LES MALHEURS D UN AMANT MALHEUREUX
Après la sortie de Beauplaisir, nous avons laissé Grouard courant après la rime devant sa petite table. Le froid lui fit quitter la place, et, comme il n’avait pas de bois à brûler, il se coucha.
Mais par malheur lorsqu’il n’eut plus froid, la faim l’entreprit. 11 quitta le lit pour dépister quelques croûtes de différentes dates oubliées dans les coins.
Puis il se recoucha, et, émondant avec un
couteau son butin avarié, il commença un modeste déjeuner.
On frappa tout à coup à la porte, et avant que Grouard eût eu le temps de dissimuler ses croûtes sous la couverture, il vit entrer l’inconnu de la veille.
— Je suis heureux de vous trouver seul, monsieur, lui dit celui-ci, car je viens causer avec vous.
— A vos ordres, monsieur, répondit Grouard en s’étouffant avec une dernière bouchée, et en poussant dans la ruelle les reliefs de son festin.
Le cœur d’Armand saignait devant cette misère. Il eut l’idée d’emmener Grouard déjeuner. Ce qui l’arrêtait, c’était la crainte de blesser l’amour-propre de celui-ci par une invitation à brûle-pourpoint. Il se décida pourtant et, faisant un effort pour dérider son front, il dit au poète avec une certaine rondeur :
—Notre entretien peut être long, et j’ai grand’ faim. Voulez-vous me faire le plaisir de déjeuner ensemble !
Grouard puisa dans son amour-propre la force de résister quelques instants à cette invi-
tation alléchante. 11 parut ne céder que par condescendance, et s’habilla.
Comme ils descendaient :
— Diable! dit-il tout à coup en rougissant malgré lui de ce petit mensonge, j’allais oublier d’avertir le propriétaire. J’attends quelques fonds ce matin, une centaine de francs... Il faut que je lui dise de les recevoir pour moi.
Et il entra effectivement dans la salle de l’hôtel, en s’excusant auprès de son amphitryon de le laisser à la porte. Tout autre qu’Armand n’eût pu s’empêcher de sourire intérieurement en voyant tout le mal que se donnait Grouard pour ne pas être cru.
Ils arrivèrent chez un restaurateur de confortable apparence.
Armand commanda un menu suffisant pour calmer les inquiétudes d’estomac du poète.
Lorsqu’on servit, celui-ci avait déjà dévoré nonchalamment, et par manière d’acquit, le petit pain placé devant lui.
Après lui avoir laissé les premiers moments pour satisfaire à son appétit, Armand dit à Grouard ;
— Vous avez eu la complaisance de me donner hier l’adresse de Glaudien. Je l’ai vu ce matin. J'ai quelque chose à vous demander encore, vous donnant, au surplus, ma parole que ce n’est absolument que dans l’intérêt de Claudien. Connaissez-vous la femme qu’il a pour maîtresse?
— Ma foi non, dit Grouard. 11 a été là-dessus très -discret avec nous. Beauplaisir en saurait peut-être là-dessus plus long que moi. Mais il est fin et il serait difficile de lui tirer les vers du nez.
l.e nom de Beauplaisir ne put frapper Armand. Il ne connaissait en effet Beauplaisir que sous le nom de Simons.
— C’est d’ailleurs , répliqua sérieusement Armand, ce qu’il ne me conviendrait pas d’essayer.
— Pardon ! dit Grouard embarrassé, je voulais dire...
— Y a-t-il longtemps que Claudien connaît cette femme?
— Je ne le sais pas davantage. Est-ce que vous ne buvez pas de vin, monsieur?
— Je ne l’aime pas.
— Cependant, reprit Grouard, d’après... certaines choses... je crois qu’il peut bien y avoir six à huit mois ; à peu près lorsque son oncle de Moulins lui a envoyé de l’argent.
Armand savait mieux que personne qui était l 'oncle de Moulins.
— Ah ! fît-il avec un étonnement interrogatif.
— Oui, il est venu nous dire qu’il achetait des meubles...
— Et, dit Armand après un instant de silence, Claudien travaille-t-il ? a-t-il une occupation suivie?
— Claudien! Est-ce qu’il a le temps de travailler? II est toujours trop occupé à ne rien faire. II est paresseux d’abord, et puis c’est un garçon qui en est encore à se chercher un but. C’est triste ! ajouta solennellementlepoëteinédit en hâtant les morceaux.
— Mais alors comment vit-il? demanda Armand, qui ne voulait pas encore croire à ce qu’il avait vu.
Grouard, que sa langue avait souvent emporté
trop loin, hésita un instant. Mais, regardant la physionomie honnête et franche de son amphitryon, il lui dit mystérieusement en se penchant sur la table :
— Je crois pouvoir vous parler à cœur ouvert, d’après l’intérêt que vous portez à Glaudien. Vous ne buvez pas de vin, décidément!...
— Merci.
Le poète jaugea du regard le fond de la bouteille, et se résigna sans trop de peine à l’achever seul. Ses yeux étaient légèrement allumés.
— Eh bien , reprit-il, puisqu’il faut tout vous dire, il parai traitque cette femme aide Glaudien. Beauplaisir me l’a donné à entendre.
Armand soupira douloureusement.
— Après cela, continua Grouard, peut-être ne faudrait-il pas croire tout à fait Beauplaisir. 11 en veut à Glaudien qui, depuis qu’il nous a quittés, s’est montré très-froid avec lui, et n’a pas même voulu lui dire son adresse. Et puis, voyez-vous, j’ai toujours eu l’idée que Beauplaisir pouvait connaître la femme de Glaudien, et qu’il était pour quelque chose dans tout ça.
J’ai souvent, sondé Louise là-dessus, mais elle n’a jamais rien voulu me dire.
— Quelle est cette demoiselle Louise?
— Louise! dit cavalièrement Grouard, c’est ma maîtresse.
— Et vous pensez qu’elle connaît...?
— Je l’ai toujours cru, parce que, voyez-vous, voilà comme tout cela a commencé :
Il raconta à Armand l’aventure de l’asphyxie, avec quelques variations, et en dramatisant, suivant son habitude, le petit rôle qu’il avait eu à jouer dans cet événement. Ainsi c’était lui qui, aidé de Claudien, avait arraché Louise à la mort, et, depuis ce jour-ià, Louise, une petite vraiment charmante, disait-il, était devenue folle de lui. Il en faisait tout ce qu’il voulait. En se résumant, et en réunissant diverses indications que sa curiosité naturelle et son indiscrétion lui avaient obtenues, Grouard pensaitavoir de fortes présomp tions pour croire que la jeune dame en noir etlamaitressede Claudien n’étaient qu’une seule et même personne.
-Pourrais-je parler à cette demoiselle Louise? demanda Armand.
LA ROBE DE DKJANlRF. T. 2.
— Parbleu ! ditGrouard, venez avec moi, elle demeure à deux pas...
— Mais elle ne me connaît pas, et ma visite pourra l’étonner.
— Allons donc! dit Grouard triomphateur, vous plaisantez. Avec moi !...
— Eh bien , allons-y tout de suite, dit Armand en soldant l’addition.
Grouard se mordait déjà les lèvres pour son imprudente invitation, mais il ne pouvait plus reculer.
Le fait est qu’il n’avait jamais été l’amant de Louise, et que, selon toute probabilité, il ne devait jamais l’être. 11 avait débuté par être amoureux fou d’elle, comme de toute femme avec qui il pouvait se trouver en contact ; puis, comme on le sait, il l’avait tout à coup perdue de vue.
Quelques mois après, il l’avait rencontrée, et elle lui avait parlé. Après plusieurs rencontres, qu’il s’était peut-être ménagées, il était allé chez elle.
Louise, en le connaissant davantage, lui avait • accordé d’autant mieux son amitié, qu’elle le regardait comme un homme tout à fait sans
conséquence, etqu’onpouvaittraiter sans façon. Il était à peu près pour elle ce que sont les eunuques pour les femmes du harem.
Grouard s’était fait à ces manières d’orientalisme, et avait été très-content d’accepter le peu qu’on lui donnait. Il gardait l’enfant quand Louise avait à sortir, et lui rendait de petits services de ménage, trop récompensé lorsqu’il disait à Éleuthère en se rengorgeant avec un petit air d’insouciance :
— Je vais chez Louise; je viens de chez Louise.
Et comme Louise lui disait depuis bien longtemps :
— Pierre, faites ceci ; Pierre, allez me cher-' cher cela !
Il s’était même une fois hasardé à lui dire à elle-même; Louise tout court. Elle n’avait pas paru s’apercevoir de cette monstrueuse tentative.
Cette nuit-là, Grouard avait épanché trois sonnets sur Yamour heAireux.
Il passait donc la plus grande partie de son temps auprès de Louise.
Dans la maison, au reste, la charité toute chrétienne des bonnes et des locataires des étages supérieurs lui faisait une part plus belle que celle de sigisbée honoraire.
Louise n’avait pas même l’idée qu’on pût soupçonner quelque chose entre elle et lui, etGrouard laissait chuchoter, l’heureux coquin !
Ils étaient arrivés.
— Y a-t-il quelqu’un là-haut? demanda lestement Grouard au portier.
— Donne la clef à M. Pierre, dit le portier à sa femme; tu vois bien que je suis occupé. Mademoiselle Louise est sortie, dit-il à Grouard. Elle a dit que vous l’attendiez et que vous fassiez boire le petit. Il y a du lait en bas de l’armoire.
— C’est bon ! c’est bon ! répondit vivement Grouard, assez mortifié de recevoir ces instructions devant Armand.
— Ah! dites donc, monsieur Pierre! cria le portier à Grouard qui s’en allait, mademoiselle Louise a dit aussi que vous fassiez sécher les couches du petit.
Grouard était écarlate.
— Bien! mon brave! dit-il au portier de sa pleine voix de basse, et il précéda Armand en faisant sonner ses talons sur les marches.
— Il t’a appelé son brave, ton M. Pierre, dit la portière au portier. Tu te laisses appeler mon brave par ce monde-là, toi? J’avais fièrement envie de le retourner un peu, ce grand...
Elle chercha une épithète, et n’en put, à ce qu’il paraît, trouver d’assez véhémente pour rendre sa pensée, car sa phrase resta suspendue.
Le portier aimait beaucoup Grouard, qu’on appelait dans la maison M. Pierre, et qui, disaitil, était un bon enfant.
Mais la portière, comme pour ne pas faillira l’animadversion instinctive que Grouard inspirait généralement au beau sexe, la portière avait voué au poète une haine féroce, une véritable haine de portière.
La barbe inculte, les longs cheveux hérissés et l’allure étrange de Grouard avaient peut-être motivé cette antipathie de crocodile.
Grouard avail d’abord tâché, mais en vain, d’apprivoiser son ennemie, qu’ilcraignaitcomme
le feu, et qui ne négligeait avec lui aucune occasion d’insolence sanglante.
Pour la contenir, il l’enveloppait de son regard le plus majestueusement sombre, le plus fatalement dominateur : c’étaient peine et regards perdus.
— Ce bonhomme est fort drôle, dit Grouard avec un sourire forcé, en introduisant Armand dans la chambre de Louise. — Prenez donc la peine de vous asseoir.
Et le poète courut vers un berceau où un petit enfant maigre et chétif venait de s’éveiller et criait. Il lui donna à boire. L’enfant se tut.
— Quel âge a votre petit enfant? demanda Armand.
Grouard était dans une trop belle récolte de mensonges pour ne pas cueillir encore celui qu’on lui mettait si bénévolement sous la main. 11 n’eut pas le courage de récuser la paternité.
— Il a sept mois, répondit-il, — un peu ému en songeant à l’abîme d’impostures dans lequel il s’enfoncait jusqu’au cou, tandis que l’arrivée de Louise pouvait d’un moment à l’autre faire tout découvrir.
Il cherchait dans sa tête un moyen pour prévenir cette cataslrophe et éloigner Armand.
Celui-ci s’aperçut que l’allure de Grouard perdait sensiblement son laisser-aller et devenait d’instant en instant plus gênée et plus contrainte.
Louise d’ailleurs ne se pressait pas de rentrer. Il allait se retirer lorsqu’on frappa à la porte.
— Je suis flambé ! pensa Grouard croyant que Louise arrivait.
Il alla ouvrir.
Ce n’était pas Louise, mais une jeune femme dont la tournure et la mise simple semblaient indiquer une femme de chambre. Elle parut tout interdite en voyant deux hommes devant elle.
— Mademoiselle Louise? demanda-t-elle.
— C’est bien ici, mademoiselle, dit Grouard. Elle est sortie pour le moment.
— Je lui apportais une lettre...
— Je la lui remettrai, dit Grouard en prenant la lettre.
La jeune femme la suivit de l’œil dans les mains de Grouard et parut indécise,
— C’est que... c’est à elle-même...
— Oh î mademoiselle , dit Grouard avec aplomb et se tournant vers Armand, vous pouvez être certaine que c’est la même chose.
Elle se retira.
Grouard mit la lettre sur la cheminée. Il y eut un instant de silence.
Armand, profondément préoccupé, songeait à ce que Louise pourrait lui apprendre.
Grouard regardait, immobile, la lettre sur la cheminée; puis il la prenait, la tournait et la retournait entre ses mains.
L’inviolabilité du cachet avait à lutter contre trois ennemis vivaces, acharnés : l’indiscrétion naturelle de Grouard, sa jalousie, et cette vantarderie qui lui avait déjà fait faire tant de faux pas. Il lui semblait qu’Armand, qui ne pensait guère à lui en ce moment, devait s’étonner de ne pas le voir lire cette lettre.
Une circonstance tout à fait accidentelle vint porter le dernier coup : le cachet , peut-être mis précipitamment, se rompit.
•La lettre était ouverte.
Grouard regarda Armand et déplia le papier
d’un air délibéré. Mais, dès les premières lignes, sa physionomie prit la plus singulière expression d’étonnement. Cette lecture semblait bouleverser toutes ses idées.
— Qu’avez-vous donc ? lui demanda Armand.
— Voilà bien, répondit Grouard, la chose la
plus extraordinaire... Qu’est-ce que cela veut dire?... \
Puis, réfléchissant qu’il en avait trop dit pour ne pas pousser la confidence plus loin :
— Tenez, lisez, dit-il à Armand en lui présentant la lettre.
Armand lut à haute voix ce qui suit :
«Ce soir, à sept heures, il part... Viens à l’hôtel, — à l’hôtel, tu m’entends bien?— A onze heures, pas avant !
« Tu n’auras qu’à pousser la petite porte de l’enclos, qui sera ouverte. Je serai là.
« Oh 1 mon ami, quelle affreuse scène depuis toi !...
« Deux heures.
« Il faut partir, partir tous deux, — tout de
Là ROBE DE DÉJAN1RE.
suite. Jamais je ne pourrai revoir cet homme.
« A peine croyais-je avoir le temps de t’écrire ces trois lignes. J’ai quelques instants encore.
« II n’était pas revenu lorsque je suis rentrée. — J’ai couru me renfermer chez moi, et je me suis mise au lit. Il est arrivé presque aussitôt. Je l’ai entendu venir. — Cécile lui disait :
« Mais, monsieur, madame est malade; elle repose en ce moment.
« J’ai espéré un instant ; mais il est entré.
« Il m’a parlé pendant une heure... J’ai cru mourir cent fois... Il m’a dit que j’étais la maîtresse de ce Beauplaisir. — Comprends-tu cela ! — Je n’ai rien répondu.
« Il était livide... Si tu avais vu cette fureur concentrée et froide... Oh ! mon ami, il faut partir bien vite, je ne puis plus rester ici ! — Il m'a traitée comme la dernière des créatures! il m'a parlé de ma sœur : que sais-je ce qu’il m’a dit! je n’ai pas répondu un seul mot. J’étouffais... A la fin, je me suis trouvée mal. — Je pense qu’il a eu peur, car j’ai cru le voir encore s’approcher vivement de moi... Puis il a sonné.
Quand je suis revenue à moi, il n’était plus là.
« Cécile vient de me dire que l’autre, • — Beauplaisir, est dans son cabinet avec lui. Je crois que cette fille se doute de ce qui se passe... Je suis brisée, anéantie.
« Cécile revient. — Il part toujours , car il a envoyé demander des chevaux pour sept heures. Elle est accourue m’annoncer cela — mystérieusement. — Sens-tu bien tout ce que je souffre ?
« Ce Beauplaisir me fait peur. — Je n’aime pas cet homme-là...
« Tu pousseras la porte de l’enclos, au fond du jardin, tu sais ! J’aurai la force de m’y traîner. — N’oublié-je rien ?
« Oh! mon ami, qu’il faut t’aimer ! »
Grouard et Armand s’entre-regardèrent.
Armand sentait qu’un intérêt puissant pour lui était en jeu dans cette lettre, et qu’un mot allait maintenant suffire pour tout lui apprendre et pour le guider.
Grouard se cassait la tète, et, d’instant en instant, comprenait de moins en moins.
— C’est étrange! disait-il en regardant pour la dixième fots la suscription de la lettre! il n’y a pas eu erreur ; il y a bien là : A mademoiselle Louise Royer. Bien qu’il n’y ait pas de signature, je crois qu’on peut, sans témérité, affirmer que c’est une femme qui a écrit cela... D’un autre côté, je suis très-convaincu d’être le seul homme qui vienne ici. Y comprenez- vous quelque chose, vous, monsieur?...
Cette lettre, le lecteur devinera sans doute, était adressée à Claudien.
Jeanne, après avoir sauvé Louise et son enfant, n’avait pas voulu laisser son œuvre incomplète. Elle avait acheté à cette malheureuse femme un mobilier modeste, mais suffisant, et avait dès ce moment subvenu à ses besoins. En venant en aide à une autre infortune, elle avait trouvé une mélancolique consolation à ses propres chagrins. Le malheur, comme le bonheur, rend l’âme meilleure : c’est lorsque l’existence reste dans le calme plat que le cœur est tiède et indifférent.
Madame Regis avait voulu mettre Louise audessus d’une seconde faute, et peu à peu une
espèce d’intimité affectueuse s’était établie entre ces deux femmes, autant du moins qu’elle pouvait exister entre elles. II y avait chez Louise une reconnaissance sans bornes pour madame Regis, un dévouement presque fanatique; et, comme toutes les femmes ont cette intelligence particulière qui leur fait comprendre le cœur des femmes, la fille déchue avait compris qu’elle souffrait moins que sa bienfaitrice.
Lorsque les nécessités de sa position firent par la suite à Jeanne un besoin de confier à Louise le secret de sa vie, celle-ci la servit avec une sorte de ferveur. La reconnaissance étendait la pensée dans cette âme étroite et l’épurait. Ce mobile, si puissant pour les femmes, l’accord de défense contre l’ennemi commun et le ressentiment qu’elle ne pouvait manquer d’avoir de l’odieuse conduite du banquier, l’influencèrent à peine secondairement dans l’aide qu’elle prêta à madame Regis.
L’immense affection qu’elle lui avait vouée suffisait, et au delà, pour la faire agir. Nous croyons inutile de dire que Louise ne pouvait
être arrêtée par ta nature du rôle qu’elle jouait. Il est des questions de moralité qu’avec son éducation, la pauvre fille ne pouvait comprendre.
Elle servit donc d’intermédiaire entre Jeanne et Glaudien. Leur secret ne pouvait être mieux confié qu’à elle, et il fallait un coup du hasard comme celui qui venait d’arriver, pour que Grouard pût mettre le nez dans leur confidence.
Pour éviter tout soupçon, tout commentaire d’un domestique, madame Regis adressait à Louise les lettres qu’elle écrivait à Glaudien, et les lui faisait remettre par sa femme de chambre, qui avait plusieurs fois porté du linge, de l’argent et des provisions pour la mère et l’enfant.
Grouard était resté plongé dans ses réflexions, l’œil braqué sur l’épître mystérieuse.
Un nouvel incident vint brusquement le tirer de sa contemplation. Une clef tourna bruyamment dans la serrure et Louise apparut.
Elle salua l’étranger avec une certaine curiosité et en interrogeant Grouard du regard. Elle
vit celui-ci horriblement mal à l’aise. Avec sa perspicacité de femme, elle aperçut du premier coup d’œil la lettre qu’il essayait de cacher jusqu’à ce qu’il eût pu dissimuler les preuves de son indiscrétion.
— C’est une lettre pour moi, dit-elle en le regardant entre les deux yeux et en lui prenant le papier d’entre les mains.
Les longues jambes de Grouard flageolaient sous lui.
Louise jeta les yeux sur la lettre et devint pâle de colère.
— Monsieur Pierre, dit-elle, ne vous avisez jamais de remettre les pieds ici...
Elle prit brusquement le chapeau de Grouard le lui jeta entre les mains, et courut ouvrir la porte.
Armand s’était déjà levé, assez contrarié, au milieu des pensées plus graves qui l’occupaient, d’assiter à une scène désagréable et qui contrariait ses desseins.
Grouard le suivit, l’oreille basse. Louise éclatait en reproches insultants, d’autant plus sanglants pour Grouard, qu’ils établissaient irré-
fragablement pour Armand tout l’exquis du platonisme de ses amours.
La porte se referma sur eux avec violence.
— Elle est un peu vive, dit piteusement Grouard. .C’est, drôle ! Ordinairement je lisais tout ce qui arrivait là-haut.
— 11 paraît que c’était sans autorisation, répondit Armand en le saluant avec froideur.
Grouard contristé, déconfit, resta quelques instants dans la rue, devant la maison, l’œil fixe, ne sachant que faire...
Il vit Louise, tenant à la main la fatale lettre, passer rapidement à côté de lui.