CHAPITRE SEIZIËML
%m •ollatlen*
La lable sur laquelle était dressée la collation oITrail un spleudide coup d'oeil. Ici, auprès du cristal, les vases d'or et d'argent, de toute forme et de toute grandeur, rangés symétriquement sur des
!298 LE fxOlTîKîV '
nappes d'une blancheur éclataale, étincelaient k la clarté des flambeaux el produisaient un tableau magique devant lequel tout le monde demeura un instant en admiration.
' Mais quand de rensemble on passa aux détails, tous les éloges, toutes les admirations furent pour la coupe du roi de Danemarck, qui eût alliré forcément l'attention, quand bien même elle n'eût pas été posée k la place du dauphin. L'artiste lui avait donné la forme d'une tulipe, avec un large feuillage et une lige élégante, a rextrémiie de laquelle s'épanouiè-
Dr NOUxMAM.'IE 200
sait la lleur aux bords ëvasds et au calice profond. Une proliision de dianianls de toutes grosseurs scintillaient dans le feuillage, sur la tige et sur les pétales de la fleur, semés avec un art si habile et un goùl si délicat qu'on eût dit les limpides éclaboussures de quelque cascade.
— Lorenzino, dit une voix a l'oreille du jeune page, appuvé contre une colonne à deux pas de la table, voilb une collation dont nous prendrions bien notre part, n'est-ce pas?
Le jeune page se retourna et reconnut
oOO LR ROtîTIKR
Clochepain dans celui qui lui adressait la parole.
Le neveu de Guiscard était vêtu d'une magnifique livrée sous laquelle son maigre individu et sa grotesque figure produisaient un effet tout à fait risible.
— Comment donc te trouves-tu ici et sous un pareil costume? lui demanda Lorenzino.
^ C'est tout simple, je désirais voir la fête, et quand j'ai un désir, vois-tu, il
DK NUhMANUlï 301
faut absolument qu'il soit satisfait, <iuels que soient les obstacles qui se mettent en travers: et la preuve, c'est que je viendrai à bout (l'une cbose bien aulrenienl dilTicile et que j'ai décidée Ta.
Il se toucha le front du doigt.
— Mais pour en revenir au mo\ en que j'ai employé pour assister h cette fête, à laquelle monseigneur le dauphin n'avait nullement songé a m'inviter, comme je te le disais, il est simple et facile : je me suis mis au service d'un genlilhomme d'assez haute naissance pour venir forcément a
soi LE HOîîTliU
ceito» fêle, el naiurdieaieat je l'ai accompagné, conurie mon service m'en faisait un devoir, quitte a le laisser là en sorlant du Louvre^ c'sst-lvdire au bout de vingtquatre heures de dévoûoient.
Lorenzino n'écoutait plus son ami Glochepain; il était retombé dans son immobilité, et ses regards, fixés sur un seul point de la table, ne s'en détachaient plus .
— Oh! oh! fit Clochepain, que regardes-tu donc là avec tant d'ardeur? Je parierais que c'est cette belle coupe d'or
DE N01\MaMMK 505
el de diamants. Cornohœuf! comme (iit mon oncle (Juiscard, elle mç plait f'urieusenient aussi, et je la paierais bien de la vie de toute ma famille, avec les os de tous mes ancêtres par-dessus le marché; el toi? Mais lu ne me r(''[>onds pas. Ah ça, es-iu sourd ou deviens-lu fou?
Il regarda attentivement le page qui ne rentendailplus du tout; alors il s'aperçut, avec une profonde surprise, que l'âme du jeune homme était complètement absorbée, non par la coupe du roi de Danemarck, mais par Aïssa la Candiote, qui était assise en face du dauphin et à côté de Thorak.
501 Lit HODTIKR
— Lorenzioo, lui dit-il, rappelle-loi que je l'ai dit un jour a Feoeslrange, tu aimes la Candiote, ça te jouera un vilain tour, il y a quelque chose dans cette ferame-la qui n'a rien de rassurant.
— Tu ne sais ce que lu dis, Clochepainj je ne suis pas assez insensé pour aimer madame Aïssa, et je n'aperçois rien d'extraordinaire en elle qu'une beauté qui n'a pas son égale, même au milieu de celte cour. Je ne vois rien la qui puisse effray er personne.
Lorenzino, je sais ce que je dis, et je
»R NOUMANUlt 7)05
vois plus clair que lu ne penses, répliqua Ciochepaiu en hochant la lèle. 11} a dans les jeu\ de celle reninie Ta un je ne sais quoi qui présage le malheur et la catastrophe, il s'en échappe comme un poison mortel que lu respires h pleine poitrine, de sorte que ça finira mal pour toi, je te le répète. Enfin, que veu\-tu, à chacun sa destinée, la tienne est écrite, la mienne aussi, qui n'est pas la même, je te le jure, marchons jusqu'à ce que nous ayons atteint le hut, et au hout du fossé... Adieu, Lorenzino, je vais veiller à ce que les restes du festin ne soient pas perdus pour tout le monde.
Beaucoup de nohles dames enviaient Il i)
fr »i;»
ti
L»0(> SI. UOUliKll
riioiiiiçur insigne qa'oa avait fait a Aïssa en la plaçant en face du dauphin; mais celle-ci ne songeait nullement a s'enorgueillir de cette faveur et paraissait plongée dans une profonde rêverie. De temps Il autre elle sortait brusquement de ses réflexions comme arrachée h quelque songe, puis son regard parcourait lentement la table dans toute sa circonférence pour s'arrêter au dauphin, sur lequel il demeurait fixé avec une indéfinissable expression.
— Belle Aïssa, lui dit le sire de Thorak, qui l'examinait attentivement depuis
DK NUlUlAMilt; iQl
quelques inslanls, voulez-vous que je vous dise quel e^t Tobjel qui vous absorbe tout entière en ce moment?
— Il est plus facile de lire dans le ciel la destinée des hommes que de démêler surle visage d'une femme le secret qu'elle tient renfermé dans son cœur.
— Peut-être, dit Thorak.
— Un sourire superbe fut toute la réponse de la Candiote.
— Voulez-vous que j*essaie ? reprit Thorak.
508 LE UOTTlKll
— Ce serait tenter l'impossible; à quoi bon?
— Je prononcerai un mot, un nom, et vous verrez si j'ai deviné ce secret que vous croyez si impénétrable.
Voyons, dit Âïssa d'un Ion railleur.
-Robert (ic Fenesirange.
Aïssa tresaillit.
— El maintenant 5 ajouta Thoraiv, je vais vous apprendre ce que vous ignorez.
Savez- VOUS où est le heiju Robert de Feneslran<i;e, cel iulivpi<^lt». Kouliei de Nor-
mandie.
Sans doute, répondit Aïssa.
— C'est-à-dire que vous croyez le savoir, car vous le supposez loin de Paris, n'est-ce pas?
— Oui, certes, je suis sûre...
— Oui, vous vous dites tout natur iement que sa tète étant mise a prix il est Impossible qu'il commette l imprudence
5t0 * LE nOlITlRR
de rester dans une ville où il ne pourrait faire un pas sans s'exposer a la mort.
— C'est impossible, en effet.
— Du moins cela paraît ainsi au premier abord ; mais, beiîe Aïssa, vous qui êtes femme, femme de grand esprit et de haute intelligence, vous savez aussi bien que personne qu'il est certain sentiment devant lequel les obstacles s'aplanissent et les impossibilités disparaissent, sentiment divin qui élève Viune au-dessus des faiblesses vulgaires et lui fait braver
la mort avec une inaltérable sérénité
ramour, pour tout dire en un mot.
î>î: nommandik 3! I
— Eh bien? (ht Aïssa en fixant sur Tliorak un regard biùiant d'anxiélé.
— Eh bien, répliqua ïhorak, Robert de Feneslrange est ici malgré le danger qu'il y court.
— îist-il possible?
— Je Tai vu.
— Où?
— A la porte du Louvre.
— Robert h Paris! murmura la Candiote d'une voix sourde.
0l2 LIi ROnTIKH
— El le sentiment qui le pousse ainsi à braver une mort certaine^ je vous l'ai dit.
— Ainsi vous prétendez?... demanda Aïssa d'une voix tremblante.
— Qu'il aime une femme jeune et belle et que c'est pour elle seule qu'il est venu.
— Et cette femme, c'est...
— C'est une autre que vous.
Aïssa parut allerrée; puis, après un moment de silence :
^-^ C'est impossible! s'écria-l-elle d'un«!
DK NOUMANDIB 515
voix brève et avec racceiit d'une inébranlable conviction.
— Voulez -vous le nom de cette temnie?
— Dites.
Au moment de prononcer ce nom, Thorak s'arrêta et réfléchit un instant.
— Non, dit-il enfin, ce serait peine perdue, vous ne me croiriez pas.
— Si vous me fournissiez quelque preuve!
^^ie connaiii l'audace des amoureux^
514 i.R noîJTïiîR
ils ne doutent de rien, et c'est pour cela qu'ils ariventk tout. J'ai vu Robert a la porte du Louvre, mais comme la femme dont je parle y est entrée, je ne doute pas qu'il n'ait tro'uvé le moyen d'y pénétrer lui-même, quelque imprudence qu'il y ait a cela, et j'attends qu'ils soient ensemble pour vous les montrer et vous donner cette preuve que vous demandez.
— Tous les seigneurs qui assistent a celle fêle sont debout ou assis autour de celle table, je cherche vainement parmi eux et je n'y découvre pas Robert, dit Âïssa.
Aïssa fit un imperceplihle mouvement d'épaules, et la sérénité de son refrard attesta qu'elle était complètement rassurée.
— Tenez, messire de ïhorak, repritelle avec un sourire dans lequel éclatait tout le calme de son esprit, cette femme que vous refusez de me nommer, si vous le voulez, moi, je vais vous la désigner, car elle est ici et non loin de nous.
Voyons, dit Tliorak.
— La- bas, près de la duchesse de Va-
516 LE ROUTfBIl
lentiuois, celte belle personne qui est si pâle en ce moment et qu'on appelle, je crois...
— Diane de Cévoles, dit Thorak.
— Oui 5 avant qu'elle ne devînt la femme de Raoul de Fenestrange.
— Oh! Raoul n*est pas tant son époux qu'on pourrait le croire, murmura Thorak. Enfin 5 reprit-il à haute voix, vous la connaissez et vous êtes convaincue...
— Que Robert ne Taime pas ou n'a ja-^ tnais songé a l'aimer.
SIC NOUWAM>lià 5J7
Je n'ai plus lien a dire. Allendoiis.
Peut-elre est-il a propos de révéler maintenant au lecteur la cause de celle pâleur que la Candiote venait de remarquer dans Diane de Cévoles. La duchesse de Valenlinois en avait été frappée comme Aïssa, et plusieurs fois elle lui en avait fait l'observation en lui adressant doucement des reproches tout maternels sur Tobstinalion qu'elle avait mise à vouloir venir à cette fêle, mal^n*é le danger ^qu'il y avait pour elle à s'y rencontrer en face de Raoul.
— Vous avez voulu venir malgré mes
518 LK ROUTIRU
avis^ ma chère enfaot, lui disait la vieille duchesse, et maintenant, vous le voyez, la crainie seulede rencontrer ici le visage de cet homme vous jette dans de telles an^ goisses que vos traits en sont tout bouleversés.
— Non, madame la duchesse, ce n^est pas cette crainte ((ui m'agite, je vous le jure, répondit Diane, car vous avez prorais de me protéger contre la violence de messire Raoul, et près de vous je n'ai peur de rien.
— Mais alors, mon enfant, d'où vient
donc ce trouble exlrcine auquel vous eles en proie depuis voire entrée ici?
— C'est qu'il doit se passer au Louvre, celle nuit même, pendant cette iéle, ua événement... Mais c'est lellemenl incrovabJe que je me persuade parlois avoir mal entendu ou mal compris.
— Mais qu'est-ce donc, ma ciière Diane?
— Non, je vous expliquerai... vous saurez plus tard. . . Mais dites-moi, madame la duchesse, ne me lrompiî~je point, il me semble que la seule personne Ix cette table qui ail une coupe dor, c'est le dauphin?
5i0 LE nOUTIKR
— Vous ne vous trompez pas, mon enfant, cette distinction est accordée au dauphin seul, et nul autre, quel que soit son rang, ne l'a jamais partagée avec lui. Tout le monde sait que c'est une prérogative royale.
— Ah! dit-elle vivement, tout le monde alors savait d'avance qu'à cette fête nul autre personnage que le dauphin ne boirait dans une coupe d'or.
— - Sans doute, quiconque est un peu au courant des usages de la cour ne pouvait ignorer cela»
— Oli! plus fie (loiilc, niHiniurii Dianr en Iressaillanl.
— Qu'avez-vous donc, Diane? Vous paraissez vivement émue.
Non, non, ce n'est rien, répondit
Diane.
El elle murmura a voi\ basse :
— Un pareil crime! Oh! non, non,
c'est impossible, c'est une supposition in- 11 il
K^ââ ïM mm\Â
sensée : une femme! Et cependant^ il y à des cœurs bien endurcis; s'il était vrai, si elle était ici ! Ah ! si j'entendais sa voix, il me semble...
Elle fut interrompue dans ces pénibles pensées par une voix qui prononçait son nom tout bas. Elle se retourna et vit un petit bonhomme dont le visage lui était inconnu.
— Qui êtes-vous? que me voulez-vous ?
dit-elle.
DK NOn"M\M)IE o23
~ Cominenl ! vous ne me reconnaissez pas, madame Diane? Je suis Clocliepain, et c'est moi qui, lorsdusacde Fenestranire et une heure après voire mariage, vous ai remis ce billet écrit par votre [)ère mourant, et cela, soit dit sans vous le reprocher, au risque de me faire donner un bon coup de poignard par messire Raoul, qui n'a pas l'àme tendre, comme vous savez.
— Oui, oui, dit Diane, je vous reconnais maintenant et suis heureuse de vous remercier de ce que vous avez voulu faire pour moi dans ce terrible moment.
oii LE KomiKi;
— Oli ! il De faut pas trop m'en savoir gré, dit Clochepain, car j'avoue naïvement qu'en agissant de la sorte, j'avais beaucoup moins en vue de vous être agréable que de jouer un mauvais tour a messire Raoulj contre lequel j'avais une vieille dent. . . qui n'est pas encore tombée. Mais si vous tenez à me témoigner votre reconnaissance pour ce petit service, je ne veux pas m'y opposer et consens même , au contraire, a vous y aider en vous procurant l'occasion de me sauver la vie.
— Ali! mon Dieu! vous êtes eu danger de mort! s'écria Diane elïravée.
' — Hélas! oui, car iiiia|:inu/-voiis qiio je suis allaijic couiiue un loup eu pleiu hiver, et que les valets du Louvre rel'usent de me laisser approelier de leur laide si je ne leur paie uia bienveuue; or, il se trouve que j'ai oublié de remplir mou escarcelle en sorlaiit de chez moi ce matin et que je demeure si loin, si loin !
— • N'est-ce que cela, dil Diane, mais voici la mienne, et c'est bien le moins que je vous doive.
Elle fouilla a sa [M)che et en lira une
520 LE ROlîTïiill
bourse qu'elle laissa tomber, mais qui n'arriva pas jusqu'à lerre, ^râce a l'agilité de Clochepain, dont la main le saisit au
passage.
— Merci, merci, madame Diane, s'écria le neveu de Guiscard, ravi de cette bonne aubaine, et en échange de votre générosité, je veux vous apprendre une nouvelle qui va vous rendre subitement la gaîté et l'appétit, car vrai, et par l'âme de mes pères, je suis peiné de vous voir faire si triste mine a tous ces mets si appétissants que vous laissez passer devant vous sans y toucher*
DE i\OUMA>DlK 5*27
— Et celte nouvelle? demanda Diane.
— C'est que votre mari, messire Raoul, est loin de Paris à cette heure, et beaucoup trop occupé pour songer a revenir vous inquiéter. Et maintenant que le cœur s*est acquitté, Testomac parle, je ne veux pas le faire languir.
El il s'esquiva rapidement, glissant comme une couleuvre entre les jamhes des gentilshommes et des domestiques.
Au même instant l'intendant qui diri-
7)28 LE UOUTIliil
geait toiit et commandait à tous les valets, cria à ceux-ci à haute voix :
— Versez le vin de Chypre.
— Le vin de Chypre, murmura Diane d'une voix brisée, c'est le vin que celte femme a nommé, c'est dans celui-là qu'elle devait verser... Oh ! je me sens toute tremblante. '
Au moment où les valets s'avançaient tenant a la main les vases d'argent remplis
I Dr. NOUMANDIK ^'20
de vin de Chypre, les traits d'Aïssa prirent un air de i^navité profonde, et un éclair rapide et sombre jafllit de ses grands yeux, uoirs, fixés en ce moment sur le dauphin.