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La roche aux mouettes

Le Pouliguen est un hameau de la Bretagne situé au bord de l'Océan, entre le bourg de Batz et l'embouchure de la Loire, avec un petit port de pèche et de commerce que des dunes abritent d'un

LA ROCHE AUX MOlETTF\

î, et que borde de l'autre un quai régulier dont les maisons s'arrêtent à la plage. Les alentours en sont nus et plats , et n'offrent pas même à l'œil attriste les landes, les bruyères, les champs d'ajoncs et de genêts, poésie - paysages de

l'Armorique. On y arrive à travers les ma salants qui l'enveloppent de toute par:. Ces toutefois, ne manquent pas re, surtout

quand le soleil les embrase et les tait étineeler comme une nappe de givre o:: lecr stal. Le hamc est propre et riant. Pêcheurs ou paludiers, tou> habitants y vivent de la mer. Les maisons, bien bâties, respirent, à l'intérieur, l'honnêteté, l'aisance et 1. aôl. La plage, unie et sûre, est bgi vee à toute heure par les évolutions aériei: es des mouettes et des goélands, qui sembler:: affectionner ces parag . - A quelques pas de là, un petit bois d'arbres du Xord mêle une saine odeur de résine à l'haleine déjà si salubre de l'Océan. Bien que les environs soient arides, on peut y faire de jolies excursions. Toute la partie de la cote qui .end jusqu'au Croisic en touchant au bourg de Batz, sans être aussi grandiose que les falaises de la Normandie, présente cependant des as ects plus variés, des accidents plus pittoresque

est rochers, mais les mille anfrac-

tuosités et les escal:. arels que les ma:-.:

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ont creusés dans les flancs du granit permettent à chaque instant de communiquer avec la mer et de pénétrer en quelque sorte dans son intimité. C'est ainsi que j'aime la mer, moins comme un spectacle que comme une amie. J'aime à converser avec elle, à la suivre pas à pas sur les récifs qu'elle découvre en se retirant, ou bien, étendu sur le sable des baies solitaires, à la voir envahir successivement ses rivages et jeter à mes pieds sa vague caressante. 11 n'est pas jusqu'à ses colères dont je n'aime à me sentir enveloppé. J'ai vécu sur cette cote pendant quelques semaines, et le souvenir m'en est doux. Il y a bien long-temps de cela. Mon fils n'était alors qu'un enfant : je le vois encore courant sur les brisants et jouant avec les lames, comme s'il commençait déjà l'apprentissage du rude et beau métier qu'il devait embrasser plus tard. J'aimerais à retourner au Pouliguen. On y vit simplement et à peu de frais. Ce qui m'en plaît pardessus tout, c'est que le monde élégant le dédaigne, l'évite ou ne le connaît pas. Ce petit port, habituellement si paisible, venait d'échapper, lorsque j'y arrivai, à un effroyable désastre, et se trouvait encore sous le coup des émotions violentes qu'il avait ressenties. Voici, mon cher Paul, ce qui s'était passé, car c'est à toi que ce récit s'adresse. Tu étais résolu à n'apprendre à lire qu'après que ton

vieil oncle aurait écrit quelque chose pour toi. Avoue-le, ta paresse comptait sur la mienne, et croyait s'assurer ainsi de longs loisirs. Te voilà bien attrapé, mon enfant! Je voudrais que cette histoire t'intéressât assez pour te donner de bonne heure le goût de la lecture. Ne servît-elle qu'à te mettre en état de lire couramment celles que racontent si bien mes amis Stahl, Jules Verne et Macé, tu n'auras pas à regretter ta peine, et moi je n'aurai pas perdu mon temps.

Jules S a n ij e a u.

En 1854, vers le milieu d'avril, par une claire après-midi j la voiture qui fait le service des voyageurs entre Guérande et le Pouligrien s'arrêtait à l'entrée du port. Une jeune dame en descendit la première, puis un petit garçon qu'elle reçut dans ses bras, puis la femme de chambre qui l'accompagnait. Pale, chétif et languissant, le petit garçon paraissait n'avoir que cinq ans, bien qu'en réalité il en eût plus de six. La jeune dame était en deuil; l'air de tristesse répandu sur son doux visage en

disait encore plus que la couleur de ses vêtements. Les bagages que le voiturier déchargeait sur le quai indiquaient assez qu'elle ne venait pas au Pouliguen pour y passer seulement quelques heures. En effet, à peine arrivée, elle s'occupa sur-lechamp à chercher dans le village un logement qui lui convînt pour un séjour de plusieurs mois. Elle ne se montrait pas exigeante : deux pièces lui suffisaient, pourvu que celle où elle habiterait avec son fils fût vaste, aérée, en plein soleil, ouverte sur la mer. Elle trouva facilement ce qu'elle cherchait, et s'installa, sans plus tarder, chez de bonnes gens, dans la maison d'une famille de pécheurs.

La chambre qu'elle occupait au-dessus du rezde-chaussée, quoique réunissant toutes les conditions voulues, était, on peut le croire, un gîte fort modeste. Elle l'eut bientôt appropriée à ses goûts. Les femmes en général ont l'instinct de l'arrangement et savent, comme les oiseaux, se faire un joli nid avec un peu de crin, de mousse et de duvet. Elle avait entouré de rideaux blancs et frais le lit où. son fils dormait auprès d'elle, posé des rideaux de perse à chaque fenêtre, jeté sur le carreau une natte de joncs, couvert d'un de ses châles, en guise de tapis, la table grossière sur laquelle elle rangeait ses livres, ses coffrets, ses boites à ouvrage et tous ses objets de toilette. Déjà les coquillages et les

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algues marines, les galets arrondis et veinés du noir ou de rose qu'elle avait ramassés sur la grève, les premières fleurs du printemps qu'elle avait cueillies le long de la cote ou dans les fentes des roehers , meublaient les tablettes rustiques d'une étagère improvisée. Son existence était réglée, ses habitudes étaient prises. Elle passait presque toutes ses journées au grand air avec le petit Marc qu'elle emmenait toujours avec elle, et qu'elle accoutumait peu à peu au hâle, aux fortes brises, aux éclaboussures de la vague, aux tièdes ondées du ciel. Il fallait un bien gros temps pour la retenir au logis. Le plus souvent, à marée basse, elle allait s'asseoir dans une des anses du rivage, et, pendant que le cher petit être, si délicat, si frêle, si débile, s'aventurait sur les récifs, elle brodait ou faisait de la tapisserie, sans le perdre de vue un seul instant et tout en l'excitant de la voix. Lorsqu'il n'en pouvait plus et qu'il semblait demander grâce, elle se levait, l'enveloppait tout entier dans un chàle ou dans une mante, le couchait sur le sable chauffé par le soleil, et, lui faisant un oreiller de sa poitrine, le berçait, l'endormait sur son cœur. Plus d'une fois on la vit rentrer au village avec ce doux fardeau dans ses bras. La nuit venue, elle accommodait elle-même le lit de l'enfant, et demeurait à son chevet jusqu'à ce qu'il eût clos ses paupières. Dès lors elle s'appar-

tenait. Assise devant sa table , elle se mettait à écrire, et, durant des heures entières, la plume courait sans fatigue sur le papier. Elle épanchait ainsi, dans une muette confidence, ses craintes, ses espoirs et les tendresses dont son âme était pleine. Tel était le train d'existence que M"ie Henry menait au Pouliguen. Les habitants du port ne savaient de sa destinée que ce qu'ils en voyaient ; ils ne désiraient point en savoir davantage : les gens qui travaillent ne sont pas curieux. D'ailleurs, j'ai hâte de le dire, il n'y avait aucun mystère dans la vie de cette jeune femme : une vie si pure n'avait rien à cacher.

Les personnes qui ont connu intimement M. et M'" Henry pendant les premières années de leur union peuvent se flatter d'avoir vu de près un ménage heureux. Ces deux jeunes gens, bien nés tous les deux, ne s'étaient guère apporté en dot que leur jeunesse et leur amour, jeunesse honnête, amour sincère et qui s'appuyait sur une estime réciproque. Après avoir traversé gaiement les mauvais jours, ces mauvais jours qu'on se surprend quelquefois à regretter quand on sait ce que valent

les bons, ils avaient introduit peu à peu l'aisance et le bien-être dans l'intérieur qu'embellissaient déjà leurs tendresses mutuelles. Aux qualités aimables qui les avaient aidés à se passer des dons de la fortune, l'un et l'autre joignaient les qualités sérieuses qui servent à les mériter. Employé d'abord dans une des maisons de commerce les plus considérables de Paris, le jeune mari avait pu, au bout de quelque temps , s'établir pour son propre compte. Il était laborieux, actif, intelligent. De son côté, la jeune femme portait vaillamment et avec grâce la moitié de la vie commune. 11 ne peut exister d'heureux ménages qu'à ce prix; le mariage est une association, et c'est mal entendre le bonheur et la dignité d'une femme que de la réduire à n'être qu'un objet de luxe dans sa maison. Quoiqu'ils eussent pris racine en pleine réalité, M. et M'ne Henry restaient pourtant fidèles aux belles passions qui avaient été les fêtes de leur pauvreté. La richesse n'était pas à leurs yeux le but suprême de la destinée. Le soin des intérêts positifs n'avait pas abaissé leur âme. Ils s'aimaient comme par le passé, et l'esprit des affaires, qui n'a rien de commun avec les affaires de l'esprit, n'était point parvenu à les détourner des plaisirs de l'intelligence. Tout leur souriait, ils avaient des enfants charmants, trois petits garçons , beaux tous les trois comme le

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jour, et qu'ils chérissaient. Hélas! c'étaient ces blondes tètes qui devaient tenter le malheur.

A L'âge de six ans, l'aîné, qui avait poussé jusquelà comme un rejeton vigoureux, pâlit, s'étiola, languit pendant quelques mois et mourut. Je ne parle pas de la douleur du père et de la mère : à quoi bon, et que pourrais-je dire? S'il faut absolument que le bonheur se paye ici-bas, certes ils avaient acquitté leur dette, et il était permis de croire que le sort jaloux n'avait plus rien à leur réclamer. Cependant, deux années plus tard, le second enfant s'éteignait comme son frère aîné. Parvenu à l'âge de six ans, on le vit dépérir, lui aussi, et cette fois encore la science et la tendresse furent également impuissantes : il mourut en souriant, ses bras enlacés au cou de son pare. Des trois adorés, il ne restait plus que le petit Marc. Qu'on tâche maintenant de se représenter la terreur croissante de ces infortunés, à mesure que leur dernier espoir approchait du terme fatal où les deux autres avaient été moissonnés ! Qu'on juge de leur épouvante quand ils reconnurent les premiers symptômes de la consomption! .Marc se fanait comme une fleur qui manque d'eau ; le mal faisait des progrès rapides. Ils avaient épuisé la liste des médecins en renom, et ne savaient plus à qui recourir. Or il y avait dans la rue même où ils habitaient un médecin assez obscur, mais qui,

pour n'être pas un prince de la science, s'était pourtant acquis dans son quartier une bonne réputation de savoir et de probité. Ils pensèrent à lui dans leur détresse. Le docteur accourut : c'était un homme doux, un peu triste , et dont la figure, quoique respirant la bonté, aurait passé inaperçue sans la beauté de l'œil et la profondeur du regard. Il écouta le récit des parents, plus d'une fois interrompu par les larmes et les sanglots, puis, après avoir examiné l'enfant, il garda un silence rêveur.

« Madame, dit-il enfin, je ne sais au monde qu'un seul médecin, un seul, entendez-vous? qui puisse sauver votre fils.

— Qui? Nommez-le! s'écria la mère éperdue.

— Ce n'est pas moi, répliqua le docteur. Celui que je veux dire est notre maître à tous. Heureux qui peut de loin en loin lui arracher, un de ses secrets! En général, c'est à lui tout d'abord que les malades devraient s'adresser, et la plupart s'en vont faute de l'avoir consulté.

— Eh bien, monsieur, son nom, son adresse? Nous allons l'appeler.

— Vous perdriez votre peine : il ne se déplace jamais et ne s'est jamais dérangé pour personne. Les tètes couronnées elles-mêmes sont obligées d'aller le chercher 5 mais, grands ou petits, il

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accueille avec une égale bonté tous ceux qui viennent se jeter dans ses bras.

- Ah! s'écria M'"e Henry, j'irai le trouver, fûtil au bout du monde!

— Partez donc, madame, dit le docteur avec autorité. N'attendez pas jusqu'à demain; partez aujourd'hui, dans une heure. Ce médecin, c'est la nature; allez lui confier votre fils. Je ne réponds pas de sa guérison; mais j'affirme que, s'il reste ici, dans un an au plus tard, il aura rejoint ses deux frères. Enlevez-le bien vite à l'existence qui le tue. Emmenez-le loin de Paris , au bord de la mer, dans quelque village ignoré de Bretagne ou de Normandie. Donnez-lui l'espace, le grand air, le soleil, les vastes horizons. Habituez ses pieds à courir sur les grèves ; que son corps s'imprègne du sel de l'Océan. Dès que ses forces renaîtront, laissez-le s'échapper et galoper en liberté comme un poulain dans les savanes. Les enfants, Dieu merci! ne sont pas rares sur nos côtes ; qu'il se mêle à leurs diableries et se roule avec eux sur la plage. Ne lui mesurez ni le vent ni la pluie. Qu'il mange et dorme à discrétion. Ni drogues ni médicaments. La nature en sait plus long que la Faculté; elle seule fait des riiracles. »

Et là-dessus il se retira.

M"1' Henry avait entendu parler du Pouliguen;

une de ses amies y avait passé la dernière saison d'été. Dans la soirée du même jour, elle partait pour Nantes par le chemin de fer. Le lendemain, elle prenait le bateau à vapeur qui la menait à Saint-Nazaire. Elle ne s'arrêtait à Guérande que juste le temps de changer de voiture, et, une heure après, elle arrivait dans le petit port où la vie et la mort allaient se disputer son enfant.

Ce fut la vie qui l'emporta. Au bout de quelques semaines, comme une plante qui languissait à l'ombre dans un sol ingrat, et qui, transportée au midi dans une terre nourrissante, se relève et promet des fleurs à la saison prochaine, Marc renaissait déjà. Déjà la sève ravivée avait commencé son mystérieux travail; on croyait la voir circuler sous le fin tissu de la peau qui reprenait sa souplesse, sa fraîcheur et sa transparence. Les lèvres n'avaient plus la pâleur livide qui semble

appeler le baiser de la mort. Les yeux s'éclairaient de subites lueurs; les joues se coloraient et se teignaient en rose tendre, comme, au soleil levant, les neiges des glaciers. Mme Henry renaissait, elle aussi. — « Qui m'eût dit, écrivait-elle à son mari, que je pourrais encore m'estimer une heureuse mère? 11 semble que le ciel, en me le rendant, m'ait rendu les deux autres. Ils revivent en lui, et je ne l'embrasse pas sans les sentir tous les trois sur mon cœur. » — Le père avait pu s'échapper de Paris au début de la convalescence. Il n'était resté que quelques jours au Pouliguen, mais il avait pressé dans ses bras son fils ressuscité, et ces quelques jours avaient suffi pour lui rendre familier le paysage où habitaient les êtres qu'il aimait. C'est un grand adoucissement aux rigueurs de l'absence que de connaître le coin de terre où vivent ceux qui nous sont chers : on les suit à chaque pas qu'ils font, on les voit vivre, on vit avec eux. Au bout de quelques mois, le petit Marc était en pleine possession de l'existence : la nature avait accompli son œuvre.

« Ce n'est plus un enfant, c'est un diable, écrivait Mme Henry au commencement du mois d'août. On ne voit, on n'entend que lui sur le port. Il est la joie, le bruit, le mouvement de ce village où,

voilà quelques mois, il était un objet de pitié. 11 ne marche pas, il ne court pas, il vole. Il ne mange pas, il dévore. On sent jusque dans ses cheveux toujours en révolte le bouillonnement de la vie. Envoie, sans plus tarder, pantalons, blouses, brodequins. A la lettre, il est en guenilles; du Pouliguen au bourg- de Batz, la côte est pavoisée de ses fonds de culotte. Le croiras-tu? il n'y a que le spectacle de la mer qui réussisse à le réduire et à l'apaiser. Il est très-vrai que la mer exerce sur lui une sorte de fascination. Se retire-t-elle, il s'at triste; revient-elle, il bat des mains et l'appelle des noms les plus tendres. Il l'aime comme s'il comprenait que c'est elle qui l'a sauvé. Jusque-là, rien de mieux; mais sais-tu quel est son rêve? Le continent ne lui suffit plus. Aller sur mer, voilà son ambition. N'est-il pas venu ce matin m'annoncer d'un air tiomphant que le père Lambinet, notre hôte, consentait à le prendre avec lui dans sa chaloupe et à l'emmener à la pèche'/ Je l'ai bien reçu; là-dessus je suis intraitable. Moi atissi, j'aime l'Océan, mais, au risque de passer pour un monstre d'ingratitude, tout en l'aimant, je le redoute. J'ai signifié à monsieur ton fils qu'il eût à se contenter du plancber des vaches, et que s'il s'avisait seulement de mettre le pied dans une barque, cette barque fût-elle amarrée au quai, il

ne resterait pas un jour de plus au Pouliguen. Tel est, mon ami, le bulletin de la journée. A l'heure où je t'écris, il est couché, il dort. Que n'es -tu là pour voir comme il est beau! Car ce démon a la beauté des anges. Sa bouche est pareille à une grenade entr'ouverte. Ses joues ont sous le haie Féclat velouté d'une pèche mûre. La sueur perle à ses tempes comme des gouttes de rosée, et le souffle de ses lèvres est si doux, qu'on dirait la respiration d'une fleur. Quel calme ! quelle paix ! quelle sérénité!... Et penser que de tout cela le réveil va faire un ouragan! »

Laissons jaser la plume de M"ie Henry.

Voici quelques fragments de lettres où se peint l'heureux naturel de cette aimable femme, et qui nous tiennent au courant des faits et gestes de son

fils :

2(5 août.

« Je crois, en vérité, que Marc est amoureux de la mer! On le voit, par tous les soleils, lui faisant sa cour le long du rivage. Tout ce qui est de

la terre ferme n'existe plus , ne compte plus pour lui. La mer seule a le privilège de l'attirer et de le captiver. Elle est devenue son unique préoccupation; il n'a d'admiration et de curiosité que pour elle. Bien qu'il n'ait jamais mis le pied sur le pont d'un navire, tous les termes de marine lui sont aussi familiers qu'à un capitaine au long- cours. Il calcule les heures du flux et du reflux. 11 pressent, il préditles grains et les tempêtes. Ilsemble qu'entre la mer et lui, entre ce petit être et cette chose immense, il y ait un lien, des sympathies, des affinités mystérieuses, Mobile et changeant comme elle, il en subit toutes les influences, il est soumis aux mêmes variations. Il en a tour à tour la nonchalance ou -la turbulence, selon qu'elle est tranquille ou agitée. La tourmente l'exalte ; il se calme en même temps que les flots s'apaisent. Il ne parle plus de naviguer; mais quels regards il attache sur moi, toutes les fois que Lambinet prépare ses engins de pèche et s'apprête à sortir du port! Ces beaux regards bleus, si tendres, si suppliants, amolliraient les rochers de la cote. Je sens parfois mon cœur se fondre. Je le prends dans mes bras pour le jeter dans ceux du vieux pêcheur; puis, tout à coup saisie d'effroi et me ravisant aussitôt, je le retiens et le serre sur ma poitrine, comme si la m 2v voulait me l'enlever...

LA ROC M h AUX MOUETTES.

« D'où vient la terreur croissante que me cause cet élément? D'où vient que je ne saurais le regarder longtemps sans éprouver un sourd malaise? Je me défie de ses caresses, ses emportements m'épouvantent. J'ai beau me dire que je lui dois le dernier trésor qui me reste ; je ne l'aime plus, je ne peux plus l'aimer. Est-ce ingratitude? jalousie? superstition? pressentiment? Ne serait-ce pas tout simplement que je ne suis point faite pour vivre en présence des grands spectacles de la nature? Je les admire volontiers en passant ; ils me fatiguent à la longue. Pour l'ordinaire, il me faut un cadre à ma taille. Les montagnes m'écrasent, les forêts m'étouffent, l'Océan me trouble jusqu'à me donner le vertige. Tiens, mon ami, sache t'y résigner, ta femme ne sera jamais qu'une bonne petite bourgeoise. Ajoute que je suis Parisienne dans lame. J'aime nos rues, nos quais et nos boulevards, et de toutes les campagnes que je connais, il n'en est pas que je préfère à celles des environs de Paris. C'est là qu'il me plairait d'abriter ma vie, près des bois, non loin de la Seine. Rappelle-toi la jolie maison que nous avons visitée ensemble, un jour que nous nous promenions sur les coteaux de Sèvres et de Bellevue. C'était un dimanche d'avril, nous étions pauvres et bien heureux alors! L'habitation était à louer, la grille de l'enclos ouverte :

nous entrâmes, séduits par la beauté du site. Que tout était charmant, simple, modeste, et suivant nos goûts! Le jardin en pente, avec ses pelouses et ses pommiers en fleurs, le chalet dans le bas, la maison bien assise sur le plateau, tapissée de rosiers grimpants, enguirlandée de vigne vierge, les massifs de lilas et de faux ébéniers, le bassin d'eau claire où buvaient les mésanges, enfin les larges perspectives sur un océan de verdure, Saint-Cloud en amphithéâtre, au-dessus le Mont- Valérien, et la Seine pareille à un lac au fond du paysage, je revois tout en pleine lumière, tant de larmes répandues depuis n'ont pu ternir la fraîcheur et l'éclat de ces riantes images. Pendant deux heures, tout cela fut à nous. Nous avions pris possession de ce petit domaine, il nous appartenait, notre bonheur avait trouvé son nid. Nos enfants n'étaient pas nés, et je voyais déjà de blondes tètes courant dans les allées et se roulant sur les gazons. Ah! la bonne journée et les doux rêves que nous avons faits là! »

f.A ROCHE AUX MOUETTES. 23

Ier septembre.

« Ris de mes terreurs, mais ne ris pas des amours de ton fils. C'est plus sérieux que je ne le croyais, et tu vas en juger toi-même.

« Je projetais depuis quelque temps une petite excursion dans les terres. Marc se réjouissait à la pensée d'une promenade en voiture, et^ pour ma part, il me souriait assez d'échapper pendant un jour ou deux à la contemplation du seigneur Océan. Donc, avant-hier, par un de ces matins qui ont déjà la douceur de l'automne, nous partions dans un berlingot de hasard, au trot de deux chevaux qui auraient pu se disputer l'honneur de servir de monture au héros de Cervantes. On m'avait parlé, comme d'une merveille, d'un pont aérien, jeté sur la Vilaine, à la Roche-Bernard : c'était le but de notre expédition.

« Tout alla bien jusqu'au Croisic. Ciel bleu, air pur, soleil clément, Marc vif et gai comme un pinson, et babillant comme une pie ; il ne manquait que ta présence. Le paysage, tu le connais : blanc, sec, aride, avec des échappées de vue sur la mer, je ne sais quoi faisant songer à l'Orient. Les oiseaux y sont rares ; quelques touffes de chardons pou-

dreux où s'amassaient des nuées de petits papillons, voilà toute la flore du chemin.

« Au Croisic , nous tournons le dos au rivage, et nous nous enfonçons dans les terres.

« La scène se modifiait à mesure que nous nous éloignions de la côte. Ce n'était pas l'Éden retrouvé ; mais, au sortir de mes champs de sel, je pouvais me croire transportée dans un vallon de l'Arcadie. Des arbres! des sentiers ombreux! des prairies! des courants d'eau vive! Mes yeux, lassés de l'immensité, se reposaient avec complaisance sur les moindres détails de la vie rustique. On ne se figure pas combien six mois passés en présence de Neptune et de son trident font aimer la bonne Cybèle. La vue d'un toit de chaume fumant dans un verger me ravissait en extase. J'arrêtais notre char pour admirer tout à mon aise une mare dormant sous les saules. Je respirais avec délices la fraîcheur des haies et l'odeur des herbages.

« Or, tandis que la mère redevenait enfant, l'enfant se transformait, lui aussi, et devenait un personnage grave. J'appelais vainement son attention sur les objets qui attiraient la mienne; il jetait çà et là un œil indifférent, et demeurait silencieux dans son coin. A partir du Croisic, il avait cessé son ramage. Il faisait une de ces après-midi chauffées à blanc, où les fleurs languissent, où les

oiseaux se taisent, et j'attribuais à Ja chaleur du jour l'état de torpeur où Marc était plongé. Cependant, plus nous avancions, plus j'étais frappée de l'air de tristesse répandu sur ce frais visage, si animé quelques heures auparavant.

« — Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc? Souffres-tu? Parle, où as-tu mal?

« Il secouait la tète et ne répondait pas.

« Nous arrivions le soir à la Roche-Bernard. Marc, à peine arrivé, dîne du bout des dents, demande à se coucher, se roule dans ses draps et s'endort. Somme toute, journée manquée, soirée maussade. Le réveil devait être encore plus lugubre. La Roche-Bernard n'a jamais passé pour un lieu de délices, et l'auberge où nous étions descendus semblait moins faite pour égayer que pour assombrir l'esprit de ses hôtes : le séjour même de la mélancolie! Pour unique ressource, pour distraction suprême, le pont de la Vilaine. Il est d'un aspect saisissant, ce pont suspendu comme un fil de la Vierge au-dessus d'un abîme : il témoigne du génie de l'homme. C'est tout au plus si Marc daigna le regarder. Je lui offris de parcourir les alentours, de pousser jusqu'à Nantes, de visiter Tiffauges et Clisson. 11 se tenait assis sur un talus, au bord de

la route de Vannes, de plus en plus taciturne et rêveur. .

« — Eh bien, lui demandai-je enfin, que veuxtu faire? Veux-tu que nous retournions au Pouliguen ?

« J'aurais juré qu'à cette proposition Marc allait bondir de joie et me sauter au cou : il n'en fit rien. Le pauvre enfant n'était pas même dans le secret de sa détresse ; il souffrait comme les plantes qu'on a tirées de leur milieu, et qui se flétrissent sans savoir pourquoi. Je ne savais moi-même que penser. La campagne était terminée; nous n'avions plus qu'à battre en retraite. L'humeur de mon petit compagnon ne changea pas sensiblement pendant la première moitié du trajet; mais sa physionomie s'éclairait à mesure qu'il se rapprochait du rivage. Les premiers souffles de la brise marine le réveillèrent brusquement : la musique des grèves acheva de le transfigurer, et lorsque enfin, par une échancrure de la cote, il aperçut à l'horizon la ligne verte de l'Océan, ce fut une résurrection, une ivresse, un transport, une explosion de vie. Nous rentrions au Pouliguen vers la fin du jour, et le soleil avait disparu depuis longtemps, que Marc était encore sur la plage, en contemplation devant son idole. Qu'en dis-tu, mon ami? Dès ce matin, au saut du lit, il a repris ses habitudes d'indépendance et de vaga-

bouclage. Je l'entends qui joue sur le port avec les enfants du hameau. Bonté divine! en quel état va-t-il me rapporter ses chausses? »

10 septembre

« Je sens que je manque à ta vie autant que tu manques à la mienne. Je devrais, je voudrais partir : je le voudrais, et je ne le puis. Il est si heureux, et la saison si belle encore! Où prendre le courage de l'arracher à l'existence qui l'enivre, à ces grèves qui l'ont adopté, à cette plage qui semble le reconnaître pour son petit roi? Comment me résoudre à briser tant d'attaches? Ce n'est pas d'un départ, c'est d'une séparation qu'il s'agit. J'ose à peine lui en parler; s'il m'arrive d'en toucher quelques mots, je vois sa mine qui s'allonge et ses paupières qui se gonflent. Il n'y a que toi, mon ami, qui puisses me tirer d'embarras et mettre fin à cette situation, fais acte d'autorité : viens enlever ta femme et ton fils. Ce n'est pas de l'amour que Marc a pour toi, c'est de l'adoration : ni l'absence ni l'Océan n'ont pu te déloger de son cœur. La joie de te revoir apaisera bien des révoltes, préviendra bien des résistances. Arrange-toi pour passer ici la fin de septembre. Si nos affaires doivent en souffrir, eh

bien, elles en souffriront. Les affaires ne sont pas la grande affaire de la vie. Nous rentrerons à Paris par le chemin des écoliers : nous remonterons en flânant le cours de la Loire. Marc n'échappera pas aux séductions du bateau à vapeur. A son âge, il n'est point de pass; >:i profonde. Ta présence aidant, les beaux aspects du fleuve, les enchantements de l'automne, les mille distractions du voyage, auront bientôt dissipé ses regrets; mais, une fois chez nous, mon Dieu! que deviendra ce malheureux enfant habitué à l'air libre et aux grands espaces? Que ferons-nous, rue du Bac, dans notre entre-sol, de cette hirondelle des mers?... »

Il y avait, au bas de cette lettre, un dessin à la plume, qui était censé représenter un navire sous voiles, puis quelques lignes tracées à la hâte, et d'une écriture illisible , ce qui n'empêcha pas M. Henri de les lire couramment, à première vue : en présence des hiéroglyphes de leurs enfants, tous les pères sont des Champollion.

La missive de Marc était ainsi conçue :

« Cher petit père,

« Je t'aime bien. Je voudrais bien que tu vinsses pour demeurer avec nous. Je voudrais bien aller

sur la mer : c'est maman cj n i ne veut pas. Je suis très-occupé, et je travaille énormément. J'ai pris hier un gros crabe clans le trou d'un rocher. J'ai mille autres choses à te dire ; mais la poste va partir, et je n'ai que le temps de t'embrasser.

« Ton petit Marc. »

« P. S. C'est moi qui ai dessiné le vaisseau! »

La pauvre âme humaine est ainsi faite, qu'après les plus affreux désastres, après la perte des êtres les plus chers, elle peut se relever et s'ouvrir encore à la joie. Les teintes funèbres palissent et s'effacent, les spectres désolés se changent peu à peu en ombres attendries, le gazon pousse sur les tombes, la vie refleurit sur la mort. Dieu, dans sa bonté, a voulu qu'il en fût ainsi. M. et M"'L Henry allaient se réunir pour ne plus se quitter. Ils touchaient à la fin de leurs épreuves; le bonheur souriait de nouveau à ce ménage foudroyé. M. Henry disposait tout en vue de son prochain départ; il ne devait plus écrire que pour annoncer la date précise de son arrivée. La jeune femme l'attendait, impatiente de le revoir, heureuse et fière à la pensée de lui rendre son fils dans tout l'éclat de la santé,

resplendissant de tous les trésors, de toutes les beautés de l'enfance ; qu'elle était loin de prévoir les nouveaux malheurs qui la menaçaient!

On était arrivé au 1 5 septembre. Ce jou'--là , dans l'après-midi, le Pouliguen offrait l'image de la solitude et de l'abandon ; on aurait pu croire que la vie s'en était complètement retirée. Tous les habitants étaient dehors, les pécheurs à la mer, les paludiers aux marais salants, les femmes à la récolte du varech ou à la pèche des crevettes. 11 n'était resté que les enfants trop jeunes encore pour être emmenés, une douzaine de petits drôles

qui, en l'absence de leurs parents, se trouvaient maîtres absolus de la place. Ils étaient tous entre sept et dix ans, sauf le fils Legoff, qui en avait douze bien sonnés. En raison de son grand âge et de son expérience précoce, on lui avait donné les autres à garder. Nous allons voir comment ce vénérable Mentor s'acquitta de sa tâche , et par quelles prouesses il justifia la confiance du bourg.

Bien que la saison fût avancée, il faisait cependant une journée brûlante. L'air et la mer étaient de plomb ; il tombait du ciel des torrents de feu ; le soleil dévorait la côte.

M",e Henry était allée s'asseoir à l'ombre des pins qui couronnent la plage. Marc se tenait étendu près d'elle, et, dans la crainte qu'il ne s'échappât, elle cherchait à l'endormir avec les câlineries de sa voix. 11 advint qu'en essayant d'endormir son fils, ce fut elle qui s'endormit; ses paupières alourdies s'abaissèrent, et, comme le petit Marc faisait mine de s'assoupir, elle prêcha d'exemple et se laissa gagner par le sommeil.

Le fait est que Marc était éveillé comme une potée de souris.

Il entendait les cris des enfants qui prenaient leurs ébats sur le port, et depuis une heure il grillait d'aller se mêler à leurs jeux.

Après que sa mère eut fermé les yeux, il

demeura coi pendant quelques instants, puis il se leva doucement, sortit du bois à pas de loup et se précipita vers le port ; il y touchait quand tout d'un coup il s'arrêta ébloui, étourdi, fasciné par le spectacle offert à ses regards.

Contrairement aux injonctions de leurs familles, tous mes polissons venaient de se jeter dans une barque amarrée au quai. Le sage Mentor s'était emparé des avirons qu'il manœuvrait à tour de bras, tandis que le reste de la bande, par un "piétinement désordonné, imprimait à l'embarcation un mouvement de roulis ou de tangage qui leur permettait de se croire en plein Océan.

A la vue de Marc, ce ne fut qu'un cri :

« Marc! Voici Marc! Viens, Marc, viens avec nous ! »

Marc eût vu le ciel entr'ouvert, il eût entendu douze séraphins jouant de la viole en l'invitant à venir prendre sa place dans le paradis, qu'il n'aurait pas été plus vivement tenté.

« Non, dit-il enfin, non, ma mère me l'a défendu.

— Bah! bah! s'écria le fils Legoff, c'était le plus endiablé de tous ; quel mal y a-t-il à faire ce que nous faisons? »

Et les autres de répéter en chœur :

« Viens donc, Marc, viens donc avec nous! »

Marc était là, debout, immobile, les mains dans ses poches, et ne pouvant détacher ses yeux de l'abîme qui l'attirait.

« Non! » murmura-t-il d'une voix hésitante.

Ce ne fut qu'une huée.

« Il a peur! il a peur! A bas Marc! à bas le Parisien! à bas le capon! »

Marc n'y résista pas , il glissa du côté du bois un regard furtif, puis, doublement coupable, cédant du même coup aux incitations de son amourpropre et à l'attrait du plaisir défendu, il sauta du quai dans la barque, aux applaudissements de tous ces bandits, enchantés d'avoir un complice de plus.

Les choses ne devaient pas en rester là. S'il est vrai de dire que l'appétit vient en mangeant, c'est surtout quand on mange du fruit auquel il nous était interdit de toucher. Toute faute commise en entraîne fatalement une seconde 5 le mal est un engrenage qui ne nous lâche plus dès qu'il nous a saisi par un des pans de notre habit. La mer baissait : elle était calme, plate et lourde. 11 y avait près d'une heure qu'ils se démenaient comme des possédés dans ce bateau qui ne marchait pas, et ils commençaient à se lasser d'un jeu qui, si violent qu'il fût, les laissait à la même place, quand ce sacripant de Legoff, tout fier d'avoir en main

lcs avirons, offrit à ses amis le régal d'une promenade autour de la baie. Il s'agissait tout simplement d'en côtoyer les bords et d'aller s'échouer mollement sur le sable à l'autre extrémité de la plage.

Une immense clameur où perçait le cri de : Vive Legoff! accueillit cette admirable proposition. Marc pétillait de joie, il était ivre de désobéissance, et, le malheureux! ce fut lui qui détacha l'amarre qui retenait la barque au mur du quai.

Les voilà partis, quelle fête!

Christophe Colomb mettant le cap sur un monde nouveau n'était ni plus triomphant ni plus fier.

Cette barque près de quitter le port, cette mer en apparence si paisible, ces enfants si joyeux à l'heure du départ, tout cela, mon cher Paul, te présente un tableau fidèle de nos entraînements à tous les âges de la vie. Il semble qu'on pourra toujours s'arrêter à temps, qu'on sera toujours maître d'aborder aux rives prochaines. On ne veut faire que le tour de la baie, et on se livre sans défiance au courant qui mène aux abîmes.

Ils étaient à peine sortis du chenal, que l'embarcation, fort mal dirigée, devenait la proie du reflux qui les poussait au large sans qu'aucun d'eux s'en aperçut. Ils riaient, ils criaient, ils chantaient ; ils ne se possédaient plus. Maître Legoff, tout gon-

fié de son importance, jouait des avirons à tort et à travers, et la barque, comme si elle eût été tirée par des liens invisibles, s'éloignait de plus en plus du rivage.

11 faut avoir l'œil marin pour mesurer exactement les distances en mer. Ils pensaient être encore dans la baie, qu'ils en étaient déjà loin. Le point où ils s'étaient promis d'aborder décroissait insensiblement. Les dunes, les rochers, le hameau, tous les accidents de la côte, s'abaissaient et s'amoindrissaient peu à peu derrière eux.

Il vint un instant où les chants et les rires cessèrent brusquement : l'Océan grossissait à mesure qu'ils gagnaient le large; la houle les enveloppait.

L'étonnement, la stupeur, l'épouvante, se peignirent bientôt sur tous les visages.

LegofF était rendu et s'épuisait en efforts impuissants ; ils se précipitèrent tous à la fois sur les rames, et manœuvrèrent si bien, qu'au bout de quelques secondes elles étaient le jouet des flots, sans qu'il fût possible de les repêcher. Pour l'usage qu'ils en auraient fait, le dommage n'était pas grand : leur effarement s'en accrut pourtant, comme s'ils venaient de perdre leur unique chance de salut.

Ils jetèrent des cris désespérés : ils entraient dans la haute mer, Dieu seul pouvait les entendre.

Le jour baissait, le soleil enflammait le couchant, et pas une voile à l'horizon, pas un chassemarée en vue, pas une chaloupe, pas un bateau pécheur! Perdus dans l'immensité, ils ne voyaient que le ciel et l'eau. Ainsi qu'il arrive toujours entre gens qui se sont associés pour faire une sottise, ils avaient éclaté d'abord en récriminations réciproques ; le sentiment du danger commun qui grandissait de minute en minute ne tarda pas à les réconcilier. Pressés les uns contre les autres et se prêtant un mutuel appui, pâles, défaits et l'œil hagard, ils ne criaient plus, ils ne pleuraient pas, ils étaient terrifiés. Tantôt l'embarcation pirouettait sur la cime d'une lame , tantôt elle s'enfonçait et disparaissait dans un gouffre. Les vagues hurlaient autour d'elle comme une troupe de dogues affamés. Marc et Legoft étaient les seuls qui fissent encore bonne contenance. Legoft avait l'attitude révoltée d'un petit Ajax qui défie les dieux. Quant à Marc, on eût dit que la scène qu'il avait sous les yeux éveillait en lui moins d'effroi que de curiosité. Il avait entendu parler de Robinson et se voyait déjà dans une île déserte. Cette perspective ne lui déplaisait pas. Il fut servi à souhait : au moment où le soleil s'abîmait dans les flots, la barque s'affalait sur un banc de petits récifs que le jusant avait mis à fleur d'eau.

Culbutés par la violence du choc, ils roulèrent pêle-mêle et se relevèrent en se tâtant les côtes. Ils en étaient quittes pour quelques meurtrissures; mais la barque était en morceaux.

vï

Le banc sur lequel ils venaient d'échouer s'étendait autour d'un grand roc solitaire, aux formes tourmentées, à l'aspect formidable, et qui s'élevait juste au centre comme une immense forteresse. La mer n'en couvrait jamais le sommet, qui servait de refuge nocturne aux mouettes de ces parages. De là ce nom de Roche aux Mouettes qu'on lui avait donné dans le pays. La Roche aux Mouettes est bien connue des navigateurs; elle signale aux bâti-

4o LA ROCHE AUX MOUETTES.

ments qui viennent du large la mer de bas-fonds qui l'entoure et leur sert de remarque pour passer le Four et la Blanche, deux écueils dangereux, situés à quelque distance de l'entrée de la Loire.

Certes, la situation n'avait rien de réjouissant. Toutefois, si horrible qu'elle fût, ils éprouvèrent, en se relevant, un sentiment de délivrance. La traversée qu'ils venaient de faire leur avait inspiré une telle aversion pour l'élément liquide , qu'ils ne purent se défendre d'un mouvement de joie en sentant sous leurs pieds quelque chose de résistant.

Cette joie fut de courte durée. La nuit tombait, qu'allaient-ils devenir? Tous, ils criaient la faim.

C'étaient de petits drôles, mais aussi de bons petits cœurs. Ceux qui avaient encore leur goûter dans leurs poches en firent une masse commune qu'ils divisèrent en parts égales , et chacun eut la sienne.

La nappe fut bientôt mise.

Ils ajoutèrent au menu, jamais ce mot ne fut mieux à sa place, quelques moules, quelques coquillages qu'ils avaient ramassés çà et là, en furetant sous le goëmon, aux dernières lueurs du crépuscule.

Marc fit les frais du dessert : il distribua généreusement la provision de chocolat qu'il avait sur lui.

Parmi les débris que la barque, en se brisant, avait jetés sur les récifs, il se trouvait une gourde à moitié pleine d'un mélange d'eau et de rhum : ils en burent chacun une gorgée.

Il ne s'agissait plus que de s'arranger pour la nuit. Une nuit est vite passée, dit-on. C'est l'avis de tous ceux qu'attend un bon lit, sous un toit bien couvert et dans une chambre bien close; quand on n'a pour matelas que quelques touffes de varech avec un îlot pour alcôve, peut-être est-il permis d'en juger autrement.

La journée avait été brûlante , la soirée était froide.

Rassemblés en tas au pied du rocher, ils grelottaient et pleuraient dans l'obscurité à peu près complète. Marc lui-même, sous sa blouse et dans son pantalon d'été, commençait à sentir que les îles désertes étaient des résidences moins enchantées qu'il ne l'avait supposé jusque-là. Legoff ùta sa vareuse et la lui mit sur les épaules : saint Martin n'en eût donné que la moitié.

Legoff devait grandir de cent coudées pendant cette nuit mémorable; il allait montrer ce que peuvent, même chez un enfant, dans les situations les plus périlleuses , la présence d'esprit, le courage et la résolution.

«Mouchez-vous, dit-il, et écoutez-moi. Vous

devriez être honteux de pleurer comme vous le faites. Vous n'êtes plus des enfants, sapristi! Toi, Jambonneau, tu as eu sept ans aux dernières sardines. Toi, Pornichet, tu enrauras huit aux harengs. Toi, Macabiou, tu frises la dizaine. Toi, Mascaret, tu pourrais presque chausser les bottes de pêche de ton frère aîné. Au lieu de rester là, serrés les uns contre les autres comme un troupeau de moutons pendant l'orage, rappelons-nous que nous sommes tous fils de marins et que nous-mêmes nous serons des marins un jour. Voulez-vous revoir le Pouliguen, retrouver vos parents et manger encore de la soupe au lard? Je réponds de vous à condition que vous m'obéirez et que je commanderai à des hommes.

— Oui, oui, s'écrièrent-ils tous à la fois, électrisés par ce magnifique langage. Commande, et nous obéirons. C'est toi, LegofF, notre capitaine! »

Ils avaient tous été bercés, dès l'âge le plus tendre, par des histoires de navire en perdition, d'équipages jetés à la côte. Leur imagination s'était familiarisée de bonne heure avec les drames de l'Océan; ils savaient confusément et par ouï-dire tout ce qui se pratique à la mer pendant ces scènes de détresse.

« Eh bien, reprit LegofF, si je suis votre capitaine, vous êtes mon état-major. Consultons-nous;

cherchons ensemble ce qu'il a y de mieux à faire dans la position où nous sommes. Que chacun donne son avis, et nous déciderons après. Ça se passe ainsi dans tous les naufrages. La séance est ouverte. A toi, Jambonneau! Parle le premier.

— Mon avis, à moi, dit Jambonneau d'une voix mâle, est qu'il faut tirer des coups de canon jusqu'à ce qu'un bâtiment de passage nous entende et vienne nous ramasser.

— Nous n'avons pas de canon, dit Pornichet.

— Ni de poudre, dit Mascaret.

— Je m'en fiche, reprit Jambonneau. On me demande mon avis, je le donne. On n'est. pas forcé de le suivre.

— On en tiendra compte, dit LegofF. A toi, Macabiou !

— Mon avis, à moi, dit Macabiou, c'est qu'il faudrait grimper jusqu'en haut de ce grand rocher, et, quand nous y serions, crier de toutes nos forces en faisant signe avec nos mouchoirs.

— A toi, là-bas, François Guillemin! Tu n'es pas plus haut qu'une quille 5 mais c'est, dit-on, dans les petites boîtes que se trouvent les meilleurs onguents. Quel est ton avis?

— Mon avis, à moi, répondit un filet de voix, c'est qu'il faudrait écrire une lettre, et puis après

la mettre dans une bouteille, et puis après jeter la bouteille à la mer.

— Et toi, Parisien , as-tu quelque chose à nous dire ?

— Moi, répliqua Marc, je dis qu'il faudrait abattre un gros arbre, et, après que nous aurions creusé le tronc avec nos couteaux, monter tous dedans pour retourner au Pouliguen.

— Ce n'est pas ça, dit Pornichet; c'est un radeau qu'il faut construire avec les planches de notre barque, et ensuite nous tirerons au sort pour savoir lequel de nous sera mangé le premier par les autres. »

Les membres du conseil, qui ne s'attendaient pas à une pareille motion, qui n'avaient pas prévu qu'on pût arriver à une pareille extrémité, furent frappés de stupeur. Chacun d'eux, l'oreille basse et le menton sur le jabot, se livrait en silence aux méditations les plus sérieuses. LegofF lui-même avait perdu un peu de son assurance. Il n'était pas éloigné de proposer un amendement qui, le cas échéant, mettrait le capitaine hors de concours. Une réaction violente se produisit bientôt dans l'assemblée. Un cri de révolte et d'indignation s'échappa en même temps de tous les cœurs :

« Non, non, plutôt mourir de faim! A bas Pornichet!

— Dame! ajouta celui-ci sans trop s'émouvoir, c'est comme ça que mon grand-père a été mangé sur le radeau de la Méduse!

— A toi, Mascaret! Donne ton avis, dit Legoff qui avait hâte d'entrer dans un autre ordre d'idées.

— Moi, s'écria Mascaret d'un ton résolu, je n'y vas pas par quatre chemins. Je n'ai jamais cherché midi à quatorze heures, ni perdu mon temps à enfiler des mots. Mon avis est qu'il faut nous en aller d'ici le plus tôt possible, rentrer chez nous avant qu'on ait remarqué notre absence, souper au galop et nous fourrer chacun en tapinois dans notre lit. S'il y en a un qui trouve mieux, qu'il ne se gène pas pour le dire. »

Autant l'avis de Pornichet avait soulevé la réprobation, autant celui de Mascaret excita l'enthousiasme. Cet avis si simple et si ingénument exprimé soulagea toutes les poitrines et rallia toutes les opinions.

« Bravo, Mascaret! C'est Mascaret qui a le mieux parlé, c'est l'avis de Mascaret qu'il faut suivre. Vive Mascaret! »

En présence de cette ovation inattendue, Legoff, qui, quelques instants auparavant, s'était vu acclamer par ce tas de vauriens, dut se livrer à (Tanières réflexions sur la fragilité de la faveur populaire. Il trembla pour son autorité, il crut un

instant à sa déchéance. Le moment était venu de porter un grand coup et de ressaisir ainsi le pouvoir près de lui échapper. Après avoir, dans un résumé pittoresque, fait ressortir et toucher du doigt tout ce que les opinions qui s'étaient produites présentaient d'absolument impraticable, de profondément inepte et de parfaitement saugrenu, il ne craignit pas de saisir Mascaret sur les marches du Capitole pour le traîner à la roche Tarpéienne d'où, en un tour de main, il le précipita.

« Nous le savons, pardieu! bien, s'écria-t-il, qu'il faut nous en aller d'ici! Mascaret n'a oublié qu'une chose, c'est de nous en indiquer les moyens.

— Comment! comment! répliqua Mascaret, qui déjà perdait pied.

— Si Mascaret a voulu se moquer de nous , reprit LegofF, je me permettrai de lui faire observer que le moment n'est pas bien choisi. S'il a parlé sérieusement, je lui dirai, avec les égards qu'il mérite, que de tous les avis qui ont été donnés, c'est le sien qui est le plus bête

— Nous attendons le tien, riposta Mascaret d'un ton de défi.

— Le voici, dit LegofF en élevant la voix : fouillons tous dans nos poches et tâchons d'y trouver des allumettes! »

On leur avait si souvent et si expressément

défendu de toucher aux allumettes et d'en emporter avec eux, que presque tous en tirèrent quelquesunes du fond de leurs goussets.

« Eh bien, s'écria Legoft avec l'autorité du commandement, ce n'est pas un radeau, c'est un bûcher que nous allons faire avec les planches de la barque. 11 faut allumer un grand feu dont la flamme monte si haut, si haut, qu'elle puisse être vue à dix lieues en mer. Les navires, en l'apercevant, se douteront bien que ce n'est pas un feu de cheminée; ils comprendront que c'est un signal de détresse, et nous autres, rangés devant la braise comme des cailles à la broche, au lieu d'en être réduits à battre la semelle pour nous dégourdir, nous nous chaufferons tranquillement les os des jambes, en attendant qu'on vienne nous chercher.»

Il faut renoncer à décrire l'effet produit par ces paroles éloquentes. Jambonneau, Macabiou, Pornichet s'inclinèrent devant le génie de Legoff; la perspective d'un bon feu aurait suffi pour lui gagner tous les suffrages.

Mascaret seul persistait dans son avis et soutenait mordicus qu'il fallait s'en aller au plus tôt.

« Maintenant, ajouta LegofF, tout le monde sur le pont, tout l'équipage à la manœuvre! »

Et, à la lueur des étoiles, traînant après lui toute la bande, il se dirigea vers l'embarcation qu'il

avait si bien gouvernée et qui gisait sur le lit de bas-fonds où elle s'était rompu les côtes. LegofFen avait déjà exploré la carcasse avec l'espoir d'y trouver quelque chose qu'il pût se mettre sous la dent. Il n'avait trouvé que quelques paquets d'étoupe, quelques lambeaux de toile goudronnée, une hachette, des cordes et du fil de caret. Il n'est rien d'inutile, rien n'est à dédaigner. De tous ces objets dont il s'était soucié d'abord autant qu'une poule de l'embouchure d'une clarinette, il n'en était pas un qui ne dût lui servir. Armé de la hachette, il attaqua résolument les flancs entr'ouverts du bateau, et pendant qu'il les dépeçait à coups redoublés, les autres en ramassaient les éclats qu'ils entassaient pêle-mêle sur l'emplacement que LegofF avait désigné.

Il n'y a point de situation si lamentable que ne puisse égayer le travail en commun.

Les planches fracassées qui volaient en morceaux, les débris qu'ils cherchaient à tâtons et qu'ils se disputaient dans l'ombre, les allées, les venues, l'émulation qui s'était emparée d'eux tous, l'activité de fourmi qu'ils déployaient sur cet îlot, les chutes mêmes qu'ils faisaient, soit en glissant sur le goëmon visqueux, soit en se heurtant les uns contre les autres, tout cela les tenait en haleine et avait fini par les ragaillardir.

Le bûcher montait à vue d'oeil.

Quel moment que celui où le capitaine LegofF, entouré de son état-major, frotta une allumette chimique sur le drap de son pantalon , et mit le feu à la toile goudronnée et aux étoupes qu'il avait amassées dans le foyer!

Chacun d'eux retenait son souffle, tous les cœurs étaient dans l'attente.

Ce ne fut d'abord qu'un nuage de fumée si épaisse que la nuit en était obscurcie.

Plusieurs minutes s'écoulèrent dans une angoisse inexprimable.

Enfin ils entendirent les crépitations de l'embrasement.

La fumée s'éclaira d'une lueur rougeâtre , des lignes étincelantes coururent çà et là sur les premières assises du bûcher, l'incendie gagna rapidement le faite, et bientôt une immense gerbe de flamme illumina le ciel et les flots.

Jamais bourrées de la Saint-Jean ne méritèrent mieux le nom de feu de joie que ces planches brûlées en signe de détresse. Plus heureux que Mascaret, LegofF savourait à longs traits les douceurs d'une popularité bien acquise. Pas un ne doutait que cette flamme si haute et si claire n'appelât à leur aide les bâtiments qui tenaient la mer à dix lieues à la ronde, ils croyaient tous à leur pro-

chaine délivrance, et ils la saluaient déjà par des acclamations bruyantes, pendant qu'au-dessus d'eux les mouettes, réveillées en sursaut, volaient autour de leur refuge en jetant des cris effarés.

Les heures s'écoulaient, les planches ne donnaient plus de flamme, et, rangés autour du brasier, ils soupiraient encore après le bâtiment qui devait les recueillir à son bord. L'espèce de fièvre qui s'était emparée d'eux tous venait de S'éteindre, elle aussi, faute d'aliments, et ils étaient tombés peu à peu dans cet état de prostration et de marasme qui succède fatalement à toutes les grandes crises. Ils en sortirent par un nouvel accès

p LA ROCHE AUX MOUETTES.

de désespoir. La perspective même de leur retour au Pouliguen, en admettant qu'il leur fût donné d'y rentrer, les remplissait de trouble et d'effroi. S'ils ne pensaient pas sans remords aux angoisses de leurs familles, ils ne pensaient pas non plus sans terreur à la réception qui les attendait. Marc ne se montrait ni plus fier ni plus rassuré que les autres. Il se représentait sa mère désolée, courant éperdue sur la plage. 11 savait qu'elle était la plus tendre des mères, et la conscience du mal qu'il avait fait lui déchirait le cœur; il savait aussi qu'elle était sévère au besoin, et Marc se sentait trop coupable pour pouvoir compter sur beaucoup d'indulgence. Ainsi, de quelque côté que chacun se tournât, ce n'était pour tous que motifs à lamentations. Ils revoyaient, comme dans un mirage, l'intérieur paisible où ils étaient nés, le foyer qu'égayaient les causeries du soir, la table où ils s'asseyaient aux heures des repas, le lit où ils dormaient si doucement sous leurs courtines de serge verte. Ils appréciaient pour la première fois les biens, les joies faciles qu'ils avaient perdus parleur faute, ils recon naissaient quels heureux enfants ils avaient été jusque-là, combien leurs parents étaient bons pom eux et les aimaient, et les pauvres petits pleuraient à chaudes larmes. Ils n'étaient déjà que trop punis, et pourtant leur châtiment commençait à peine.

Ce fut encore Legoff qui les réconforta.

« Ah ça, s'écria-t-il , est-ce que vous n'aurez pas bientôt fini de me piauler ainsi aux oreilles? Vous êtes bien ici. Vous avez les pieds chauds, la tête fraîche et le ventre libre. Que vous manquet-il? De quoi vous plaignez vous? Aurait-on négligé, par hasard, de bassiner les draps à monsieur le baron de Mascaret? Monsieur le vicomte de Jambonneau attendrait-il après son édredon ? On a peut-être égaré les pantoufles et la robe de chambre à milord Macabiou? Je ne m'en consolerais pas. Qui m'a donné des loups de mer pareils? Vous allez voir plus de vingt bâtiments se disputer l'avantage de vous ramener au Pouliguen ; vous n'aurez que l'embarras du choix. Quant à la réception qu'on nous prépare, je ne vous garantis pas qu'il y aura des mats de cocagne sur le port et des étalages de pain d'épice tout le long du quai. Il est même possible que notre ingrate patrie pousse la ladrerie jusqu'à faire l'économie d'un feu d'artifice. En revanche, je crois pouvoir affirmer que ceux d'entre vous qui aiment les claques n'auront point sujet d'être mécontents. Vous en serez quittes pour quelques calottes, tandis que moi, je payerai pour tous et serai battu comme plâtre. Quand je pense que c'est la barque à papa qui a l'honneur en ce moment de nous servir de calorifère, j'en ai

froid dans le dos ! A chaque heure suffit sa peine : nous verrons plus tard à nous débrouiller. Mouchez-vous , et plutôt que de geindre comme des sans-cœur, tâchons de nous distraire et de nous divertir un peu.

— Oui, dit Jambonneau, faisons une partie de billes.

— Ou de tonneau, dit Pornichet.

— Ou de bouchon, dit Macabiou.

— Si c'était égal à l'honorable société, dit le petit Guillemin, je demanderais qu'on fit tout simplement une partie de macarons.

— Moi, je demande à m'en aller, tout simplement, dit Mascaret.

— Mieux que cela, reprit Legoft, mettons-nous à raconter des histoires. Il n'est pas un de nous qui n'en sache au moins deux ou trois. Rien ne vaut pour l'agrément une jolie histoire racontée entre amis. Que chacun dise la sienne, et celui qui, de l'avis de tous, aura dit la plus amusante, les autres lui payeront du sucre d'orge, dimanche prochain, au bourg de Batz, après la sortie de la messe. »

Age heureux! il n'en fallait pas davantage pcnr changer le cours de leurs idées et les arracher à leurs réflexions. Ce fut comme un coup de vent qui nettoie le ciel et dissipe les nuées. Il n'y eut qu'un cri : Racontons des histoires! Ils en avaient tous

LA ROCHE AUX MOUETTES. <tf

quelques-unes au fond de leur sac, toutes plus ou moins vraies, plus ou moins vraisemblables, de ces histoires que les marins rapportent des pays lointains, qui passent dans les familles à l'état de légendes, et que chaque génération transmet à celle qui la suit, revues, corrigées, et surtout considérablement augmentées.

La lice était ouverte, tous brûlaient d'y entrer; ce tournoi, dont quelques bâtons de sucre d'orge devaient être le prix, enflammait les imaginations, allumait bien des convoitises.

« Commence, Pornichet, dit Legofï; je devine, à ton air guilleret, qu'il y a quelque chose de gentil qui frétille au bout de ta langue.

— Oui, s'écria Pornichet se précipitant dans l'arène avec l'impétuosité et l'étourderie d'un hanneton, nous allons rire! Je vas vous raconter le radeau de la Mcdusc, et comment mon grand-père »

Il n'alla pas plus loin, une tempête d'imprécations l'arrêta court et le jeta sur le carreau.

« Pornichet, dit Legoff d'un ton magistral, on ne sert point de semblables histoires à des gens qui n'ont pas dîné et qui se trouvent dans notre position. Profite de la leçon, et, quand tu fréquenteras la société, souviens-toi qu'un homme bien appris ne met jamais les pieds dans le plat. Si tu n'as rien de plus folâtre à nous offrir...

j6 LA ROCHE AUX MOUETTES.

— Mais il me semble..., répliqua Pornichet montant sur ses ergots.

— A un autre ! s'écria LegofF.

— Oui, oui! s'écrièrent toutes les voix. A bas Pornichet! à la porte!

— C'est comme ça? dit Pornichet; je donne ma démission.

— On l'accepte, dit Jambonneau.

— ■ Allons-nous-en! dit Mascaret.

— Qui prend la parole? demanda Legoff.

— Moi ! s'écria le bouillant Macabiou , bien connu chez tous les épiciers de la commune par son amour désordonné pour les bâtons de sucre d'orge. Je vas vous raconter comme quoi Babolein Macabiou, mon grand-oncle, ne put s'asseoir une seule fois sur son derrière pendant les vingt dernières années de son existence. »

Ce début imposant, inattendu et vraiment épique avait exzité au plus haut point la curiosité de tout l'auditoire.

Après s'être recueilli un instant :

« C'est donc pour vous dire, reprit Macabiou, que mon grand-oncle Babolein, maître calfat à bord de la corvette la Muscade , naviguait dans la mer Glaciale, qui est une mer où, comme son nom l'indique, il est plus facile d'attraper l'onglée que des

rentes. Un matin la Muscade se réveilla prise dans les glaces. Impossible d'avancer ou de reculer. Impossible de dire : Passez, Muscade! 11 ne lui restait plus qu'à hiverner dans la compagnie des phoques et des baleines, en vue du Spitzberg, une contrée pleine d'ours blancs et où les abricots ne mûrissent qu'en espalier. Babolein aimait à s'y livrer à l'étude des simples, qui était, avec la chique et le fil-enquatre, l'unique passion de sa vie. Un jour qu'il était en train d'herboriser, il se trouva nez à nez avec cinq ours blancs de la plus belle taille, et qui, aussitôt qu'ils l'aperçurent, vinrent, en dodelinant de la tète, se coucher à ses pieds et lui lécher les mains. Mon grand-oncle pensait rêver. Il se disait que c'étaient sans doute quelques ours de sa connaissance ; mais il avait beau chercher dans ses relations, il lui semblait bien qu'il les voyait pour la première fois. Les cinq ours l'accompagnèrent poliment jusqu'à bord, et ne s'éloignèrent qu'après qu'il eut monté sur le pont. Le lendemain, il rencontra d'autres ours qui se comportèrent à son égard avec la même honnêteté, et pour lors il ne rentra jamais sans être escorté jusqu'à son bâtiment par une foule d'ours qui le suivaient comme des caniches. Vous pouvez croire que sur la corvette il n'était pas question d'autre chose. On avait fini par reconnaître que le maître calfat tenait de la

nature le don de charmer ces animaux et de les apprivoiser à première vue. Le chirurgien du bord, qui avait fait ses classes, expliquait ça par un fluide qu'il traitait de magnétique, et qui, à son dire, sortait de la peau de Babolein pour entrer dans la peau des ours. Quand la débâcle des glaces arriva et que la Muscade put enfin partir, ce fut un coup d'œil enchanteur. Plus de quinze cents ours lui firent la conduite à la nage, et ils l'auraient suivie comme ça jusqu'à Brest, si mon grand-oncle, dans leur intérêt, ne leur eût conseillé de s'en aller. Ils poussèrent tous un grognement plaintif, et retournèrent chez eux en gémissant. Babolein lui-même se sentait attendri. 11 s'était attaché à ces ours et se disait qu'il remplacerait difficilement tant d'amis si fidèles.

« Trois ans plus tard, mon grand -oncle se trouvait à Brest. Un soir qu'il se promenait sur le cours d'Ajot en société de matelots tous bons enfants et ne demandant qu'à se divertir, il se mit à leur raconter ce qui lui était arrivé dans la mer Glaciale avec les ours blancs du Spitzberg. Ils riaient tous à se détraquer la mâchoire, et tenaient tout ce que disait le maître calfat pour autant de bourdes et de gausseries. Sur ces entrefaites, vint à passer une espèce de Savoyard qui portait un singe à son bras, et menait à la chaîne un gros ours noir, un ours énorme et tout pelé, muselé

LA ROCHE AUX MOUETTES. j9

avec des courroies. C'était l'affaire de Babolein , gui offrit. de parier deux pièces de quarante sous que cet ours allait se coucher à ses pieds et lui lécher les mains. Le pari fut tenu par Claude Chalumeau, qui était, lui aussi, du Pouliguen, et maître calfat à bord du Saumon. Tous ensemble, ils rirent tant et si bien, que le Savoyard consentit à oter la muselière de son ours et à le mettre pour un instant en liberté. Babolein Macabiou s'était planté devant la béte, il la regardait entre les deux yeux et lui lançait son fluide au visage. Il faut croire que ce fluide était éventé ou qu'il n'agissait que sur les ours blancs, car tout à coup l'ours noir, au lieu de se coucher aux pieds de mon grand-oncle , se dressa sur ses pattes de derrière et fit mine de vouloir se jeter sur lui pour le dévorer. A. la vue des crocs de ce faux ami, Babolein, obligé de reconnaître la mauvaise qualité de son fluide, jugea qu'il n'était que temps de recourir pour son propre compte à la poudre d'escampette. 11 montra les talons , mais, du même coup, il montrait encore autre chose, et ce ne fut pas sans peine qu'on fit lâcher prise à la bète qui venait de le happer par là. Voilà, mes amis, comment il advint que Babolein Macabiou, mon grand-oncle, allégé dans le même jour de deux pièces de quarante sous et de deux autres pièces , passa six

semaines sans avoir de quoi chiquer, et le restant de sa vie sans avoir de quoi s'asseoir. Devenu vieux, il se plaisait à raconter cette petite histoire; il ne la racontait que debout, et ne manquait jamais d'ajouter, après la fin de son récit, qu'il ne fallait pas plus se fier aux ours qu'aux hommes. »

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Ainsi parla milord Macabiou, à la satisfaction générale. Trois salves d'applaudissements, auxquels Pornichet, malgré sa déconfiture, ne put s'empêcher de joindre les siens, couronnèrent ce joli morceau; bien que la joute fût à peine ouverte, il y eut dans l'auditoire comme un soupçon que le sucre d'orge était déjà gagné. Cette histoire d'ours avait achevé de les mettre en belle humeur, toutes les langues se délièrent, et les récits les plus

étranges se succédèrent sans interruption. Le foyer qui jetait encore de vives lueurs, ces enfants groupés à l'entour dans des attitudes diverses, les uns debout, les autres assis sur les brisants, tous attentifs à la voix du conteur, l'îlot que la mer, en se retirant, avait laissé complètement à nu, les flaques d'eau où se miraient les étoiles du ciel, le grand roc dont la masse irrégulière et sombre s'éclairait çà et là des reflets ardents du brasier, les mouettes qui battaient des ailes au-dessus de sa tête chenue, et, pour cadre au tableau, les flots apaisés et lointains, tout cela composait une scène à la fois bizarre et charmante, et qui aurait pu tenter le pinceau d'un van der Neer ou d'un Isaac van Ostade.

Tout ce qui fut dit pendant le cours de cette veillée pittoresque, je ne puis le redire ; un volume n'y suffirait pas. Tous ces récits se ressemblaient au fond : toujours un ingénieux matelot jeté par aventure dans des situations impossibles, et qui s'en tirait à sa gloire! Le bisaïeul de Jambonneau se baignait un jour dans le canal de Mozambique. Pris entre deux requins qui s'avançaient sur lui la gueule ouverte, ce diable d'homme avait trouvé moyen de les exciter l'un contre l'autre et de les amener à se dévorer réciproquement : il n'en était resté que les nageoires caudales, recueillies avec

soin et conservées comme un trophée dans la famille des Jambonneau. Le grand-papa du petit Guillemin avait fait mieux encore : il venait de harponner une baleine , quand son embarcation, fouettée par un coup de queue, chavira. Tombé à la mer, il put ressaisir la corde du harpon que la baleine emportait avec elle, et lorsque celle-ci, après avoir plongé , reparut à fleur de vague , il lui monta sans façon sur le dos et s'établit là comme sur le pont d'un navire. Il fit ainsi plus de douze cents lieues, buvant la pluie que lui versaient les nuages, et se taillant dans sa monture quelques tranches de filet lardacé qui apaisaient sa faim à l'heure du dîner. Quand la baleine plongeait, il lui rendait la bride et se faisait traîner à la remorque : il reprenait son poste dès qu'elle émergeait comme une plate-forme à la surface de l'Océan. Au bout d'une semaine d'exercices, il était parvenu à la dresser et à la gouverner, grâce au dard qu'elle avait dans le flanc, et, bref, un matin, après bien des péripéties, debout et fièrement campé sur l'échiné du gigantesque cétacé qui lançait des gerbes d'eau par ses évents, il entra dans la rade de Brest, au grand ébahissement des indigènes qui assistaient pour la première fois à un semblable spectacle : c'était la contre-partie et la revanche de Jonas. Quoique entachée d'un peu d'invraisem-

blance, cette histoire, très-gentiment débitée d'ailleurs, intéressa vivement l'assemblée, et la baleine du petit Guillemin mit en échec les ours de Macabiou.

Quand ce fut son tour de parler, Marc raconta Robinson dans son île, et, il faut bien l'avouer, notre petit ami n'obtint qu'un médiocre succès. Après les épices dont ils venaient de se régaler mutuellement, Robinson Crusoé avec son perroquet, son parasol et son bonnet de peau de bique, leur fit l'effet d'une panade. Vendredi lui-même n'éveilla qu'une piètre curiosité. L'histoire que Marc n'avait pu qu'ébaucher, tu la liras un jour, mon cher Paul, telle qu'elle est racontée dans un livre immortel, délice de l'enfance, enseignement de tous les âges, rare bienfait de l'esprit humain. Ce livre sans ornement, sans apprêt, je dirais presque sans littérature, et qui n'a d'autre charme que le premier de tous, le charme de la vérité, tu le liras d'abord pour ton amusement , et tu le reliras plus tard pour les instructions qu'il renferme. 11 est l'ami de toutes les saisons. Enchantement de nos jeunes années, il serait au besoin notre conseil et notre guide à travers les épreuves inséparables de la vie. Il nous apprend en même temps le courage, la résignation et la foi dans la Providence ; il nous montre toutes les ressources de l'homme jeté seul

dans la création, ses facultés se développant dans une situation désespérée, et comment Pâme, rendue à elle-même en présence de la nature, remonte nécessairement à Dieu. Les saints livres exceptés, je n'en connais pas un qui contienne plus de force consolatrice, qui respire une philosophie plus humaine et plus religieuse, une morale plus simple, plus familière et plus élevée. Étrange destinée que celle de l'auteur de ce livre! Ce qu'il était, qui songe à le savoir ? Qui soi-îge même à se demander s'il a existé? 11 a disparu dans la gloire de son œuvre. Que les enfants sachent du moins son nom, et que ce nom reste à jamais béni dans leur mémoire : il s'appelait Daniel de Foë. Comme la plupart des hommes qui ont travaillé pour le bonheur de leurs semblables, il mourut dans l'abandon, après avoir vécu malheureux et persécuté.

Le carrousel touchait à sa fin. Tous ou presque tous, ils avaient disputé le prix, et, quoique balancé un instant par le succès de la baleine, le triomphe des ours semblait assuré. Macabiou, je le dis à regret, ne montrait pas l'attitude modeste qui sied aux vainqueurs. Macabiou se voyait déjà possesseur de douze bâtons de sucre d'orge précieusement emmaillottés dans un morceau de papier gris, déjà l'eau sucrée lui venait à la bouche, déjà il se pourléchait les babines, quand le capi-

taïne LegofF, qui s'était borné jusque-là au rùle de juge du camp, descendit à son tour dans la lice.

Il toussa trois fois, moins pour assurer le timbre de sa voix que pour inviter rassemblée au silence.

Un murmure flatteur courut dans tous les rangs.

« Ecoutons! écoutons! »

Macabiou seul pâlit et frissonna.

« Moi, dit LegofF, je vas vous raconter l'histoire de feu Thomas Legoff, mon grand-père, qui, embarqué comme simple matelot sur la frégate la Bellone, devint roi d'une île de TOcéanie.

— Pas possible! s'écrièrent-ils tous à la fois et tout ébaubis : il y a eu des rois dans ta famille?

— Un seul, répondit modestement Legofî, mais ça suffit, à ce que dit mon père, pour que je sois de race royale. Voici comment la chose arriva. La

Bellone naviguait dans le grand océan Pacifique qui est une mer douce comme un mouton, avec des îles où les habitants mettent les étrangers à la broche et les servent rôtis sur leur table.

— Connu! dit Macabiou : ça s'appelle des cannibales.

— Ou des anthropophages, ajouta Jambonneau.

— C'est eux, dit Marc, qui voulaient manger Vendredi.

— La Bellone, reprit Legoff, naviguait donc dans le Grand-Pacifique, et, favorisée d'une jolie brise, iilait ses douze nœuds sans s'essouffler, lorsqu'un beau jour voilà le feu qui se déclare dans le magasin général. On pompe, rien n'y fait. Au bout de quelques heures, la frégate flambait comme une botte de paille.

— C'est tout de même drôle, dit le spirituel Pornichet, qu'on puisse brûler sur l'eau.

— Tu vas voir, Pornichet, que ça n'est pas du tout drôle. On avait beau pomper, inonder, calfeutrer, le feu gagnait la soute aux poudres.

— Fichtre! dit Pornichet.

— Il n'y avait plus qu'à décamper. Juste au moment où l'équipage allait se jeter dans les embarcations, patatras! les poudres s'enflamment, le tonnerre éclate dans le ventre du bâtiment, tout craque et se détraque tout saute , tout est en-

LA R(k:iik aux mouettes

g-louti. Plus de Bellone, mes enfants! En moins d'une minute, l'eau et le feu avaient tout raflé. II ne restait de vivant que Thomas Legoff. Il avait été lancé à trois cent soixante et quinze pieds audessus du Grand-Pacifique, et, après une douzaine de cabrioles en l'air, il était retombé sur ses pieds dans une des embarcations qu'on avait mises à la mer.

— C'est de la chance, dit Macabiou.

— Il faut vous dire qu'en ce temps-là Thomas Leg-ofF était le plus fin matelot de toute la marine française, un homme superbe, et qui de Nantes à P>rest n'avait pas son pareil. Sur la Bellone, on ne l'appelait que le beau Thomas ; il était l'ornement du bord. Avec ça, une éducation brillante, une tenue pleine de distinction, et de l'esprit jusque dans les jarrets. Il pouvait prétendre aux plus hautes positions sociales ; quand la Bellone avait sauté, il était sur le point de passer quartier-maître. En se voyant tout seul dans cette embarcation, au milieu du grand Océan, loin de perdre la tramontane, il se dit que puisqu'il venait d'échapper par miracle à une mort presque certaine, c'était que la Providence avait des intentions sur lui, et il se mit à ramer de toutes ses forces, dans l'espoir de rencontrer un navire qui le recueillit, ou de découvrir un coin de terre où il put aborder. Il rama pendant dix jours

7o LA ROCHE AUX MOUETTES.

et dix nuits sans boire ni manger, sans rien voir que le ciel et l'eau. Le onzième jour, il ne ramait plus; il mangea un de ses souliers.

— Nom d'un nom! dit Pornichet.

— Le douzième jour, il s'ouvrit une veine avec la pointe de son couteau, et il but son sang-.

— Allons-nous-en ! dit Mascaret.

— Le treizième jour, il se coucha dans le fond de sa barque, et là il attendit que la mort le prit en pitié. Il ne restait plus rien du beau Thomas que les os et la peau ; mon grand-père était devenu, en moins de quinze jours, jaune, sec et plat comme un hareng saur.

— Ça donne la chair de poule, dit Jambonneau en frissonnant ; c'est égal, écoutons la fin.

— Oui, Legoft, achève ton histoire, s'écria Marc qui était tout oreilles.

« Combien de temps demeura-t-il couché dans le fond de sa barque, lui-même n'en a jamais rien su. Il se réveilla mollement étendu sur une herbe épaisse et fleurie, sous un berceau d'arbres magnifiques, où chantaient des milliers d'oiseaux, et qui répandaient sur lui une délicieuse fraîcheur. Un instant, il se crut transporté dans le paradis 5 mais lorsqu'après s'être frotté les paupières, il aperçut les figures qui l'entouraient, il ne douta pas qu'il ne fut plongé au fin fond de l'enfer Une soixan-

taine de sauvages, plus hideux les uns que les autres, tatoués sur toutes les coutures et n'ayant pour vêtement qu'un anneau de cuivre passé dans le nez, se tenaient accroupis autour de lui et paraissaient se consulter tout en l'examinant avec une attention minutieuse.

« Ferré comme il l'était sur la géographie, il devina sans peine le sort qui l'attendait.

« C'est un peu dur, vous en conviendrez, de rester treize jours sans manger et d'être mangé le quatorzième. Quiconque a le cœur bien placé peut éprouver de la satisfaction à servir de dîner à des amis dans le besoin, et je suis convaincu que le grand-père de Pornichet y a trouvé quelque douceur 5 mais être dévoré par des inconnus qui ne parlent pas même votre langue, on n'y songe point sans frémir.

« L'infortuné Thomas ne pouvait échapper à la broche ou au gril qu'en Tombant dans la poêle 0:1 dans la casserole. Jugez donc s'il ouvrit de grands ytux quand, s'étant mis sur son séant, il vit tons ces moricauds se prosterner la face contre terre, puis se relever et se trémousser avec des gestes et des contorsions qui n'annonçaient aucun mauvais dessein.

.. Les uns lui présentaient des corbeilles d'oranges, de bananes et d'ananas ; les autres approchaient

de ses lèvres des tasses de limonade ou de lait de coco. 11 y en avait qui lui chatouillaient la plante des pieds et qui lui frottaient le gras des jambes, pendant que d'autres l'éventaient et l'émouchaient avec des feuilles de latanier.

« Et, à chaque morceau qu'il avalait, à chaque rasade qu'il buvait, c'étaient des cris d'admiration, des hurlements de joie , des gambades et des sauts de carpe à se démancher tous les membres.

« Après qu'il eut mangé comme quatre et bu à tire-larigot, on le couvrit d'un manteau fait avec des plumes de serin, de colibri et de perroquet ; on le hissa dans un palanquin, et le cortège se dirigea, musique en tète, vers le palais du gouvernement.

« Le trône était vacant depuis la veille, le dernier roi venait d'être emporté par une colique de miserere, et les notables du pays allaient lui donner pour successeur le noble étranger que la Providence avait jeté sur leurs rivages.

« C'est comme ça que Thomas Legoft, aux trois quarts mort de faim et de soif, et n'ayant plus aux pieds que la moitié d'une paire d'escarpins, devint roi de l'île de Tamboulina.

« La cérémonie du couronnement eut lieu le même jour. Tous les monuments publics furent illuminés

le soir, et, tant que dura la nuit, on ne fît que danser et tirer des pétards. »

« Tout ça, c'est des blagues, dit Macabiou.

— Des blagues! s'écria Legoff; c'est écrit dans des papiers imprimés.

— Raison de plus, dit Macabiou.

— Macabiou ne sait pas, reprit Legoff avec hauteur, que mon grand-père, de retour en France, fut présenté au roi, qui le reçut comme un membre de sa famille, l'appela son cousin, petit nom d'amitié qu'on se donne comme ça entre têtes couronnées, et le fit passer d'emblée quartier-maître, en s'excusant de ne pouvoir lui rendre le royaume qu'il avait perdu : ce grand prince était ami de la paix, et il lui répugnait d'engager la France dans des expéditions lointaines. C'est historique, tous les journaux du temps en ont parlé.

— Bah! bah! fit Macabiou ; les journaux du temps, belle drogue !

— Et maintenant, repartit Legoff le prenant de plus en plus haut, je voudrais savoir pourquoi môssieur Macabiou fait tant de façons pour avaler les sauvages de mon grand-père, quand moi, j'ai avalé sans barguigner les quinze cents ours de son grandoncle !

— Fichons le camp ! dit Mascaret. Le feu

LA ROCHE AUX iMOUETTES.

s'éteint, je sens que je m'enrhume ; Legoft nous contera le reste au Pouliguen.

— Non, non, Legoff, finis ton histoire! s'écrièrent tous les autres en se pressant autour du brasier qui se consumait. »

Secrètement flatté de l'effet qu'il produisait sur son auditoire, Legoff reprit avec assurance :

« S'il y eut jamais sur terre un monarque pouvant se croire adoré de ses peuples, j'ose dire que ce fut Thomas Ier, roi de Tamboulina. Il ne régna que cinq mois et demi, mais pendant ces cinq mois et demi, il connut toutes les douceurs que la royauté est susceptible de procurera une âme sensible et à un estomac délabré. Chaque matin toute la population de File se réunissait pour aller en corps prendre de

ses nouvelles et s'informer comment il avait passé la nuit. C'était à qui devinerait et préviendrait ses moindres désirs. Pécheurs et chasseurs ne péchaient plus et ne chassaient plus que pour lui. Son garde-manger regorgeait de provisions de toute espèce : les poissons les plus délicats, les plus belles pièces de gibier, étaient réservés pour sa table. Tous les jours, en se réveillant, il avalait une grande écuellée de bouillie faite avec de la farine de maïs et qu'on lui apportait dans son lit. Une heure après, on lui servait trois ou quatre brochettes de petits oiseaux qui étaient comme autant de boules de graisse qui lui fondaient dans le gosier. 11 dînait à midi, goûtait à quatre heures et ne se couchait jamais sans souper. »

« Assez! assez! dit Macabiou, dont l'estomac criait famine; ces détails sont inconvenants.

— Inhumains! s'écria Jambonneau en serrant la ceinture de son pantalon.

— Allons-nous-en! dit Mascaret.

— N'interrompez pas! Laissez parler Legoff! s'écrièrent les autres enfants. »

Legoff poursuivit :

« Dans la journée, plutôt deux fois qu'une, tous

I V ROCHE kTJX MOUE f IKS.

les fonctionnaires du royaume se rassemblaient sous ses fenêtres, et là, pour le distraire et lui dcsopiler la rate, ils exécutaient des gigues nationales auxquelles mon auguste aïeul daignait sourire du haut de son balcon. On s'appliquait à lui épargner toute fatigue de corps et d'esprit. Il ne sortait qu'en palanquin. Quant aux affaires publiques, on s'abstenait d'en parler devant lui ; il avait des ministres qui brassaient toute la besogne.

« On pouvait espérer que quelques semaines d'une royauté si paisible et si nourrissante suffiraient pour le radouber et le remettre complètement à neuf. Eh bien, non. Il avait beau dormir, manger et ne rien faire, il s'obstinait dans un état de maigreur effrayante et qui désolait le cœur de ses sujets. Quand ils le voyaient passer dans son palanquin, plus jaune qu'un citron, efflanqué comme un lapin vidé, leurs figures s'allongeaient d'une aune, et ils n'avaient point du tout l'air content.

« Ce fut seulement au bout du quatrième mois qu'il commença à se remplumer. Pour lors, il profita à vue d'oeil, et le beau Thomas reparut sous la couronne de Thomas Ier. L'amour de ses peuples semblait croître en proportion de son embonpoint. Cet amour ne connut plus de bornes à partir du moment où ils crurent s'apercevoir que leur souverain prenait du ventre et tournait à la graisse. Une pou-

vait plus mettre le nez dehors sans être aussitôt enveloppé par une foule avide de contempler et de toucher Sa Majesté Royale. Les parties les plus charnues de son corps étaient surtout l'objet d'une inspection particulière, et tous manifestaient par mille drôleries la satisfaction qu'ils éprouvaient de posséder un roi si dodu.

«Vous pensez bien que ces démonstrations naïves le flattaient considérablement et lui donnaient la plus haute opinion de lui-même. En s'examinant avec soin au physique autant qu'au moral, il n'était pas trop étonné de se voir assis sur un trône, il s'y sentait moins déplacé et plus à l'aise que dans les hunes de la Bellone, Grâce à l'instruction dont il était orné, il ne lui avait pas fallu huit jours pour entendre la langue du pays et pour la parler aussi couramment que le bas breton. Il aimait à visiter ses sujets, tombait chez eux à l'improviste, et, sous prétexte de s'éclairer sur leurs besoins, s'invitait volontiers à boire avec eux un verre de ratafia. Ces excellents sauvages, qu'il avait pris un instant pour des mangeurs de chair humaine, il les portait tous dans son cœur, il les appelait ses enfants, il les trouvait jolis. Il ne songeait nullement à les éduquer, et se promettait, au contraire, de respecter leur aimable ignorance. La civilisation de l'Océanie lui semblait très-suffisante, et il eût craint, en y

touchant, de la corrompre, au lieu de l'améliorer. 11 vivait en paix, se gobergeait du matin au soir, et ne s'endormait jamais sans se dire que tout était pour le mieux dans le royaume de Tamboulina.

« Un soir, après souper, il eut la fantaisie de juger par lui-môme comment la police de nuit était faite dans ses Etats. 11 pensait aussi qu'avant de se mettre au lit, un tour de promenade ne nuirait point à sa digestion. Il s'enveloppa dans son manteau de plumes d'oiseau et sortit mystérieusement de son palais. Le ciel était sans lune et sans étoiles : il faisait noir comme dans un four. Au risque de se casser le cou, il se prit à battre en tous sens les quartiers habités, marchant au pas de ronde et s'offrant à lui-même le plus beau spectacle qui se puisse voir : celui d'un monarque qui s'arrache aux délices de sa cour pour faire patrouille et veiller en personne à la sûreté publique. Ce grand devoir simplement accompli, et qu'il accomplissait pour la première fois, l'élevait encore à ses yeux, il ne doutait plus qu'il ne fût né pour le métier de roi.

« Toute l'île dormait, tous les bourgeois de Tamboulina ronflaient comme des toupies d'Allemagne dans leurs huttes d'osier et de joncs tressés. Après avoir constaté que l'ordre régnait dans sa capitale, mais que les rues et les carrefours laissaient peut-être à désirer sous le rapport du pavé

et des réverbères, il se disposait à rentrer, point mécontent de sa tournée, quand tout à coup, en passant près d'une hutte isolée, il entendit un bruit de voix qui partait de l'intérieur et qui lui fit l'effet d'un fort chamaillis. Dans ce concert de voix glapissantes, il y en avait une, pleine d'âpreté, qui dominait toutes les autres, et qu'il reconnut sur-lechamp : c'était celle d'un nommé Quinquina, sauvage dangereux, démagogue fieffé et chef du parti populaire. Il reconnaissait aussi la voix de Bibi-Loulou, son favori, son Benjamin, jeune sauvage d'un naturel affectueux et tendre, et qu'il chérissait entre tous, autant pour le charme de sa conversation que pour la délicatesse de ses sentiments et la suavité de son caractère. Il s'arrêta et colla son oreille contre la cloison, curieux de savoir ce dont il s'agissait.

« Je vous dis, moi, qu'il est à point et qu'il n'a plus rien à gagner! criait Quinquina avec emportement.

— C'est aussi mon avis, disait Bibi-Loulou avec douceur.

— Ce n'est pas celui des ministres, ajoutait une troisième voix. Ils l'ont palpé ce matin à son petit lever, et ils prétendent qu'il y a encore des parties faibles.

— Des parties faibles ! hurlait Quinquina. Voilà bien nos ministres ! Je reconnais bien là leur astuce et leur goinfrerie! Ils cherchent à nous endormir pour pouvoir ensuite s'adjuger les plus fins morceaux. Si on les croyait, si on les laissait faire, il ne resterait pour nous que les os, et encore après qu'ils en auraient sucé la moelle.

— A bas les ministres! s'écrièrent en même temps une vingtaine de voix menaçantes, si bien que Thomas Legoft aurait pu croire qu'il n'avait point quitté sa patrie.

— Il est temps d'en finir! reprit Quinquina en appliquant contre la cloison un violent coup de poing qui faillit aplatir le nez de mon grand-père. Que nous l'ayons fait roi, bien : c'était le plus sûr moyen de l'empâter et de le mettre en bonne chair; mais c'est assez de sacrifices. Le peuple murmure , le peuple est las d'attendre , le peuple demande à rentrer dans ses frais. Il faut que la cérémonie ait lieu demain; sinon, c'est moi qui vous le dis , il y aura du bruit dans Tamboulina.

— Approuvé! à demain! » s'écrièrent tous les sauvages.

« Et l'un d'eux ajouta sous forme de réflexion : « C'est bien certainement la plus belle pièce qu'on aura servie dans nos petites réunions.

— Ce n'est pas tout, dit l'aimable Bibi- Loulou : à quelle sauce le mettrons-noiib>

— Pas de sauce! répliqua Quinquina d'un ton qui coupait court à toute discussion. A la broche, et surtout pas trop cuit! J'y veillerai. Il est bien entendu que cette fois le peuple ne sera pas dupé, berné, bafoué comme il l'a été si souvent. Le temps n'est plus où le peuple, courbé sous le joughonteux d'une aristocratie gloutonne, ramassait à plat ventre les restes de la table des grands! L'heure de la justice est enfin venue , le peuple connaît ses droits, tout pâlit, tout s'efface devant la majesté du peuple, et, comme c'est moi qui le représente, je retiens pour moi le meilleur morceau. »

a Une prétention si exorbitante ayant soulevé quelques murmures :

« De quoi vous plaignez- vous? demanda- 1- il avec un affreux ricanement : chacun de vous n'aura-t-il pas un morceau de roi? »

« Cette atroce plaisanterie calma les mécontents, et la séance fut levée à ce cri unanime : A demain! à demain!

« Thomas Ier n'avait plus une goutte de sang dans les veines. Peu désireux d'honorer de sa présence la cérémonie qui devait avoir lieu le len-

demain, il prit ses jambes à son cou, détala sans tambour ni trompette, et dirigea sa course vers la plage. Au moment d'affronter de nouveaux jeûnes et de nouveaux hasards , bien qu'il sût désormais à quoi s'en tenir sur le désintéressement de ses sujets, il ne put s'empêcher de donner un regret à cette île de Tamboulina où il avait passé de si bons quarts d'heure. Qu'il soit permis à son petitfils de lui rendre ici un pieux hommage! Après cinq mois et demi de règne, il s'en allait comme il était venu, les mains vides et la conscience nette. 11 n'eut pas même la pensée d'emporter avec lui la caisse de l'Etat ou les diamants de la couronne. Il se dépouilla de son manteau de plumes, le jeta sur la grève en signe d'abdication, et il levait la jambe pour monter dans une pirogue, lorsqu'il sentit une large main qui s'abattait sur son épaule... »

Ici Legofî s'interrompit et se tut un instant. L'émotion était à son comble. Ils auraient tous été logés dans la peau de Thomas Ipr, chacun d'eux aurait senti cette large main s'abattre sur son épaule, qu'ils n'eussent pas été plus frémissants. Jamais le petit Marc ne s'était vu à pareille fête. Mascaret ne parlait plus de s'en aller, et Macabiou ne se dissimulait pas que la palme de sucre d'orge était près de lui échapper. Après s'être caressé le

menton avec complaisance, après avoir laissé tomber sur Macabiou un regard à le faire rentrer sous terre, lui, tous ses ours et son grand-oncle, Legoff reprit le cours de s? merveilleuse épopée.

« Appréhendé au corps comme un vil malfaiteur, l'auguste fugitif, quoique plus mort que vif, eut pourtant la force de se retourner, et il se trouva face à face avec une sorte de gorille qui n'était autre que Quinquina lui-même, Quinquina escorté de tous ses acolytes, parmi lesquels se dessinait dans l'ombre, au premier rang, la douce figure de Bibi-Loulou. Vous savez, mes amis, que les sauvages ont reçu de la nature des sens d'une

finesse et d'une perfection prodigieuses. Pour ce qui est de Fouie, ils entendent l'herbe pousser, les fourmis marcher, et les huîtres entrouvrir leurs écailles. Pour ce qui est de la vue, ils verraient une araignée filer sa toile dans la lune, et quant à l'odorat, ils sentiraient du Pouligrien le parfum d'une saucisse qu'on ferait griller au bourg de Batz. A peine sortis de la hutte où ils venaient de tenir conseil, Quinquina et ses compagnons avaient flairé un fumet de roi. Tous futés comme des renards , ils s'étaient aussitôt doutés de quelque chose, et, suivant à la piste mon déplorable aïeul, ils avaient pu, sans se donner beaucoup de mal, arriver en même temps que lui sur la plage.

— Sire, dit Quinquina avec toutes les marques du respect, Votre Majesté n'ignore pas qu'aux termes de la Constitution qu'Elle a juré de maintenir, la sortie du royaume est formellement interdite à nos rois.

— Mes enfants, mes chers enfants ! balbutia l'infortuné monarque qui ne se tenait plus sur ses jambes. Je voulais seulement faire une petite promenade en mer. Après toute une journée consacrée au bonheur de mon peuple, il m'eût été doux, je l'avoue, de pouvoir, pendant quelques heures, oublier dans cette modeste pirogue les ennuis de la grandeur et les soucis du gouvernement.

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— Sire, la Constitution s'y oppose. La Constitution le permettrait, que vos fidèles sujets oseraient encore vous adresser d'humbles remontrances. Les nuits sont fraîches en cette saison , un rhume de cerveau est vite attrapé , et nous avons demain une cérémonie qui réclame votre concours.

— Une cérémonie, mon cher Quinquina?...

— Oui, Sire, un banquet patriotique, auquel doit prendre part toute la population de File...

— Et où l'absence de notre bien-aimé souverain serait péniblement remarquée, ajouta Bibi-Loulou d'une voix mélodieuse.

— Chers amis, combien je suis touché ! Qu'il me plairait de voir tous mes sujets rassemblés autour de moi à la même table! Malheureusement, je crains bien que l'état de ma santé ne me prive du plaisir d'assister demain à votre réunion. Je suis fort souffrant, mon bon Quinquina.

— Allons donc! s'écria Quinquina. Votre Majesté ne s'est jamais si bien portée. Vous êtes gras à lard et gros comme une tonne.

— Apprenez, Quinquina, que les pires maladies sont celles qui présentent toutes les apparences de la santé. Tel que vous me voyez, mes enfants, je m'affaisse de jour en jour. Ah ! c'est un lourd fardeau que le pouvoir ! C'est une rude tâche que

de mener le char de l'État! Il vaudrait mieux fendre du bois. Cette graisse sur laquelle les regards de mon peuple se reposent avec amour, cette graisse n'est que de l'enflure. Cet embonpoint, qui vous rend tous si fiers, ces chairs potelées, ces couleurs vermeilles, tout cela, mes amis, c'est faux, c'est de l'imitation. Physiquement parlant, je suis une omelette soufflée. Ce qu'il y a surtout de bien significatif dans le mal inconnu qui me travaille, c'est que mon sang, brûlé par les veilles, est devenu comme du poison. Toutes les puces, tous les maringouins qui ont l'imprudence de s'attaquer à ma peau, tombent incontinent foudroyés sur place Il n'est pas de matin où je ne me réveille jonché de cadavres des pieds à la tète. Vous savez que, la semaine dernière , j'ai eu la douleur de perdre Cacambo, le plus gracieux de tous mes singes, celui de tous qui m'était le plus cher à cause de sa ressemblance avec Quinquina; mais vous ignorez encore par quel accident ce joli animal a été moissonné à la fleur de ses ans. Eh bien, l'avouerai-je? Cacambo est mort, en moins de trois secondes, d'une légère morsure qu'en jouant il m'avait faite au mollet. Décidez maintenant si je suis en état de présider demain un banquet patriotique. Quoi que vous ordonniez, j'obéirai. Je connais mes devoirs, le premier de tous est une entière

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soumission à la volonté nationale. Vive la Constitution! vive le peuple de Tamboulina! »

« Ce petit discours avait été débité avec tant d'assurance et de bonhomie, que messieurs les sauvages, sans être complètement dupes, y trouvèrent pourtant matière à réflexions. Ils se consultèrent entre eux, et Thomas Ier se croyait déjà hors d'affaire, pour quelque temps du moins, lorsqu'il entendit Quinquina qui disait :

« Ce qu'il vient de nous conter là, c'est des bourdes. Je tiens de source certaine que Cacambo est mort d'indigestion. Quant au patron, c'est un farceur. Allons-y gaiement : toutefois, pour plus de sécurité, nous l'essayerons sur les ministres. Avec leur voracité habituelle, ils ne manqueront pas de se jeter les premiers sur le rôti, et, nous autres, nous n'y toucherons qu'après qu'ils en auront goûté. »

« Cette mesure de précaution était moins propre à rassurer le roi que les sujets : Thomas se sentit encore plus malade qu'il n'avait voulu le faire accroire.

« Sire, dit Quinquina, nous étions loin de soupçonner que la santé de Votre Majesté ne fût pas la mieux établie du royaume. Profondément émus par le tableau de vos infirmités, nous nous sommes demandé s'il ne convenait pas de renvoyer à des

temps meilleurs le banquet en question. J'ai le regret de vous annoncer que les préparatifs sont trop avancés pour permettre un ajournement. Tous les plats sont commandés, toutes les convocations sont faites. Au reste, quand Votre Majesté connaîtra le but de la cérémonie qui se prépare, je suis convaincu qu'Elle n'hésitera plus à l'embellir de sa présence.

— Parlez donc, Quinquina! ce but, quel est-il? demanda le malheureux Thomas , qui cherchait encore à s'abuser, et s'accrochait étourdiment aux plus petits brins d'espérance.

— Sire, c'est un usage immémorial dans le royaume de Tamboulina, que le peuple n'attende pas la mort de ses rois pour décerner à chacun d'eux le titre, le surnom qui résume ses qualités et rappelle les services par lui rendus à la nation. Eh bien, Sire, c'est demain que le peuple réuni doit décerner solennellement à Votre Majesté le surnom sous lequel Thomas Ier vivra éternellement dans l'histoire.

— Achevez, Quinquina. Ce titre... ce surnom?...

— Je ne vous le cacherai pas, Sire, ce n'était point chose facile de trouver dans une langue aussi pauvre que la notre une expression qui résumât tant de qualités si diverses, qui rappelât tant de

services rendus au pays, et qui fit pressentir en même temps tous ceux que vous devez lui rendre encore. Entre Thomas le Gros, Thomas le Bon, Thomas le Bienfaisant, Thomas le Pacifique, nous avons longtemps balancé ; mais aucun de ces adjectifs ne rendait assez fidèlement les sentiments d'amour et de reconnaissance dont nous sommes tous pénétrés Enfin, moi, Quinquina, heureuse inspiration du cœur! j'ai trouvé, j'ai proposé, j'ai fait adopter sans peine le vrai, le seul titre qui convienne à Votre Majesté, et demain, au milieu des transports d'une foule idolâtre, au choc des verres, au bruit des fanfares, Thomas Ier sera proclamé le Père Nourricier de ses sujets.

— C'est trop, Quinquina, c'est beaucoup trop ! dit le roi qui avait failli tomber à la renverse, et qui poussa la magnanimité jusqu'à serrer la main de cet abominable insulaire. Vous avez raison, cher ami, je n'hésite plus, j'assisterai demain à ce banquet; ce sera le plus beau jour, le jour le plus radieux de ma vie. Vous pouvez compter sur moi, mes enfants! Et maintenant, éloignez-vous. Je désire être seul. Je veux, couché incognito dans cette pirogue, méditer et préparer à loisir le discours que j'improviserai demain au dessert

— Sire, dit Quinquina, vous serez mieux couché dans votre lit. Cette pirogue ne fait point partie

du territoire, et la Constitution est formelle. Si vous le permettez, nous allons vous reconduire jusqu'à votre palais. »

« En achevant ces mots, ill'enveloppait soigneusement dans son manteau de plumes d'oiseau, qu'il avait lui-même ramassé sur la grève, puis le cortège se dirigea vers le siège du gouvernement. Le monarque marchait en tète, suivi à distance respectueuse par toute la bande qui ne le quittait pas des yeux et qui surveillait ses moindres écarts. Il n'avait plus d'espoir qu'en Bibi-Loulou. Malgré les horribles paroles qui avaient révolté son oreille et son cœur, il ne pouvait croire à tant d'ingratitude et de perversité dans un âge si tendre, il lui semblait impossible que Bibi-Loulou ne l'aidât pas à sortir de la position désagréable où il se trouvait. Comme il approchait du palais, sans interrompre sa marche il se tourna vers son escorte, et, d'un geste qui n'avait rien perdu de la hauteur du commandement, il invita Bibi-Loulou à venir prendre place à côté de lui. Le jeune sauvage se rendit aussitôt à l'ordre de son roi. Ils cheminèrent quelque temps en silence, le roi pensif et sombre, Bibi-Loulou calme et souriant.

u Bibi-Loulou, dit enfin Thomas à voix basse, de façon à n'être entendu que de lui, tu sais ce que j'ai toujours été pour toi. Tu serais le plus vil des

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