‹ La Rivalité Anglo-Russe au XIXe siecle en Asie. Golfe Persique - Frontieres de l'IndeChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Établissement de l'influeiice anglaise à Koweït et aux iles Baliréïn.

Au nord de l'Oman et jusque vers Koweït et l'embouchure du Chatt-el-Arab, s'étend, sur la côte occidentale d'Arabie, le pays de l'Hasa; c'est la seule portion de cette côte où n'ait pu s'implanter l'influence anglaise; mais ici la situation locale n'a pas permis à la diplomatie britannique d'employer les méthodes de pénétration pacifique qui lui ont si bien réussi dans l'Oman. L'Hasa a été conquis, au commencement du xix" siècle, par les Wahabites, tout comme l'Hedjaz et l'Oman; mais, moins heureux que les habitants de ces contrées, qui réussirent à se débarrasser des envahisseurs, les gens de l'Hasa continuèrent à subir le joug au cours du dernier siècle. Les Wahabites firent peser un régime d'oppression et de terreur sur ce pays, imposant à tous ses habitants les rigoureuses

prescriptions de leur secte, proscrivant les soieries, le tabac, les liqueurs, déclarant la guerre au commerce, à l'agriculture, à l'industrie, enrôlant de force les notables pour leurs guerres lointaines et interdisant à tout chrétien dont ils avaient le nom en horreur l'accès de l'IIasa. El-Katif, la capitale du pays, devint leur arsenal maritime et se transforma en un nid de corsaires et de bandits (jui portaient leurs déprédations sur les deux rives du golfe, bravant à la fois les forces de l'Oman, de Bahréïn, de la Perse et de la Turquie. La situation géographique de leur pays d'origine, non moins que leur fanatisme, permettait aux Wahabites toutes les audaces. Cantonnés dans un réduit inaccessible au centre de l'Arabie, dans le pâté montagneux du Nedjed qu'entoure et que défend une ceinture d'immenses espaces désertiques, nus, incultes, sans eau, composés de sables ou d'amas pierreux, sous un ciel de feu, les Wahabites avaient gardé leur sol vierge, à travers les siècles, de toute profanation étrangère. Ils se croyaient invincibles dans leurs repaires et en mesure de défier les attaques de n'importe quelle armée régulière.

Les armées égyptiennes, qui, au commencement du siècle, aA^aient arrêté leurs envahissements du côté de la Mecque et de Médine, n'avaient pu pénétrer jusqu'au fond du Nedjed, et, même après les défaites que leur fit subir Méhémet-Ali, ils n'en étaient pas moins restés une puissance redoutable

et le peuple le plus puissant de l'Arabie. Avec d'aussi farouches sectaires, les Anglais ne pouvaient songer à renouer des relations analogues à celles qu'ils entretenaient avec le sultan de Mascate, et force leur fut de n'entrer en contact avec les Wahabites que pour donner la chasse à leurs boutres dans les eaux du golfe; mais, trop avisés et trop prudents pour se laisser entraîner à une expédition pénible et risquée à l'intérieur ou à une occupation de la côte qui eût pu être fatale à la santé des troupes laissées en garnison, ils n'eurent garde d'effectuer une opération de guerre en terre ferme. Ce fut à la Turquie, à défaut de l'Angleterre, qui ne voulut pas se fourvoyer dans le guêpier wahabite, qu'échut le rôle ingrat de se mesurer avec les conquérants de l'IIasa. En 1870, le gouvernement ottoman rêvait de faire passer ses prétentions de suzeraineté sur l'ensemble de l'Arabie restées jusqu'alors platoniques dans le domaine des réalités. Naturellement l'empire wahabite fut le premier Etat arabe qui, par sa situation à proximité de la Syrie et de la Mésopotamie, se trouva visé par les revendications de la Porte, et ordre fut donné au vali de Bagdad, alors Midhat-pacha, de prendre les dispositions nécessaires pour imposer au Nedjed la souveraineté ottomane. Ce dernier, en conformité de ses instructions, résolut de porter la guerre sur le seul point réellement vulnérable du territoire wahabite, c'est-à-dire la côte de

rilasa, dont pouvait se rendre maîtresse une armée disciplinée et soutenue par une flotte, et, pour arriver à ses fins, s'adressa au cheïk de Koweït, dont le concours était indispensable au succès de l'entreprise. On sera peut-être étonné qu'une puissance disposant de forces aussi considérables que la Turquie ait eu besoin de recourir à l'aide du chef du petit Etat de Koweït pour venir à bout des Wahabites ; mais c'est bien ici le cas de faire remarquer que l'importance d'un Etat ne doit pas se mesurer toujours uniquement au chiffre de sa population et à l'étendue de sa surface. Koweït est un Etat minuscule et sa population n'excède pas trente mille habitants, mais sa position entre le Nedjed et les possessions turques de Bassora fait de son territoire le passage obligé d'une armée ottomane se dirigeant par terre de Bagdad vers l'Hasa et le Nedjed. De plus, le port de Koweït est une excellente base d'opération maritime et le cheïk de cet Etat était en mesure de fournir aux troupes turques les bateaux de transport nécessaires à leur débarquement sur le littoral de l'Hasa, en même temps que des équipages d'une valeur hors ligne. Les marins de Koweït, en effet, se distinguent entre tous ceux du golfe Persique par leur audace, leur adresse et la fidélité aux engagements contractés. Grâce au concours que leur prêtèrent les gens de Koweït, les troupes turques purent attaquer, en 1871, l'Hasa par terre et par

mer, s'emparèrent d'El-Katif et firent flotter le pavillon turc sur toutes les villes du littoral. Le gouverneur nommé par les Wahabites dut prendre la fuite, et THasa est devenu depuis une dépendance du vilayet de Bassora. La Porte n'oublia pas d'ailleurs les services rendus, et, en reconnaissance de l'appui prêté, abandonna aux habitants de Koweït une zone de palmeraie de soixante kilomètres détendue le long du Chatt-el-Arab, au midi de Bassora. Le cheïk de Koweït reçut, à l'occasion de cette donation, le titre de kaïmakan et divers cadeaux, signes d'investiture de la concession territoriale accordée.

Mais, si l'Angleterre n'a pu placer sous son influence l'Hasa comme elle y a placé l'Oman, elle a pu en revanche faire graviter dans l'orbite de l'empire des Indes, l'Etat de Koweït même. Pendant tout le cours du xix'' siècle, les chefs de ce petit Etat, tantôt s'appuyant sur les Wahabites pour résister aux Turcs, tantôt s'appuyant sur les Turcs pour s'opposer aux entreprises des Wahabites, avaient réussi par une habile politique à maintenir leur indépendance vis-à-vis de leurs deux puissants voisins. Ils avaient également déjoué toutes les tentatives de la Perse. Ils vivaient ainsi heureux en une sorte de petite république sous l'autorité purement patriarcale de leur cheïk. Leur Etat n'avait cessé de croître depuis le commencement du siècle en population et surtout en

richesse. La bonté da climat, la sécheresse du sol, par-dessus tout le caractère paternel et tolérant de son gouvernement attiraient sur son territoire les tribus voisines qui désiraient repos et sécurité et aussi les gens de Bassora fuyant leurs marais pestilentiels ou les exactions du gouvernement turc. D'un autre coté, le gouvernement britannique, qui, au commencement du siècle, avait cherché à placer cet Etat sous son influence et qui y avait installé en 1820 un résident, n'avait pas persisté dans ses visées. Pendant de longues années même, le gouvernement des Indes attacha d'autant moins d'importance à la possession de ce port que le célèbre voyageur Lowet Cameron, chargé d'étudier le tracé du futur chemin de fer de Londres à Bombay par le golfe Persique, avait déconseillé à ses compatriotes de faire de Koweït l'emplacement de la gare terminus de ce chemin de fer, sous prétexte que cette ville n'était pas à reinbouchure de l'Euphrate. Mais des faits récents, au nombre desquels il faut citer le prolongement du chemin de fer de Koniali à Bagdad, ont éveillé à nouveau les inquiétudes britanniques. Alléguant que « la suprématie britannique dans le golfe Persique est indispensable à la sécurité du régime britannique dans l'Inde », lord Curzon s'est empressé de resserrer ses rapports avec Moubarek, le cheïk placé en ce moment à la tète du petit Etat. Tout d'abord, et sous son inspiration, la Compagnie de navigation

Brilish Iiidia a fait de Koweït une de ses escales, puis un véritable traité de protectorat a été conclu, il y a six ans, entre le gouvernent britannique et Moubarek. L'Angleterre a promis sa protection au cheïk et à la république de Koweït et s'est engagée à les défendre contre toutes les prétentions et revendications étrangères. A son tour, le cheïk de Koweït a cédé au gouvernement de l'Inde un port d'une réelle valeur. Ce port est situé, d'après des renseignements pris sur place, à vingt kilomètres de Koweït dans la direction Est-Nord-Est, au pays des Beni-Lam, et est admirablement placé, non loin de l'embouchure du Chatt-el-Arab, qu'il commande. A cet endroit, les fonds de plus de dix mètres sont à peine distants de quelques cents mètres du littoral. C'est le véritable havre marin de FEuphrate. En même temps, Moubarek concédait à l'Angleterre des privilèges douaniers considérables à Koweït même et dans le port de Kassina, dépendant de ses Etats. Il acceptait auprès de lui la présence d'un agent consulaire et consentait à ce qu'un pavillon anglais flottât à l'entrée du port, avec cette indication que ce drapeau avait été placé là par ordre de Moubarek et que serait sévèrement puni quiconque tenterait de l'enlever. Le cheïk de Koweït est devenu ainsi l'allié, le protégé et le client de l'Angleterre.

Sur les îles qui bordent la côte orientale de l'Arabie, l'hégémonie anglaise s'est affirmée comme

sur le littoral. Ces îles sont extrêmement nombreuses. La vaste baie semi-circulaire comprise entre la péninsule du cap Masandam et la pointe de Katar en est toute parsemée et en a pris le nom de Bahr-el-Benat, « la Mer aux Filles », A l'ouest du Katar, le golfe de Bahréïn est également rempli d'îles, dont la plus grande est connue sous le nom d'île Bahréïn. La principale occupation de ces insulaires est la pêche des perles, à laquelle prennent part aussi les riverains de presque toute la côte .arabe du bassin persique. Dans le seul archipel de Bahréïn, environ cinquante mille marins s'occupent de pêcher les huîtres perlières, et, sur tout le littoral compris entre Koweït et la Côte des Pirates, non loin du détroit d'Ormuz, des stations secondaires sont établies dans le voisinage des bancs. Bien que d'anciens usages, origine du droit, règlent entre les intéressés la répartition des bénéfices de la pêche, des conflits s'élèvent souvent entre les pêcheurs. Jadis les tribus arabes de la Côte des Pirates qui vivent sur le continent en face des îles se mêlaient volontiers à ces querelles, et, sous prétexte d'appuyer l'un ou l'autre parti, dépouillaient les pêcheurs du fruit de leurs peines. C'étaient des luttes sans fin et des pillages sans cesse renouvelés. De 1843 à 1856, le gouvernement de l'Inde réussit à conclure avec les chefs arabes, tant insulaires que pirates de la côte, une série d'accords par lesquels tous s'engageaient à ne plus exercer la pira-

terie, à ne plus vider leurs querelles sur mer, à ne plus importer d'esclaves et à soumettre au résident britannique les contestations qui pouvaient s'élever entre eux, soit au point de vue économique, soit au point de vue politique. Cette haute tutelle officieuse ne tarda pas à se changer en protectorat effectif. En 1870, des difficultés s'étant élevées entre le cheïk des îles Bahréin et un compétiteur, le gouvernement de l'Inde prit la défense du cheïk, déporta son rival dans l'Inde et imposa officiellement son protectorat sur ce groupe d'îles. L'acquisition est d'importance. Les îles Bahréïn contrastent par leur sol fertile et leur aspect verdoyant avec les îles arides et nues de Kischm, d'Ormuz, de Laredj et d'IIendjam, que les Anglais ont dû abandonner au cours du dernier siècle. Grâce à des sources nombreuses, les palmiers y abondent et à leurs pieds s'étendent à perte de vue des champs de froment, de luzernes et de légumes : le pays est un immense jardin que cultive une population de cinquante mille agriculteurs. Sa capitale, Ménamah, est le centre du commerce des perles et de la nacre. Près de quinze cents bateaux appartiennent à son port, qui sert en outre de rendez-vous à trois ou quatre mille embarcations. Le cheïk de Bahréïn, auquel tout marchand de perles, tout maître d'embarcation, tout plongeur doit Timpôt, est un des riches potentats de l'Orient. Aussi la Turquie, la Perse, l'Oman, le royaume wahabite, se disputaient

l'avantage de compter cet opulent personnage parmi leurs vassaux. C'est le gouvernement de rinde qui, en jouant le rôle du larron de la fable, les mit tous d'accord.

Aujourd'hui Ménamah est devenu la résidence de l'agent politique anglais, qui juge lui-même les différends s'élevant entre les pêcheurs de perles et qui dispose d'une flottille pour maintenir l'ordre parmi eux. Dans ces derniers temps, le rayon d'action de ce résident s'est encore étendu. Des actes de piraterie ayant été commis par des habitants de la presqu'île de Katar, le résident anglais, après avoir fait bombarder les ports de Zabara et de Wokra, a imposé le protectorat de l'Angleterre à cette région. Cet acte peut être considéré comme le premier pas dans la voie de la prise de possession effective par l'Angleterre de la côte orientale d'Arabie. La mainmise par l'Angleterre sur certaines îles voisines de la côte arabique, et notamment sur l'île Abou-Moussa, à cinquante kilomètres au nord de l'île d'Ormuz, n'a pas tardé à suivre, et, à la suite du A^oyage de lord Curzon, alors vice-roi des Indes, le littoral de la Côte des Pirates a été placé, par des traités encore plus étroits, sous l'influence anglaise.

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