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La robe de Déjanire

Armand était installé dans l’hôtel que M. Régis habitait à Paris et où était le siège de sa maison de banque. Bien qu’il eût manifesté son intention positive de ne pas rester plus de deux jours à Paris, les intérêts de sa société le rappelant à Moulins, M. Regis comptait bien le garder plus longtemps près de lui, dût-il pour cela faire naître des lenteurs dans la conclusion de leur marché.

En attendant, il ne négligeait aucune occasion de formuler devant lui des déclarations de prin-

cipes. Il est inutile de dire qu'il avait compris la nécessité de modifier singulièrement les théories politiques qu'il partageait avecBeauplaisir, etde se mettre au point de vue d'Armand. Pour l'intéresser au succès de sa candidature, il exposait avec chaleur ses intentions, revues et corrigées, à l’usage d’Armand ; il s’animait en parlant de son rêve d’un gouvernement paternel et conciliateur; puis, prenant Armand par la flatterie, il lui disait qu'entre ses mains était le sort de son élection. Il avait aussi essayé de faire jouer un ressort bien puissant d’ordinaire, en faisant entendre à Armand que son intérêt personnel était attaché à ce que lui, Regis, parvînt à la députation, en lui faisant entrevoir tout ce qu’il pourrait attendre d’un homme qu’il aurait mis à même de le servir. Sa nomination devait être la source d’une haute fortune pour l'imprimeur obscur, en même temps qu’elle était utile et salutaire au pays.

Armand fronça le sourcil quand M. Regis toucha la corde de l’intérêt personnel. Celui-ci vit qu’il s’était trompé, et qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là. Il se reporta alors avec une

force nouvelle sur la loyauté et la pureté de ses opinions politiques.

Armand écoutait froidement sans se prononcer.

Le lendemain de son arrivée de Moulins au phalanstère, Beauplaisir sauta à bas du lit d’assez bon matin, courut à son coffre magique, le coffret de Peau-d’Ane, et procéda à sa transfor mation en dandy.

Souvent déjà Grouard avait assisté à ce changement à vue dont il ne comprenait ni le but, ni les fils; et, bien qu’il sût à peu près que Beauplaisir allait dans le monde, cette explication ne lui paraissait pas suffisante. Il se brisait la tête à chercher quelles pouvaient être, hors du phalanstère, les mystérieuses occupations de Beauplaisir.

Chaque fois que la chenille déployait les ailes du papillon, Grouard restait ébahi, pétrifié.

A son étonnement habituel, se mêlait ce jourlà une inquiétude vague.

Le marquis venait de se lever en chantant à pleine voix un air de bravoure de quelque opéra italien.

Or, depuis plus d’un mois avant son départ, à peine Beauplaisir avait-il desserré les dents. Ses absences avaient été plus fréquentes et plus longues que jamais. Il rentrait fort tard, soucieux et sombre, comme si de graves intérêts l’eussent absorbé tout entier. Cet inattendu et bruyant éclat de gaieté ne pouvait manquer de faire réfléchir Grouard et de réveiller ses curieux soupçons.

Il était évident pour lui que Beauplaisir était satisfait de son voyage. Gomme si ce n’était pas assez, tant Grouard une fois lancé allait loin dans ses observations, suppositions et déductions, l’arrivée de l’étranger qu’Éleuthère et lui avaient reçu la veille, l’intriguait vigoureusement, et il n’était pas très-éloigné d’y voir une coïncidence mystérieuse avec le brusque changement opéré dans Beauplaisir.

Celui-ci était habillé. Il tira derrière lui la porte de la chambre, en criant à Grouard :

— Je dîne en ville.

Et il descendit brusquement l’escalier.

Le poète se pencha sur le toit pour voir le chemin qu’il allait suivre; mais Beauplaisir était

descendu trop vite ; il ne put même pas l’apercevoir. Abandonnant alors, non sans peine, des recherches qui ne le conduisaient à rien, il alla s’installer devant la table ; ce meuble lui avait été cédé à l’unanimité par ses cohabitants. Mais, préoccupé, malgré qu’il en eût, de la sortie de Beauplaisir, il resta longtemps infécond, et ce ne fut qu’après avoir pétri une heure quelques idées dans sa cervelle, qu’il parvint à les faire entrer dans le moule de son vers.

— M. Claudien Forget est chez lui, n’est-ce pas? cria Beauplaisir au concierge.

Celui-ci parut fort étonné, comme si c’était chose extraordinaire qu’un visiteur vînt demander Claudien. Il examina Beauplaisir et hésita longtemps avant de répondre. Il ne s’y décida que lorsque celui-ci, à force d’aplomb et d’adresse, fut parvenu à lui imposer, en déclarant qu’il savait positivement que Claudien, son ami intime, demeurait dans la maison, et l’attendait pour une affaire de la plus haute importance. Pour lui, en effet, cette visite était motivée par de graves intérêts et préparée depuis longtemps.

Pendant que le concierge donnait à Beauplaisir les indications de porte et d’étage , celuici fit tout à coup un brusque mouvement, et laissa échapper une exclamation de surprise.

11 venait d’apercevoir derrière les vitres du petit estaminet qui faisait face à la maison, à moitié cachée par le rideau soulevé, une figure bien connue qui l’observait. 11 eut à peine le temps de la voir, car le rideau retomba sur-lechamp.

Cet incident jeta Beauplaisir dans un trouble tel, qu’il s’arrêta au premier étage pour rassembler ses idées et examiner ce qu’il devait faire d’après cette complication nouvelle.

Après quelques instants de réflexion, son visage s’éclaircit, et il monta d’un pas délibéré jusque chez Claudien.

Celui-ci, empressé de porter secours à Jeanne après le départ d’Armand, n’avait pas pris le temps de fermer la porte.

Beauplaisir entra.

Il traversa le cabinet servant d’antichambre, et se présenta à l’entrée du petit salon. Il vit

Jeanne assise sur le divan, et ne put retenir un mouvement de joie.

— Elle ici ! se dit-il. Le hasard me sert vraiment trop bien.

Glaudien, à genoux près de Jeanne sur le tapis, les yeux fixés sur les siens, essuyait silencieusement avec ses lèvres les larmes qu’elle laissait échapper.

Après la scène qui venait d’avoir lieu, il leur eût été pénible de se communiquer leurs pensées; ils n’avaient qu’à les lire dans leurs deux cœurs si cruellement mis à jour.

Beauplaisir, qui s’était avancé sur la pointe du pied, recula d’un pas, et remettant à un autre moment de tirer des déductions de ce qu’il voyait, il frappa trois légers coups sur la boiserie.

Claudien, étonné, se leva.

Beauplaisir entrait.

Il fut exquis de distinction discrète avec Jeanne, dont les joues pâles étaient devenues pourpres. Il n’y avait moyen de rien lui cacher; mais avec une finesse et une habileté ravissantes il eût l’air de ne rien voir. Il parut profondé-

ment désolé de son indiscrétion, mais il ne s’en excusa pas.il ne sembla ni s’étonner ni rien apprendre.

Sans dire un mot qui eût trait à leur situation présente à tous trois, il rassura Jeanne par une affectation soutenue d’affectueuse bonhomie.

Claudien qui avait, en l’apercevant, froncé le sourcil d’une manière terriblementsigniflcative, Claudien était désarmé lui-même par le ton simple de Beauplaisir, par l’explication singulière et cependant naturelle qu’il sut d’abord donner de sa visite.

— Je t’avais déjà pardonné, mon bon Claudien, dit Beauplaisir en lui serrant la main, d’avoir fait le mystérieux avec moi, quoique tu n’aies pas, crois-le bien, d’ami plus fidèle et plus sincère.

— Tu comprends..., dit Claudien.

— N’en parlons plus. J’ai été pourtant bien vivement contrarié de ne savoir où te trouver ces jours-ci. Je suis enfin parvenu à découvrir ton adresse.

— Comment cela? dit Claudien.

— Ce serait trop long à te raconter, répondit Beauplaisir, et j’ai bien d’autres choses à te dire.

— Qu’y a-t-il? demanda Claudien, désireux de se débarrasser au plus vite de la présence de Beauplaisir.

— C’est un service que j’ai à te demander, répondit celui-ci ; mais ce sont des détails d’affaires, et je crains d’ennuyer madame.

Jeanne, sans lever les yeux, fit un signe négatif.

Claudien, qui l’avait regardée pour la consulter, dit à Beauplaisir :

— Je t’attends.

— Je viens te faire un emprunt, dit Beauplaisir, enchanté dans l’àme que Jeanne assistât à cet entretien. Je t’ai dit autrefois, et madame sait, que je faisais la cour à madame deSillerey. Aujourd’hui ma position près d’elle est bien dessinée, bien établie : je suis agréé. Il ne s’agit plus, pour ainsi dire, que de signer. Maintenant, Claudien, nous n’avons besoin de rien nous cacher l’un à l’autre, et madame me pardonnera si, pour être bref, j’aborde nettement la quest. 2. » 2

tiou. Je touche à mon but, et pourtant je suis arrêté dans un étau de fer. Sans toi, je ne puis faire le dernier pas. 11 y a les dépenses inévitables en pareil cas qui m’arrêtent. Je ne puis m’aviser de tomber un beau matin chez madame de Sillerey en apportant mes pantoufles et en disant: me voilà. J’ai besoin d’une dizaine de mille francs, au moins, et j’ai compté sur toi.

Claudien regarda fixement Beauplaisir, on ne peut plus étonné d’une telle demande adressée à lui.

— ■ Tu es fou, répondit-il. Gomment peux-tu t’imaginer que je sois à même de te donner dix mille francs?

— Tu dois sentir, continua Beauplaisir sans s’arrêter à ce qu’il regardait comme un prétexte de non-lieu, tu dois sentir toute l’importance de ce que je te demande. C’est pour moi une question de vie ou de mort.

— Mais je n’ai pas dix mille francs, je ne les ai jamais eus.

— J’ai bien pensé que tu ne les aurais pas chez toi, à l’heure dite où je viendrais te les

LA ROBE I>E RÉJANIRË.

demander; mais lu peux me les faire trouver.

— El où cela? demanda Claudien impatienté.

Beauplaisir resta un instant sans répondre.

— Je croyais que, dans un cas comme celui-là, reprit-il avec un air de confiance blessée, tu aurais fait pour moi ce que je ferais à ta place.

— Mais que puis-je donc faire?

—A ta place, continua Beauplaisir, il me semble que je trouverais bien autour de moi, si j’en avais envie, les moyens de tirer d’embarras l’ami qui s’adresserait à moi.

Claudien le regardait sans comprendre. Beauplaisir jeta, comme sans intention, sur Jeanne, un regard significatif.

Claudien bondit sur sa chaise, étouffant sous cette insulte. Il fit un violent effort pour ne pas éclater.

— Je ne puis te procurer cette somme, dit-il glacialement à Beauplaisir.

— Mais..., insista celui-ci.

— Pas un mot de plus ! dit Claudien les dénis

serrées. Je ne veux pas te demander compte de ce que tu viens de me dire. Tu pourrais agir autrement à ma place, je le sais fort bien; mais nos idées, tu le sais aussi, ne sont pas les mêmes. Est-ce tout ce que tu avais à me dire? demandat-il en se levant.

— Je ne te comprends vraiment pas, dit Beauplaisir sans vouloir s’arrêter à cette attaque. Laisse-moi t’expliquer...

— Qu’as-tu donc à la place du cœur ? s’écria Claudien en se dressant de toute sa hauteur devant Beauplaisir, qui suivit son mouvement, et se leva du même coup.

La colère de Claudien allait déborder : Jeanne lui lança un coup d’œil suppliant. 11 se contint encore.

— L’amitié a de beaux privilèges, se contenta de dire Beauplaisir avec le plus grand calme. Mais ne déplaçons pas la question. Je suis venu te demander un service. Je pensais, je devais penser que tu pouvais me le rendre, sans qu’il t’en coûtât beaucoup. Mais, si je me suis adressé à toi, ce n’a été que pour être à même d’épouser une femme que j’aime. Tout cela

n’a rien que de fort simple et de fort honorable.

Ce qui, avec l’accentuation qu’y mit Beauplaisir, voulait dire tout simplement :

« Tu te fais entretenir, moi j’épouse : j’ai la morale pour moi. »

— N’en parlons plus, dit Beauplaisir; nous ne nous sommes pas compris, voilà tout. Je n’ai plus qu’une demande à te faire. Je vais, en te quittant, aller chez un homme d’affaires que l’on m’a indiqué : il me faut trouver cet argent à tout prix. Je pense que tune me refuseras pas de me prêter ton appartement pour traiter cette affaire.

— Vous vous trompez, dit sèchement Glaudien, je refuse.

Beauplaisir le regarda quelques instants.

— Vous me refusez? dit-il avec ironie.

— Sortirez-vous enfin! s’écria Glaudien hors de lui.

— Enfant! dit Beauplaisir avec un calme qui arrêta Glaudien : ce que tu me refuses, dans un instant tu me prieras à genoux de l’accepter. Tu me chasses de chez toi, et vous étiez perdus tous deux si je n’étais venu. M. Regis

is La ROBE DE DÉJANlfcE.

attend, dans le café qui fait face, que madame sorte d’ici.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Jeanne en cachant son visage entre ses mains. Le châtiment, déjà!...

— Est-ce bien vrai ? dit Claudien atterré.

Beauplaisir ne daigna pas répondre à cette question.

— Ne perdons pas un instant, dit-il. Madame, je vous offrirai mon bras pour sortir de cette maison. Toi, va t’assurer de ton concierge : s’il n’a pas été encore interrogé, tout peut se réparer. Lorsqu’il sera prévenu et payé, je crois qu’on pourra compter sur lui. Dis-lui que je demeure ici, seul, tout seul, et qu’il a vu madame aujourd’hui pour la première fois. À ce prix, je puis vous sauver, et je ne le pourrais autrement.

Claudien hésitait. Même dans ce moment terrible il lui répugnait d’avoir une obligation à cet homme qu’il méprisait.

Jeanne le regarda avec désespoir ; il descendit.

— Envoie aussi chercher une voiture! lui cria Beauplaisir.

LA UOBE DE DÉJAN1RE.

Jeanne accablée pouvait à peine se soutenir.

Beauplaisirl’aidaàcompléter sa toilette. Quand elle fut prête , elle lui prit machinalement le bras.

Claudien rentrait.

— C’est fait, dit-il.

— Partons donc, dit Beauplaisir. Seulement, madame, veuillez prendre une contenance plus assurée, quand nous serons en bas surtout. 11 le faut! Adieu, Claudien. Je nei’en veux pas. Sois sans inquiétude : je réponds de tout.

Claudien prit la main que Beauplaisir lui tendait. Il ne pensait qu’à une chose : sauver Jeanne.

Il les suivit de l’œil jusqu’à la dernière marche de l’escalier.

Une voiture de place était arrêtée devant la maison.

Lorsque Jeanne s’y fut placée, Beauplaisir jeta par la portière un regard oblique vers l’estaminet. Le petit rideau venait de retomber : il remuait encore.

— À merveille! dit Beauplaisir; l’identité a été bien constatée.

La voiture partit.

Jeanne était atterrée et ne pouvait parler. Le châtiment de sa faute commençait.

Beauplaisir la rassura. Il parvint, le premier moment d’angoisse passé, à lui faire envisager sa situation avec une sorte de sang-froid. Les émotions trop violentes laissent après elles l’esprit dans une sorte de torpeur qui lui permet de s’habituer à une position désespérée, et de chercher même les moyens d’en sortir.

Jeanne put enfin penser à remercier Beauplaisir de son étrange dévouement, offert avec une si singulière abnégation.

Beauplaisir lui répondit qu’entre amis ces choses-lâ ne devaient pas étonner. Il se borna â se plaindre légèrement de Claudien.

— Claudien est extrême toujours et en tout, dit-il. Comment peut-il croire que j’irais lui demander une bassesse! Il ne s’agissait que d’une chose fort simple.

— Oui, dit Jeanne, si la volonté la plus ardente eût pu la rendre possible, car je n’oublierai jamais tout ce que je vous dois aujourd’hui. Auprès de mon mari seul je pouvais avoir cette somme; mais comment lui en expli-

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quer l’emploi? Comment la lui demander seulement? Je n’ai jamais exprimé une volonté, ni seulement un désir devant lui, et aujourd’hui moins que jamais...

— Pensez-vous que j’aurais souffert...? dit Beauplaisir, en renonçant forcément à un espoir impossible. Jeanne était évidemment une femme dont on ne ferait jamais rien. Ne connaissant pas la position actuelle de Claudien, je lui supposais des ressources qu’il n’a pas ; mais lui demander de s’adresser à vous, oh! c’eût été odieux. Mais, dit-il tout à coup et comme frappé d’une lueur subite, je pense à un parti beaucoup plus simple que tout cela. Je vais tout bonnement demander mes dix mille francs à M. Regis !

Jeanne le regarda avec surprise. Elle ne pouvait comprendre ce calme, cet aplomb, cette fertilité d’expédients inimaginables.

— Mon Dieu ! oui, dit Beauplaisir en réfléchissant. C’est clair!... Et pour ce qui vous regarde, madame, reprit-il après un silence et en relevant la tête, voici ce que vous direz à votre mari.

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