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hommes de ta race, s'il était besoin de te le rappeler. Tu as trouvé en moi, je ne dirai pas le meilleur des maîtres, mais le plus attentif et le plus dévoué des amis. Je t'ai comblé de grâces et de bontés. Quand il y avait un faisan sur ma table, c'est toi qui gobais les deux ailes. Je n'ai jamais goûté d'une crème aux pistaches avant que tu en eusses lapé la moitié. Je t'ai surpris plus d'une fois dévastant mon garde-manger. Tu m'as bu en cachette trois litres de ratafia. Je souriais, je te laissais faire, et me demandais seulement pourquoi tu te donnais la peine de dérober ce qui t'appartenait. Ta présence déridait mon front. Je t'appelais quand tu ne venais pas, ou je quittais mes lambris dorés pour aller fumer dans ta hutte le calumet de l'égalité. Je te disais tout, je n'avais rien de caché pour toi. Dans les cérémonies publiques, tu prenais place à côté de moi. Je t'associais au rang suprême. On pouvait croire, en nous voyant ensemble, que tu étais né sur les marches du trône. Eh bien, Bibi- Loulou, pour prix de ses bienfaits, souffriras-tu que ton roi, ton maître, ton ami, soit mis à la broche comme un simple gigot de mouton ?
— Ce n'est pas moi, mon bon maître, c'est cet animal de Quinquina qui veut qu'on vous mette à la broche, répliqua Bibi-Loulou d'une voixflûtée. Moi, je voulais qu'on vous sautât comme un lapin, et
qu'on vous servît avec une sauce à la ravigote.
— Misérable ! s'écria Thomas laissant éclater son indignation. C'est donc vrai, c'est donc vrai ! Toi aussi , infâme Bibi - Loulou , tu t'apprêtes à dévorer ton roi !
— Dame ! monbon maître, répondit avec une candeur angélique Bibi-Loulou moins ému qu'étonné, pourquoi donc qu'on vous aurait si bien nourri pendant plus de cinq mois et engraissé à si grands frais? »
« Thomas Ier ramena silencieusement sur sa poitrine les pans de son manteau de plumes, puis il baissa la tête et ne souffla plus mot. Quelques minutes après, le cortège s'arrêtait devant la grille du palais. On mit le monarque sous clef, on plaça trois factionnaires à chaque porte, et jusqu'au lever du jour des patrouilles armées sillonnèrent l'île en tous sens.
« Quelle nuit, mes enfants, quelle nuit! Représentez -vous le roi de Tamboulina errant sans chandelle dans son palais désert, dans ce palais devenu pour lui, en moins de quelques heures, une prison d'État, et d'où il ne sortira plus que pour marcher au sacrifice. Après avoir fait le tour de ses appartements, et s'être assuré que tout espoir d'évasion lui était défendu, le pauvre homme pleura, la tête entre ses mains. La
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farce était jouée, la grande pièce allait commencer. Il n'avait pas même la ressource de s'emporter contre l'ingratitude des peuples : les dernières paroles de Bibi-Loulou l'avaient complètement dégrisé. Thomas 1" venait de s'évanouir comme une ombre chinoise : il ne restait plus que Thomas LcgofF, l'ancien matelot de la Bellone. « Ah! triple sot, se disait-il, qui as pu croire un seul instant que c'était pour ton mérite et pour tes beaux yeux qu'on te rendait tant de soins et d'hommages ! Triple, quadruple sot qui t'es laissé prendre à des amorces si grossières, et qui acceptais comme argent dû l'admiration de tes sujets, quand tu ne faisais que t'empifFrer du matin au soir et digérer du soir au matin! » Il se rappelait la fable de maitre corbeau sur un arbre perché : ce qu'il y avait de piquant dans sa situation, c'est qu'après avoir été le corbeau, il allait être le fromage. De temps en temps il s'arrachait à ses réilexions pour écouter les bruits du dehors : c'était le pas cadencé des patrouilles ou le cri des sentinelles qui s'appelaient et qui se répondaient. Il lui semblait que son corps exhalait déjà une odeur de roussi, et, quoi qu'il pût se dire, il ne réussissait pas à prendre son parti du sort qui l'attendait. Il reconnaissait volontiers que son règne n'avait été qu'une longue série de bombances et de ripailles ; mais, à la veille d'acquitter
la carte, il trouvait le total un peu exagéré. Épuisé par tant d'émotions, on l'eût été à moins, il se jeta pour la dernière fois sur la couche royale, et il finit par s'endormir, roulé dans son manteau de plumes. »
« Il faisait grand jour quand il se réveilla. Il se frotta les yeux et crut d'abord qu'il avait fait un mauvais rêve. C'était l'heure où, chaque matin, on lui apportait son écuellée de bouillie, l'heure où les courtisans envahissaient sa chambre à coucher et se disputaient son premier sourire. Surpris de ne voir personne autour de lui, il sauta à bas de son lit, ouvrit une fenêtre, poussa les volets, et ce qu'il
aperçut du haut de son balcon, je vais tâcher de vous le peindre.
« La matinée était magnifique. Les oiseaux chantaient à tue-tête, le soleil flambait dans un ciel bleu comme l'indigo. Au milieu de la place, en face du palais, s'élevait un monceau de bûches enflammées et qui promettaient un brasier à rôtir un bœuf. Devant le foyer, il y avait une lèchefrite d'une longueur démesurée, et, au-dessus de la lèchefrite, une broche d'égale longueur, reluisante comme la lame d'une épée, et suspendue par chacune de ses extrémités aux branches de deux chenets gigantesques. Non loin de là, dans une allée de lataniers, s'allongeait à perte de vue une table formée par des planches et des tréteaux. Une douzaine de petits marmitons, pareils à des diablotins, achevaient de mettre le couvert, pendant qu'un maître d'hôtel affilait gravement sur une pierre à aiguiser le tranchant d'un couteau qui aurait sans difficulté passé partout pour un coutelas. Les convives arrivaient : d'un côté, les ministres, marchant à pas comptés et suivis des Grands du royaume ; de l'autre, Quinquina, l'air rogue et le poing sur la hanche, traînant après lui la population des faubourgs. Aux regards que ces deux groupes échangeaient à mesure qu'ils se rapprochaient l'un de l'autre, il était aisé de prévoir que la plus
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franche gaieté et l'entente la plus cordiale cesseraient de régner pendant le cours de cette charmante fête Le cortège des ministres venait de déboucher sur la place ; un orchestre, masqué par une muraille de cactus et d'aloès, attaquait bruyamment l'air national de Tamboulina.
« Thomas Legofï avait saisi d'un coup d'oeil tous les détails de ce tableau champêtre. Tout était prêt, on n'attendait plus que lui pour servir. Il recula épouvanté et se rejeta violemment dans sa chambre. Là, il hit pris d'un accès de fureur qu'aucune parole ne saurait rendre. Il eut la pensée de mettre le feu aux quatre coins de son palais et de s'ensevelir grillé sous les décombres. Il brisa, saccagea tout ce qui lui tombait sous la main. Cristaux et porcelaines, tout volait en éclats. Dans sa rag-e croissante et qui ne respectait plus rien, il foula aux pieds son manteau de plumes, il le dépluma, il le mit en pièces, et pendant un instant il se vit enveloppé dans un nuag-e de plumes de serins qui, dernière injure du sort, semblaient vouloir s'attacher à sa peau. Enfin, décidé à disputer sa vie et à la vendre cher, il s'arma d'un tomahawk, sorte de casse-tète qui taisait partie du mobilier de la couronne, et il se campa devant la porte, prêt à assommer tous ceux qui se présenteraient. Il se tenait là depuis un quart d'heure : un tumulte effroyable le ramena
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sur le balcon. Voici, mes amis, ce qui se passait : « A peine arrivé sur la place, Quinquina avait signifié ses prétentions dans un langage impérieux et hautain. 11 ne voyait aucun inconvénient à ce que la population des faubourgs fût reléguée aux bas bouts de la table ; mais, attendu qu'il personnifiait en lui la majesté du peuple, il entendait occuper la place d'honneur. 11 abandonnait aux ministres le droit de goûter les premiers au rôti et de s'assurer s'il était cuit à point ; mais il se réservait le meilleur morceau, et déclarait insolemment qu'il ne le céderait à personne. Exaspérés par tant d'impudence, les ministres avaient répondu que Quinquina n'était qu'un chenapan, et que s'il persistait dans son attitude, ils allaient le faire empoigner et le livrer à la justice. Là-dessus, Quinquina, au mépris de tout ce qu'on se doit entre gens comme il faut, avait jeté une soupière à la tète du président du conseil, et les deux partis en étaient venus aux mains. Mêlés et confondus, le peuple et l'aristocratie se peignaient à qui mieux mieux, tandis que l'orchestre continuait de jouer l'air national de Tamboulina.
« Témoin' de cette scène de famille, Thomas Legoff n'hésita pas , le moment était opportun : il enjamba l'appui du balcon, se laissa glisser le long du mur, tomba sur son derrière, se redressa vive-
ment sur ses pieds, et partit comme un trait. Il se croyait sauvé, quand il fut aperçu, au tournant d'une allée, par un marmiton qui donna aussitôt l'alarme. La lutte cessa instantanément, et les deux camps se rapprochèrent pour courir d'un commun accord après la proie qui leur échappait. Ce fut de part et d'autre une course effrénée. Les sauvages avaient des jarrets d'acier; Thomas, tout gros et gras qu'il était, avait des ailes aux talons. Jamais lièvre lancé et poursuivi par une meute ne déploya tant d'agilité, de ruses et de stratagèmes. Il franchissait les haies et les ruisseaux, se coulait dans les broussailles , disparaissait dans les taillis, se rasait dans les plis du terrain. Tantôt il filait droit devant lui avec l'impétuosité d'un boulet, tantôt, par des crochets inattendus, il déroutait la chasse tout entière A le voir si léger, si rapide, on aurait pu supposer que la graisse avait la propriété de flotter dans l'air aussi bien que sur l'eau. On eut dit une outre emportée par un ouragan. Plus d'une fois les sauvages s'étaient demandé s'ils ne l'abattraient pas à coups de flèche 5 la crainte de le détériorer les avait toujours retenus. Ils avaient le goût fin et ne voulaient le prendre qu'intact, sans avarie et sans dommage. Quinquina, celui de tous qui le serrait de plus près, avait poussé la délicatesse jusqu'à se munir d'un
épervier, dans l'espoir qu'il pourrait l'envelopper et le pécher comme un poisson volant. Ainsi harcelé, le roi de Tamboulina avait déjà fait le tour de ses États. Il commençait à perdre haleine, quand, parvenu sur un des points culminants de l'ile, il découvrit un bâtiment qui passait, toutes voiles dehors, le long- du rivage. Cette vue ranima ses forces, il se précipita vers la côte. Quinquina le suivait de si près, qu'à deux reprises il avait jeté l'épervier, mais sans réussir à l'atteindre. Thomas touchait à sa délivrance, l'Océan s'ouvrait devant lui comme un port. Après avoir bondi de roche en roche, il piqua une tète dans le Grand-Pacifique, et pour le coup il se croyait à tout jamais débarrassé de ses sujets, lorsque le malheureux se sentit emprisonné dans les mailles d'un filet qui se refermait sur lui et le pressait de toutes parts. C'était l'épervier que Quinquina venait de lancer du haut de la falaise, à l'instant même où le monarque s'enfonçait dans les flots. Thomas était pris. Quelle destinée! Couru comme un cerf, péché comme un merlan, et, en perspective, rôti comme un poulet. » 11 ne restait plus qu'à ramener l'épervier en le hissant à pic le long- de la falaise. La tâche n'était point commode, et jamais Quinquina, si vigoureux qu'il fût, ne l'eût conduite à bonne fin sans l'aide des sauvages qui l'avaient rejoint sur la côte Tous,
sans distinction de rang-, se mirent à la besogne, avec d'autant plus d'ardeur qu'ils s'attelaient à leur dîner, et que l'exercice qu'ils venaient de faire leur avait creusé l'estomac dans des proportions formidables. Les ministres eux-mêmes tiraient comme des limoniers, tant ils craignaient que Quinquina ne se prévalût de sa pècbc miraculeuse pour élever encore ses prétentions. A la vue du filet qui sortait peu à peu de l'eau, aussi pansu et rebondi que s'il eût enfermé dans ses flancs un thon monstrueux ou un baleineau, des hurlements de joie éclatèrent. La proie était vivante : on pouvait en juger aux bouillonnements de la vague et aux soubresauts de l'illustre captif qui se débattait dans les mailles de sa prison. Bientôt, sous les efforts réunis de la troupe affamée, le fardeau monta dans l'espace. Il montait lentement, tantôt avec la majesté de la résignation, tantôt avec les convulsions de la rage et du désespoir. Qui aurait pu s'imaginer, en apercevant du large cette masse cheminant clans les airs, que c'était le roi de Tamboulina qui rentrait ainsi dans son royaume? Cependant, à mesure qu'il approchait du terme fatal, Thomas Ier semblait retrouver une vigueur nouvelle et des forces inattendues. 11 gigottait et se démenait comme un diable dans un bénitier. Tiraillé en tous sens, l'épcrvier montait, descendait, remontait, en se tordant et se
heurtant contre l'escarpement des rochers. Éraillée par le frottement, tendue et secouée à outrance, la corde, à chaque instant, menaçait de casser. L'attelage soufflait, le ministère était fourbu. Enfin un cri de triomphe retentit sur le littoral : après une ascension qui n'avait pas duré moins de deux heures, la partie supérieure du filet atteignait au niveau de la falaise ; mais voici bien une autre fête ! Au rebours des ânes qui se battent quand il n'y a plus de foin au râtelier, les sauvages, qui avaient fait cause commune tant qu'il s'était agi de courir après leur pitance, se divisèrent de nouveau dès qu'ils pensèrent la tenir. La lutte était sur le point de recommencer, d'autant plus implacable qu'une faim dévorante surexcitait les passions politiques et envenimait la haine des partis. Le sommet du cône dépassait à peine le bord du plateau, que Quinquina et tout son monde s'étaient précipités dessus et l'avaient saisi par les premières mailles Pleins de défiance, les Grands et les ministres avaient lâché la corde et s'étaient à leur tour jetés sur l'épervier Les deux camps tiraient chacun de son côté, en s'invectivant l'un l'autre. Quinquina invoquait ses droits de prise, le président du conseil invoquait ses droits de halage. Pareils à des crampons de fer, les doigts crochus se disputaient la trame. Les naseaux fumaient, les bouches écumaient, les dents
étincelaient et lançaient des éclairs. Paralysé par l'épouvante, pelotonné au fond de son cachot, le roi de Tamboulina ne donnait plus signe de vie. 11 ne s'agissait plus pour lui que de savoir s'il serait mangé cuit ou cru , par le peuple ou j3ar la noblesse, quand tout à coup, bienfait inespéré du sort! attention délicate de la Providence qui veillait ostensiblement sur le chef de notre dynastie! au moment de prendre terre, le filet craqua, les mailles se rompirent, et le corps de Thomas Ier, entraîné par son propre poids et perçant une large trouée, retomba, comme un éboulement, dans la mer.
« Je ne vous peindrai pas la consternation des bons habitants de Tamboulina : ces doux amis restèrent tous abrutis sur place.
« L'ex-roi était déjà loin.
«. Avec l'aisance d'un marsouin se jouant dans la vague, il fendait le Grand-Pacifique et se dirigeait vers le navire qui , pour assister au dénoùment de cette scène étrange, avait mis en panne à quelques encablures du rivage.
« C'était un brick américain.
« A peine monté sur le pont, Thomas LegofF se souvint aussitôt de son ancien métier : il escalada lestement les cnlléchures du grand mât et s'installa carrément dans la hune.
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« Le bâtiment avait repris sa marche et glissait en vue de la côte.
« Les sauvages étaient encore sur la falaise , immobiles, l'œil hébété, la bouche ouverte et ruisselante.
« Thomas leur fit un pied de nez des mieux /réussis.
« Dînez sans moi », leur cria-t-il.
« Puis, faisant volte-face et leur montrant la partie de son corps qu'ils avaient le plus ardemment convoitée, il ajouta avec un geste expressif :
« Voici pour la Constitution! »
Legoft en était là de son récit, et, pour le clore dignement, il abordait quelques-unes des hautes pensées philosophiques et morales qui lui étaient si familières, quand sa voix fut couverte par celle d'un interrupteur auquel nul ne songeait, ni lui ni les autres. Il tressaillit, prêta l'oreille aux bruits du large, et poussa un cri de détresse, aussitôt répété par tous ses compagnons. Quelque chose d'énorme qu'on distinguait à peine, mais
qu'on voyait pourtant se mouvoir dans la profondeur des ténèbres, s'avançait avec de sinistres clameurs qui remplissaient la nuit d'horreur et d'épouvante. Déjà les vagues tumultueuses s'ameutaient autour de l'îlot. Les malheureux comprirent qu'ils étaient perdus. Ils n'avaient pas prévu ce dénoûment fatal, si facile à prévoir, et la marée montante les surprenait comme s'ils n'eussent pas dû s'y attendre. Effarés, affolés, ils couraient ça et là sur les récifs, comme des rats traqués et cherchant une issue. Tous appelaient leurs pères et leurs mères , tous se tordaient les bras , s'arrachaient les cheveux. Dans cette scène de confusion et de désolation, le petit-fils de Thomas Ier était le seul qui eût encore sa tête. Après avoir fait le tour de la Roche aux Moi ^tes que les lueurs mourantes du brasier éclairaient à demi, après en avoir étudié attentivement la configuration, Legoff s'était dit qu'à une certaine hauteur il devait exister dans cette masse battue, fouillée par les tempêtes, des saillies , des plateaux qui leur permettraient de fuir et d'échapper à la marée , des crevasses et des déchirures qui leur serviraient de retraite. Comment arriver jusque-là? Les premiers plans étaient inaccessibles et auraient usé les griffes d'un chat. La nécessité est mère des prodiges. En moins de temps qu'il n'en
eût fallu au plus habile ouvrier , LegofF confectionna une échelle volante avec les cordes et le fil de caret qu'il avait trouvés dans la coque brisée de la barque, puis, d'une voix qui résonna comme un clairon au milieu du fracas de l'Océan, il rassembla autour de lui la bande éperdue.
« Du calme! leur dit-il. Nous sommes dans la nasse : est-ce en braillant comme vous le faites que vous espérez en sortir? Vous venez de voir mon grand-père dans des positions qui n'étaient pas plus gaies que la nôtre, et pourtant il s'en est tiré. Aidons-nous, le ciel nous aidera. »
Et, en quelques mots rapides, il donna ses instructions aussitôt suivies que reçues. Il s'agissait d'une partie de cheval fondu. Les plus forts s'arcboutèrent au rocher, et tous s'entassèrent les uns sur les autres, les plus petits sur les plus grands, de façon à former une pyramide vivante dont Macabiou et Pornichet étaient la base, et dont Marc était le sommet
". Y êtes-vous ? » demanda LegofF.
11 prit son élan, franchit tous ces corps en trois brasses, et, d'un bond qui faillit précipiter le petit Marc, il arriva sur un des points que sa clairvoyance avait pressentis, que son instinct avait devinés. C'était une anfractuosité assez vaste pour les contenir tous. Une fois là, il accrocha l'échelle
aux vives arêtes de l'escarpement, la laissa se dérouler jusqu'en bas, et les enfants, l'un après l'autre , montèrent à l'escalade. Il n'était que temps : la vague leur mordait les talons.
« Ah! disait le pauvre Mascaret en mettant le pied sur le premier échelon de corde, si on avait voulu me croire, nous serions tous couchés dans notre lit. »
Pendant qu'ils respiraient, LegofF inspectait les lieux et avisait aux moyens de poursuivre leur ascension. Quoique ses connaissances en géologie fussent très -limitées, son instinct cependant ne l'avait pas trompé au sujet de la Roche aux Mouettes. Vue du large, cette roche ne présentait qu'un cône immense, à la surface unie de la base au faîte ; étudiée de près et dans ses détails, elle offrait à l'exploration un curieux spécimen de ce que peut sur ces masses inertes le travail des vents et des flots. Voilà de rudes ouvriers! S'ils font peu de besogne à la fois, en revanche leur action est incessante ; ils ne se reposent et ne chôment jamais. D'une œuvre de destruction ils avaient fait une œuvre d'art. Usé, miné, troué, éventré et déchiqueté en tous sens, ce bloc volcanique renfermait dans ses flancs tous les genres d'architecture à l'état d'ébauche. Tantôt on eût dit les ruines d'un château féodal, tantôt les rudiments d'une
cathédrale gothique. Des grottes, des couloirs et des corridors sans issue, des escaliers ne conduisant à rien, des plateaux superposés, des piliers informes soutenant des arceaux à moitié croules, des ouvertures en cintre ou en ogive, des corniches abruptes, des rampes aériennes, des essais de créneaux, des flèches, des aiguilles, en un mot l'assemblage le plus incohérent que la nature, dans ses caprices, ait pu jeter entre le ciel et l'Océan!
Legoff avait découvert une espèce de galerie qui courait en spirale sur la partie extérieure du rocher. 11 tàta le terrain et présuma que cette rampe, où n'auraient pas gravi des chèvres, aboutissait à un plateau situé au-dessus de leurs têtes La mer montait : il fallait déguerpir au plus vite.
« En route! » s'écria Legoff.
Et il leur montra le chemin. La caravane se mit en mouvement. Ils s'avançaient pas à pas, un à un, se tenant tous les uns les autres par le bas de leurs vestes ou de leurs vareuses. Tous se taisaient, on n'entendait que la voix du chef de file qui s'élevait de temps en temps pour signaler les dangers de la rampe. Ils allaient ainsi à la pale clarté des étoiles ; le gouffre sombre mugissait sous leurs pieds.
Après avoir contourné le rocher, ils débou-
chèrent, non pas sur un plateau, ainsi que l'avait supposé Legoff, mais à l'entrée d'un défilé qui montait presque à pic entre deux pans de mur verticaux. C'était une gorge formée par un écroulement, et que des quartiers de granit obstruaient de distance en distance. Us s'engagèrent dans cette voie assez semblable au lit d'un torrent desséché, sans savoir où elle menait, sans se demander s'ils pourraient en sortir : harcelés par le flux, ils n'avaient le temps ni de réfléchir ni de délibérer. Ils ne marchaient plus, ils rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux. Autant de quartiers de roc, autant de forteresses qu'il fallait emporter par escalade. Tantôt, entraînés par la rapidité de la pente, ils perdaient en quelques secondes le terrain qu'ils avaient gagné ; tantôt, à bout de forces, déchirés ou meurtris, ils se couchaient sur la pierre et refusaient de pousser plus avant. Legoff était partout à la fois : en tête pour éclairer la route, sur les flancs, à la queue, comme un chien de berger, pour houspiller les récalcitrants, pour presser les retardataires, pour leur mettre à chacun le feu sous le ventre.
« Allons, sapristi, du courage! Tu mollis, Jambonneau! Tu flânes, Mascaret! Pensez tous à l'honneur que nous sommes en train d'acquérir. Il n'est plus question de nous faire ramasser comme
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une douzaine d'huîtres sur un lit de bas-fonds ni de rentrer dans nos foyers comme des pleutres et des riens qui vaillent. Nous y rentrerons tète levée, à la façon des victorieux. — Va donc, Macabiou, va donc! Tu ne vas pas. — Le Pouliguen nous ouvrira ses bras et se vantera de nous avoir vus naître. Nos pères diront : « Voilà de petits mar- « souins qui sont déjà des hommes! » Nos mères nous contempleront avec orgueil, et pendant plus de huit jours vous serez bourrés de crêpes et de galettes. — Du nerf, François Guillemin, du nerf! Crois-tu que ton grand-papa fût plus à l'aise sur le dos de sa baleine? — Sans compter, mes gars, qu'on parlera de nous dans les papiers publics. C'est l'Angleterre qui va être vexée! — Eh bien, Pornichet, que fais-tu là, aplati comme une limande? Alerte, Parisien! Encore un coun de collier, enfants! Nous touchons au bout de nos peines. »
Et LegofF donnait l'exemple du sang-froid, de J'intrépidité, du dévouement au salut commun. Toujours le premier sur la brèche, il leur jetait du haut de chaque barricade l'échelle volante qu'il portait enlacée autour de son corps. 11 avait poulies plus petits une sollicitude et des attentions maternelles : aux passages les plus ardus, il les enlevait dans ses bras ou les chargeait sur ses
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épaules. De loin en loin, il les appelait tous par leurs noms, pour s'assurer qu'ils étaient tous présents, qu'aucun d'eux ne manquait. Haletants, harassés, exténués, ahuris, les mains et les genoux en sang-, ils atteignirent enfin à l'extrémité de la gorge. Ils n'avaient plus même la force de s'apitoyer sur leur sort. Ils roulèrent pêle-mêle sur les dernières marches, et la plupart d'entre eux s'endormirent. Ceux qui avaient d'abord résisté au sommeil venaient de s'assoupir, quand ils furent tous réveillés en sursaut par l'approche de l'ennemi, qui ne se lassait pas de les poursuivre. La mer avait envahi leur retraite, elle fermait l'entrée du défilé où le ilôt s'étranglait et se brisait avec furie. Le défilé n'avait pas d'issue, ils étaient pris dans une impasse, enserrés, bloqués de tous les côtés par la roche et par la marée.
« A nous, LegofF, à nous! »
Legoff n'était plus là, il avait disparu, et avec lui leur unique espoir.
« Legoff! Legoff! »
Point de réponse!
Qu'était-il devenu? En cherchant un passage, s'était-il laissé choir dans une cavité? Avait-il péri victime de son dévouement?
« Où es-tu, Legoff, où es-tu? »
La mer montait, montait, et, collés contre lu
muraille, ils regardaient avec stupeur les bouillons d'écume que le flot jetait à leurs pieds.
« Legoff! Legoff! »
Kncore quelques minutes, et ils étaient broyés, balayés comme des grains de sable.
« Attention! » cria tout à coup une voix qui semblait descendre du ciel.
Ah! brave enfant, que je t'aurais embrassé de bon cœur! C'était lui, c'était Lcgolf! Pendant que les autres dormaient, il veillait à leur délivrance. Il s'était suspendu comme une liane aux aspérités de la roche, il avait grimpé comme un lézard le long des parois, sauté comme un écureuil, bondi comme un chamois de crête en crête; et, parvenu sur un plateau après des miracles d'adresse, de souplesse et d'agilité, il leur lançait l'échelle de corde qui allait les sauver encore une fois.
Tant d'efforts et tant de labeurs ne devaient aboutir, hélas! qu'à un sursis d'une heure, de deux beures au plus. Ils franchirent encore plusieurs marches, et, de roc en roc, de degré en degré, ils arrivèrent sur une plate-forme au milieu de laquelle se dressait d'un seul jet un bloc semblable à un gigantesque menhir. C'est là qu'allait se dénouer la destinée de ces pauvres petits malheureux; c'est là que les attendait la catastrophe inéluctable. Ils avaient accompli leur tâche, l'ascension était ter-
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minée. Legoff lui-même ne pouvait plus rien. Élancé et poli comme un fût de colonne, le bloc, dont les mouettes occupaient le sommet, n'offrait aucune prise et défiait l'escalade. La nier et l'espace les enveloppaient de toutes parts 5 ils restèrent anéantis devant ces deux immensités. Le ciel avait au-dessus de leurs tètes la morne splendeur des nuits étoilées et sereines ; au-dessous d'eux, l'Océan sans limites poussait à l'assaut de leur dernier refuge ses escadrons de vagues déchaînées. La marée continuait de monter, et la mort montait avec elle.
(( Mes amis, dit enfin Legoff qui pleurait, on vous avait confiés à ma garde. J'étais chargé de veiller sur vous, et c'est moi qui vous ai perdus. Embrassez-moi, dites que vous me pardonnez! »
A ces mots, tous les cœurs se fondirent dans un même attendrissement.
« Non, non, Legoff, nous n'avons rien à te pardonner! Ce n'est pas toi qui nous as perdus, tu as tout fait pour nous sauver. Embrasse-nous, Legoff, embrasse-nous! »
Et après que Legoff les eut embrassés jusqu'au dernier, ils s'embrassèrent les uns les autres en pleurant et en sanglotant.
a Ah! petit Marc, tu étais heureux, disaient-ils; pourquoi es-tu venu avec nous? Tu ne voulais pas, c'est nous qui t'avons entraîné.
— C'est moi qui suis cause de tout, disait Marc; c'est moi qui ai détaché le bateau! »
Et, tournés vers le Pouliguen, comme si leurs familles pouvaient les entendre :
« Adieu, mon père! adieu, maman! Nous allons mourir, vous ne reverrez plus vos enfants! »
Puis, ressaisis par l'horreur de la tin prochaine :
« Sauve-nous, Legoff, sauve-nous ! »
Et ils se pressaient autour de lui comme des poussins autour de leur mère.
« Ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser, » dit Legoff.
Et d'une voix grave :
« Tout le monde à genoux! » s'écria-t-il.
Ils tombèrent à genoux, et Legoff, tète nue, debout au milieu d'eux, récita la prière qu'on leur avait apprise au berceau et qu'ils disaient chaque matin en se levant :
Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel; donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien; et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : et ne nous laissez pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal.
« Ainsi soit-i'i! dirent tous les enfants.
— A Dieu va! » dit Legoff.
Et il s'agenouilla.
Le flot atteignait à la hauteur de la plateforme, et déjà l'écume salée leur éclaboussait le visage.
L'épouvante et la désolation n'étaient pas moindres au Pouliguen que sur le plateau de la Roche aux Mouettes; mais reprenons les choses de plus liant, à partir du moment où l'embarcation dirigée par maître LegofF avait quitté la baie. Le Pouliguen demeura quelque temps encore silencieux et désert. M,ne Henry, en s'éveillant, n'avait été ni effrayée ni surprise de ne pas trouver son fils auprès d'elle. Elle sortit du bois, chercha Marc des
yeux, et, ne l'apercevant pas, elle supposa qu'il était à s'amuser avec les autres enfants le long du rivage. Cette supposition n'avait rien que de naturel : Marc en usait ainsi journellement. Elle acheva l'après-midi en compagnie des plus doux rêves : par un de ces jeux cruels où la destinée semble se complaire, elle souriait aux promesses de l'avenir, alors que l'Océan emportait le dernier rameau de sa vie. Sur le soir, toute la population du bourg était rentrée, hormis les pêcheurs. Le Pouliguen avait repris peu à peu sa physionomie et son mouvement habituels; il n'y manquait que le bruit des enfants. Personne encore ne songeait à se préoccuper de leur absence ; les mères elles-mêmes ne s'en faisaient nul souci, accoutumées qu'elles étaient aux mœurs de ces petits bohémiens. Ils allaient accourir à l'heure de la soupe, comme une bande de moineaux affamés ; car on se plaisait à le reconnaître, ils rachetaient, leur peu d'exactitude à se rendre à l'école par une ponctualité scrupuleuse dans tous les exercices de la cuiller et de la fourchette. L'heure vint, la soupe était trempée : point d'enfants! Le cas parut étrange, ne s'étant jamais présenté jusque-là 5 mais les femmes qui voient leurs maris partir tous les jours à la mer, et leurs marmots à peine éclos s'ébattre au pied des dunes et trotter sur les grèves, ne se troublent pas pour