LA COMTESSE, LA MARQUISE
LA MARQUISE
Eh bien, ma chère amie , les reproches de votre mari et ceux de Monsieur le Duc sont-ils donc fondés? E-t-il vrai que rien ne puisse triompher de cette humeur sauvage que vous avez apportée de la province ?
LA COMTESSE
J'ai peine, je l'avoue, à me façonner au ton , aux usages de ce monde si nouveau pour moi; tout ce que je vois, tout ce que j'entends m'étonne et me laisse dans une situation d'esprit dont je ne me rends pas compte.
LA MARQUISE
Vojûftj, enfant, ouvrez-moi votre coeur.
LA COMTESSE
Oh! oui, j'aurais besoin d'un guide dans ce lourhiiloij où mou mari se précipite, et où il voudrait m'tuitraîner?
Air : de Léocadie.
Moi qui, nagiières, si joyeuse, -N'avais jamais connu l'ennui, Je deviens triste et soucieuse, Le repos et )a joie ont fui ; Sans chagrin je pleure aujourd'hui :
Pourquoi ? je n'en sais rien encore ; Ici , dit-on tout est trompeur !..
Je rêve un péril que j'ignore .
Ta voilà , oui voilà ce qui me fait peur ':■
LA MABQDISE.
Oh, nous parviendrons â vous aguerrir !
J'entends sans ces?e parler du bonheur, mais je le cherche et ne le trouve pas; entourée d'hommages, poursuivie de pripos .sédui.»ans, je me surprends quelquefois à regreU:;r l'existence paisible que nous menions ayant ce voyage. Alors c'était de moi seule que s'occupait mou mari, nous étions toujours ensemblp.. .
LA MARQUISE
Ah, mon Dieu! ma chère, est-ce que vous seriez jalouse? cela n'aurait pas le sens commun; avant tout, voyez-vous, il faut se préserver du ridicule.
LA COMTESSE
Serais-je doue ridicule en hii rappelant mes droits à t-on amour?
LA MARQUISE
D'abord, il ne faut jamais parler de nos droils, parce qu'on nous répond par des devoirs.
LA COMTESSE
Mais je veux être fidèle aux miens.
LA TCARQUISE.
Qui vous dit le contraire ? Mais votre devoir est-il de repousser toute espèce de distraction ; de fuir les plaisirs de votre âge; de faire le procès au monde où votre naissance vous appelle à vivre? Dans ce monde, nous tâchons de nous étourdir sur des chagrins inévitables. Où est le mal, je vous prie?.. Nous cherchons à plaire ; qu'avons-nous à faire de mieux? On nous aime, on nous le dit, nous le croyons; n'est-ce pas bien naturel?. . Laissons donc la pruderie aux vieilles femmes; profitons d'un temps qui ne reviendra pas, et gardons le plaisir de fronder Tépuque où nous n'aurons oluscjue celui-là. LA cuMTBSSE, riveust.
Oui, voiîù co qu'on me répèle tous les jours.
LA MARQDl:jE.
Et l'on a raison !. . Comment pouvez-vous êtr(î si sauvage «liins un pays où tout vous invile à la joie, au plaisir, à la vie?., ^'ous souriez.. . Tenez, je crois, malicieuse , que vous nous jouez tous.
LA COMTESSE
Que voulez-vous dire?
LA MARQUISE
Oh, ce ne serait pas bien !. . Faire tant de mystère !. . D'abord, c'est de mauvais goût; ensuite, c'est humiliant pour ceux qui n^en font pas.
LA COMTESSE
Mais, Madame!. .
LA MARQvlSE.
Ah, oui, je comprends, vous êtes mariée et moi je. suis veuve. . . C'est que, voyez-vous, j'ai toujours été veuve, moiî..
Li COMTESSE.
Comment !
LA MARQlMsE.
Mon mari avait soixante ans quand je l'épousai.
LA COMTESSE
Ah!..
LA marquisî:.
En vérité, le tour serait piquant!. . et , en effet, je me rappelle à présent ce qui m'est revenu vendredi dernier, à la cour, \yir la plus mauvaise langue, mais la plus adroite qui ait jamais prononcé une méchanceté; le vieux duc d'Estissac.
LA COMÏESsE.
Il parlait de moi ?
LA MARQUISE
Voyez, me dit-il en vous montrant, voyez celle charmante con)tesse, toute jeune, toute naïve, et déjà rêveuse!.. Comme doux beaux yeux aident pouilant à une éducalion!. . A peine, débarquée de province, la voilà déjà fixant les hommages de ce. qu'il y a de plus brillant dans nos Sidons. Vrai? (lui dis-jf, sans en être étonnée, je vous prie de le croire, mais cela m'avait tidt grand plaisir.) Comment donc? reprit-il en ricanant, un de. nos ..ourtisans les plus ralTmés en e.-.t presque près d'elle au demisoupir, etl'on commencer se parler sans se regarder.. .C'est que, voyez-vous, il faut toujours se regarder quand on se parle.
LA COMTESSE
Madame !. .
LA MiRQUSE.
C'est un conseil que je vous donne en passant, cl dont je vous engage à pruliter. Mais, dilcs-moi, ma toute bf.'Hc. le vieux duc avait-il observe juîlc?
I,A COMTESSE
Je ne sais ce qu'il a voulu dire , et quant aux hommages dont il s'agit, ils consisteraient donc en un menuet que j'ai dansé avec mon mari, un avec monsienr Delvars, et deux ou trois, je crois, avec Monsieur le duc de Marsaj.
ti. MARQUISE.
Ah !. . {J part.) Je ne me trompais pas, c'est de Marsay ; mais nous verrons. [Haut.) Et voilà tout?
Li. COMTESSE.
Mon Dieu, oui !. .
Lk. MAfiQXJISE.
Eh bien , ce sont les deux ou trois menuets qui auront fait jaser.
LA COMTESSE
Jaser!..
lA MARQCISE.
Et puis, qui sait si monsieur le duc n'aura pas été se vanter?. .
LA COMTESSE
Oh! Madame'..
LA MARQUISE
Vous ne connaissez pas ce monde-là, ma chère.
LA COMTESSE
Vous m'en disiez tant de bien tout-à-l'heure.
LA MARQUISE
Est-ce que j'en dis du mal à présent ?
LA COMTESSE
Un îc.l procédé serait-il digne d'un homme que vous honorez de vnîie amitié!. . Ah ! laissez-moi croire. . .
LA MARQUISE
Croyez, mon enfant, croyez!. . La foi est si nécessaire, dans cenionde!.. D'ailleurs, de quoi s'agil-il ici? d'aflicher une l'omine , d'en tromper d'autres!. . Qui a pensé à dire que monsieur le duc n'était pas honorable?
Honorable!.. Eh quoi! Madame, un homme ne cesserait-il pas de l'être, du moment qu'il tromperait une femme?
LA MARQUISE
Quel langage!. . Ah ça, mais, Toulouse est donc bien loin de Paris ?
LA COMTESSE
Assez pour qu'on n'y soupçonne pas de pareilles choses.
LA MARQUISE , fl part.
Je crois qu'il était temps !. . Le duc avait déjà fait du chemin (Haut.) Du reste, ma belle amie, je ne parle qu'en thèse
générale, et moins encore de trahison que de ruse : j'ignore tout-à-fait quelle femme monsieur le duc pourrait tromper !. . Mais, tenez, le voici ; il pourrait vous le dire. LÀ. comTESSE , d part.
Oh ! oui, me compromettre !. . c'est là tout !