‹ La Rivalité Anglo-Russe au XIXe siecle en Asie. Golfe Persique - Frontieres de l'IndeChapitre 28 sur 28 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Le règlement des questions de Mascate et de Koweït.

Mais, dans le règlement des questions se rattachant à l'hégémonie politique et économique du hassin persique, ce n'est point seulement sur la rive orientale du golfe Persique que l'Angleterre doit tenir compte des intérêts des tiers; elle ne peut non plus régler à elle seule et sans une entente préalable la question de la rive occidentale du golfe et de la région de l'Arabie y attenant. Si avancée que soit son œuvre de pénétration, elle ne peut y établir sa domination immédiate ou son protectorat officiel sans avoir égard aux droits qu'ont conservés ou aux intérêts qu'ont su créer et développer dans ces parages d'autres nations. A Mascate notamment, l'Angleterre n'est pas libre de restreindre la souveraineté externe du sultan sans le consentement de la France. La convention de 1862, par

laquelle les deux pays s'engagent à respecter l'indépendance du sultan d'Oman et du sultan de Zanzibar, n'a pas été dénoncée; l'instrument diplomatique est toujours en vigueur. Un incident récent est venu montrer combien, sur le terrain du droit international, cette convention nous met en bonne posture. En 1890, un de nos agents ayant obtenu du sultan de l'Oman la cession à bail d'un dépôt de charbon à Bender-Isseh, localité située à cinq milles au sud du port de Mascate, lord Curzon, vice-roi des Indes, froissé de n'avoir pas été prévenu, crut devoir faire procéder à une démonstration navale contre le sultan. Voulant rappeler à ce dernier les obligations découlant pour lui de l'accord de 1891, qui le placent dans la nécessité de ne rien aliéner de son territoire sans le consentement de l'Angleterre, et aussi la position subordonnée dans laquelle le met la subvention de 40 000 couronnes du gouvernement de l'Inde, il donna l'ordre à l'escadre britannique de l'océan Indien de venir s'embossèr devant Mascate. Devant cette menace, le sultan d'Oman ne put que révoquer sa cession à bail, et dans un durbar solennel, il déclara à ses sujets faire acte d'obéissance aux injonctions du gouvernement de Calcutta. Mais l'initiative hardie de lord Curzon était peu soutenable, même au point de vue du droit et des accords consentis entre l'Angleterre et l'Oman en 1891, aux termes desquels le sultan de Mascate ne peut céder une por-

tion de son territoire. La concession d'un établissement de charJDon n'est pas, en effet, une cession de territoire. La Grande-Bretagne possède ainsi, sur une foule de points du globe, des stations de ce genre, et il est à croire qu'elle admet que leur occupation est compatible avec le respect de la souveraineté et de l'indépendance des Etats qui les lui ont concédées. Elle en possède même une à Mascate depuis nombre d'années. En nous accordant un dépôt de charbon, le sultan avait simplement accordé à la France un avantage analogue à celui qu'il avait concédé déjà à l'Angleterre, et il n'y avait dans notre conduite rien d'attentatoire aux droits de qui que ce pût être : c'est ce que fit remarquer à Londres notre ambassadeur, M. Cambon. Le cabinet de Saint-James dut se rendre à ces raisons et, le 4 mai 1899, le gouvernement anglais et le gouvernement français firent d'un commun accord une déclaration portant qu'à Mascate, ils se trouvaient dans une position égale, que par conséquent la France pouvait y établir un dépôt de charbon comme l'Angleterre l'avait fait avant elle. A la suite de cette déclaration, le gouvernement français a pu déposer des tonnes de charbon non à Bender-Isseh, mais en rade de Mascate, à côté du dépôt britannique, dans l'anse de Makalla.

Nous jouissons, dans l'Oman, au point de vue du droit international, d'une situation égale à celle de l'Angleterre. Sans avoir l'intention d'aller à

rencontre des intérêts, voire des droits que le Royaume-Uni a su se créer à Mascate et dans le golfe Persique, sans ignorer non plus que le voisinage d'un grand empire comme celui des Indes crée une sphère limitrophe oîi il est naturel et légitime que s'exerce la surveillance du gouvernement britannique, nous n'en maintenons pas moins la position que nous reconnaissent les traités, et le jour où lindépendance de Mascate ferait place à un protectorat officiel du gouvernement britannique, nous serions fondés à réclamer une compensation en échange de l'abandon de nos droits.

D'autre part, plus au nord sur le littural arabique, à Koweït même, l'action de l'Angleterre a trouvé en face d'elle les résistances de la Porle. On sait que la Turquie prétend exercer un droit de suzeraineté sur la totalité de l'Arabie, tant sur les Etats du littoral, comme l'Oman et Koweït que sur ceux de Tintérieur, comme le Nedjed. A Koweït notamment, la suzeraineté de la Turquie aurait été accrue de ce fait que le chef de cet Etat a été nommé kaïmakan et a reçu l'investiture du sultan cà la suite de la concession de palmeraies le long de l'Euphrate qui lui fut donnée en 1871. Mais les habitants de Koweït, composés en grande partie d'émigrants qui ont fui les exactions turques ou persanes, ont toujours protesté, au cours du dernier siècle, contre les velléités de suzeraineté émises par la Porte et répètent volontiers « qu'ils

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sont les habitants les plus libres de l'univers; » leur cheïk prétend n'être soumis à aucun tribut, — ce qui en Orient est le signe effectif de la suzeraineté, — et ne voir dans le sultan comme tant d'autres princes et potentats musulmans que le Commandeur des Croyants, le chef spirituel de l'Islam. En se faisant l'allié et le cHent du gouvernement des Indes, il déclarait agir dans la plénitude de ses droits et n'avoir pas besoin d'aller prendre l'avis de Constantinople. Les relations de suzeraineté et de vassalité entre la Porte et la petite république étaient donc très vagues et imprécises, et le gouvernement des Indes paraissait, jusqu'en ces derniers temps, peu désireux de tirer cet état de choses au clair et de dissiper l'équivoque, quand des événements tout récents sont venus remettre sur le tapis la question de la suzeraineté ottomane en même temps qu'établir les positions respectives de la Grande-Bretagne et de la Turquie à Koweït. Jusqu'en ces derniers temps, la République de Koweït avait fait preuve de sagesse. Cet Etat avait, depuis sa fondation vers le milieu du xviu^ siècle, évité avec soin de se lancer dans de grandes entreprises, que d'ailleurs ses ressources et ses moyens ne lui auraient pas permis de soutenir. Grâce à cette prudente réserve, il avait réussi à vivre entre ses trois puissants voisins, la Perse, la Turquie et le royaume wahabite du Nedjed, sans se laisser absorber par l'un d'eux. Mais le cheïk de Koweït,

Moubarek, après être entré dans l'alliance de l'Angleterre, s'est senti de grandes ambitions et a osé s'attaquer, en 1901, au sultan du Nedjed, dont la domination, quoique aujourd'hui bien réduite, comprend encore une bonne partie de l'Arabie centrale. Ayant réuni autour de lui quelques chefs nedjéens mécontents, Moubarek, après avoir poussé une pointe audacieuse de (500 kilomètres dans l'intérieur, eut la satisfaction de voir El-Riad, ancienne capitale du Nedjed, lui ouvrir ses portes sans coup férir. Mais battu à Bréidat par le sultan du Nedjed, il perdit El-Riad et fut poursuivi jusque sous les murs de Koweït.

Ce fut alors que la situation changea de face et qu'un véritable coup de théâtre se produisit. L' « Homme malade, » comme on se plaît à appeler le Turc, n'est pas encore moribond. On l'a bien vu lors de la guerre gréco-turque, et le sultan Abdul-Hamid, bien loin de laisser se détendre les liens qui rattachent les populations musulmanes à son empire, serait fort disposé au contraire à resserrer ces liens. L'existence de la République de Koweït était une gêne et un obstacle au maintien de l'influence turque sur le littoral du golfe Persique, au midi du Chatt-el-Arab. Si l'on jette les yeux sur une carte du golfe Persique, on voit, en effet, que le territoire de Koweït sépare la province turque de l'Hasa, de la province de Bassora et, s'interposant entre ces deux provinces ottomanes,

interrompt la continuité de la domination turque sur la côte orientale d'Arabie. D'autre part, les avantag:es et les concessions accordés par le cheik Moubarek à l'Angleterre avaient éveillé les inquiétudes à Gonstantinople. La position prise par cette dernière puissance à Koweït constituait un danger grave et permanent pour le maintien de la suprématie politique du Sultan sur les tribus de l'Arabie Centrale, et la tentative récente de Moubarek était une révélation de ce danger. Aussi le sultan a-t-il vu, dans la guerre allumée entre le Sultan du Nedjed et le cheïk de Koweït, et dans la défaite de ce dernier, une occasion, bonne à saisir, d'afliriner son autorité sur la petite république et de trancher à son profit la question litigieuse de la souveraineté de cet Etat. Des troupes furent en conséquence expédiées de Bassora à destination de Koweït. En faisant entrer ses troupes dans la ville, le Sultan pouvait espérer jouir du bénéfice du premier occupant et se mettre en meilleure posture pour discuter le cas échéant, vis-à-vis de l'Angleterre, la question de la souveraineté de cet Etat.

Mais le gouvernement ottoman, en concevant et en voulant mettre à exécution ce beau projet, avait compté sans l'Angleterre qui se hâta d'intervenir. Ordre fut donné, parle gouvernement anglo-indien à la flottille britannique du golfe Persique de venir mouiller dans la baie de Koweït, et quand les bataillons turcs arrivèrent en vue de la ville, leur

commandant fut avisé que, s'il ne se retirait pas, les Anglais proclameraient officiellement leur protectorat. En même temps, le consul général d'Angleterre à Bagdad signifiait, au nom du vice-roi de rinde, aux valis de Bagdad et de Bassora, l'arrangement conclu entre l'Office de l'Inde et le chéïk Moubarek, en vertu duquel ce dernier était assuré de la protection de l'Angleterre contre toute attaque de l'étranger et leur faisait savoir que si les troupes turques faisaient mine d'entrer à Koweït, les Anglais occuperaient la ville. La Turquie n'ayant pas insisté, l'Angleterre ne déclara pas son protectorat sur cet Etat. D'un commun accord, le statu quo entre les deux gouvernements fut maintenu.

]Mais le stala quo ne tranchait rien et l'avenir restait incertain. Il semble bien qu'une solution soit enfin survenue. Au cours de l'année 1902, la Turquie a occupé Sefouna, l'île Boubian, Khadenna, Gassir, puis l'extrémité du mouillage de Khor-Abdilla, et enfin Sabadyeh, à l'entrée même de la baie de Koweït, c'est-à-dire tout le pays intermédiaire entre l'embouchure du Chatt-el-Arab et les environs de Koweït. De son côté, le gouvernement anglais, par l'organe de M. Balfour, vient de déclarer au commencement de 1903 à la Chambre des communes que « le chef de Koweït est le protégé de l'Angleterre et qu'il est lié avec elle par des traités spéciaux ». Ces paroles constituent la pre-

mière déclaration officielle qui ait été faite du protectorat anglais sur Koweït.

L'Angleterre a de bonnes raisons pour vouloir dominer sur ce point. L'importance de Koweït, méconnue bien à tort par Lowett Cameron, apparaît aujourd'hui manifeste à tous les yeux. Il faut tout d'abord remarquer que Koweït, au fond du golfe Persique, est à peu près à la même latitude que Port-Saïd au débouché du canal de Suez dans la Méditerranée. Un chemin de fer reliant à travers l'Arabie Centrale le golfe Persique et la Méditerranée ouvrirait une voie nouvelle qui, évitant au commerce le grand détour par la mer Rouge, serait la route la plus courte de l'Extrême-Orient et de l'Inde en Europe. De plus, l'ouverture de cette ligne mettrait aux mains de l'Angleterre un puissant instrument de domination sur l'Arabie. Installée à Port-Saïd et à Adeii, ])répondérante à Mascate et à Koweït, maîtresse ainsi aux quatre coins de l'Arabie et dominant les rivages par sa flotte, l'Angleterre, par la construction de cette ligne, compléterait l'investissement de la grande presqu'île, qui pourrait alors tomber peut-être sans trop de peine entre ses mains.

De telles considérations ne sont pas sans avoir frappé l'attention d'esprits positifs. Signalée pour la première fois par Lowett Cameron, la possibilité de la construction de la ligne de chemin de fer Kowéït-Port-Saïd a été depuis l'objet d'études

diverses. Aucun obstacle que ne puisse vaincre l'art de l'ingénieur ne s'oppose à sa construction; la route fut d'ailleurs fort fréquentée jadis et était suivie par les caravanes venant de l'Inde, aux temps de la splendeur d'Edon. Là où a passé le chameau passera la locomotive.

Mais pour le moment, la ligne de Kowéït-Port- Saïd n'est qu'à l'état de projet; du temps s'écoulera sans doute avant qu'elle soit ouverte. Il n'en est pas de même du chemin de fer qui doit relier le Bosphore à l'Euphrate et à l'embouchure du Chatt-el-Arab ; il ne reste qu'à construire le prolongement de cette ligne de Konieh à Bassora, et un syndicat franco-allemand s'est constitué dans ce dessein. Or, cette voie ferrée, d'après les projets les plus récents, doit aboutir, en dernier lieu, à Koweït, et c'est cette petite localité qui va être, dans quelques années, le port de transit entre l'Inde et l'Europe. Dans les mains des Anglais, Koweït serait la clef de la voie nouvelle vers les Indes, comme Alexandrie et le Cap sont entre leurs mains les clefs des voies maritimes. Sans doute la localité même de Koweït a le désavantage d'être trop à l'ouest du Chatt-el-Arab. Mais l'éloignement du P.hône ou du Pô n'a empêché ni Marseille, ni Venise, ni Trieste de prospérer. Et en ce qui concerne Koweït, cette localité, quoique éloignée du Chatt-el-Arab, n'en a pas moins, même aujourd'hui, un commerce assez considérable. Il nv a

plus qu'à développer son trafic, et cette opération est certainement plus facile à accomplir que celle qui consisterait à créer de toutes pièces, plus près de l'embouchure du fleuve, une nouvelle cité marchande. D'ailleurs, même en ce cas, le possesseur de Koweït ne serait nullement embarrassé. Il n'aurait qu'à choisir pour le substituer au port de Koweït le mouillage merveilleusement situé à vingt kilomètres au nord-est de cette ville, le Khor Abdillah, qui a été signalé comme le vrai havre marin de l'Euphrate. Les Anglais, à qui ce dernier port aurait été cédé, dit-on, par Moubarek, n'auraient qu'à y faire les dépenses nécessaires pour y créer un port marchand et une station navale.

Le possesseur de Koweït est donc le maître du point terminus des deux futures voies transcontinentales des Indes, celle qui va passer par la vallée de TEuphrate et celle qui passera dans un avenir plus ou moins éloigné par le nord et le centre de l'Arabie. Il n'est nul besoin de faire ressortir l'intérêt qu'ont les maîtres de l'Inde à les dominer. Qu'il s'agisse de la ligne Konieh-Bassora ou de celle de Kowéït-Port-Saïd, ces deux A'oies ferrées établissent entre l'Europe et l'Asie Méridionale une communication plus directe et plus rapide que par le canal de Suez. Quand elles seront construites, l'Asie Mineure ne peut manquer de reprendre une importance de premier ordre. On sait en effet que le milieu précis de la figure irrégulière formée par les

trois continents d'Europe, d'Asie et d'Afrique n'est point éloigné des plaines de Mésopotamie et qu'ainsi le centre géographique de l'ancien monde se trouve en Asie Occidentale. Cette position lui valut jadis une part prépondérante dans l'œuvre de la civilisation, et si cette part a cessé d'être dominante dans l'histoire, c'est parce que les principales routes du commerce ont pris, depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance, la voie de l'Océan. Mais la ligne droite reprendra toute sa valeur et la grande route de l'Europe aux Indes repassera, grâce aux chemins de fer, par la vallée de l'Euphrate. Ne voit-on pas, même avant l'achèvement de ces lignes, les symptômes précurseurs d'une telle évolution? L'annexion de l'Asie Antérieure au monde d'Occident pour la culture, le commerce, l'exploitation industrielle, est déjà commencée. Sous l'influence de la civilisation occidentale, le pays se transforme peu à peu et entre dans la sphère d'attraction européenne. Du pourtour vers l'intérieur, le mouvement de reflux civilisateur vers l'Orient déjà renouvelle l'aspect des cités littorales. II continuera vers l'Euphrate et le plateau de l'Iran. L'Anatolie est déjà comme le parvis de l'Europe ; par le croisement des chemins de fer futurs, elle sera le marché central de l'Ancien Monde. Le jour où le chemin de fer reliera le port le plus septentrional du golfe Persique au Bosphore ou encore à Port-Saïd, l'importance du canal de Suez ne

pourra être que diminuée. C'est l'Asie Antérieure qui héritera de la fortune de l'Egypte. Le Tigre et l'Euphrate verront alors refleurir sur leurs rives la splendeur des civilisations disparues. Le chemin de fer du XX'" siècle refera la route des caravanes qui, jadis, mettait en communication les civilisations de l'Europe et les civilisations de l'Asie. Relié à l'Europe par une voie ferrée ininterrompue, le golfe Persique redeviendra la grande voie du trafic international, et le philosophe qui verra ces faits se produire sous ses yeux en conclura encore une fois que l'histoire est un perpétuel recommencement.

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