désormais de nombreuses restrictions à son action. Elle s'interdit vis-à-vis de la Russie d'annexer des territoires afghans et de s'immiscer dans les alîaires intérieures du pays. De plus, l'Afghanistan devient vis-à-vis d'elle, d'un Etat allié qu'il était précédemment, et pouvant coopérer d'une manière active à toute action ofîensive contre la Russie, une sorte d'État neutralisé en quelque sorte au point de vue militaire et ne pouvant être
utilisé comme front d'attaque contre le Turkestau russe. En Perse, la délimitation des sphères d'influence donne à la Russie la part du lion. La zone d'influence russe est de beaucoup la plus étendue : elle comprend à peu près toute la Perse Septentrionale, et elle contient les parties les plus riches du pays : l'Aderhaïdjan et le Khorassan. notamment, avec le siège du gouvernement, Téhéran, et les villes les plus importantes : Tauris, Ispahan, Yedz, Recht, Mesched. On est étonné au contraire du peu d'étendue de la zone d'influence anglaise qui ne comprend que l'angle Sud-Est du territoire persan, d'une étendue deux fois moins considérable que celle de la zone d'influence russe. On s'attendait à autre chose après l'attitude prise par la politique britannique pendant i ces dernières années, et lorsqu'on annonçait le cloisonnement de la Perse en sphères d'influence, on se représentait volontiers la ligne de démarcation comme coupant toute la largeur du pays, et comprenant tout le Sud de la Perse dans la zone anglaise. En outre, la faible étendue de pays réservée à l'Angleterre, consiste surtout en ce que lord Salisbury aurait appelé des terres légères. Le désert de Lout, où l'armée d'Alexandre le Grand faillit périr de privations, en compose la majeure partie.
Mais à ces concessions de l'Angleterre correspondent des concessions parallèles de la part de la Russie, Celle-ci admet la Grande-Bretagne sur le
LA DERNIÈRE CONVExNTION ANGLO-RUSSE 269
même pied qu'elle pour la surveillance des affaires persanes; elle lui reconnaît des intérêts spéciaux dans le golfe Persique. Ces deux concessions compensent ce que TAngleterre a pu céder d'autre part. En faisant prêter par la Banque russe des Prêts, devenue la Banque d'Escompte de Perse, cinquante-quatre millions de roubles au shah Mouzaffer-ed-Dine et en se faisant reconnaître en garantie de ce prêt toutes sortes de privilèges et de monopoles, la Russie était devenue toute-puissante à la cour de Téhéran. Elle avait obtenu le monopole des emprunts persans. Elle détenait directement, ou par des agents belges, le contrôle des Finances et des Douanes, et avait su se faire charger de réorganiser l'armée. Elle avait imposé un tarif douanier très favorable à son commerce, et s'était réservé la construction de toutes les voies ferrées. En vain l'Angleterre avait-elle essayé de lutter en s'appuyant sur les institutions qu'elle possède en Perse, comme la Banque impériale persane et le télégraphe indo-européen de Téhéran à la mer des Indes. En vain était-elle arrivée à saper les bases de la politique russe qui s'appuyait sur l'autocratie du shah, en contribuant à déterminer le mouvement qui a abouti à l'octroi d'une constitution et du régime parlementaire. L'avance prise par la Russie était trop grande. D'autre part, la situation prépondérante de fait, acquise depuis plus de cent ans par l'Angleterre dans le golfe Per-
sique, n'avait jamais été reconnue diplomatiquement par la Russie, qui, en ces derniers temps, avait, même essayé de contrecarrer l'influence anglaise en établissant une ligne de paquebots d'Odessa au golfe Persique. Or, aujourd'hui, la Russie renonce à toute action politique à Téhéran. Elle reconnaît le principe de l'égalité commerciale, de l'égalité du contrôle à exercer sur les finances persanes, et prévoit l'éventualité d'un condominium russo-anglais. Son expansion économique est limitée à une zone, fort riche évidemment, mais qui ne comprend que les provinces du Nord et du Nord- Ouest de l'Iran. Elle abandonne à l'Angleterre tout le Sud-Est de la Perse, et notamment le port de Bender-Abbas. En laissant ce port qui commande le détroit d'Ormuz et l'entrée du golfe Persique tomber dans la sphère britannique, la Russie s'inverdit toute issue hors de ce golfe et renonce au rêve qu'on lui a si souvent prêté, d'avoir im accès vers la mer libre et les eaux chaudes. Et l'on comprend pourquoi, ayant laissé le port de Bender- Abbas à l'Angleterre, la Russie ait reconnu les intérêts spéciaux de son ancienne rivale dans le golfe Persique. La renonciation par la Russie à l'exercice de toute action politique dans les eaux du golfe n'est que la conséquence logique de l'abandon de Bender-Abbas. Quel intérêt majeur avait-elle à disputer à l'Angleterre la prépondérance dans le golfe, du moment qu'elle s'interdisait tout débouché hors de ses eaux?
En revanche, maîtresse du détroit d'Ormuz, TxVngleterre détient le contrôle de tout le commerce du golfe Persique et de la mer d'Oman, et par la reconnaissance de ses droits spéciaux dans le golfe Persique, la voilcà libre d'exercer son action sur les deux rives que baignent ses eaux, la rive persane et la rive persique, et celle-ci s'étendant jusqu'à l'Euphrate, c'est jusqu'à l'embouchure de ce fleuve qu'elle exercera, de par les traités, cette action. L'Inde doit avoir pour frontière l'Euphrate, disait dernièrement lord Curzon; et l'on doit reconnaître que si cet homme d'État a échoué en partie dans l'application de son programme pour les affaires thibétaines, il a réussi en ce qui concerne le golfe Persique.
D'une manière générale et pour résumer la situation, on peut avancer que l'égalité de traitement consentie par la Russie en faveur de l'Angleterre à Téhéran compense la mise sur un pied d'égalité consentie par l'Angleterre en faveur de la Russie à Lhassa, et que la reconnaissance de la suprématie britannique dans le golfe Persique est la contrepartie des restrictions acceptées par l'Angleterre à son action en Afghanistan.
Enfin, pour ce qui est des zones d'influence russe et anglaise, les limites qui leur sont assignées font le juste départ des progrès respectifs réalisés sur le terrain économique par ces deux puissances en territoire persan. Cette délimitation n'a pas été
en effet arbitrairement faite, comme dans le cas d'autres délimitations où l'on a d'abord tracé des lignes de démarcation sur le papier. Elle a été très savamment élaborée avec les rapports minutieux des agents anglais et russes et en pleine connaissance des lieux et des intérêts en présence. La zone de la Perse dévolue à l'influence russe était depuis longtemps dans la dépendance économique de la Russie. Les routes vers la frontière russe étant meilleures, les muletiers persans délaissaient les voies du Sud et prenaient le chemin de Batoum considéré comme moins cher. La lutte de l'Angleterre contre le commerce russe dans cette région était donc inégale. Elle y a définitivement renoncé. D'autre part, Faccord anglo-russe, qui ne modifie guère la situation économique de la Russie dans le Nord de la Perse, n'est pas de nature à modifier non plus la situation de l'Angleterre dans la région qui lui est réservée, et où elle est la maîtresse incontestée du commerce. En dehors de Bender- Abbas que ne visitent guère que des navires anglais, la ville de Kerman, placée également dans la sphère d'influence anglaise, est depuis longtemps un foyer d'expansion commerciale pour l'Inde. C'est Kerman qui fut choisi comme centre de rayonnement par la mission envoyée de l'Inde par les Chambres de commerce de Bombay et du Bengale en 1904, mission qui, sous la direction de M. Newcomen, passa près de huit mois dans la Perse Méridionale. Elle
avait pour but d'examiner les relations commerciales entre l'Inde et la Perse, cL comprenait plusieurs ingénieurs qui firent de nombreux relevés topograpliiques, au point qu'un fonctionnaire persan déclara à l'époque que cette soi-disant mission commerciale était « la petite sœur de l'expédition du Thibet ». En même temps, le Seïstan, qui est la partie la plus fertile de cette zone, a été explorée par la mission Mac-Mahon. Une route commerciale a été ouverte par les Anglais dans cette direction, et on parle de commencer la construction d'un chemin de fer qui irait de Bender-Abbas à Kerman et au Seïstan par iMinab, Regam et Bam, en contournant les montagnes du Djebel-Basiz.
Mais on n'aurait qu'une idée imparfaite et superficielle de la convention anglo-russe, si on s'en tenait à son texte, et si l'on se bornait à rechercher quel est des deux signataires celui qui a pris le plus en laissant le moins à l'autre. Pour bien en apprécier la signification, il faut encore se demander si elle répond à la conception politique qui l'a inspirée.
Pour assurer la sécurité de la frontière de l'Inde, les Anglais ont eu recours, depuis le début du xix*" siècle, à deux méthodes : l'une voit dans la force et la conquête des pays limitrophes la consolidation de l'empire britannique; l'autre estime que la meilleure condition de stabilité de cet empire doit reposer sur la garantie d'arrangements inter-
nationaux et sur la reconnaissance et l'affection des indigènes pour les services rendus. La première, qu'on a appelée méthode impériale ou Impérialisme, est une politique agressive, conquérante et faite de compression à l'intérieur; la seconde, une politique d'alliances et d'amitiés, humanitaire et économique. C'est sous l'influence de l'Impérialisme, parvenu à son apogée sous lord Beaconsfield, que les frontières de l'Inde furent portées des rives de l'Indus à la crête de rpIindou-Kouch au Nord, et à la chaîne occidentale des monts Souleïman à l'Ouest; que le Cafiristan et l'Afghanistan anglais furent annexés; que l'Inde atteignit « ses limites scientifiques ». Puis, ses limites ne paraissant plus suffire, l'Angleterre voulut dominer le revers septentrional des montagnes qui bordent l'Inde et elle fit graviter dans l'orbite de l'empire anglo-indien le Béloutchistan, l'Afghanistan, le Cachemire, le golfe Persique. Elle a même songé à y faire graviter le Thibet et la Perse. C'est cette politique qui, ayant pour objet de la rendre assez forte pour la rendre indifférente à l'amitié ou à l'inimitié des puissances continentales, lui a fait dédaigner tout traité d'alliance, et l'a conlinée dans son « splendide isolement ».
Mais on a fini par se dire, à Londres, que, pour insatiable que soit la politique de conquêtes, il y a limite à tout. Même en expansion coloniale, on ne peut pas toujours annexer. D'ailleurs depuis lord
Beaconsfîed, la situation internationale de l'Angleterre a changé. Bien qu'elle reste la plus grande puissance navale, ses navires ont cessé d'être plus nombreux que tous les autres sur la surface des mers. L'Angleterre ne peut qu'au prix de difficultés et de dépenses considérables accroître assez ses constructions navales pour résister aux flottes réunies de plusieurs puissances coalisées. Le temps est passé aussi oii, les grandes armées du service militaire et obligatoire n'existant pas encore, il suffisait de jeter 50 000 soldats anglais dans la balance pour la faire pencher.
D'autre part, des problèmes nouveaux se posent : en Asie, c'est l'accession du Japon au rang des grandes puissances; c'est la rénovation de la Chine, en face desquelles les puissances européennes qui ont des possessions en Asie ont tout avantage à adopter jine ligne de conduite politique conforme à leur intérêt commun. En Europe, des événements peuvent aussi se produire et des éventualités surgir qui ne se termineront par une solution conforme à l'intérêt général que par une entente et par la coopération amicale de toutes les puissances intéressées à ce que l'équilibre actuel ne soit pas troublé à leur détriment. Si l'Angleterre ne veut pas se désintéresser des dissensions européennes, des alliances ou des ententes avec d'autres puissances lui deviennent nécessaires, et elle doit améliorer avant tout sa situation internationale.
C'est cette ligne de conduite sage et pratique qui, en ces derniers temps, a prévalu. L'Angleterre a compris que le meilleur moyen d'assurer la sécurité de la frontière Nord de l'Inde était d'entourer ce pays d'une ceinture d'Etats alliés ou amis, de pays à sphères d'influence ou à protectorats diplomatiques et que, pour lui faciliter le rôle d'arbitre dans les litiges européens, il fallait avant tout créer des liens d'amitié qui seraient d'un utile concours au cas où des complications internationales se "produiraient.
En ce qui concerne la défense extérieure de l'Inde qui, seule, doit nous intéresser ici, il n'y a qu'à se rappeler les déclarations par lesquelles lord Curzon, le 30 mars 190i, délinissait la politique du gouvernement anglo-indien, et à les rapprocher des stipulations du dernier traité anglo-russe, pour juger si les visées actuelles de la diplomatie britannique ont été suffisamment remplies. Le souci de confier les approches de l'Inde, conformément à ce qu'exposait lord Curzon, à des mains d'amis et d'alliés, ou de soustraire à toute influence étrangère les pays à proximité de l'Inde, est partout visible dans le traité du 30 août 1907. Que recherchaient surtout les Anglais au Thibet? A interdire toute immixtion étrangère dans les affaires intérieures de ce pays, et c'est ce qu'ils avaient déjà forcé le gouvernement thibétain à accepter. Par l'accord anglo-russe, la Russie adhère également
à cette politique. Sans doute, par le même accord, les Anglais s'interdisent une semblable immixtion; ils se ferment la porte à eux-mêmes; mais ils la ferment aussi aux autres, et le but est atteint. N'oublions pas d'ailleurs que par l'article 9 du traité anglo-thibétain, ils interdisent au gouvernement de Lhassa d'accorder, sans leur consentement, une concession quelconque, à n'importe quelle puissance étrangère. Désormais, la frontière septentrionale de l'Inde est couverte par l'Etat ermite, qui va retomber dans l'inertie de sa vie monacale.
La même évolution de la diplomatie anglaise a eu lieu pour l'Afghanistan. Elle ne cherchait pas à incorporer ce pays à l'Inde, ni à faire de lémir un allié offensif contre la Russie, pas plus qu'à se servir du pays afghan comme d'une base d'opérations contre le Turkestan russe*. Elle désirait seulement que l'émir et ses forces pussent coopérer à la défense de l'Inde. Telle est l'idée maîtresse du plan de lord Kitchener qui lie la défense de l'Inde à celle de l'Afghanistan. En déclarant, par le traité anglorusse, qu'ils n'ont pas l'intention de modifier la situation politique en ce pays et qu'ils n'y exerceront leur influence que dans une direction pacifique, les Anglais ne vont donc pas contre leur politique antérieure, mais ils obtiennent que la Russie s'incline à nouveau devant le fait accompli et qu'elle reconnaisse à la Grande-Bretagne le mono-
pôle de toute action politique en Afghanistan, placé désormais sous le régime d'un protectorat diplomatique. Quant à la Perse, la manière dont l'Angleterre a découpé sa sphère d'influence étend vers le Sud-Ouest cette série de terres interdites, de protectorats négatifs et de zones réservées à l'activité britannique qui, depuis le Yang-tsé jusqu'à la mer d'Oman, enceint et couvre de loin les Indes. Si la zone qui lui est reconnue est relativement peu étendue, elle a du moins le mérite de comprendre le Séïstan dont nous avons signalé plus haut l'importance. Et en effet, le vrai danger qui pouvait venir de la Russie était que l'inlluence russe ne réussît à s'établir peu à peu à travers le Séïstan jusqu'à la frontière de l'Inde, et qu'un chemin de fer stratégique, côto3'^ant le territoire et aboutissant à l'océan Indien, ne tournât le flanc de la grande position défensive sur la frontière du Nord-Ouest. Avoir obtenu de la Russie qu'elle renonçât à toute ingérence dans cette régioif, et reconnut son importance dominante pour l'Angleterre, n'est pas une compensation médiocre à la renonciation faite par cette dernière à des demandes de droits égaux dans les régions du Nord du territoire persan.
C'est à des préoccupations de ce genre que répond encore la création de la zone neutre établie en Perse entre la zone d'influence russe et la zone d'influence anglaise. Cette zone neutre vient renforcer la zone d'influence anglaise et fait comme
une deuxième zone tampon en avant de la frontière Ouest de l'Inde. Les demandes contradictoires sur lesquelles ont été établies, et Tesprit dans lequel ont été menées les négociations sur ce point n'ont pas été communiqués au public. Mais il n'est peutêtre pas impossible de s'en faire quelque idée. La Russie désirait avoir un chemin de fer qui pût, dans l'avenir, ouvrir un débouché aux marchandises de la province transcaspienne et de ses provinces méridionales d'Europe vers le golfe Persique. D'autre part, l'Angleterre désirait, pour l'avenir aussi, relier le réseau de l'Inde au réseau d'Anatolie et d'Europe. Les deux aspirations paraissaient au premier abord inconcilial)lcs. En effet, en construisant un chemin de fer du Caucase vers le golfe Persique dans la direction du Nord au Sud, la Russie coupait la voie au chemin de fer anglais alhTut de la frontière de l'Inde à la frontière turcopersane à travers la Perse Méridionale dans la direction de l'Est à l'Ouest, et vice versa. Ces aspirations opposées ont été conciliées cependant. La création de la zone neutre laisse le champ libre à des arrangements futurs relatifs à des chemins de fer dans le contrôle desquels les deux puissances entreraient pour une part, et qui satisferaient leurs intérêts respectifs. Aujourd'hui où tant de choses sont à faire en Perse dans le domaine économique, le moment n'est pas jugé opportun pour la réalisation de ces projets, mais on a entendu réserver l'avenir.
La Russie a déjà obtenu de la Perse la concession du chemin de fer qu'elle désire vers le golfe Persique. L'Angleterre, qui a déjà poussé le réseau de l'Inde de Quetta à Nuschi à la frontière persane, et qui vient d'envoyer une mission au Séïstan et à Kerman.pour étudier le pays au delà, a fait connaître ses intentions. Dans la zone neutre, l'une et l'autre conservent actuellement leurs positions et bénéficient de leurs concessions ; c'est une formule souple et heureuse qu'elles ont adoptée en décidant que, pour leurs entreprises ultérieures, les nationaux des deux pays seraient libres de solliciter des concessions à l'octroi desquelles les deux gouvernements s'engagent à ne pas faire opposition sans entente préalable. 11 se peut que la Russie et l'Angleterre aient déjà prévu quelles concessions seraient demandées : dans ces conditions, la zone neutre, loin d'être un champ de discorde, serait un terrain d'entente où les relations mutuelles seraient améliorées. Déplus, elle lie dès maintenant par des intérêts communs l'Angleterre et la Russie contre les visées d'autres puissances qui pourraient tendre à dominer l'Anatolie.
Naturellement, la création de ces zones, qui est si avantageuse à la protection de l'Inde, assure dans une égale mesure à la Russie la sécurité de ses possessions en Asie Centrale. Elles sont désormais complètement séparées de 1 Inde par ces zones diverses, et, si l'on observe la teneur du traité, ni
le Thibet, ni FAfirlianistan, ni la Perse, ne pourront devenir le théâtre de préparatifs offensifs contre l'Asie russe. La Russie se trouve donc délivrée de toute inquiétude du côté de Flnde. Et c'est ici qu'apparaît toute la sagesse de la convention. En empêchant les points de contact, elle écarte toutes occasions locales de conflit, et en stipulant des mesures de garantie dans les zones interposées, elle empêche de prendre toutes mesures militaires qui pourraient être interprétées comme preuves d'un état de tension, ou qui pourraient faire naître cet état. Par ces mesures préventives, elle assure l'avenir. La convention anglo-russe, c'est la paix de l'Asie.
Et c'est aussi une garantie de plus pour la paix de l'Europe. Après la guerre russo-japonaise, la Russie a dû se recueillir partout. Ses moyens d'action étaient provisoirement diminués : avant qu'ils fussent reconstitués, elle était tenue à une grande réserve. La convention anglo-russe aura comme premier résultat de lui permettre de diminuer ses gros olfectifs du Turkestan et de la Transcaspienne et de les reporter plus à proximité de l'Europe. La politique d'extension en Extrême- Orient étant abandonnée, elle pourra ainsi ramener son attention plus près de chez elle. De son côté, la situation militaire de l'Angleterre se trouvera allégée dans l'Lide. Du même coup, elle pourra diminuer l'elfectif de ses troupes dans l'Inde et
consacrer toute son attention à la solution des problèmes que la situation intérieure de ce pays soulève actuellement. Enfin la sécurité assurée de de ses frontières indiennes lui donne une plus grande lii)erté d'action en Europe.
L'augmentation de sa puissance militaire et l'augmentation de celle de la Russie contribueront au maintien de la paix générale. Le nouvel anneau scellé dans la chaîne des ententes européennes n'est pas non plus inutile ù l'intérêt français. Il fait cesser l'anomalie d'une France alliée d'une puissance et amie d'une autre, qui avaient toutes deux des intérêts opposés et contradictoires. Désormais, appuyée à la fois sur l'alliance de la Russie et sur l'amitié de l'Angleterre, dont les vieilles querelles sont liquidées, la France aura en Europe une autorité morale qui pourra lui épargner bien des crises : elle sera mieux à même de faire a()[)récier les sentiments pacitiques et amicaux qui ianiiuent et qu'elle désire voir devenir universels.
En outre, en se mettant d'accord, l'Angleterre et la Russie auront rendu un grand service au monde, non seulement en servant la cause de la paix, mais encore en aidant aux transactions internationales. La Perse est actuellement, en effet, un des pays les plus inabordables, i^^lle touche bien à deux mers, mais, à l'intérieur, les routes n'existent pas ou sont inqH'aticahles. Aussi est-elle isol(''e à peu près complètement au point de \ uc des conuuuni-
cations internationales, et l'on a pu dire que tout Tespace compris entre Tauris et Bampour. entre Chouster et Méched disparaîtrait soudain, que le nombre des voyageurs entre l'Occident et l'Orient de l'Asie ne diminuerait pas d'un seul. Loin d'être l'intermédiaire des Indes et de l'Occident, la Perse est enfermée, pour ainsi dire, entre deux voies : au Nord, celle qu'ont ouverte les annexions russes à travers les steppes kirghises et turkmènes, et, au Sud, le chemin de la mer suivi par les paquebots cotiers. Le plateau de l'L-an est cependant le lieu de passage obligé des Indes en Europe par la voie terrestre. De la Perse Occidentale divergent les grandes voies se dirigeant vers l'Egypte, l'Europe Méridionale et la région du Nord. D'un côté, on peut descendre dans la vallée de l'Euphrate et par les côtés de Syrie pénétrer en Egypte; de l'autre, on voit s'ouvrir à l'ouest les routes de l'Asie Mineure ou de l'Europe, ou bien encore on peut prendre les chemins de la Transcaucasie communiquant avec les plaines sarmates par les « portes » du Caucase. .ladis, par cet isthme médique resserré entre le bassin de l'Euphrate et la Caspienne, s'accomplissaient les grandes migrations d'hommes et d'idées. Le mouvement qui emportait les peuples de races diverses à traverser le plateau de l'Iran s'est arrêté depuis des siècles, mais l'isolement actuel ne saurait durer. Avec la révolution économique qui raccourcit les distances, rapproche les
peuples, rapetisse la planète, ce pays ne saurait rester bien longtemps à l'écart du progrès qui entraîne le monde. La Perse est tenue, sinon de redevenir la grande route aryenne, comme aux anciens âges, du moins de se rattacher au réseau de communications qui contournent son territoire, et tout permet de supposer que le jour n'est pas éloigné 011 ce rattachement aura lieu. Le prolongement du chemin de fer russe d'Érivan à Bouchire ou Bender-Abbns, et le prolongement de la ligne anglaise de Quettah vers l'Anatolie vont faire cesser cet isolement. J^a première ligne traverse la Perse du nord au sud, par Djoulfa et Schiraz, et en mettant le littoral persique en relation avec la région du Caucase, ouvre aux marchandises russes l'accès de l'Océan Lidien; hx seconde traverse la Perse de l'est à l'ouest et, en reliant Bagdad à Kurrachee et à Bombay, ouvre aux produits de l'Inde les marchés européens. Ainsi, par la construction de ces lignes de chemins de fer, l'intérêt de la Russie, qui est d'avoir un accès vers les mers chaudes, et l'intérêt de l'Angleterre, qui est de pouvoir écouler par voie terrestre les produits de l'Inde sur les marchés européens, recevront également satisfaction. L'ouverture de ces lignes ne sera point seulement avantageuse au commerce russe et au commerce anglais; elle fera du plateau de l'Iran le lieu de passage préféré des hommes d'Europe se rendant aux Indes, car par la Perse passe le
chemin le plus direct qui va de Londres, de Vienne, de Paris, de Berlin, de Saint-Pétersbourg au golfe Persique et dans le bassin de l'Indus et du Gange, et c'est sur le territoire persan que se trouve le point de convergence et de concentration des lignes transcaucasienne, transcaspienne et transpersane qui mettront en communication, par une ligne de fer ininterrompue, l'Europe et l'Asie, et feront de la Perse le grand carrefour des nations.