CHAPITRE IV
L'extension du protectorat anglais sur l'Arabie Méridionale.
Nous avons vu que l'État d'Oman, dans les limites qu'on s'accorde à lui reconnaître actuellement, s'arrête sur la côte méridionale d'Arabie au cap Mirbât. Au delà, vers l'ouest, et lui faisant suite jusqu'aux possessions turques de l'Yémen, se développe, sur une longueur de 800 kilomètres environ, une zone littorale qui borde l'océan Indien. C'est l'Hadramaout. Cette côte se distingue par une grande uniformité d'aspect et de relief. C'est, à partir de la mer, un amoncellement de buttes et de hauteurs volcaniques isolées, s'élevant graduellement en terrasses jusqu'à un plateau calcaire, lequel va s'inclinantau nord, c'est-à-dire vers le désert, où il se termine brusquement par une muraille de 300 mètres de haut, véritable falaise dont le pic s'enfonce dans une mer de sables. Du
désert à la mer, cette côte montueuse a une largeur de 150 kilomètres.
Elle est inhospitalière à l'Européen. Située sous l'équateur thermique, comme le littoral du golfe Persique, elle a'un climat caractérisé par un soleil dévorant; aucune facilité d'accès à l'intérieur, aucune rivière navigable; pas d'arrière-pays qui puisse fournir des aliments au commerce extérieur. C'est un des pays les plus déshérités du globe. Les seules parties susceptibles de culture sont, dans l'intérieur, des bandes étroites de terrain d'alluvion dans les ravins. Dans ces endroits privilégiés, trop rares, vit une population rude, vigoureuse, à demi sauvage, prompte aux coups, aimant le pillage, se pliant difficilement à une autorité quelconque, ayant les qualités, mais aussi les défauts de la race arabe. Si l'Hadramaout n'avait pour lui que la valeur propre du sol, que son climat et que ses produits, il n'aurait jamais attiré les conquérants et les envahisseurs. Mais cette côte de l'Arabie Méridionale est sur la route qui mène de l'Europe aux Indes par la mer Rouge. Le maître de cette côte peut surveiller tout le mouvement du commerce maritime international dans l'océan Indien, défendre les abords du golfe d'Aden, commander la route maritime des Indes par la mer Rouge, et cette position géographique ne pouvait manquer d'attirer les convoitises des maîtres européens de l'Inde, qui ont considéré la possession de l'Arabie
Méridionale comme le complément nécessaire de la possession de l'Hindoustan. Déjà, au xvi" siècle, les Portugais s'étaient établis à Aden, comme ils s'étaient établis à Mascate et à Ormuz, et ils ne quittèrent le pays que lors de la décadence de leur domination dans l'Inde.
Au commencement du xix" siècle, les Anglais avaient occupé Périm. Forcés d'évacuer cette île, en raison de l'insalubrité du climat, comme ils durent évacuer les îles du golfe Persique, ils cberchaient un endroit pouvant servir de point de relâche et de station de ravitaillement pour leurs escadres, quand le capitaine Haines, qui relevait, en 1834, l'hydrographie de la côte méridionale de l'Arabie, signala le port d'Aden. Certes, il est impossible d'imaginer sous un soleil dévorant rien de plus nu, de plus aride que les plages avoisinantes : ni fruits, ni sources, pas d'eau potable. Mais les avantages de la position au point de vue maritime sont incomparables. La baie est spacieuse, limitée à l'est et à l'ouest par deux presqu'îles rocheuses, dont l'une, nommée le cap d'Aden, dressant ses pics semblables à des tours et surplombant la plage d'une hauteur de plus de 500 mètres, rappelle par ses escarpements le rocher de Gibraltar. La beauté et l'excellence de sa rade, la force de ses défenses naturelles, sa situation près de l'entrée de la mer Rouge, à mi-chemin de Suez à Bombay, font d'Aden une station de premier ordre et comme
point commercial et comme point militaire. « Aden a une importance maritime supérieure, disait dans son rapport le capitaine Haines, et cette supériorité, elle la doit à ses excellents ports qui sont situés à l'est et à l'ouest. Cette station offre à la fois un ajjri aux flottes et un facile accès dans les provinces de l'Yémen et de l'Hadramaout. C'est une forteresse imprenable. De tels avantages sont trop évidents pour qu'il soit besoin d'insister. » Il n'y eut pas lieu d'insister, en effet. En 1839, sous prétexte de venger des actes de piraterie, les Anglais enlevaient Aden d'assaut, et le sultan de Lahedj devait céder ce port contre une pension annuelle , payée par le gouvernement de l'Inde. Leur ambition, satisfaite de s'être assuré par l'occupation d'Aden tous les profits du commerce avec l'Yémen et l'Hadramaout, aurait pu se borner pour un temps assez long à la possession de cette station, si l'imminence de l'ouverture du canal de Suez ne fût venue les décider à étendre leur action dans ces parages.
Déjà, l'Angleterre possédait sur la côte méridionale d'Arabie les îles de Kourya-Mourya, que lui avait cédées, en 1854, le sultan de Mascate; l'îlot de Périm, déjà occupé à deux reprises au commencement du siècle et abandonné, fut occupé pour la troisième fois en 1859 et d'une manière définitive; puis, quand le canal fat ouvert, le gouvernement britannique ne songea à rien moins qu'à annexer
l'Hadramaout. L'année même de l'ouverture du canal de Suez, en 1869, eut lieu la cession de Lahedj par Abd-el-Merzen, dont les possessions s'étendaient d'Aden au Djebel Korzaz, c'est-à-dire à la frontière orientale du territoire des Akhemis, possesseurs de Cheïk-Saïd. La pénétration britannique se fit à la fois, dans le rayon immédiat d'Aden, sur le littoral et à l'intérieur. La colonie s'agrandit par des achats faits aux petits chefs du voisinage et aussi par intimidation. Grâce aux thalaris, les petits chefs des environs d'Aden devinrent des agents dociles de la Grande-Bretagne. L'organisation politique de l'Hadramaout favorisait singulièrement les vues annexionnistes de la politique britannique. Des frontières de l'Yémen k l'Etat d'Oman, cette partie de l'Arabie n'est pas constituée en un Etat unique et distinct. Les habitants, qui y sont divisés, comme en maint pays arabe, en nomades et en sédentaires, appartiennent bien à la même race et parlent bien le même dialecte ; mais les noma<ies y vivent groupés en tribus, sans cohésion entre elles, ayant chacune son chef respectif. D'autre part, les villes et les villages qui ont des rapports de trafic avec le dehors ont aussi leurs cheïks et leurs sultans. Nulle part, une autorité hiérarchique régulière. Le plus puissant de ces cheïks est celui de Kéchin, ville maritime du Mahra. Cet Etat s'étend, à l'est, vers l'Oman, jusqu'au golfe deKourya-Mourya, à l'ouest jusqu'à Makalla,
localité située à l'entrée orientale du golfe d'Aden, avec un développement de côtes d'environ 600 kilomètres. Dans toute cette étendue, chaque cheik de village reconnaît la suprématie du sultan de Kéchin, mais l'autorité réelle de ce dernier est subordonnée aux moyens matériels qu'il a de l'imposer. Au delà de Makalla et jusqu'à Aden, il n'y a que des cheïks vivant à l'état isolé et indépendant. On conçoit quelle anarchie régnait sur cette côte et quels conflits s'y succédaient.
La Turquie regardait bien l'IIadramaout comme compris dans les limites de sa domination, mais cette prétention restait plutôt à l'état théorique et aucune action extérieure ne venait l'ajjpuyer; en réalité, ces Etats pouvaient être considérés comme indépendants. Toutefois, pour mettre sans doute tous les droits de son côté, le gouvernement britannique commença par engager avec la Porte des négociations : elles aboutirent à son entière satisfaction. En 1873, la Turquie reconnut officiellement à l'Angleterre la possession de neuf territoires arabes qui s'étendent du mont Zey au sud-est de Moka et servent de limite nord-est au territoire des Akhemis jusqu'à la frontière du sultanat d'Oman. C'était tout FHadramaout, moins la pointe de Cheïk-Saïd, qui, d'après les Livres Bleus publiés à cette époque, était ainsi dévolu à l'Angleterre. Tout aussitôt, le gouvernement britannique, fort de l'adhésion de la Turquie, s'empressa de traiter
avec les chefs locaux. En 1873, le sultan de Kéchin accepta le protectorat anglais moyennant une pension annuelle. L'exemple du sultan de Kéchin fut imité par celui de Makalla, et, par des traités conclus en 1888 et depuis, les Fadsli, les Aulaki, les Wahidi, les Jamada et les Shukaïr, ainsi que les autres tribus situées le long de la côte méridionale d'Arabie, se placèrent d'elles-mêmes sous le protectorat britannique'. L'ile de Socotora fut déclarée possession anglaise en 1886.
Tous ces petits sultans del'Hadramaout ont bien gardé titre, cérémonial, simulacre d'indépendance, mais, pensionnés par la Grande-Bretagne, ils ne sont, en réalité, à l'heure actuelle, que ses humbles vassaux. Un nouvel accord avec la Turquie est venu tout récemment sanctionner cet état de choses. Le 20 mars 1003, un iradé du iSultan, mettant fin à des contestations de frontières entre l'Yémen et les possessions britanniques de l'Arabie Méridionale, a reconnu à nouveau à l'Angleterre la possession des neuf petits Etats de l'Hadram.aout, plus une bande de territoire de 2 kilomètres au sud de Moka, à laquelle, depuis longtemps, le gouvernement de l'Inde attache une grande importance, et a réglé le modus operaadl pour l'hinterland d'Aden resté jusqu'alors en suspens.
Après ce dernier accord, si l'on veut résumer la
1. The Red Sea and Gulf of Aden, Pilot, 1900, cli. viii, p. .']o3, édité par l'Amirauté britanni(iue.
situation acquise par la Grande-Bretagne depuis un siècle en Arabie, on peut dire que, sur toute la côte méridionale et toute la côte orientale d'Arabie, depuis la limite orientale du territoire de Cheïk- Saïd jusqu'aux approches du Chatt-el-Arab, la province turque de l'Hasa étant toutefois exceptée, l'Angleterre a acquis une position prépondérante, et que tout ce pays a accepté le protectorat officiel de l'Angleterre ou bien est placé sous son influence morale. Il y a lieu de faire ressortir ce résultat d'autant plus qu'il a été obtenu sans expédition militaire, sans dépenses, sans aucunes vexations ni tracasseries causées aux indigènes. C'est un des plus beaux triomphes qu'on puisse citer de la méthode d'expansion coloniale pacilique, méthode qui consiste à ménager souverains et peuples indigènes, à s'efforcer de gagner les bonnes grâces des premiers par des subsides et de s'assurer l'attachement des autres par des mesures d'ordre et de pacification, et qui donne tous les résultats de l'annexion sans les inconvénients et les charges de la conquête. Nous allons voir quels avantages la Russie et l'Angleterre ont obtenus en appliquant la même méthode sur la rive orientale du golfe Persique, en Perse et au Béloutchistan.