CHAPITRE DEUXIEME
De retour a Paris, Mademoiselle se mit décidément en tète de fixer sa belle duchesse en France par un mariage. Inès n'avait qu'à choisir; tout ce qu'il } avait de plus noble et de plus distingué était a
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ses pieds. Mais, malgré la tournure élégante de quelques-uns de ses soupirants, malgré ses vingt-sept ans sonnés, qui lui conseillaient de ne pas trop prolonger la liberté du veuvage, Inès repoussait les sages avis de la princesse. Aucun cavalier, si accompli qu'il fût, ne pouvait chasser de sa belle et pâle figure cette langueur molle et abandonnée qui annonçait le repos complet et la sécurité parfaite d'une âme morte aux passions ou inaccessible a leurs coups. Il était impossible de voir dans cette indifîérence l'inertie d'une organisation maladive ou incomplète ; ses yeux, d'un bleu foncé, avaient l'éclat tendre et voilé, mystérieux et sympathique
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(le l'opale, ils senihlaienl toujours comme assoupis dans les nuages de la rêverie; mais parlbis aussi, éveillé saus doute au choc de quel([ue souvenir puissant, on voyait son regard étinceler subitement, vif et limpide comme la ^erl)e éblouissante qui s'échappe en scintillant des mille facettes du diamant. L'àme de cette femme était à la fois indolente et forte comme les vagues de l'Océan, qui se bercent mollement aux rayons du soleil et se courroucent tout a coup aux éclats de la tempête.
Parmi les miracles que produisit cette
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merveilleuse beauté, le plus prodigieux fui l'aoïour effréné qu'elleinspira au comte de Tancarville, véritable soldat, non moins célèbre par son courage a toute épreuVe que par le profond mépris qu'il avait témoigné jusqu'alors pour les mœurs galanles de l'époque. Pour mieux manifester les sentimentsqu'il professait sur ce point, le noble comte se plaisait à atficher en tous lieux et en toute occasion la rudesse de manières et de langage qui formaient la base de son caractère, et quoiqu'il n'eût pas plus de quarante ans, il se faisait un point d'honneur de conserver intacts dans sa personne, el tels que les lui avait transmis son père, les vêlements sombres, la
barbe on évenlail,et l'allure soldatesque, enlin, (oui l'exlérieur uni, brusque et sans façon qui étaient de mise a la cour du B(^arnais. Celte bizarrerie luiavail valu plus d'une alïaire en l'exposant à des railleries que n'avait pu supporter son caractère irascible; mais un tel inconvénient ne pouvait que ralfermir l'obstiné Normand dans ses manières rétrospectives, et plus que jamais il montra son dédain pour les coutumes etféminées de la jeune cour, au milieu de laquelle il allait et venait, comme un antique portrait de famille qu'un babile magicien aurait détacbé dèi son cadre de chêne, et doué de la faculté d^aiiir.
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Le comte de Tancarville se faisait gloire de n'avoir jamais adressé aux femmes aucune de ces fadeurs qui excitaient si vivement son mépris, pas même a madame de Tancarville, qu'il avait épousée sans amour, et seulement pour que son nom ne s'éteignît pas. Cependant, la comtesse de Tancarville était une femme d'une beauté remarquable ; mais ses charmes avaient frappé tout le monde, hors son mari, qui, éprouvant pour son sexe en général un sentiment de pitié qui approchait beaucoup du mépris, n'accordait jamais autre chose a celle dont il avait fait sa compagne q:'^ quelques égards en public ella plus profonde indifférence dans le parli-^
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culier. Le principal, ou plulôl le seul but qu'il s'élait proposé par ce mariage fut bieulôl atteint ; il eut un fils dont la naissance l'enivra d'orgueil et combla de joie le cœur de la pauvre femme délaissée.
Mais cet événement, loin de le rapprocher de la comtesse, la lui rendit complètement étrangère, car elle n'était plus pour lui qu'un instrument inutile, et par conséquent sans valeur. Aussi, quand, après dix années de mariage, elle mourut, accablée de chagrins, à peine s'aperçut-il qu'elle n'était plus sur la terre ; le nom des Tancarville avait un héritier, il ne pouvait plus s'éteindre, c'était la tout ce qui l'intéressait.
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Tel était l'homme cliez lequel Inès avait allumé une passion dont on peut calculer la portée, lorsqu'un jour on vit le rude gentilhomme, quelahelle Espagnole avait raillé la veille sur son costume suranné, se présenter chez M. le prince, où il y avait fête ce jour-lb, vêtu k la dernière mode, couvert de satin et de dentelle, et la barbe entièrement rasée, sauf les moustaches, qu'il avait galamment relevées en croc, et la mouche, qui s'étalait majestueusement sur le menton.
Certes, une conversion aussi rapide, ua démenti aussi parfait donné brusquement
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aii\ opinions (ju'on lui avail vu iirofcsser loiile sa vie, un retour aussi complet stir des répugnances si profondément enraciuées et dont il se faisait honneur, c'était la quelque chose de miraculeux ; et une telle détermination, parlant d'un tel homme, était infiniment plus méritoire et prouvait hien autrement la violence de son amour que n'eussent fail vingt duels dans la même journée. Ce n'était pas un mince courage que de consentir, pour plaire k une femme, a venir se donner en pâture aux risées de toute une cour, et sous les } eux même de celle femme aimée; il } avait dans cet héroïsme, il faut en convenir, de (juoi toucher le cœur le plus
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impitoyable. Cependant, il n'en fut rien, et pour trois raisons : d'abord le noble comte était d'un ridicule si outré sous son riche accoutrement, que les plus bruyants éclats de rire éclatèrent a son entrée, malgré la présence de la princesse, qui ne put résister elle-même k la contagion ; ensuite, Inès s'était toujours senti de l'aversion pour ce soupirant; e( enfin, elle en savait assez sur ses procédés avec sa première femme pour repousser ses hommages, lors même qu'il eût eu, pour lui plaire, tous les avantages qui lui manquaienU Elle ne se contraignit donc pas beaucoup pour partager l'hilarité générale.
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Mais celle scène humilianle ne changea rien au\ senlimenls du comle qui continua loujours ses assiduités auprès de la belle duchesse.
Un jour, c'était quelques mois après leur voyage de Normandie, Mademoiselle, après avoir plaisanté la duchesse sur les charmes de son ridicule adorateur, dil à son amie :
— Savez-vous, ma belle Inès, que votre présence ici me fait le plus grand tort, et que vous m'aurez bien loi enlevé le cœur
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de loutc ma jonne noblosse.Tousles jours il me revienl a l'oreille quelque nouvelle passion de voire fait, et je vous préviens que je finirai décidément par vous haïr a l'égal de Mazarin, si vous ne m'e ramenez bien vite toutes ces têtes romanesques, en mettant fin a leurs folles prétentions par un bon mariage. Voyons, choisissez, il est impossible que votre cœur ne vous ait jamais rien dit pour queb^u'un de ces gentilshommes.
— Je conçois que Son Altesse s'étonne de me trouver insensible au mérite de tant de brillanis seigneurs, n'^pondit Inès, et
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cepeiuianl il est bien vraiqu ii n'onestpas un qui soit parv4}nu U nie plaire, et il y a pour cela une excellente raison, c'est que le cœur qu'ils veulent conquérir n'est plus a moi.
— Quoi ! (lit la princesse, le souvenirde votre époux...
— Jlon époux, (lit Inès en souriant avec amertume, était un honnête vieillard qui accepta ma main, sachant que ma famille me sacrifiait sans pitié, et que mon cœur ne serait jamais k lui. Ce n'est pas son souvenir qui m'occupe.
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— Quel est donc le mortel privilégié?..*
— Son Altesse se souvient-elle quej'eus l'honneur de l'accompagner dans le voyage qu'elle fit, il y a quelques mois, à sa terre d'Eu?
— Il m'en souvient parfaitement.
— Le jour où, pour me conformer à vos désirs, j'attendais le long de la mer le duc de Caumont , je vis passer devant moi, avec la rapidité d'un songe, un jeune gentilhomme monlé sur un magnifique cour-
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sier. Il s'clança k travers les rues du Troporl, et au houl de quelques inslanls, j(3 le vis alleindre l'immense forèl (jui couronne les fiauteurs d'I^^u ; mais j'eus a peine le temps de voir ondoyer au loin l'exlrémité de sa plume rouge, il avait ^disparu. Eh bien ! cette image qui a passé devant moi comme un nuage emporté par l'ouragan, elle est entrée dans mon cœur et s'y est gravée pour toujours.
— Quoi ! un homme dont vous ne savez pas le nom !
— Je Tai vu une seconde, et j'ignore
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son nom; cependant, je sens que je n'en aimerai jamais craulre, je sens que pour passer ma vie à ses côtés, il n'est point de dangers si terribles que je n'osasse affronter, point de privations si dures auxquelles je ne pusse me réduire. Je donnerais ma vie pour être sa femme, et si quelque fatalité m'ordonnait de renoncer a ce bonlieur, je la donnerais encore pour être sa sœur ou sa mère, car je l'aime de tous ces amours.
— Permettez-moi de penser, ma chère Inès, que les racines d'un amour aussi romanesque sont plutôt dans votre imagina-
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lion que dans votre cuLHir, et que vous rirez bien loi vouSî-nieme d'une passion qui tourne au ridicule.
— Je l'ai espéré longtemps, répondit Inès d'un ton plein de mélancolie; mais ce qui me prouve que cet amour est sérieux et incurable, c'est que plus je m'éloigne de l'époque oîi m'apparut celle ima^e fugitive, plus son souvenir se reiracc vivement a mon esprit, plus il trouble mon cœur.
— ' Si vous étiez une personne frivole,
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ma chère Inès, dit la princesse après un moment (le silence, je vous conseillerais de vous jeter dans les plaisirs qui abondent dans celle ville, ou de vous mêler activement aux intrigues de la Fronde; mais j'ai une trop haute idée de votre caractère pour vous proposer de pareils moyens, je sais qu'avec vous ils seraient sans effet. J'ai un autre conseil a vous donner. Cette image, qui vous a si vivement impressionnée, votre imagination, à force de s'en préoccuper, a fini par la parer de tous les charmes et de toutes les vertus ; de telle sorte que d'un personnage, peutêtre assez vulgaire, vous avez fait un roman digne de Scudéri ; eh bien! le seul
moyen a employer pour Taire rentrer dans le néant cet elrc d'une perreclion cJiimérique, c'est d'aller a lui et de le re^^arder en face. Alors, au lieu du brillant idéal qui scintille dans les hautes régions de votre àme, vous verrez une réalité bien prosaïque, car l'homme le plus parfait ne saurait être autre chose compare a votre rêve.
— Votre conseil est sage, dit Inès, et je suis décidée à le suivre.
Partez donc dès demain pour moa
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château d'Eu, cherchez le puissant enchanteur qui, sans le savoir, lient votre âme en servage, et je ne doute pas que vous ne me reveniez complètement déharrassée des hrillantes illusions qui vous charment aujourd'hui.
Ce jour-là, il y eut un hal magnifique chez 31. le prince pour fêter l'arrivée dé quelques jeuues seigneurs accourus de leurs provinces pour renforcer le parti de la Fronde. La joie rayonnait sur le front de ces intrépides gentilhorames, caf le grand Condé avait promis de leur fournir l'occasion d'exercer leur courage sur les partisans de Mazarin.
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Le corn le do Taiicarvillc élait dans l'ivresse; son iils clail un de ces nouveaux venus, et le prince lui avait parlé a plusieurs reprises a\ec celle aiïabililé miliclaire i\u\ convient si bien aux hommes supéricurs.
Enfin, la joie fut générale, et les Frondeurs se séparèrent au point du jour, avec l'espoir d'anéanlir définiliveiiienl l'astucieux ministre qui^, jusque-là s'élail joué de tous leurs eiï'orts.
Mademoiselle surloul, avec celle âme
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impressionnable qui causa sa célébrilé et ses malheurs, enlrevU tout a coup, non pas la probalilé, mais la certitude du triomphe, et rayonnante déjà de l'orgueil d'une victoire que son âme intrépide et aventureuse considérait comme certaine, elle aborda le lendemain la duchesse d'Oropéza.
— Allons! Inès, lui dit-elle, partez aujourd'hui même, allez vous guérir pour revenir bien vite assister a nos succès.
— rai changé d'avis depuis hier, répondit Inès, je ne pars plus.
— Vous ne parlez plus? vous qui paraissiez si i)ien décidée, il y a douze heures b peine! A quoi donc attribuer cette nouvelle détermination ?
— A vous-même, Madame, vos sages paroles n'ont pas été sans fruit pour moi, j'y ai réfléchi depuis hier, et la justesse de vos réflexions m'a si vivement pénétrée que je n'ai plus besoin de preuve pour m'assurer de la folie de mes illusions.
En s'exprimant ainsi, Inès avait dans la voix et dans la ph> sionomie quelque chose
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de grave et de contenu qui eût pu éveiller dans rame de Mademoiselle quelques doutes sur la sincérité de son cœur, si les vives préoccupations auxquelles elle était en proie en ce moment n'eussent mis en défaut sa perspicacité habituelle.
— Je suis d'autant plus enchantée de ce résultat, lui dit-elle, que je compte enfin vous voir plus pitoyable pour quelqu'un des infortunés qui n'ont depuis quelque temps d'autre occupation que de mourir d'amour pour vos beaux yeux.