LA ROC M I. AUX MOI I I IIS
Le tocsin sonnait au bourg- de Batz. Les campagnes arrachées à leur premier sommeil se remplissaient de sourdes rumeurs. Le Croisic avait mis toutes ses chaloupes dehors : les unes se dirigeaient vers le large, les autres serraient le rivage. Au Pouligiien, la terreur était poussée jusqu'à ses dernières limites. Le flux avait jeté sur la plage une épave qu'on se passait de main en main : c'était une des rames de l'embarcation qui manquait dans le port, la marque en faisait foi et ne permettait aucun doute. Cependant les populations accouraient de tous les points environnants. Bientôt le bourg ne fut plus assez grand pour contenir la multitude qui l'envahissait par tous ses abords. Jamais ville assiégée n'offrit le tableau d'une semblable confusion. Le glas du tocsin, le vacarme de la marée se joignaient aux gémissements de la foule, et le rire de Bibia éclatait en notes aiguës dans cet effroyable concert.
Et M"'e Henry? Ah! pauvre créature! elle aussi, dans son affliction, elle s'adressait à la nature entière; mais à l'Océan lui-même, comme si elle eût craint de l'irriter, elle parlait avec douceur
« O flots, rendez-le-moi! Sois-lui clémente, o nuit terrible! Anges gardiens, veillez sur lui! Dieu bon, ne l'abandonnez pas! »
Aux femmes accourues des hameaux voisins :
« C'est mon dernier, mon unique enfant. J'en avais deux autres, ils sont morts, il ne me reste plus que celui-là. Il s'en est allé pendant que je dormais. Je ne sais pas comment cela s'est fait. Il est tout petit, il a froid ; il n'a sur lui que ses habits d'été. »
Aux paludiers du bourg1 :
uje vous l'avais donné. Il vivait au milieu de vous. C'est au milieu de vous qu'il avait retrouvé la vie et la santé. Vous l'aimiez tous. Il était votre petit Marc. »
Tout le monde pleurait : elle faisait pitié aux autres mères.
A moitié folle de douleur, elle allait devant elle au hasard, comme une ombre errante et plaintive. Elle se trouva tout à coup en présence de Bibia, qui rôdait à l'écart et se repaissait de la désolation commune. Elle ne savait plus ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle faisait : dans son égarement, elle se prit à lui parler comme s'il pouvait l'entendre et la comprendre.
« Tu ne sais pas, Bibia, tu ne sais pas?... Le petit Marc... ce joli petit garçon que tu rencontrais si souvent sur la côte... qui a de si beaux yeux, des yeux bleus... qui courait si gentiment au-devant de toi, du plus loin qu'il t'apercevait... ton petit compagnon de pêche?... Il est à la mer!
11 est parti avec les autres! Il est avec eux dans la barque! Plus d'enfant! Je n'ai plus d'enfant! Cours après lui, Bibia! cherche-le! trouve-le! rapportele-moi! Il a froid. Je sens qu'il a froid! Ne sens-tu pas comme la nuit est froide? Tiens, prends mon châle, tu l'envelopperas dedans. Va, mon Bibia, va! Je t'aimerai bien, je te soignerai bien. »
Elle tendait vers lui ses mains suppliantes
Bibia regarda la mer et se mit à rire.
« Mais tu ne comprends donc pas? s'écriat-elle devenue furieuse, et le secouant par ses haillons. Je te dis qu'il est dans la barque! qu'il est parti avec les autres! qu'il est avec eux à la mer! Lui, Marc, lui, mon fils, mon enfant! Il ne t'a jamais fait de mal, lui! Il était le seul qui fût bon pour toi. Il t'assistait dans ta misère. Il t'aimait dans ton abjection. Je l'avais apprivoisé à ta laideur. Pourquoi donc ris -tu, misérable? Est-ce que j'ai ri, moi, lorsque tu m'as apporté ton doigt écrasé? Est-ce qu'il riait, lui, quand les autres te poursuivaient à coups de pierres? Pauvre petit! sa plus grande joie était de glisser dans ta besace la moitié de son goûter. Va-t'en, monstre, va-t'en! Ton âme est encore plus hideuse que ta figure. »
Et, brisée par ces violences, l'infortunée éclata
en sanglots, sa colère s'éteignit dans un flot de
larmes.
Bibia ne riait plus.
Il était immobile , et ses yeux erraient de Mme Henry à la mer, de la mer à Mme Henry, pendant qu'il enroulait machinalement autour de son bras le châle qui était resté entre ses mains.
Les heures se succédaient au milieu de ces épouvantes. Il n'y avait plus personne dans le bourg. Toutes les portes étaient béantes, tous les seuils déserts, tous les foyers abandonnés. La foule s'était répandue sur la côte et sur le rivage. Les fanaux des chaloupes allaient, venaient, se croisaient en tous sens. Les mères, épuisées de cris, se lamentaient à voix étouffée, tandis que les habitants, rassemblés par groupes autour de chaque
feu, discouraient sur l'événement et contestaient entre eux. Il n'y a pas d'église au Pouliguen. Le curé du bourg- de Batz était accouru malgré son grand âge; sa présence avait apporté un peu d'ordre et d'apaisement dans le tumulte et la confusion qui régnaient au moment de son arrivée. C'est à sa prière que M™' Henry s'était laissé ramener chez elle ; mais, à la vue du lit de son entant, à la vue de ce lit silencieux, rroid et vide, saisie d'horreur, elle avait fermé violemment les rideaux, elle s'était enfuie, elle était retournée sur la plage. Ce qu'il y avait de bien touchant, c'était la compassion que lui témoignait la population tout entière : on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'elle d'atteinte et d'éprouvée.
« Ah! bonne, ah! chère dame! disaient les femmes empressées autour d'elle, nous sommes toutes bien malheureuses, mais vous êtes sûrement plus malheureuse que nous toutes. Qu'il nous arrive à nous de pareilles calamités, c'est notre sort, c'est notre condition. Si la mer est notre gagnepain, elle est aussi notre ennemie. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut que la mer nous prenne nos enfants. C'est pour elle que nous les élevons : un jour ou l'autre, elle les emporte. Nous avons été habituées de bonne heure à voir partir tous ceux que nous aimons. Il n'y a pas un instant de notre
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misérable existence où nous ne soyons menacées. Nous naissons, nous vivons et nous mourons dans le tourment ; mais vous, mais vous, pauvre âme ! Rien ne vous avait préparée au malheur qui vous frappe ; vous deviez vous croire à l'abri de ses coups. Vous n'aviez pas vu vos frères, votre père, votre mari, s'en aller au loin ; vous n'aviez point passé des années à trembler, à prier pour eux, à les attendre au pas de votre porte. Votre petit Jésus, dans son berceau, n'était pas promis aux flots et aux tempêtes. La mer ne représentait dans votre idée qu'un divertissement, l'amusement d'une saison. Hélas! que n'ètës-vous restée où vous étiez? Qu'ètes-vous venue chercher ici? Quel mauvais vent vous a conduite au milieu de nous ? »
Les hommes ne se contentaient pas de la plaindre : soit conviction, soit pure bonté d'âme, ils cherchaient à lui démontrer que la situation, si horrible qu'elle fût, n'était pas pourtant désespérée. Le flot n'était ni dur ni menaçant. On ne devait pas attacher à l'épave qu'il avait jetée sur la grève une importance qu'elle était loin d'avoir. Ce n'était, après tout, qu'une rame tombée à l'eau 5 l'embarcation livrée à elle-même courait moins de hasards que dirigée par des mains inhabiles. Il était difficile d'admettre qu'elle eût passé inaperçue à travers l'espèce de croisière que formaient au large
tous les bateaux pêcheurs du Pouliguen. Les fils avaient été recueillis par les pères : la marée qui achevait de monter les ramènerait tous ensemble. Ce dernier espoir, le seul auquel on pût encore se prendre, ne tarda pas à s'évanouir.
Les bateaux pêcheurs rentrèrent un à un, en se suivant de près. Quel retour, pauvres gens ! Chaque arrivée provoquait une nouvelle scène de fureur et de désolation. Les pères s'emportaient et juraient. Le bon curé s'efforçait de les adoucir, et les femmes, noyées de larmes, intercédaient pour les petits coupables qu'elles chargeaient de malédictions quelques heures auparavant. Ce fut le père Legoff qui rentra le dernier. C'était la forte tète du pays, le propre
fils de Thomas Ier, un loup de mer, un dompteur de vagues, rompu de longue date aux traîtrises et aux roueries de l'Océan. Prêts à repartir, tous les patrons de barque l'attendaient pour recevoir ses instructions. Il n'était pas descendu à terre, que déjà la foule se précipitait à sa rencontre. On n'espérait plus qu'en lui ; s'il existait encore des chances de salut, elles reposaient sur lui seul.
« Arrive donc, LegofF, arrive donc ! Il s'est passé ici de belles choses pendant notre absence. Nous n'avons plus d'enfants ! Ils ont tous décampé ! Arrive, il n'y a que toi qui puisses nous les rendre ! »
A peine fut- il au courant, qu'il faillit éclater comme un obus.
« Ah ! les brigands ! s'écria-t-il. Comptez-y, vous autres, que je vas retourner à la mer pour repêcher cette vermine ! Où. voulez-vous que je les prenne ? Qu'ils se noient tous comme des mulots, cela m'est, fichtre ! bien égal. Ce sera tout profit pour nous. Allons, femme, au logis ! Je suis trempé, j'ai faim. J'entends souper et me coucher après.
— Va, mon homme, dit la mère LegofF en pleurant. Tu trouveras le souper sur la table, personne n'y a touché. Puisque tu es si affamé, tu peux bien manger ma part et celle du petit. Moi, je n'ai pas faim, et le petit est peut-être mort.
— C'est ce qui peut lui arriver de mieux, répliqua rudement le pécheur; car, s'il me tombe vivant sous la main!... Ah! tas de gueux! que la mer les engloutisse tous! que le tonnerre de Dieu les écrase !
— LegofF, dit le curé du bourg de Batz, c'est moi qui t'ai baptisé, c'est moi qui t'ai fait faire ta première communion, c'est moi qui t'ai marié. Écoute-moi donc, malheureux! ne crains-tu pas que tes duretés et tes blasphèmes n'attirent la colère du ciel sur la tête de ces pauvres enfants ?
— Sauve -les! sauve -les! criaient toutes les femmes en s'attachant à ses habits.
— Les sauver !. . . c'est bientôt dit cela. . . Encore un coup, où. voulez-vous que je les prenne?
— Cherche-les, mon homme, tu les trouveras. Toi qui portes , le dimanche , à ta veste huit médailles d'argent que tu as gagnées au risque de ta vie en arrachant à la mort tant de gens que tu ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, laisseras-tu périr ton enfant et tous les enfants de notre village?
— Monsieur Legoff, ayez pitié de nous! ayez pitié de moi! dit M,ne Henry en lui prenant les mains.
— Voyons! voyons! s'écria Legoff, après s'être essuyé le coin de l'œil avec la manche de sa vareuse, ne parlons pas tous à la fois. A quel moment
de la journée ces faillis-chiens sont-ils sortis du port? Dans l'après-midi... bon! La mer baissait. Le jusant les a entraînés. Une fois hors de la baie, ils ont été pris par le courant et sont allés à la dérive sur les brisants de la Roche aux Mouettes. Voilà le commencement ! Quelqu'un de vous pèchait-il parla? Jambonneau, Mascaret, Pornichet, Macabiou, vous tous ici présents, quelqu'un de vous a-t-il remarqué quelque chose ? Aucun de vous n'a-t-il rien signalé ?
— Ma foi ! répondit le père Pornichet, une heure environ après le coucher du soleil, j'ai bien vu comme un feu dans la direction de la roche.
— Et tu n'as pas mis le cap dessus? Qu'as-tu donc pensé que ce pouvait être ? De nouveaux mariés, sans doute, qui faisaient là leur repas de noce.
— J'ai vu comme un feu, et j'ai pensé que c'était peut-être un feu, repartit Pornichet avec une modeste assurance.
— Et ça t'a suffi, mon bonhomme? Tu n'en as pas cherché plus long, tu t'es tenu pour satisfait. Eh bien, triple brute, c'étaient eux qui brûlaient leur barque. Comprenez bien, vous autres! L'embarcation s'est démolie en s'afFalant sur les récifs. Elle ne pouvait plus servir : ils l'ont brûlée pour appeler à leur aide. Voilà la suite! Ah çà, dans quelle barque sont-ils donc partis ? demanda-t-il en
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attachant sur sa femme un œil inquisiteur : il ne manquerait plus que ce fût la mienne. »
La mère LegofFbaissa timidement les yeux.
«Complet!... Ah! les canailles! Une barque toute neuve! Cinq cents francs de flambés comme un paquet d'allumettes ! Voilà une bonne journée !
— Dame! patron, dit un de ses hommes d'équipage, avec un gars comme le vôtre, il faut s'attendre à tout.
— Répète un peu, » dit Legoff d'une voix insidieuse, appuyée d'un geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur les intentions du pécheur.
Puis, changeant brusquement de ton :
« Oui, je le rosserai, le mâtin ! Oui, le bandit, s'il en réchappe, recevra la plus forte raclée qu'auront jamais administrée les deux mains que voici ; mais toi, méchant moucheron, apprends qu'un gars comme le mien en avalerait des cents et des mille comme le gars de monsieur ton père. C'est bien à toi, fainéant, rustique, propre à rien, de parler ainsi de l'enfant le plus avisé, du plus brave enfant qui soit dans la commune! En brûlant ma barque, il avait son idée, et tu vois bien que l'idée était bonne, puisque à cette heure ils seraient tous sauvés, si ce cagnard de Pornichet n'eût point manqué cette nuit à tous ses devoirs de marin. Va te coucher clampin, et vivement!
— Après, Legoft, après? que sont-ils devenus?
— Ah!pardieu, ça n'est point malaisé à deviner. Le flot est revenu, et les a emportés. Voilà la fin!... A moins pourtant que, par impossible , mon gredin de fils qui est capable de tout, n'ait trouvé le moyen d'escalader la Roche aux Mouettes , en tirant les autres après lui.
— Il l'a escaladée, mon homme, il l'a escaladée ! s'écria la mère Legoff avec l'intrépidité de la foi.
— S'il a pu échapper à la marée en gravissant ce pic énorme...
— Il l'a gravi, mon homme, il l'a gravi! Il a fait la nique à la mer! Je réponds de lui : c'est ton gars !
— Si ce mauvais singe, en s'aidant des pieds et des mains, a pu grimper jusqu'au dernier plateau...
— Il est dessus, mon homme, je le vois! s'écria la brave créature illuminée par l'amour maternel.
— Mais les autres, les autres ? demanda Mme Henry d'une voie éperdue.
— Soyez donc tranquille, ma bonne amie! Vous ne le connaissez pas. Puisqu'il est sur le plateau, tous les autres y sont avec lui. Je les vois tous... Ils tendent vers nous leurs petits bras... Ils appellent à leur secours... On y va, mes chéris, on y va!
— Allons-y! s'écria Legoff aux acclamations de la foule. Macabiou, Jambonneau, Mascaret, tous les pères, vous m'accompagnez tous, je vous prends avec moi. 11 y aura de la besogne, ce ne sera pas trop de nous tous pour en venir à bout. S'ils sont encore sur le plateau, si le flot s'est arrêté là, s'il ne les a point balayés, nous les retrouverons dans un joli état. Femmes, des provisions! du sucre! de l'eau-de-vie! du vin! des couvertures Faites-vite, hâtez-vous! Il n'y a pas un moment à perdre. Vous, monsieur le curé, priez Dieu pour eux et pour nous. a
Le bateau, chargé de provisions et d'agrès, était prêt à reprendre la mer. Legoff montait à bord, quand il se sentit retenu par le pan de sa vareuse.
(( Monsieur Legoff, dit M'lie Henry en remettant au pêcheur des sels, des cordiaux, une mante qu'elle était allée prendre chez elle en toute hâte , je vous le recommande bien! Ayez grand soin de lui, mon bon monsieur Legoff! Il est le plus petit, il n'est pas habitué. Il aura eu plus de mal que les autres. Il est encore bien délicat! Enfin il est le seul qui ne sera pas recueilli par son père. Si vous vouliez m'emmener avec vous ?
— Vous emmener, chère dame! Vous n'y pensez pas ; mais comptez sur moi, sur nous tous. Nous
veillerons sur votre fils comme sur les nôtres : au lieu d'un père il en aura douze, et, avec l'aide de Dieu, je vous ramènerai le chérubin. »
Legoff était à bord et commandait la manœuvre. Le vent, qui soufflait de terre, faisait craquer la toile. Le bateau piaffa dans la vague et partit.
Bien qu'il dût s'écouler de longues heures avant le retour, tous les habitants passèrent le reste de la nuit sur le rivage. Les conjectures ne s'égaraient plus dans l'immensité : l'espoir, la crainte, la terreur, s'étaient concentrés sur la Roche aux Mouettes. Tous ceux qui l'avaient vue de près en décrivaient minutieusement la configuration, depuis la base jusqu'au faite, et, comme il arrive toujours en pareil cas, chaque description était si exacte,
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que toutes différaient entre elles et se contredisaient. Suivant les uns, l'ascension du pic ne présentait aucune difficulté, et la bande avait pu, sans beaucoup de peine, parvenir jusqu'au sommet; suivant les autres, la chose était impraticable, ou tout au moins des plus périlleuses, surtout pendant la nuit, et pour des enfants de cet âge. Les uns prétendaient que la mer n'avait jamais atteint au delà du dernier plateau, et qu'ils y dormiraient aussi tranquillement que dans leur lit; les autres soutenaient qu'il ne fallait point s'y fier, et qu'aux équinoxes, il n'était pas rare que la mer ne dépassât le niveau de la plate-forme. Ainsi, selon ce que chacun disait, les cœurs s'ouvraient ou se fermaient à l'espérance. La mère Legoft était la seule qui demeurât inébranlable dans sa foi; elle eut appris sans étonnement que son gars avait arrêté le Ilot en lui disant : Tu ne monteras pas plus haut
Mme Henry errait de groupe en groupe, prêtant une oreille avide à tous les propos, se sentant mourir de mille blessures. L'unique espoir où elle pût se réfugier était lui-même un affreux supplice : c'était la branche d'épines à laquelle les mains se déchirent en cherchant à s'y cramponner. Elle voyait son petit Marc gravissant dans l'ombre le rocher terrible. En admettant qu'il eût trouvé en
lui assez de force pour se hisser jusqu'au dernier plateau, en admettant que le flux n'eût pas franchi cette limite, elle voyait le pauvre petit être transi de froid, exténué de fatigue et de faim, inanimé, tout saignant, tout meurtri. Aux approches de l'aube, elle alla s'asseoir sur un des rochers de la côte : elle y resta longtemps, dans une attitude brisée, ses yeux fixés sur l'horizon, comme s'ils cherchaient à percer l'espace. Quand elle se leva, le jour avait paru. En redescendant vers la grève, elle rencontra Bibia, qui commençait déjà sa tournée. A la vue de M",e Henry, l'idiot passa l'oreille basse, ainsi qu'un chien qui se souvient d'avoir étébattu. Confuse, elle aussi, au souvenir de ses emportements, la douce créature s'arrêta un instant, et l'accompagna d'un regard de pitié. Elle pensait à l'amitié de Marc pour ce malheureux, aux caresses qu'il lui faisait, à la jolie main blanche qu'il lui promenait sur la face après qu'il l'avait assisté. « Pauvre Bibia! pauvre petit Bibia! » dit-elle en donnant à sa voix les inflexions de la voix enfantine. Et elle reprit son chemin en pleurant.
Au petit point du jour, le curé, suivi d'une partie des habitants, était allé au bourg de Batz dire une messe à l'autel de Notre-Dame-de-Bon- Secours, puis il était venu reprendre sa place au milieu de ses ouailles : il soutenait le cournge des
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mères, après avoir prié pour la conservation des enfants. La matinée se traîna dans la fiévreuse anxiété de l'attente. Un brouillard épais qui s'élevait de terre avait, dès l'aube, obscurci le ciel, et s'était étendu sur l'Océan. La nature, si profondément indifférente à nos maux et à nos misères, semblait s'associer aux douleurs de ce pauvre hameau. Tous les objets, tous les accidents du paysage étaient enveloppés dans une atmosphère cotonneuse, qu'une lueur grise et blafarde éclairait uniformément. Un silence absolu régnait sur la plage, quoique la population tout entière y fût rassemblée. Le bateau ne pouvait plus tarder : d'un instant à l'autre, il allait sortir de la brume. On touchait au moment suprême : on attendait l'arrêt de Dieu. Tout à coup, sur le midi, une rafale de vent dégagea la mer et le ciel, le soleil brilla, les vagues étincelèrent, et on aperçut au loin une voile qui s'avançait du large.
La foule resta muette. Personne ne bougea. On entendait battre les cœurs. La voile, qui n'était d'abord qu'un point blanc dans l'espace, se développait de plus en plus. L'embarcation cinglait visiblement vers le rivage : c'était le bateau de Legoff ! Que rapportait-il dans ses flancs? La joie ou le deuil? La vie ou la mort? Cette voile, si longuement attendue, si ardemment souhaitée, on aurait
voulu pouvoir l'arrêter dans son vol, on tremblait maintenant de la voir arriver au port. Il y eut là un moment d'angoisse indicible. Toutes les âmes étaient suspendues au morceau de toile que poussait la brise. Pas un mot! pas un cri! pas un mouvement! pas un geste! Mais lorsque enfin le bateau fut assez près de terre pour qu'on pût distinguer sa coque et son gréement, lorsqu'on aperçut à l'avant un amas confus de petits êtres qui agitaient dans l'air leurs casquettes ou leurs mouchoirs, toutes les poitrines éclatèrent à la fois, une clameur enivrée monta vers le ciel.
« Est-ce vous? est-ce vous? — C'est nous! c'est nous! » répondit un ensemble de voix argentines.
Quelques instants après, le bateau s'échouait sur la plage, et tous les enfants descendaient pèlemèle, se culbutant les uns les autres. En quel état, juste ciel! les vêtements déchirés, la figure meurtrie, les mains ensanglantées, les cheveux souillés de guano. Chaque mère reconnaissait son gars, le saisissait au saut de la barque, et, Tétreignant comme une proie, l'arrosait de larmes, de gifles et de baisers.
« Marc! Marc! » criait Mme Henry qui cherchait le petit des yeux, et qui déjà ne se possédait plus.
Aucune voix ne répondait.
11 ne restait plus que Marc à descendre : Marc ne descendait pas.
« Mon enfant! mon enfant! Il était avec vous! Parlez, mais parlez donc! Qu'avez- vous fait de Marc ? Qu'avez-vous fait de mon enfant? »
Ils détournaient la tête et se taisaient.
D'un seul bond, elle se précipita dans le bateau, le fouilla d'un regard depuis l'avant jusqu'à l'arrière, et se redressant en face de Legoff :
« Mon fils? où est mon fils? Vous aviez promis de me le ramener! »
Deux larmes silencieuses roulèrent sur les joues du pêcheur.
Elle poussa un cri d'oiseau blessé, et tomba sans vie sur un monceau de voiles.
C'était déjà fini de la joie du retour. Le malheur de Mme Henry replongeait le hameau dans la consternation. Toutes les mères se sentaient gênées et mal à l'aise ; elles n'osaient plus embrasser leurs enfants. La foule, avant de se disperser, demeura quelque temps encore sur le rivage. La perte du petit Marc faisait le sujet de tous leurs entretiens. Pressé de questions, le jeune LegofF raconta ce qui s'était passé jusqu'au moment où la dernière poussée du flot les avait tous roulés sur le plateau. Il avait vu Marc entraîné parla vague, il s'était élancé pour le retenir. A partir de là, il ne se souvenait
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plus de rien. Le père compléta le récit du fils. Il les avait trouvés, à la pointe du jour, étendus sur le roc, immobiles et froids, ne donnant aucun signe de vie. A première vue, il les avait tenus pour morts : en les comptant un à un, il pensait compter des cadavres. Ils y étaient tous, excepté Marc. On les avait enveloppés dans des couvertures; à grand renfort de frictions, de cordiaux, on était parvenu à les ranimer tous. Une heure après, ils étaient sur pied, et mangeaient comme des ogres, tout en pleurant leur petit compagnon. Pendant qu'ils achevaient de se remettre, le père Legoff, assisté de ses hommes d'équipage, avait exploré la Roche aux Mouettes jusque dans ses coins et recoins les plus mystérieux : toutes les recherches avaient été vaines. Au dire des enfants, Marc, épuisé de forces, n'eût pas survécu à la nuit qu'ils venaient de passer : si la dernière vague ne l'eût pas emporté, on l'aurait infailliblement ramassé mort sur la plate-forme.
« Pauvre chère dame! ajouta le pécheur avec émotion; Dieu m'est témoin que j'aurais donné de bon cœur deux doigts de ma main pour pouvoir lui ramener son mioche.
— Ah! disait le petit Mascaret, si les autres avaient voulu me croire, rien de tout ça ne serait arrivé. »
Tous les ménages rentrèrent chacun chez eux, et le bon curé, dont la tâche n'était pas terminée, se rendit auprès de M'ne Henry, qu'on avait rapportée évanouie dans sa chambre.
En se retrouvant chez elle, après un long eva nouissement, Mme Henry put se demander un instant si elle n'avait pas rêvé les scènes effroyables qu'elle venait de traverser. Tout respirait autour d'elle l'ordre et la paix accoutumés. Tous les objets fami- 'iers étaient à leur place, ses ouvrages d'aiguille, les livres qu'elle aimait, la lampe qui avait brûlé toute la nuit, les jouets du petit Marc, le volume de contes ouvert à la page qu'il n'avait pas achevé de
lire. Un gai soleil d'automne entrait à pleins rayons dans ce réduit où rien n'était changé. Elle demeura quelque temps immobile, promenant çà et là un regard inquiet, effaré. A la vue du lit, dont les rideaux étaient restés fermés, elle se leva tout d'une pièce, et, foudroyée par le souvenir de la réalité, elle s'évanouit de nouveau entre les bras de sa femme de chambre et de son hôtesse, qui ne la quittaient pas. Quand elle reprit ses sens pour la seconde fois, le curé était seul auprès d'elle. 11 lui tenait les mains, et il priait : il priait en silence la Mère des douleurs, le Dieu des affligés.
Elle était calme, l'œil sec, la voix ardente, sans attendrissement sur elle-même, sans révolte contre sa destinée. On eut dit que la foudre, e:i la frappant, avait tari ses yeux et mis son cœur en poudre. Tout d'abord, elle voulut savoir dans les moindres détails ce qui s'était passé, comment son fils avait gravi la roche, comment il était parvenu jusqu'au dernier plateau, comment il avait été emporté; enfin, comment les autres avaient été retrouvés et sauvés.
« Dites, dites, monsieur le curé. Je veux tout savoir, je peux tout entendre. »
Le curé, d'une voix hésitante, raconta ce qu'il avait appris. Elle l'écoutait avidement, avec une sorte de volupté farouche, et ne l'interrompant que
par ces mots : « Pauvre petit! pauvre petit! » qui s'échappaient à chaque instant de ses lèvres.
« Ainsi, dit-elle, c'est fini, il est mort. Tous les autres sont revenus : lui seul ne reviendra jamais ! Eh bien, monsieur le curé, je vais vous avouer une chose : je n'ai que ce que je mérite. Dieu m'a punie, et il a bien fait. J'étais une mauvaise mère. Ce que je vous dis là est la vérité. J'avais déjà perdu deux enfants. Ils étaient morts entre mes bras, mes deux premiers-nés! J'avais reçu leur dernier souffle. Je les avais ensevelis de mes mains. Je devais passer ma vie à les pleurer. Au bout de quelques années, je les avais oubliés presque. Marc les remplaçait dans mon cœur. J'étais fière de sa beauté, je m'enivrais de ma tendresse. Je ne pensais plus aux deux autres. Quelques jours encore, et mon mari venait nous retrouver. Nous nous étions quittés dans la tristesse ; nous nous réunissions dans la joie. Non, voyez-vous, j'étais trop heureuse ! Je n'avais pas le droit d'être heureuse à ce point. Dieu m'a châtiée : je ne me plains pas. »
Elle parla longtemps avec une volubilité fiévreuse. Elle allait jusqu'à s'accuser d'avoir manqué de vigilance dans l'accomplissement de ses devoirs envers le petit Marc.
« C'est moi qui l'ai perdu, disait-elle; c'est par ma faute qu'il est mort. Le ciel ne m'avait pas épar-
gné les avertissements. Cette mer qu'il aimait, j'en avais peur, elle m'épouvantait. Quelque chose me criait là qu'elle ne l'attirait que pour le dévorer. J'aurais dû veiller à toute heure, et je me suis endormie lâchement! »
Pas un sanglot, pas une larme, mais des étouffements, des angoisses fréquentes, et aussi des retours passagers d'égarement et de folie.
« Ne faisons pas de bruit, parlons bas. Ils dorment là tous trois. J'ai fermé les rideaux de peur que le grand jour ne les incommodât. Legoffles a retrouvés sur le plateau de la Roche aux Mouettes. Ils sont très-fatigués. Quand ils se réveilleront, je vous les montrerai. L'aîné s'appelle Armand; le second, Alfred; le troisième, c'est le petit Marc. Vous verrez comme ils sont beaux tous trois ! »
Ce n'était ni Bossuet ni Massillon que le curé du bourg de Batz; mais les longs pleurs qui coulaient sur ses joues flétries étaient plus éloquents qu'un sermon.
« Madame, lui dit-il enfin, je suis bien vieux. Pendant le cours de ma longue vie, j'ai vu de près beaucoup d'infortunes ; je n'en ai pas vu qui fût comparable à la vôtre. Vous êtes certainement la créature la plus digne de pitié que j'aie rencontrée dans cette vallée de larmes. Le monde ne peut rien pour vous; appuyez-vous sur la main qui vous
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frappe, elle est la seule qui puisse vous secourir. Dieu ne vous châtie pas, il vous éprouve. Il vous marque du sceau de son élection. Ce n'est pas tout, ma fille. Ne perdez pas de vue qu'il vous reste encore des devoirs à remplir ici-bas : vous êtes une épouse chrétienne. Votre mari n'est pas moins à plaindre que vous; aujourd'hui plus que jamais, il a besoin de votre dévouement.
— Oui, c'est vrai, vous avez raison. C'était sa vie que cet enfant. Il ne faut pas qu'il vienne! il faut l'empêcher de venir! Je vais lui écrire, je vais le préparer... mais que dire, mon Dieu? Aidez-moi' je suis folle. »
Elle cherchait de quoi écrire.
En rassemblant ses papiers épars, elle mit la main sur un pli venu par la poste, et qui était là depuis la veille.
Elle déchira l'enveloppe et lut le billet que voici :
Pans, n septembre.
<( Je n'y tiens plus ! Tu l'as dit, les affaires ne sont pas la grande affaire de la vie. O chers aimés, seules joies de mon cœur, je vais donc enfin vous retrouver! Ma femme, mon enfant, je vais vous presser dans mes bras! Il n'y a que vous au monde,
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doux trésors! il n'y a que vous, tout le reste n'est rien. Je pars demain, par Yexpress du soir. Ces quelques mots ne me précéderont que d'un jour. Je suis tout simplement le plus heureux des hommes ; il n'est pas de bonheur qui puisse égaler le mien.
« Monsieur le curé, dit-elle, emmenez-moi. 11 est parti, il vient, il sera ici dans une heure! Que voulez-vous que je lui dise? qu'il n'a plus d'enfant, que son fils est mort! son fils qu'il m'avait confié, son fils que j'avais promis de lui rendre! C'est impossible! Dieu n'exige pas que je dise cela. Emmenez-moi, ou plutôt demeurez. Oui, demeurez, par grâce, par pitié! Je reviendrai quand il m'appellera. Vous êtes bon, monsieur le curé, vous savez parler au cœur des malheureux. Dites-lui que je vis, que j'aurai la force de vivre. Nous vivrons l'un pour l'autre, avec l'espoir de retrouver, dans une autre existence, les êtres chéris que nous avons perdus. »
En achevant ces dernières paroles, elle avait senti son cœur se détendre.
Elle passa rapidement son mouchoir sur ses yeux, et, se rajustant avec précipitation, elle allait
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s'élancer hors de la chambre, quand tout à coup on entendit le roulement d'une voiture sur le quai.
Cotait la voiture de Guérande.
Elle voulut s'enfuir : elle avait ses pieds vissés au plancher.
La voiture s'était arrêtée.
Un bruit de pas montait dans l'escalier.
Elle s'affaissa sur elle-même et se cacha la figure dans ses mains.
Le curé s'était levé et regardait la porte.
La porte s'ouvrit brusquement, M. Henry parut sur le seuil.
Il ne savait rien : il arrivait joyeux.
« Va-t'en! va-t'en! » s'écria-t-elle sans oser relever la tête.
Elle ne put en dire davantage : sa voix se brisa dans un sanglot.
« Du courage, monsieur! dit le curé ; Dieu vous éprouve encore une fois. Du courage... pour vous... pour elle! »
M. Henry se tenait sur le pas de la porte, l'œil hagard, les traits bouleversés.
« Marc! s'écria-t-il d'une voix déchirante.
— Marc ! répéta-t-il en se précipitant vers le lit de son fils.
— Marc ! » cria-t-il une dernière fois en écartant les rideaux par un geste désespéré.
11 y avait sur la couverture quelque chose d'enveloppé dans un châle.
Au troisième appel, plus retentissant encore que les deux autres, le châle se mit à remuer, et ce qu'il y avait d'enveloppé dans ses plis sauta au cou de M. Henry en disant :
«i Bonjour, petit père! »
clJZ
Quelle journée fut jamais plus remplie d'émotions de toute nature! La nouvelle s'était répandue dans le bourg- Marc, depuis le moment où il s'était senti entraîné par la vague, ne se souvenait absolument de rien. On criait au miracle : un ange avait recueilli l'enfant et l'avait porté dans son lit' Tous les habitants, attroupés sur le quai, assiégeaient la porte de M'ne Henry et demandaient à voir le petit Marc, trop faible encore pour pouvoit des-
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cendre ; Mme Henry fut obligée de se montrer à la fenêtre et de le présenter à la population émerveillée. Assis sur le seuil de la porte, et complètement étranger à ce qui se passait auteur de lui, Bibia collationnait tranquillement d'une croûte de pain et d'un oignon cru.
Cependant les premiers transports apaisés, la mère avait reconnu le châle dans lequel son fils était enveloppé : c'était le tartan qu'elle avait laissé aux mains de Bibia. Quelle apparence que Bibia eût joué un rôle dans cette aventure? Seule, Mme Henry, sans pouvoir l'expliquer, entrevoyait déjà la vérité. Avant de se faire dans son esprit, la lumière se faisait dans son cœur : l'esprit cherche, le cœur devine.
Une chaloupe qui avait disparu du port pendant la nuit venait d'être retrouvée au fond d'une anse, près du bourg de Batz, sans un homme d'équipage à bord.
Voici ce qu'on apprit dans la soirée :
Il y avait sur la côte, au-dessus de la baie où la chaloupe était encore échouée, une masure qu'habitait un pauvre ménage. L'homme était malade; la femme avait passé toute la nuit à son chevet. Une heure avant que le jour parût, la porte s'était ouverte comme poussée par un coup de vent, et Bibia était entré avec un enfant dans ses bras.
L'enfant était roulé dans un châle, sans connaissance, à moitié mort de froid. Bibia semblait transfiguré : ses yeux brillaient comme deux tisons. Apeine entré, il avait jeté deux fagots dans la cheminée, présenté l'enfant à la flamme, et, tout en le berçant sur ses genoux, il lui versait goutte à goutte entre les lèvres le vin d'une fiole entourée d'osier, qu'il avait tirée de sa besace : tout cela avec l'intelligence et la tendresse d'une mère. Vingt minutes après, il s'en allait comme il était venu, emportant avec lui l'enfant, qui dormait contre sa poitrine.
L'ange, c'était Bibia. Quoi! dira-t-on, ce monstre, ce méchant, cet idiot? Eh bien, oui! il avait suffi de la bonté d'une femme, des caresses et de la grâce d'un enfant, pour jeter dans cette fange un germe d'affection, de reconnaissance et de dévouement. Ce germe, indolent, presque inerte, avait éclaté tout à coup en présence du désespoir et de la fureur de la mère. Bibia avait compris enfin que Marc était parti avec les autres, que sa vie était en danger. Instinctivement, sans conscience peut-être de l'acte prodigieux qu'il allait accomplir, comme un projectile obéissant à l'impulsion qu'il a reçue, Bibia avait couru vers le port, il s'était précipité dans une chaloupe, il avait gouverné sur la Roche, il était arrivé juste à point pour saisir l'entant que la vague emportait. Dieu l'avait conduit, Dieu l'avait
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ramené. La lueur qui s'était faite en lui n'avait duré que quelques heures : sa mission remplie, son œuvre terminée, le pauvre idiot était retombé dans sa nuit, il ne se souvenait plus. M'ne Henry eut beau le tourner et le retourner de tous sens, aucun tressaillement intérieur n'ébranla sa carapace informe.
« Embrasse-le! dit-elle à Marc en le jetant au cou de Bibia.
Bibia regardait tour à tour la mère et l'enfant. Il porta à sa bouche un des doigts de sa main, celui qu'avait pansé Mme Henry, et il s'éloigna.
Quand j'arrivai au Pouliguen, le hameau se remettait à peine de ses émotions. J'assistais, le lendemain, à une cérémonie touchante. Dès le matin, tous les enfants, dans leurs habits de fête, se tenaient rangés le long du quai, sur une seule file. Au premier appel des cloches, qui sonnaient à toute volée, le cortège s'ébranla, et se déroula sur la côte en se dirigeant vers le bourg de Batz. Pieds nus, chacun d'eux un cierge à la main, ils se rendaient en pèlerinage à la chapelle de la Vierge : c'était un vœu qu'au moment » suprême ils avaient fait, sur la Roche, à Notre-
Dame-de-Bon-Secours. Les familles cheminaient derrière; M. et Mme Henry fermaient la marche. A la même heure, le curé du bourg de Batz et son vicaire, précédés de la croix et de la bannière, sui-
LA ROCHE AUX MOUF.TTES.
vis des habitants du bourg, s'avançaient processionnellement à la rencontre des petits pèlerins. Hommes et femmes portaient ces beaux costumes qui semblent empruntés à l'Orient, et que le temps n'a pu modifier, même dans une époque où l'originalité des vêtements a complètement disparu avec celle des mœurs et des caractères. A moitié route, les deux cortèges n'en formaient plus qu'un seul. Le curé avait entonné le Magnificat, que toutes les voix chantaient à l'unisson. Un doux soleil éclairait ce tableau : le bruit de la mer, grave et solennel comme celui d'un orgue immense , accompagnait les chants religieux.
Après l'office, le bon curé descendit les marches de l'autel, et prononça cette courte allocution :
« Mes chers enfants,
« Vous avez désobéi à vos parents, et Dieu vous a punis. En présence du danger commun, vous vous êtes aidés mutuellement, et Dieu vous a secourus. En face de la mort, vous avez prié Dieu, et Dieu vous a délivrés. Que tout cela vous serve d'enseignement. Montrez-vous soumis et respectueux envers vos familles ; épargnez le cœur de vos mères 5 aimez-vous les uns les autres ; et, quoi qu'il vous arrive, mettez toujours votre confiance
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dans le ciel. Vous savez tous par quelles mains le petit Marc a été sauvé. Nous avions cru d'abord que c'était un ange qui l'avait recueilli. Le miracle reste tout entier , et puisque Dieu, dans sa bonté, daigne parfois se servir des plus humbles instruments pour l'accomplissement de ses desseins , apprenez par là, mes enfants, à être bons pour tous et à ne mépriser personne. »
Une heureuse surprise attendait nos petits amis à leur rentrée au Pouliguen. Par les soins de M. Henry, une tente avait été dressée sur la plagç : elle abritait une table improvisée, copieusement garnie de viandes froides et de pâtisseries de ménage, le tout accompagné de fruits de la saison et de quelques flacons de bon vin. La présidence du repas fut d'abord offerte à Marc, qui déclina cet honneur et désigna lui-même Legoff comme plus digne. Le jeune héros ne se fit pas prier, et, de même que sur la Roche aux Mouettes il avait donné l'exemple du courage, de la présence d'esprit et de l'activité, de même à table il surpassa par son foudroyant appétit tous les autres convives, et montra qu'il méritait aussi de les commander sur ce nouveau champ de bataille.
M. et Mme Henry passèrent encore quelques jours au Pouliguen. Ces quelques jours furent utilement employés. Ils réparèrent la perte éprouvée
par LegofF en lui faisant présent d'une barque neuve et toute gréée, achetée dans le port de Nantes. Le pécheur, dans sa gratitude, voulut qu'elle portât le nom du petit Marc, et ce nom fut inscrit en lettres dorées au couronnement de l'embarcation. Le petit-fils de Thomas 1er reçut, lui, une montre d'argent avec ces mots gravés à l'intérieur de la cuvette : A Pierre Legoff, âgé de dou\e ans, souvenir du 75 septembre. On pense bien que Bibia n'était pas oublié; mais que faire pour ce malheureux? On avait d'abord songé à lui donner une cabane sur la côte ou à lui assurer un refuge dans une maison de charité; tout cela était impraticable. D'une part, la propriété, quelque minime qu'elle soit, exige des soins de surveillance et d'administration auxquels Bibia n'aurait pu se prêter; d'autre part, la vie sédentaire d'une maison de refuge était trop en opposition avec ses instincts de vagabondag-e. On se contenta de le recommander au bon curé du bourg- de Batz, en lui laissant entre les mains de quoi subvenir aux modestes besoins du pauvre déshérité.
L'heure du départ était enfin venue. La famille Henry, escortée de toute la population du Pouliguen, se rendit à pied jusqu'à Guérande. C'est là qu'eut lieu la séparation. Marc avait le cœur bien gros. Au moment de monter en voiture, il embrassa
tous ses petits compagnons. M'ne Henry fut embrassée par toutes les mères. Quelques heures après, ils étaient sur le pont du bateau à vapeur qui remontait la Loire. Bibia les avait suivis, en courant, jusqu'à Saint-Nazaire. Il resta longtemps sur le quai, immobile, ployé en deux, son regard attaché sur le bateau qui s'éloignait, et, quand il l'eut perdu de vue, de grosses larmes tombèrent de ses yeux, qui jusque-là n'avaient jamais pleuré.