A BRUXELLES
En arrivant à Bruxelles, Claudien et Jeanne louèrent un modeste appartement dans un des faubourgs qui entourent la ville. Ils s'appliquèrent à réunir dans leur retraite le luxe facile et économique des artistes, et le confort d’intérieur si bien compris aujourd’hui par toutes les aristocraties parisiennes.
Dans ce réduit, arrangé avec une complaisance intelligente pour une vie cachée, ils vécurent trois mois oubliés de tous, oubliant tout,
sans inquiétude de l’avenir, et ne voyant que leur amour, qui semblait les envelopper de toutes parts comme un horizon sans bornes. Ils réalisèrent enfin leur rêve tant caressé, le rêve éternel des poètes : l’existence à deux.
C’est là une vie toute particulière, dans laquelle l’âme, sourde à toutes les voix du dehors, insensible aux. cris de l’ambition comme aux menaces de la misère, s’énerve aux délicatesses et aux minuties de la sensibilité intime, s’attache aux détails des petites choses du cœur, s’habitue à les exagérer et à en souffrir sérieusement, comme à en retirer de grandes jouissances.
Forcée de trouver dans une vie isolée et calme les aliments qu’il faut aux passions ordinaires de chaque jour, elle devient habile à découvrir, à créer et à féconder les moindres ressources d’émotion.
Il est rare qu’on ne sorte pas moins bon et moins intelligent de cette vie exceptionnelle, lors même qu’on s’est placé vis-à-vis du partner le mieux développé comme intelligence et comme cœur.
A cette vie tant désirée, tant chérie, tant regrettée, qui paraît belle de tous les points de vue, l’esprit se rétrécit et le cœur se dessèche. On s’est habitué, comme les enfants, à se sentir soutenu par une affection tutélaire et providentielle, sur laquelle on croit pouvoir toujours compter, et, lorsqu’on se retrouve en contact avec les indifférents qui vous heurtent, au milieu des insouciantes brutalités d’un monde redevenu nouveau, on sent qu’on a perdu toutes ses forces pour le combat habituel et réglé de la vie commune et faite pour tous. On tremble en se voyant seul parmi des étrangers qui ne comprennent même pas votre langue. C’est qu’on peut tout acquérir dans la solitude, excepté du caractère. Ceux qui vivent de cètte vie à deux entrevoient quelquefois, au milieu de leur bonheur , le fantôme lointain de cette menaçante solitude, et ils se replongent alors plus violemment en eux-mêmes. Jouissances solitaires , bonheur égoïste qui amoindrissent et énervent, qui dégradent et tuent.
Jeanne et Claudien se laissèrent aller à cette pente sans même s’en apercevoir.
Claudien perdit ainsi tous les moyens qu’il pouvait avoir de se refaire une position indépendante par une lutte courageuse contre la société. Il devait être vaincu plus tard, parce qu’il aurait retardé le jour du combat. Ils s’abandonnèrent tous deux sans frein à cet excès d’intimité et d’amour qui donne au cœur une fausse jeunesse, mais lui ôte toute sa virilité.
Rien ne troubla la paix léthargique de l’espèce d’oasis où ils s’étaient ainsi arrêtés sans regarder au delà.
L’argent que Jeanne avait apporté, mais surtout ses bijoux, qu’elle vendit en arrivant à Bruxelles, fournirent abondamment aux nécessités de cette vie énervante. Ils puisèrent sans compter à ce trésor ouvert dont ils ne regardaient pas le fond, et vécurent largement sans être presque obligés d’avoir le moindre rappôrt avec tout ce qui n’était pas eux. Ils n'eurent l’idée de s’imposer aucune privation.
Jeanne, habituée au luxe facile d’une vie toute faite, n’avait jamais eu d’argent à elle, et n’avait pas cette divination qui, à nombre de
femmes dans sa position, eût fait comprendre instinctivement les besoins à prévoir, les nécessités de la vie pratique.
Claudien avait une de ces natures apathiques et sentimentales qui s’endorment et su laissent aller aux doutes de l’avenir, ne veulent voir que le bon côté d’une situation équivoque, et repoussent avec terreur l’idée des résistances et des difficultés futures.
Une dernière et puissante raison devait empêcher Claudien et Jeanne de mieux arranger leur vie.
Lorsque deux organisations défectueuses mais délicates se trouvent vis-à-vis l’une de l’autre dans une position fausse sou s le rapport des intérêts et des calculs immédiats, une dernière pudeur insurmontable les empêche toujours de toucher à ces questions, où défaillirait la probité expirante. Il est de ce s choses dont la nature est d’une sensibilité si exquise et si fragile, qu’on ne peut y toucher m ême légèrement sans faire d’énormes blessures . Ce sont des édifices de cendres.
C’est là qu’en étaient Jeanne et Claudien. Ils
184 l\ ROBE DE DÉJAN1RE.
s’aimaient sincèrement, mais avec une arrièrepensée.
Aussi la pauvreté inexorable vint-elle un jour les surprendre à l’improviste, sans qu’ils eussent rien résolu, rien examiné.
Ce fut un triste moment que celui où ils se virent ainsi tomber du haut de cette prospérité volée sans résultat. Ce moment porta un rude coup à leur amour vivace encore, car il fit à chacun d’eux désormais une part plus large d’arrière-pensées et de troubles personnels. Il fallut prendre à la hâte un parti.
Claudien se dit qu'il allait travailler. Il s’arrêta, tranquillisé, à cette résolution, qu’il eût dû prendre depuis longtemps, et qui n’arrangeait rien.
En effet, Claudien, qui ne savait aucun état, ne se jugeait propre qu’au métier littéraire, le seul qu’on croie savoir sans apprentissage. Mais, en ceci, il se trompait, comme tant d’autres. Il mettait le pied sur un terrain difficile et dangereux, où l’imagination, la spontanéité ne sont rien , si elles n’ont été passées aux filières préparatoires des longs travaux. 11 ne connais-
LÀ ROBE DE DÉJAN1RE. 18o
sait à fond, ni le métier du drame, ni le métier du roman, ni le métier de la poésie. Aucun de ces métiers d’ailleurs ne fait vivre son homme tout de suite.
Les poètes qui deviennent députés, académiciens et ministres quelquefois, ont besoin des suffrages unanimes et persévérants de toute une aristocratie et de la partie de la presse qui la représente.
Le drame et le roman sont d’exploitation impossible à Bruxelles, où la contrefaçon met à un franc le volume les œuvres d’Hugo, de Dumas, de Sand et de Musset.
Quant au théâtre, tout le monde sait à présent que les pièces de M. Scribe suffisent aux plaisirs de tous les étrangers qui parlent français. Que faire?...
Ensuite, objection tout au moins aussi grave quant à Claudien, il ne suffit pas de s’absorber dans la contemplation de soi-même pour faire des œuvres d’art. Il faut avoir vécu au milieu de la grande communauté du monde, avoir étudié le choc des passions des hommes, pour pouvoir chercher, même vaguement, quels res-
sorts cachés produisent ces petits grands événements que nous fournit la vie de tous les jours.
Le seul livre que Claudien eût pu écrire peut-être, c’eût été un livre comme Adolphe, un livre où l’on étudie son cœur et son esprit dans une seule situation donnée, sans aucune complication extérieure ou d’intrigue. Mais, pour qu’un pareil livre puisse se lire, il faut qu’il soif conçu par un homme de génie, sûr de son si yle, et Claudien était Claudien. Il ne se connaissait guère plus lui-même qu’il ne connaiss lit les hommes. Il avait quitté le collège pour monter au grenier du phalanstère; du phalanstère, il était tombé dans les bras de Jeanne, et il n’avait rien vu au delà.
Indécis sur le choix du travail qu’il devait entreprendre, il se mit à chercher des travaux à faire, au lieu de mettre à lin des essais qu’à force de tentatives et de démarches, il aurait peut-être pu finir par placer.
Ce procédé, qui ne réussit qu’à quelques hommes, rares heureusement, dont l’intrigue dissimule et couvre la médiocrité, ce procédé ne
pouvait amener aucun résultat pour Claudien, mais il convenait mieux à sa paresse native.
Pendant quinze jours, il courut les librairies, les journaux, les mauvais lieux de la littérature, se présentant partout sans connaître personne, comme un étranger, comme un intrus, et, grâce à son inexpérience de tout, se laissant toujours éconduire sans espoir de retour. Il faut dire qu’il reculait moins devant les fatigues de cette activité de jambes que devant la moindre escarmouche à livrer à son imagination, rétive parce qu’elle n’était pas exercée. Mais enfin il se lassa. Alors, devenu irascible, il se cramponna avec plus de désespoir que jamais à sa précieuse apathie, et détourna même ses regards de sa vie de chaque jour.
Peu à peu la santé de Jeanne s’altéra. Son front se plissa, ses lèvres devinrent pâles, un cercle bleuâtre entoura ses beaux yeux, dont l’éclat se voilait. Toujours douce et résignée devant les impatiences, les accablements et les colères de Claudien, elle devint profondément mélancolique, et reçut alors le baptême de cette
seconde beauté que la souffrance donne aux femmes délicates.
Claudien attribua ces symptômes d’un mal caché à la grossesse de Jeanne, et n’y voulut pas chercher d’autre cause.
Cependant, un jour qu’il s’était levé plus tôt que d’habitude, il vit Jeanne cacher précipitamment quelque chose à son approche. Dès qu’elle fut sortie, il alla vers une armoire dont elle s’était réservé la disposition, et y trouva des dessins, des échantillons, des broderies commencées. Il se souvint alors que Jeanne s’était souvent autrefois vantée à lui, en plaisantant, d’avoir un métier tout prêt, si jamais elle en avait besoin.
De tristes larmes mouillèrent les yeux de Claudien à cette découverte. Il fit un retour sur lui-même.
Jeanne avait gardé cette place qu’il lui avait laissé prendre : c’était elle qui faisait face à tout, non plus avec de l’argent à elle, argent facile et venu tout seul, mais avec de l’argent gagné péniblement, presque honteusement, au prix des démarches, des prières, des nuits pas-
sées, des yeux rougis, des doigts flétris par l’aiguille. Toute l’apathie égoïste de Claudien frémit et s’indigna â la vue de ce dévouement sublime et muet, de cette pauvreté vulgaire et courageuse. Il se rappela l’anathème d’Armand : il se vittel qu’il était, et il eut horreur de lui. II eut encore un dernier élan généreux et digne, plus puissant peut-être que les autres, mais qui, comme les autres, ne devait pas mieux aboutir. Cette fois encore, la force lui manqua. La pensée était devenue pour lui un fardeau trop lourd. De même, le jour où il voulut sortir de son rôle de lâche, Lorenzaccio sentit que sa main était devenue trop débile pour soulever une épée.
Jeanne sut qu’elle était devinée, et elle feignit de l’ignorer. Elle continua son sublime sacrifice avec pudeur et persévérance.
Parfois, seul, Claudien pensait à cela, et répandait des pleurs amers et inutiles. Entraîné par sa propre inertie plus avant encore dans cette route d’opprobre, il finit par étouffer presque complètement le cri de sa conscience agonisante. Il s’habitua à voir travailler Jeanne.
Gomme leur vie d’autrefois, la vie qu’ils menèrent alors fut consacrée par une espèce de convention tacite sur laquelle ils ne s’expliquèrent jamais.
Jeanne fut patiente jusqu’à la fin. Mais elle ne put s’empêcher de songer souvent avec une amère tristesse à son mari, qui lui avait fait une vie honorée et respectée par tous, à son intérieur sévère et digne, à son pauvre enfant, qui allait naître bientôt, qu’elle aimait déjà comme s’il était né, et dont l’avenir l’épouvantait.
Les derniers jours de la grossesse arrivèrent.
Jeanne parut plus belle que jamais à Claudien, et se montra à lui revêtue de cette gravité sereine, de cette dignité douce que Dieu imprime par avance au front des jeunes mères. Tous deux, ils retrouvèrent des heures heureuses et comme empreintes de la fraîcheur poétique de leurs premières amours.
L’enfant désiré vint au monde, et resserra pour un temps ces liens renoués. En pressant leur fille dans leurs bras, en la baisant à la même place, en l’accablant de caresses effrénées
que le sentiment paternel invente mieux encore que l’amour, ils crurent s’aimer comme autrefois et sentirent leurs cœurs s’emplir d’un vague espoir.
— Oublions tout! dit Claudien à Jeanne; soyons heureux, et vivons pour cette enfant. Nous pouvons encore espérer.
— Qu’ai-je à oublier ? Je t’aime ! dit Jeanne.
Et une naïve confiance rayonna sur les lignes pures de son beau visage.
Claudien sentit de délicieuses larmes couler le long de sa joue pâle et amaigrie. Il partagea ses caresses entre son enfant et sa maîtresse, et il y eut entre eux, devant cette enfant qui promettait d’être belle comme sa mère, de longues heures de douce causerie et de purs épanchements.
Les beaux rêves de Claudien fui revenaient plus beaux encore. Il y a quelque chose de tellement noble et sacré dans l’accomplissement des grandes fonctions de la nature, dans l’exécution de ces graves et belles missions que la Providence donne à l’homme, que la corruption même en est frappée et s’y épure.
Claudien puisa dans le sentiment paternel une nouvelle force, et recommença ses tentatives avec une confiance qui les fit réussir.
11 obtint une place de secrétaire auprès du directeur d’une vaste entreprise industrielle.
Cet emploi, facile à remplir, ne prenait à Claudien que quelques heures de sa journée, et fournissait une somme à peu près suffisante aux besoins du ménage. Mais, comme tous les jeunes gens qui n’ont encore rien fait, Claudien, malgré sa paresse excessive, croyait pouvoir entreprendre toutes les carrières, et y devenir un personnage de premier ordre. Aussi trouva-t-il très-dur de se soumettre à accepter une position secondaire, quelque honorable qu’elle fût d’ailleurs et quelque soin qu’on prît de mettre, dans tous les rapports qu’on avait avec lui, une politesse affectueuse.
Son patron était pour lui un ami ; mais les fournisseurs, les capitalistes, les hommes d’affaires qui venaient là avec de grandes préoccupations d’intérêt et qui ne connaissaient pas Claudien, lui firent quelquefois sentir rudement sa position par un mot involontaire.
Claudien voulut être fier et digne : il fut insolent.
Le directeur qui l’avait pris en affection cesse d’avoir pour lui les mêmes ménagements, et arriva naturellement à ne plus être que d’une stricte justice.
Alors le caractère de Claudien s’aigrit comme par le passé. Tous les jours, il rentrait chez lui, fatigué, excité, irrité, rempli de toutes les colères qu’il avait eues à contenir. Tout cela retombait sur Jeanne.
Pendant longtemps, elle supporta avec patience et résignation les injustes querelles de Claudien ; mais à la fin elle manqua de courage. Souvent elle inventait le matin mille prétextes pour retenir son amant auprès d’elle, vaincue par la terrible appréhension des scènes qu’elle aurait à endurer le soir.
Claudien devint inexact.
On lui en fit l’observation d’une manière polie, mais froide.
Claudien répondit avec aigreur, et fut remercié.
Jeanne en fut presque contente. Malgré la
gêne que cet événement apportait dans le pauvre ménage, elle n’engagea pas Claudien à chercher une autre occupation.
Claudien avait pris l’habitude des lâchetés. Il recommença la vie oisive, et laissa à Jeanne quelque tranquillité. Elle l’en aima plus que jamais, dans sa passion aveugle. Elle était devenue semblable aux enfants et à tous les opprimés qui sont presque reconnaissants à leurs maîtres du mal que ceux-ci ne leur font pas.
Cependant, malgré tous ses efforts, la misère devint extrême. Le travail d’une femme suffit à peine à la nourrir : vivre deux sur cette seule ressource et en conservant les apparences du luxe, c’est tenter l’impossible. Il fallut quitter ce petit appartement où ils s’étaient arrangé avec tant de goût et d’amour une délicieuse retraite. On éprouve une souffrance indicible à quitter un endroit où l’on a été heureux, où l’on s’est aimé; car alors on compte avec son bonheur et avec son amour ; et on voit en tremblant combien on a perdu depuis le premier jour dont le souvenir s’attache à cette demeure, à ces meubles, à ces tentures, à ces objets familiers qui
tous gardent quelque chose de votre cœur.
Jeanne et Claudien étaientdéjà pauvres ; mais, entourés d’objets qui leur rappelaient une existence plus douce, ils ne voyaient pas leur pauvreté dans toute sa laideur vulgaire. Mais, lorsqu’il fallut subir la misère nue et non fardée, avec les meubles de mauvais goût et dépareillés, les carreaux boiteux, les étoffes de couleurs criardes, les tentures souillées ; la misère avec la porte et la fenêtre mal jointes, ouvertes au vent et au bruit de la rue, avec la cheminée sans feu, lugubre porte-voix des ouragans; devant cette horrible mise en scène de leur vie, Jeanne et Claudien sentirent leur cœur se gonfler.
Peu à peu, la paresse de Claudien devint de l’apathie idiote. Il donna raison à toutes les prédictions d’Armand. Le courage de Jeanne devint du désespoir.
Mère courageuse, elle poursuivit sa tâche pénible ; elle eut avec Claudien tous les raffinements d’amour et d’amitié qu’ont les mères et les sœurs. Au milieu de cela, elle travaillait sans merci ni relâche, comme un manœuvre. Par
une magnifique révélation, plus que jamais elle fut pour son enfant une mère attentive et enthousiaste. C’est là un des admirables secrets de la Providence, qui fait d’une mère une femme plus intelligente et plus forte que les hommes.
Jeanne réalisa dans sa plus sublime expression ce type céleste. Mais le juge souverain, qui lui faisait expier si durement une seule faute, voulut que tant de résignation fût inutile.
Elle ressentit alors les plus cruelles alternatives d’accablement et de joie, d’espérance et de crainte. Ses angoisses furent terribles devant le berceau de cet enfant qui, né à peine, semblait devoir repasser les portes de la vie et s’affaissait, avant d’avoir vécu, sous la main pesante et glacée de la misère.
Jeanne fut plus que jamais héroïque et sublime.
Pendant les rares instants où la fièvre laissait quelque repos à son enfant, elle travaillait en veillant sur son sommeil. Il n’y eut jamais pour elle un instant de repos; ses joues perdirent leurs couleurs déjà pâlies, ses yeux rouges se
creusèrent et brillèrent d’un feu sans éclat et lugubre. Mourante elle-même, elle rassembla ardemment ses suprêmes efforts pour écarter la mort du berceau de son enfant.
Le dirons-nous ? Claudien fut à peine ému ; son amour pour Jeanne n’était pas un de ceux qui peuvent se transformer et s’épurer par le malheur. Si, dans la triste existence qu’il menait depuis qu’il était sorti de France, Jeanne représentait quelquefois encore le bonheur, Claudien sentait bien que pour lui elle n’était déjà plus un but, qu’elle était devenue un lien. Le spectacle de cette misère qu’il avait oubliée, avec laquelle il avait cru rompre pour toujours, ce spectacle l’irritait et excitait en lui plus de dégoût coléreux et de découragement que de sympathique pitié. Il ne se dit pas, il ne voulut pas comprendre que lui seul était cause de toutes ces douleurs, de toute cette misère. Il se figura qu’il les subissait en témoin fatigué, en victime. Il se familiarisa d’autant plus avec cette idée qu’il se tint toujours en dehors de la lutte et qu’il se crut, par conséquent, hors de la responsabilité.
Jeanne seule faisait tous les efforts ; il lui attribua tout le crime.
La gangrène avait fait de rapides et d’effrayants progrès chez lui. II en vint à se reprocher le soi-disant sacrifice qu’il avait fait en se chargeant de Jeanne, et arriva, par une inconcevable et naturelle logique, à se trouver généreux.
— Sans elle, se disait-il, j’aurais maintenant une position ; mon talent m’aurait donné la place que je devais occuper dans la société.
Cette idée grandit chez Claudien, qui, pour s’absoudre de sa vie infâme, trouva le moyen de se poser en martyr à ses propres yeux. Il se complut dans ce rôle des âmes faibles, et se crut victime et méconnu.
Il accabla Jeanne d’indifférence glacée, de reproches injustes et sanglants. Si quelquefois, dans ces honteuses querelles, en voyant Jeanne sanglotant et désespérée devant sa dureté sèche, il sentit ses yeux enflammés s’emplir involontairement de larmes cuisantes, il eut l’affreux courage de se taire pour dérober à Jeanne le spectacle de cette émotion qui l’eut consolée.
Lorsqu’il sentait venir sur ses lèvres un de ces mots qui guérissent à un momentdonnéuneplaie qui, deux secondes plus tard, sera mortelle, son orgueil de fer, sa féroce insensibilité arrêtaient cette bonne parole, et Jeanne tombait épuisée par ces luttes inégales.
Tant qu’elle put résister à ce triste combat, tant qu’elle ne craignit pas de laisser son enfant orphelin, car Claudicn n’était plus un père, tant qu’il resta quelque espérance, elle ne se plaignit pas. Mais, lorsque enfin elle se sentit vaincue, lorsqu’elle vit l’avenir de sa fille lui apparaître sous un jour terrible, elle se décida avec fermeté à relever la tête et à demander à son séducteur ce qu’il voulait faire d’elle.
— Claudien, lui dit- elle d’une voix grave, dans un de ces instants de muettes et amères réflexions qui succédaient aux violentes et aux dures paroles, Claudien, j’ai quitté pour vous ma position, ma famille, mon honneur. Je vous ai donné tout ce qu’une femme peut donner...
— Ne me reprochez pas des bienfaits dont je voudrais aujourd’hui n’avoir pas à rougir, dit Claudien avec colère. Sans vous, j’aurais
gagné honorablement, au centuple, cet argent que vous me reprochez.
— Claudien, dit Jeanne en pleurant, vous ne voulez pas me comprendre. Vous êtes bien cruel! Je vous répèteque j’ai toutquitté...
— Et moi, interrompit Claudien avec rage, n’ai-je lien quitté, rien perdu pour vous? N’avais-je pas dans la tête, dans le cœur, tout ce qu’il faut pour devenir un homme de talent, un homme de génie peut-être? Croyez-vous donc qui! je ne pouvais pas me faire une existence digne et brillante, au lieu de cette vie que je mène avec vous? Pensez-vous que je sois né pour traîner au pied sans espoir le boulet de la honte el de la misère? Ai-je passé dix ans de ma vie à acquérir péniblement une éducation, à me créer des éléments d’un riche avenir, pour aller m’enterrer à vingt ans avec une maîtresse !
— Une maîtresse ! répéta Jeanne atterrée.
— N’af-je pas à regretter plus que vous? continua-t-i I impitoyable. Tous mes beaux rêves ne devaient -ils aboutir qu’à vivre avec une femme malade, au milieu de la couture et des soins du ménage ?
— Je ne regrette rien, reprit Jeanne lentement, rien que votre amour perdu. Je ne vous reproche pas de n’avoir pas atteint une position qui a fui devant vous. Jusqu’ici, le ciel a bien voulu me conserver assez de force pour que mon pauvre enfant ne mourût pas de faim. J’ai pu vivre, au milieu de la couture et des soins du ménage, comme vous me l’avez reproché si durement.
— Enfin...! s’écria Claudien.
— Laissez-moi parler, dit Jeanne. Rien ne m’a coûté, ni les soins, ni la fatigue, ni les veilles. Je ne vous reproche rien de tout cela. Mais vous, vous que j’ai tant aimé, vous que j’aime encore plus que moi-même, pourquoi n’avezvous rien respecté en moi ? Pourquoi m’> rrachezvous jour par jour ma santé, nécessaire à la vie de mon enfant, de notre enfant? reprit-elle en regardant fixement son amant.
Claudien, les sourcils froncés, ne la regardait pas.
— Pourquoi ne voulez-vous même pas me laisser mon amour pour vous, cet amour sur lequel vous avez toujours pu compter ?
Elle prononça ces mots avec une sublime conscience de sa vertu.
Claudien, poussé à bout, l’interrompit brusquement.
— Eh ! que sais-je, moi? dit-il. Qui me répond de vous? Vous avez bien quitté votre mari.
— Oh ! vous êtes un lâche ! dit sourdement Jeanne, abattue sous ce dernier coup.
— Malheureuse ! s’écria Claudien en se levant avec fureur.
Il resta un moment immobile, les traits bouleversés ; puis il sortit brusquement en renversant les meubles et en poussant la porte avec violence.
L’enfant, éveillée, cria.
Jeanne alla s’asseoir près du berceau, et, cachant sa figure dans ses mains, elle versa à torrents des pleurs amers.
Claudien était dans un paroxysme de colère tel, que, pour l’assouvir, il se fût presque jeté sur le premier passant. Il fit quelques pas dans la rue; l’air froid le frappa au visage. Il se découvrit la tête et marcha avec rapidité. Lors-
qu’il fut un peu calmé, il regarda en lui, et eut un horrible remords ; il marcha plus vite encore, comme pour se fuir lui-même...
Au détour d’une rue, il heurta violemment un homme. Sa colère fut réveillée, et il levait un œil menaçant...
— Claudien ! dit avec la plus grande surprise celui qu’il avait heurté.
C’était Éleulhère.