‹ La robe de DéjanireChapitre 9 sur 9 · NOUVELLES DE PARIS · texte numérisé non relu

NOUVELLES DE PARIS

— Parbleu ! s’écria Éleuthère, je suis content de te voir ? Mais comme tu es changé, mon pauvre Claudien ! ajouta-t-il en examinant les traits de son ancien ami.

— Tu trouves? dit Claudien souriant avec amertume.

— C’est effrayant ! répondit Éleuthère d’un ton pénétré.

— Mais, toi-même...

— Oh ! moi aussi, je le sais bien. J’engraisse !

Éleuthère, en effet, était loin de ressembler à t. a. u

ce qu’il était autrefois. 11 avait grandi. .Sa physionomie était toujours franche et ouverte, mais elle avait perdu ce caractère vague et insouciant, cette allure habituelle de grosse gaieté, large et peu curieuse de délicatesses, cet air de vcabaret joyeux et sans façon, ouvert à tout bon compagnon. Le gamin s’était fait homme.

Éleuthère avait pris du maintien, de la tenue : il avait presque de la dignité. Mais en lui apparaissait toujours l’artiste, si le rapin avait disparu.

Ses cheveux, un peu longs comme autrefois, étaient massés avec goût et se maintenaient : on sentait que le coiffeur avait dû passer quelquefois par là. 11 portait barbe et moustaches , mais tout cela de proportions raisonnables. Rien ne tirait l’œil.

Les mêmes changements se faisaient remarquer dans son costume. Quoiqu’il fût en tenue de voyageur, ses habits, d’une coupe gracieuse et raisonnable, n’offraient aucune exagération de mauvais goût.

Éleuthère, tel qu’il était, pouvait se présenter partout, et le plus bourgeois des bourgeois

l’eût vu passer sans haine et sans défiance.

— Eh bien, dit-il à Claudien, qui, rêveur, l’examinait, que fais-tu? On m’a dit que tu étais ici avec ta maîtresse.

— Qui t’a dit cela? demanda Claudien.

— Beauplaisir.

— Comment le sait-il? se demanda Claudien. Mais, reprit-il à haute voix, tu le vois donc toujours ? Que devient-il ?

— Est-ce que tu ne sais pas ?... Il est marié ! marié, mon cher, avec une veuve des Mille et une Nuits qui lui a apporté une fortune énorme. Il a réalisé son rêve. Il a un château, un hôtel magnifique à Paris, des chevaux...

— Cette veuve ne se nommait-elle pas madame de Sillerey? demanda Claudien.

— Oui, répondit Éleuthère, qui parut surpris que Claudien sût cela. C’est Beauplaisir qui m’a fait obtenir des commandes du gouvernement, et je puis dire que c’est grâce à lui que je viens en Belgique copier des Rubens. Au fond, c’est un bon enfant. Quand il a été marié, nous l’avions perdu de vue depuis bien longtemps ; il est revenu nous voir. Il m’a fait faire des tra-

vaux, m’a avancé de l’argent. J’ai fait le portrait de madame, que j’ai réussi. Il m’a alors présenté à son beau-frère , un député trèsriche, M. Regis.

— Regis ! dit Claudien.

— Tu le connais aussi? dit Éleuthère. Ce M. Regis est un homme obligeant, mais un peu fier, un peu sombre. Il a toujours quelque chose de triste et d’affairé. Il paraît, ajouta confidentiellement Éleuthère, il paraît qu’il a éprouvé beaucoup de chagrins : sa femme s’est mal conduite...

— Mais comment sais -tu tout cela ?

— Oh ! je suis très-bien dans la maison. M. Regis m’a envoyé à Moulins pour des restaurations. A propos, j’ai vu là-bas un de tes amis, M. Armand.

— Oui, dit Claudien, ému à ce nom. Et puis?

— Quel excellent homme ! dit Éleuthère avec enthousiasme. Il est adoré à Moulins, c’est comme un dieu. Mais il est faible, maladif, et avec cela il se ruine le corps à travailler. Je crois qu’il est miné par un chagrin secret ; il est toujours taciturne, évite le monde et vit seul.

Nous nous sommes reconnus quand je suis arrivé là-bas, et il a eu l’air de me prendre en amitié. Ah ! Claudien, il me parlait souvent, bien souvent de toi ! Dans ces instants-là seulement, il s’animait un peu. Il t’aime, cet liommelà, vois-tu !

Claudien était pensif.

— Au reste, continua Éleuthère, il est là-bas dans une position magnifique ; il s’est mis à la tête d’une compagnie... Tu sais peut-être tout cela ?

— Non, dit Claudien.

— Ils ont une imprimerie, une fabrique de papier, un journal : tout est à eux. Il y a des dépendances magnifiques. Ce garçon-là a tant d’ordre ! Beauplaisir m’a dit que sans lui M. Regis n’aurait pas pu être député, et que, s’il venait à l’idée d’Armand de prendre sa place, il le dégommerait quand il voudrait. On ne dirait pas cela, à le voir si simple, si bon... Sais-tu que c’est beau, Claudien, d’arriver à un résultat pareil, quand on a commencé par rien ? Il était orphelin, sans éducation...

— Oui, répondit Claudien, humilié de cer-

tains rapprochements qu’il faisait en lui-mème ; oui, je sais son histoire. C’est un homme de cœur et de résolution, celui-là ? ajouta-t-il avec un soupir de découragement.

— Moi, dit Éleuthère sans se douter du mal qu’il faisait à Claudien, il m’électrisait. En le regardant, je me disais qu’il est beau d’être le fils de ses œuvres ! Et j’avais tout à coup des envies de me sauver pour aller travailler. Oh ! j’ai beaucoup gagné à le connaitre !

— Et toi, demanda Claudien, que cette conversation fatiguait, où en es-tu?

— Oh ! je vais sur des roulettes maintenant. Ma commune m’a voté une pension de douze cents francs, et, d’ici à trois mois, je vais renoncer à ce secours, qui sera utile à quelque autre. Beauplaisir et M. Regis m’ont bien aidé. Mes commandes vont me rapporter près de quatre mille francs, et c’est du Rubens !... Mais je ne t’ai pas dit... Tu vas être bien étonné. Je suis en ménage ? C’est ça qui est drôle !

— Marié ?

— Presque ; je le serai dans six mois, et tu connais ma femme. Voyons, devine !...

-Qui?

— Devine !

Claudien fit un mouvement d’impatience.

— Tu connais Louise, Louise Royer, à qui Grouard a fait si longtemps la cour?...

—Non, répondit Claudien, qui, préoccupé, ne se rappelait pas.

— Mais si. Elle te connaît bien, elle, car elle me parle assez souvent de toi et de ta maîtresse. Elle voulait me donner une lettre pour elle; mais je n’étais pas sûr que tu fusses à Bruxelles, et je pouvais ne pas te trouver. Elle y a renoncé.

— Je sais qui tu veux dire, maintenant, dit Claudien. Et son enfant?

— Il est mort, répondit Éleuthère.

Claudien pensa à sa fille, faible et malade comme était l’enfant de Louise.

— Notre connaissance s’est faite d'une façon assez bizarre, reprit Éleuthère. Grouard allait souvent chez Louise, et, un jour qu’il était malade, il m’envoya l’avertir. Nous nous vîmes alors quelquefois. Cela paraissait ne pas faire beaucoup de plaisir à Grouard, et je m’amusais à le tourmenter. Un beau jour, il m’a été

impossible de ne pas m’apercevoir que Louise me voyait de fort bon oeil. Tu sais, Claudien, que je ne suis pas fat, dit Éleuthère en changeant subitement de ton, et en ayant l’air de faire un appel à la bonne foi de Claudien : je n’ai jamais eu sujet de l’ètre, car les femmes se sont toujours aussi peu inquiétées de moi que je me suis peu inquiété d’elles. Mais, cette fois, il n’y avait pas moyen de s’y tromper. Grouard était de jour en jour plus maussade : il était devenu inabordable. Je vis alors qu’il aimait Louise, et je me dis que je ne devais pas aller plus loin. Mais cela ne faisait pas le compte de Louise, à ce qu’il paraît. J’étais serré de fort près, et très-embarrassé. Avec cela, elle me plaisait beaucoup. Je pris le parti de la consulter elle-même : je lui expliquai mon amitié pour Grouard, et les obligations que cette amitié m’imposait. Au nom de Grouard, elle se mit à rire, et je vis bien que le pauvre garçon était encore moins fort que moi, et qu’elle ne pourrait jamais l’aimer. Grouard n’existait pas, pour ainsi dire, pour Louise. Alors, ma foi, je me décidai. J’exposai franchement à Grouard l’état de la

question ; je lui fis bien comprendrequ’it n’y avait rien de ma faute dans tout cela. Louise est une excellente fille, d’une gaieté sans fin, économe et pleine de qualités : si elle avait commis une faute avant de me connaître, les preuves, la suite de cette faute n’étaient plus, et, d’ailleurs, je ne voulais pas m’inquiéter de cela. J’employai huit jours en pourparlers, et, à la fin, quand je déclarai à Grouard que mon intention était d’épouser Louise, quand je lui fis voir, avec toutes les précautions nécessaires, que Louise ne pourrait jamais l’aimer, et qu’il ne pourrait de longtemps lui offrir la position modeste que je pouvais faire partager à ma femme, Grouard consentit, car il aimait vraiment Louise, et pour elle-même. Il fut quelque temps à se remettre de ce couplà. Aujourd’hui, je ne l’en aime que davantage. Nous lui avons donné dans notre appartement — dis donc, Glaudien, j’ai un appartement ! - un cabinetoù il couche. Louise a sa chambre sous a même clef que nous ; car elle ne partagera la mienne que le jour où nous serons mariés : j’ai mes idées là-dessus, et nous sommes vraiment fort heureux tous trois...

Claudien ressentait par instant une jalousie déchirante en voyant ce bonheur calme et simple étalé devant lui, avec une satisfaction naïve, par Éleuthère.

L’existence du peintre faisait avec la sienne un triste contraste. 11 réprima ce mouvement mauvais et serra la main d’Éleuthère.

— Je suis content d’apprendre tout cela, ditil ; maintenant, te voilà lancé !

— Oh ! répondit Éleuthère, pas encore. Je suis sur le chemin... du chemin. Il me faut le prix de Rome.

— Mais, reprit Claudien, pourquoi te marier si jeune? Tu as si bien tout le temps d’attendre, et...

— Et de trouver mieux, n’est-ce pas ? dit Éleuthère achevant la phrase que Claudien n’avait pas voulu finir, par égard pour son ami. J’ai réfléchi à cela, Claudien, et c’est parce que j’ai réfléchi que je me suis décidé. J’aime Louise ; elle me saura gré de la prendre telle qu’elle est. Mon parti est arrêté irrévocablement. N’en parlons plus.

Il y eut un moment de silence.

LA ROBE DE DÉJANlRE. 215

Éleuthère reprit :

— Au reste, je te dirai que Beauplaisir luimême, que l’on peut consulter sur ces matièreslà, me conseille vivement ce mariage. Il m’en parle chaque fois que nous nous voyons, et il vient souvent fumer dans mon atelier et causer avec moi ou avec Louise.

Claudien hocha la tête; Beauplaisir lui déplaisait là.

— Mais, dit Éleuthère, j’ai quelque chose à te demander : comment Louise connaît-elle donc ta... femme? Elle a toujours évité mes questions là-dessus.

— Je ne sais, répondit Claudien.

Éleuthère était à cent lieues de s’imaginer que la maîtresse de Claudien fût la femme du député Regis.

Louise avait gardé, même avec lui, un secret dont on ne lui avait pas dit qu’elle pouvait disposer.

Éleuthère, peu curieux de sa nature, ne s’était jamais inquiété des mots à double entente de Beauplaisir , et il n’avait rien vu ni voulu voir dans les mille indices qu’il avait eus à sa

portée ; Grouard devait en savoir plus long que lui à ce sujet.

Éleuthère s’élait arrêté à l’hypothèse la plus simple : que la passion de Claudien était une de ces amourettes insignifiantes que l’on rencontre chaque jour et qui ne sortent pas des lois de l’ordinaire.

— Quand quittes-tu Bruxelles? lui demanda Claudien.

— Aujourd’hui. Je pars pour Anvers. Demain matin, je serai installé devant la Descente de croix de Rubens. Tiens, Claudien, quand je pense à cela, le cœur me manque. Je vais voir le chef-d’œuvre de Rubens... de Rubens!...

— J’ai toujours craint pour toi, dit Claudien avec distraction, que ton amour pour Rubens ne te nuisît devant l'Académie, pour le concours.

— Qu’est-ce que cela me fait? s’écria Éleuthère, qui enfourchait son dada et dont le visage s’anima légèrement. Il y a des questions sur lesquelles il ne faut pas transiger, vois-tu. Oui, je sais bien, ils disent que Rubens ne sait pas dessiner. Pas dessiner! les malheureux!...

Eh ! non, il ne sait pas dessiner, si le dessin n’est que la ligne parfaitement mathématique, comme M. Ingres le croit et comme il croit que Raphaël le croyait, et comme l’a cru l’école impériale. Le dessin ! mais le dessin n’est pas l’exactitude matérielle et sèche, c’est l’harmonie, comme la couleur n’est pas la couleur aigre et criarde, mais l’harmonie. Pour juger l’art, il faut se mettre au point de vue de celui qui fait l’art. Ah! Rubens! Rubens!...

Claudien n’avait pas écouté la tirade enthousiaste d’Éleuthère.

Depuis quelques instants, il était embarrassé, contraint. Il paraissait hésiter à aborder un sujet de conversation difficile.

Eleuthère, sans s’en douter, le mit sur la voie en lui demandant ce qu’il faisait à Bruxelles, comment il vivait.

Claudien alors lui raconta son histoire. Il fît un récit de ses malheurs en dissimulant ses torts et sa lâcheté.

Eleuthère fut vivement ému de la situation de Claudien. Il vida ses poches et réunit son argent,

— Je n’ai presque rien emporté, dit-il ; car, étant seul, je vis avec grande économie. Je possède cent cinquante francs : en voici cent vingt.

— Et toi? dit Claudien, honteux d’accepter ce partage plus que fraternel.

— Il me restera trente francs pour attendre à Anvers que Louise m’envoie de l’argent de la maison. Ma place est payée, et, en tout cas, ajouta-t-il gaiement, j’ai ma montre. Ainsi, ne sois pas inquiet. Il faut te remuer un peu et ne pas te laisser abattre.

Claudien lui serra la main avec chaleur.

— Es-lubéte! dit en riant Éleuthère. Qu’estce que tu as donc mangé ?

Claudien expliqua à Éleuthère, avec embarras, pourquoi il ne l’engageait pas à venir passer quelques instants chez lui. Sa femme était malade, la présence d’un étranger...

— D’ailleurs, interrompit Éleuthère en regardant l’heure, je n’ai pas le temps. Je suis toujours bavard, et les heures passent. Voici le moment de mon départ.

Les deux amis se dirent adieu. Éleuthère revint sur ses pas pour donner à Claudien son

adresse à Paris. Il lui recommanda vivement de lui écrire.

— Si tü as besoin de quelque argent, dit-il avec son obligeance franche et naïve, ne te gêne pas : nous partagerons.

Et ils se séparèrent.

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