‹ La roche aux mouettes (volume 3)Chapitre 5 sur 5 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Voilà, mon cher Paul, le récit que je t'avais promis. Je pourrais en rester là; mais je suppose que tu t'intéresses au petit Marc, et que tu es curieux de savoir ce qu'il est devenu en grandissant. Pour te satisfaire, nous le suivrons jusqu'au jour où, bien jeune encore, il a pris rang- parmi les hommes utiles à leur pays. Ne demande pas à ces dernières pages les péripéties de la Roche aux

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Mouettes; nous en avons fini avec les émotions violentes, avec Faction et le mouvement. Nous allons rentrer dans un ordre d'idées plus tranquilles, nous allons retrouver dans leur intérieur les êtres excellents que tu connais déjà : un père qui est l'honneur et la loyauté même, une mère tendre, une épouse dévouée, n'ayant d'autres joies que celles du foyer domestique ; en pénétrant dans leur intimité, tu pourras croire que tu n'as pas quitté ta famille.

Le voyage ne fut qu'une suite de distractions et d'enchantements. L'automne était d'une magnificence exceptionnelle; ils en profitèrent pour allonger la route et multiplier les excursions. Clisson les retint pendant quelques jours sur les bords de la Sèvre nantaise, puis ils remontèrent le cours de la Loire, et visitèrent d'étape eri étape Chenonceaux, Chambord, Amboise, tous les sites, tous les châteaux, tous les vieux murs qui appelaient leur curiosité. Ils rentrèrent enfin dans Paris, et, quoiqu'il soit toujours bien doux de reprendre possession de ses habitudes et de son foyer, l'heure du retour ne fut pas cependant.tout à fait exempte de trouble et de tristesse. On se rappelle les appréhensions que Mme Henry laissait voir au sujet de Marc dans une des dernières lettres qu'elle écrivait à son mari. Que feraient-ils, dans leur entre-sol,

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de cette hirondelle des mers? En effet, à peine rentré, Marc s'effarait déjà comme un oiseau qu'on vient de mettre en cage. M",c Henry, à son insu, s'était accoutumée, elle aussi, à l'air libre et aux grands espaces; mais elle était de ces âmes qui ne vivent que pour les autres, elle ne songeait qu'à son fils. Dès le lendemain de leur arrivée, elle épanchait ses inquiétudes dans le cœur de M. Henry, qui ne paraissait pas s'en préoccuper autrement.

« Tu t'alarmes à tort, disait-il. Marc est sauvé, il est robuste et bien portant. Le Luxembourg et les Tuileries ne lui rendront pas les grèves de la Bretagne; mais, enfin de compte, Paris ne saurait passer pour une succursale des marais Pontins. L'enfant s'acclimatera peu à peu dans le milieu où nous vivons; c'est l'affaire de quelques semaines. En attendant, nous irons dimanche prochain , comme de bons bourgeois que nous sommes, nous promener dans le bois de Meudon, et nous renouvellerons cette petite fête tous les huit jours, aussi longtemps que la saison le permettra. »

M'ne Henry ne pouvait s'empêcher de se dire qu'il en parlait bien à son aise. Marc s'attristait de plus en plus. Que les rues, les boulevards où on le traînait pour essayer de le distraire lui semblaient étroits et bornés ! Quel maigre ruisseau que la Seine ! Quels piteux rochers que les rochers du boic

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de Boulogne! Combien il restait froid et indifférent aux amusements qu'il avait sous la main ! Qu'il eût donné volontiers tous les jolis enfants qui prenaient leurs ébats dans les jardins publics pour deux ou trois des petits va-nu-pieds qu'il avait laissés au Pouliguen! Pornichet , Jambonneau, Macabiou , Mascaret, tous ces noms bourdonnaient dans sa mémoire comme un essaim dans une ruche. Il n'y avait pour lui qu'un héros au monde, c'était le jeune Legoff. Il n'était pas jusqu'au pauvre besacier qui ne lui manquât. On aurait pu croire que l'aventure de la Roche aux Mouettes l'avait à jamais guéri de sa passion pour l'Océan ; bien loin de là, le souvenir de cette nuit terrible demeurait dans son imagination comme quelque chose de merveilleux et d'enchanté. Il y revenait sans cesse, et toujours avec une exaltation qui effrayait M'ne Henry.

« Va, lui dit-elle un soir qu'il racontait pour la vingtième fois et avec un redoublement d'enthousiasme la veillée au pied de la roche, l'ascension du pic et les prouesses de l'ami Legoff, si tu. avais été témoin du désespoir où me plongeait ton escapade, tu te complairais moins dans le récit de toutes ces horreurs, tu n'en parlerais pas ainsi que tu le fais. »

A ce reproche qu'il sentait mérité, Marc se jeta dans les bras de sa mère, et dès lors il ne parla plus de la Roche aux Mouettes.

Le dimanche qu'ils devaient passer .dans les bois de .Mention était arrivé. Ils partirent allègrement

tons trois par une claire matinée d'octobre. Marc était heureux de retrouver, ne fût-ce que pour quelques heures, sa vie errante, si brusquement interrompue, et, de son coté, M,Dfl Henry se réjouissait d'une promenade qui la reportait aux meilleurs temps de sa jeunesse. Ils descendirent à Hellevue, déjeunèrent à l'hôtel de la station chez des hôtes bons et aimables, puis de leur pied léger ils gagnèrent les bois où s'étalaient les splendeurs de l'automne. 11 faisait une de ces journées qui sont les adieux du soleil. Les oiseaux chantaient comme au printemps. Les chênes étaient encore verts. Une faible brise agitait le feuillage doré des bouleaux et des trembles. Tandis que Marc courait comme un faon sur la mousse et dans le£ bruyères, M. et Mme Henry marchaient à pas lents le long des allées. La vye de ces paysages qu'ils avaient si souvent parcourus ensemble réveillait autour d'eux: un cortège de souvenirs; dans un entretien doux et grave, ils se redisaient l'un à l'autre les joies et les épreuves de leur existence laborieuse et honnête. Tout en causant, ils avaient rabattu sur les coteaux de Sèvres. Ils ne résistèrent pas à la tentation de jeter un coup d'œil dans l'enclos qu'ils avaient visité naguère, et possédé pendant toute une après-midi.

Ils poussèrent la grille entr'ouverte et furent surpris en flagrant délit de curiosité par un jardinier qui les invita poliment à entrer ; les maîtres étaient en voyage.

Mme Henry hésitait pourtant.

<( Entrez, madame, dit le jardinier, ne craignez pas d'être indiscrète. Quoique la propriété ne soit ni à louer ni à vendre, mes maîtres, en partant, m'ont donné l'ordre de la laisser visiter par toutes les personnes qui en auraient l'envie.

— Eh bien, entrons! s'écria gaiement M. Henry; donnons-nous cette fois encore le luxe d'une villa. »

Les années n'avaient apporté aucun changement dans ce poétique réduit. La maison était bien telle que Mme Henry l'avait décrite dans une de ses lettres. Au dehors, avec son toit plat, sa terrasse et ses balcons, ses palissades de rosiers grimpants et ses festons de vigne vierge, elle ressemblait à une cassine italienne. L'intérieur était fraîchement décoré ; l'ameublement et les tentures respiraient à la fois l'élégance et la simplicité. Les pièces n'étaient pas vastes, mais Mme Henry s& disait que le bonheur tient peu de place, et tout ce qu'elle voyait était en si parfaite harmonie avec ses goûts, qu'il lui semblait qu'elle avait présidé elle-même aux moindres détails de l'arrangement et de la décoration du logis. On découvrait, du haut de chaque

balcon, un point de vue unique peut-être dans les environs de Paris, et que pourraient envier les contrées les plus favorisées du ciel : entre deux promontoires de verdure, le village de Saint-Cloud en amphithéâtre ; au-dessus, le mont Valérien comme une acropole; la Seine repliée au fond de la vallée, et tout au loin, pour dernières limites, les collines boisées de Sannois et de Montmorency : un tableau de Poussin. Le soir était venu, et ils attendaient au salon l'heure du train qui les ramènerait à Paris. Marc trouvait la demeure à son gré et ne voulait plus s'en aller. M"10 Henry ne pouvait se défendre d'un serrement de cœur. « Qu'il ferait bon de vivre ici! » dit-elle en soupirant. Elle s'enveloppait dans son chàle, quand tout à coup la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et le jardinier, transformé en maître d'hôtel, prononça ces simples paroles : « Madame est servie! » Muette d'étonnement, Mme Henry interrogeait des yeux son mari, qui souriait.

« Oui, chère femme, dit-il en lui prenant les mains, tu es ici chez toi. Nos affaires ont prospéré au delà de mes espérances. Tu rêvais d'abriter ta vie près des bois, non loin de la Seine. Ce petit domaine avait su te plaire, tu en conservais l'image dans ton cœur, et c'était ma secrète ambition que de pouvoir un jour te le donner. Tes vœux sont

exaucés, mon ambition est satisfaite. Tout cela t'appartient, tu es ici maîtresse et souveraine. Allons dîner, mes deux amours : nous pendons aujourd'hui la crémaillère, et je me sens un appétit de loup. »

A ces mots, il passa dans la salle à manger avec sa femme et son enfant enlacés l'une et l'autre à son cou : je laisse à penser quelle joie!

C'est là, dans ce petit paradis, qu'ils achevèrent la saison d'automne. Ceux qui possèdent la terre et la maison où ils sont nés, où ils ont grandi, ne se doutent pas de tout ce qu'il peut y avoir d'enivrant dans le sentiment de la propriété. 11 n'est donné de le savoir qu'à ceux qui, par leur travail persévérant, par leur courage et leur intelligence, sont parvenus, comme M. et Mme Henry, à acquérir le toit qui les abrite, ce toit fût-il le plus

modeste du monde. On aime à se représenter le bonheur d'un ménage si tendrement uni. De longues années d'épreuves n'avaient fait que resserrer le lien qui les attachait l'un à l'autre, et le bonheur dont ils jouissaient était d'autant plus profond qu'ils se souvenaient de leurs larmes.

Octobre se montra prodigue de beaux jours. L'air vif et pur qu'on respire sur ces plateaux arrivait aux poumons de Marc comme un souffle adouci de l'Océan ; les bois, les parcs inondés de lumière, vêtus de pourpre et d'or, le consolaient de la mer absente. Mme Henry, à peine installée, régnait et gouvernait déjà. Elle plantait des rosiers, taillait les massifs, dessinait des allées, corrigeait çà et là les mouvements trop brusques du terrain, et ne se lassait pas de parcourir son joli royaume. Il suffisait de quelques minutes pour en faire le tour sans presser le pas ; mais, comme elle y prenait chaque fois un plaisir nouveau, il ne tenait qu'à elle de se croire maîtresse d'un domaine qui ne finissait point. Ainsi que cela se pratique généralement dans le monde des affaires depuis que les déplacements sont devenus si faciles et si rapides, M. Henry quittait Paris le soir pour aller rejoindre les siens 5 ils se retrouvaient à l'heure du dîner, aussi joyeux de se revoir que s'ils ne s'étaient pas vus la veille. Novembre coupa court à cette vie heureuse. La

bise était venue. Ils rentrèrent dans leur quartiers d'hiver, et force leur fut de reconnaître que l'entresol de la rue du Bac, égayé par les feux de l'âtre , avait aussi ses bons côtés.

M,ne Henry parlait déjà, en cœur vaillant, de reprendre sa part du fardeau des affaires, que son mari, depuis longtemps, portait tout entier à lui seul ; celui-ci ne la laissa pas achever.

« Non, chère femme, dit-il, d'autres soins te réclament. Tout ce que tu pouvais faire pour la prospérité et pour l'honneur de notre maison , tu l'as lait, et bien fait : c'est à toi qu'elle doit sa bonne renommée. Je ne cesserai jamais de m'inspirer de tes conseils; mais, prends-en ton parti, tu es dès à présent retirée des affaires. Il te reste une tâche plus sérieuse à remplir : tu appartiens désormais tout entière à ton fils. Marc grandit. Quelques années encore, et nous devrons nous séparer de lui, il commencera la vie de collège ; mais il est une éducation première que les mères seules sont aptes à donner à leurs enfants. Elles seules ont le secret de façonner ces jeunes cœurs et d'y graver des impressions ineffaçables. Qui mieux que toi saurait s'acquitter de ce devoir? Ta douceur, ta patience, ta tendresse porteront d'heureux fruits. Notre fils a de bons instincts, tu n'auras qu'à les développer. Tu lui enseigneras sans peine l'amour du bien et

de l'honnêteté, et il sortira de tes mains tout préparé à devenir un homme. »

L'hiver fut âpre, mais court. Dès les premiers soleils d'avril, la mère et l'enfant prirent leur volée, et allèrent s'abattre tous deux dans l'enclos où le grand maître des cérémonies champêtres, c'est le printemps que je veux dire, les avait devancés pour fêter leur retour. En aucun temps, dame de haut lignage, accompagnée de monsieur son fils, n'a été reçue dans ses domaines avec plus de pompe et d'éclat. Leur entrée fut saluée par un chœur de fauvettes. Deux marronniers formaient au-dessus de leurs têtes un dais naturel qui ne manquait pas de panaches. Un merle les harangua. Tous les pinsons, tous les loriots du voisinage leur souhaitaient en concert la bienvenue, pendant que les lilas balançaient au souffle de la brise, comme des encensoirs, leurs grappes embaumées. Le verger, dans tous ses atours, n'offrait au regard ébloui que toilettes blanches et roses. Les abeilles bourdonnaient sur les sainfoins, les violettes et les primevères foisonnaient au bord des allées : partout, l'ivresse de la vie. Ces coteaux de Sèvres et de Bellevue, désertés durant l'hiver et purifiés par quelques mois de solitude, ont une fleur de renouveau qu'il faut se hâter de cueillir avant que l'invasion des citadins en ait profané la grâce virginale.

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Les jours fortunés n'ont pas d'histoire. Les mois suivaient les mois, les saisons succédaient aux saisons. Marc grandissait sous l'aile de sa mère. Je ne pense pas qu'aucune éducation première ait jamais coûté moins de labeurs. Marc était né avec le sentiment des harmonies et des beautés de la nature; il avait appris sans efforts à épeler le nom de Dieu dans le livre de la création. Les exemples qu'il avait sous les yeux valaient tout un cours de morale. L'étroite union de ses parents, l'affection, le respect qu'ils témoignaient constamment l'un pour l'autre en disaient plus qu'un traité du bonheur et des devoirs de la famille. Heureux les enfants qui sont élevés dans une atmosphère de tendresse! La vie tout entière en demeure imprégnée. Marc, à dix ans, ne savait pas grand'chose ; mais le bon grain fructifiait déjà dans son cœur, tout promettait en lui un esprit droit, une âme sans détours. L'espèce de nostalgie qu'il avait rapportée du Pouliguen s'était dissipée peu à peu. Cependant les confuses rumeurs qui remplissent les bois à la chute du jour, les nappes de verdure soulevées par un vent d'orage, la brume du soir ou du matin, amoncelée à l'horizon, la voile d'une embarcation éclairant le fond du paysage, le plongeaient dans une rêverie étrange, comme s'il eût retrouvé tout à coup dans ces bruits et dans ces aspects un écho,

un reflet, une image de l'Océan. S'il ne parlait plus de la Roche aux Mouettes , il parlait souvent du Pouliguen et de ses habitants. Il nourrissait l'espoir d'y retourner, c'était là son plus cher désir; mais, en dépit du charme qui nous ramène aux lieux où nous avons souffert, on comprend que Mme Henry ne fût pas tentée de revoir ce rivage dont le souvenir seul était une épouvante. Toutes relations, d'ailleurs, n'avaient pas cessé avec le petit port. Le curé du bourg de Batz de temps à autre en donnait des nouvelles. C'est par le bon curé qu'on avait appris la mort de Bibia. Un matin, le pauvre idiot avait été ramassé sans vie sur le seuil même de la demeure occupée jadis par Mme Henry. Les personnes charitables qui s'étaient chargées du soin de l'ensevelir avaient trouvé sur lui un doigtier de peau suspendu à son cou par une ficelle : pauvre Bibia! pauvre petit Bibia !

Marc, à dix ans, quittait la maison paternelle pour entrer à l'institution de Sainte -Barbe -des- Champs. Cet établissement deFontenay-aux-Roses, bien antérieur à celui de Vanves, est comme un trait d'union entre la vie du toit domestique et le régime du collège. L'enfant, deux années plus tard, entrait à Sainte-Barbe de Paris. Ce nom de Sainte-Barbe, cher à tant de familles, je ne puis, pour ma part, l'écrire sans émotion. Je revois, en

récrivant, Les êtres bons et charmants qui me l'ont fait aimer, le vénérable et vénéré Labrouste, Alexandre Bixio, si activement, si passionnément dévoué à la gloire de l'institution, et cette famille (niérard, si heureuse alors et si digne de l'être, si cruellement éprouvée depuis. La mort a pris les uns, elle a frappé les autres dans leurs affections les plus tendres. Nous conservons précieusement la mémoire de ceux qui ne sont plus. Les bontés de ceux qui survivent ne s'eflaceront jamais de nos cœurs : qu'ils reçoivent ici le témoignage de notre longue et inaltérable amitié.

Il ne semble pas que le jeune Marc Henry ait jeté à Sainte-Barbe un bien vif éclat. J'ai feuilleté le livre d'or de l'institution sans y trouver son nom. On ne se souvient pas qu'il ait jamais péché par excès de travail ni qu'il ait été pour ses maîtres et pour ses condisciples un sujet d'édification ; mais il est permis d'affirmer, sans crainte d'être démenti, que, maîtres et condisciples, tout le monde le chérissait. Généreux, tout à tous, n'ayant rien qui lui appartînt, toujours prêt aux gourmades dès qu'il s'agissait de prendre la défense des faibles et des opprimés, il avait l'esprit alerte, le caractère ouvert, le cœur fier et hardi. Je ne dis rien de ses aptitudes. Rebelle aux langues mortes, il inclinait plutôt vers les sciences exactes. La géographie

ign

l'attirait; ses lectures préférées étaient des relations de voyages. Sans doute, aux heures de récréation , il régalait ses camarades des récits de la Roche aux Mouettes : on parle encore, à Sainte-Barbe, des ours du Spitzberg et de Pile de Tamboulina.

A l'exemple de tous les parents, M. et Mme Henry se préoccupaient déjà de l'état que Marc embrasserait. En ne consultant que leur raison et leur ambition personnelle, tous deux auraient aimé à ce qu'il prit un jour la direction de leurs affaires, et certes, en cela, ils faisaient preuve d'un bon sens bien rare. Loin de regarder le commerce comme une condition inférieure, ils le tenaient en grande estime ; ils y voyaient un débouché autrement fécond

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que celui, par exemple, des fonctions publiques, et ne pensaient pas que le comptoir d'un magasin, où s'asseyent l'honneur et la probité, fût moins digne de considération que le bureau d'un ministère. Quoiqu'ils eussent là-dessus des idées très-nettes et très-arrêtées , ils s'étaient fait d'avance une loi de laisser leur fils entièrement libre de choisir les occupations de sa vie ; mais comme celui-ci paraissait envisag'er du même œil toutes les carrières et qu'il ne témoignait de préférence marquée pour aucune, on pouvait croire que, le moment venu, il se rendrait sans résistance aux vœux de sa famille. Tel était le rêve que M. et M",e Henry caressaient en secret. L'heure approchait où ils allaient se réveiller tous deux en face de la réalité : quel réveil !

Marc venait d'accomplir sa seizième année. La saison des vacances touchait à sa fin : il l'avait passée à la campagne, assez tristement. Ce jeune homme n'était plus le même ; un grand changement s'était fait en lui. Bien qu'il aimât ses parents d'une tendresse passionnée , il se dérobait à leurs caresses et recherchait la solitude. Le plus souvent, en leur présence, il se montrait silencieux et songeur. Etait-ce déjà les premières brumes qui s'élèvent au matin de la vie ? La mère l'avait interrogé à plusieurs reprises, et toujours en vain.

« Qu'as-tu, mon enfant? disait-elle; car tu as

quelque chose. On n'est pas ainsi à ton âge. Que s'est-il passer que se passe-t-il? Ouvre -moi ton cœur. Je \ eux tout savoir. »

Il avait été vingt fois sur le point de parler, et vingt fois il avait renfoncé dans sa poitrine le secret qui voulait en sortir.

Les deux époux s'étaient promis d'avoir, avant la fin des vacances, un entretien avec leur fils au sujet de son avenir. In soir, après dîner, ils étaient tous trois réunis au salon. Affaissé sur lui-même, abîmé dans ses réflexions, Marc se taisait : sa mère l'observait avec inquiétude.

« Eh bien . Marc, dit tout à coup M. Henry, puisque tu juges à propos d'être sérieux avant le temps, soyons graves, je le veux bien, et parlons de choses sérieuses. Tu as seize ans révolus, cher fils, c'est Tàge où les goûts et les inclinations se révèlent, où l'esprit s'agite et cherche sa voie, où commence à poindre le pressentiment de la carrière que nous embrasserons plus tard. Le choix d'un état devant influer sur toute notre existence, il n'est jamais trop tôt pour y penser, il convient de s'y préparer longuement. Entrevois-tu dans l'avenir une position qui t'attire plutôt qu'une autre ? Que désires- tu taire après avoir terminé tes études? »

11 partit de là pour passer en revue les différents

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états qui se présentent à l'entrée de la vie sociale , l'administration, les ponts et chaussées, la magistrature, le barreau, toutes les professions libérales, et à chaque question qu'il adressait à Marc, Marc répondait invariablement :

« Non, père, ce n'est pas là ce qui m'attire.

— Ainsi, toutes les carrières te sont également indifférentes, tu ne te sens entraîné vers aucune? De toutes les voies ouvertes à l'intelligence et à l'activité de l'homme, le commerce n'est pas, tant s'en faut, celle que j'estime le moins. Te déplairait-il d'y entrer? Eprouverais-tu de la répugnance à prendre un jour la direction de nos affaires, le gouvernement de notre maison ?

— Non, certes, répondit Marc, et je croirais m'honorer en suivant le chemin où mon père a marché. C'est celui que je choisirais... si je n'étais fatalement poussé vers d'autres destinées, » ajoutat-il d'une voix défaillante.

A cette révélation inattendue, M'ne Henry frissonna comme si elle eût été mordue au cœur par le pressentiment de la vérité 5 toutes les angoisses, toutes les terreurs du passé, ainsi que des spectres menaçants, venaient de se dresser devant elle.

De son côté, M. Henry n'était pas médiocrement étonné.

« Je ne te comprends pas , dit-il. Si tu as une

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vocation, pourquoi nous en avoir fait un mystère? D'où vient que tu hésites à nous en confier le secret? Notre tendresse t'est bien connue pourtant; elle ne date pas d'hier, elle a seize ans, juste ton âge. »

Marc regarda tour à tour son père et sa mère, puis il prit sa tète entre ses mains, et on entendit qu'il pleurait.

M",e Henry était devenue blanche comme une morte.

« Ah! malheureux enfant, tu veux être marin.

— Marin! répéta le père avec stupeur.

— Oui, il veut nous quitter. Voilà son ambition !

— Tu veux nous quitter, Marc? Tu veux nous quitter, mon ami? Parmi tant de carrières qui pouvaient assurer ton bonheur et le nôtre, tu choisis celle qui doit te séparer de nous! Tu t'ennuies donc dans ta famille? Nous n'avons donc pas su nous faire aimer de toi? Dis, comment fallait-il s'y prendre? Tu étais tout pour nous, nous n'avions que toi seul au monde, et tu vas nous laisser vieillir dans la tristesse et dans l'abandon! »

Ce ne fut pendant quelques instants qu'un bruit de larmes et de sanglots.

Enfin Marc se leva.

Il attira dans ses bras son père et sa mère, et les pressant tous deux sur sa poitrine :

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« Ne pleure pas, maman, ne pleure pas, mon père : je ne vous quitterai jamais. Ma véritable vocation, je le sens à cette heure, est de vivre près de vous en vous chérissant. »

Cet incident, qui semblait terminé, devait laisser des traces profondes.

Marc avait repris le cours de ses études; mais il s'en fallait beaucoup que le ménage eût retrouvé le calme et la sérénité. Dans le trouble de leur conscience, M. et M"ie Henry s'interrogeaient avec anxiété. Si la vocation de Marc était sérieuse, avaient-ils le droit d'en accepter le sacrifice? En l'acceptant, n'avaient-ils pas cédé à un mouvement de tendresse égoïste et coupable ? Etaient-ils sûrs de n'avoir pas consulté leur bonheur plutôt que le sien? Etaient-ils bien sûrs de n'avoir pas abusé d'un moment de surprise et d'attendrissement pour détourner, pour absorber à leur profit la destinée de ce jeune homme? Ils se demandaient s'il était du devoir absolu des enfants de s'immoler à la famille , ou si , au contraire , ce n'était pas le rôle des parents de s'immoler à leurs enfants. Mme Henry surtout, qui avait vu naître la vocation de son fils, et qui, à présent qu'elle s'en rendait compte, savait par quelles racines cette vocation lui tenait au cœur, Mme Henry vivait en proie aux perplexités les plus cruelles. Marc, les jours de sortie, appor-

tait chez lui un visage heureux et souriant; mais la mère ne s'y trompait pas, et, sous ces apparences de résignation facile, elle devinait la contrainte et l'effort. Elle ne se lassait pas de l'observer avec une inquiète sollicitude, et, à chaque sortie nouvelle, elle lui trouvait les yeux plus battus, le front plus pâle, les joues plus amaigries.

Les choses en étaient là, lorsqu'un soir de novembre, à la veillée, ils reçurent la visite du préfet des études de Sainte-Barbe. Des rapports d'intimité existaient entre eux, aussi cette visite n'avaitelle rien qui dût les étonner ; mais après une cordiale poignée de main échangée de part et d'autre :

« Mes bons amis, dit M. Guérard, j'accomplis un devoir en venant vous trouver. Il s'agit de votre fils. Je ne dois pas vous cacher plus longtemps qu'il nous donne à tous de graves inquiétudes. 11 s'attriste de plus en plus, sa santé s'altère, ses études en souffrent. La cause de ce changement, vous la connaissez aussi bien que moi. Il est temps, je crois, de prendre un parti. Voilà bien des années que je vis au milieu de la jeunesse ; rien de ce qui la touche ne m'est étranger. J'ai vu se développer autour de moi beaucoup de vocations, j'en ai dirigé quelques-unes , je n'en ai pas rencontré de plus impérieuse que celle de la mer. Il y a là un charme, une fascination, un entraînement fatal,

contre lequel toutes les résistances viennent se briser. Je sais que Marc, dans un élan de tendresse qui ne me surprend pas, vous a sacrifié généreusement ses goûts et ses instincts; mais, quoique loyal et sincère, le sacrifice n'en a pas été moins terrible, et il en garde au cœur une blessure qui pourrait bien ne jamais se guérir. Songez-y, la chose en vaut la peine. C'est assumer une lourde responsabilité que de s'opposer à la vocation d'un jeune homme, quand cette vocation, honorable d'ailleurs, se manifeste par des symptômes aussi violents que ceux dont nous sommes témoins. N'estil pas à craindre qu'embrassant une carrière contre son gré, il n'y réussisse point, et, le cas échéant, n'auriez-vous pas à vous reprocher ses fautes ou ses malheurs? Je ne me dissimule pas ce qu'il peut y avoir de douloureux pour des parents bons et affectueux comme vous Tètes, à voir leur unique enfant choisir un état qui le condamne à vivre constamment loin de sa famille; mais, convenons-en, les parents qui se flattent de vieillir entourés de leurs enfants, se font en général de douces illusions. Sans doute, en cédant aux désirs de Marc, vous vous préparez dans l'avenir bien des chagrins, mais aussi bien des joies. Il y aura les départs, il y aura aussi les retours. Vos chagrins seront des déchirements, mais vos joies seront des ivresses. Il

n'est rien en ce monde qui n'ait ses perfections ; l'absence, le plus grand des maux, a les siennes. ( lette vie d'émotions sans cesse renouvelées échappe aux froissements journaliers, aux attiédissements inévitables 5 elle élargit les horizons de l'âme humaine et n'en découvre que les grands côtés ; elle permet aux affections de conserver cette vivacité, cette saveur, ce duvet printanier qui résistent trop rarement à une longue habitude du toit domestique. J'ai constaté qu'il n'y a pas de fils plus tendres, plus aimables que nos ieunes marins. Quant à la carrière en elle-même, je n'en vois point qui ait plus de grandeur ; c'est déjà l'indice certain d'une nature peu commune que de se sentir emporté vers elle. Voilà, mes bons amis, ce que je tenais à vous dire. Réfléchissez, consultez-vous. 11 m'a semblé que l'avenir de votre fils était en péril 5 j'ai fait mon devoir en vous avertissant. »

Le même soir, en présence de M. Guérard, l'immolation fut consommée dans un transport d'amour et de douleur. Dès le lendemain, sans quitter Sainte-Barbe, Marc entrait à l'école préparatoire pour la marine. Il ne se rendit qu'après un long débat, et, à la résistance qu'il opposa d'abord, on aurait pu voir en lui une victime que des parents obstinés sacrifient à leur intérêt personnel. Marc touchait presque à la limite d'âge, et n'avait

plus même une année entière pour se préparer aux examens qui devaient lui ouvrir ou lui fermer l'école navale : il allait accomplir en quelques mois des prodiges d'intelligence, de travail et de volonté.

Avec quelle effrayante rapidité les échéances que nous redoutons viennent fondre sur notre tête ! On a devant* soi des mois et des ans, il semble que les dates fatales n'arriveront jamais; elles se précipitent et se succèdent comme des coups de foudre. On comptait sur un déraillement de la destinée : à l'heure dite, le train entre en g-are. Marc passa ses examens, fut admis au Borda, en sortit deux années après, sans qu'un fétu de paille eût entravé la marche des choses ; on eût dit que tout cela s'était fait en un jour, par enchantement.

Et maintenant qu'il est parti, maintenant qu'il navigue à travers les océans lointains, les deux autres comptent les semaines, attendent les courriers, et se préparent à vieillir au coin de leur feu solitaire. C'est fini des ioies de la maison. Il n'est plus là, il s'en est allé, celui qui par sa seule présence égayait la table et peuplait le foyer! Ils acceptent leur sort et le supportent sans se plaindre. Il est surtout une pensée qui les relève et les soutient : ils aiment à se dire, ils se disent avec orgueil que leur fils a préféré aux jouissances d'une vie facile la gloire et les travaux d'une carrière

LA noCIIK AUX MOUKTTES.

aventureuse, qu'il sert déjà son pays, qu'il est appelé a le servir un jour avec honneur, et qu'enfin, quelles que soient les rencontres que lui ménage la fortune, il ne sera jamais le dernier au devoir et au dévouement.

Et, dans leurs prières, ils demandent au Dieu tout-puissant qui l'a déjà sauvé des Ilots, de laisser sa main étendue sur lui et de le tenir en sa sainte garde.

Sèvres, ji mars 1870.

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