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liA port^'ftM LoMTr*.
Éclairons maintenant le lecteur sur la disparition subite de la Maugrahine et de Diane de Cévoles.
Aussitôt débarrassée de la visite d'Aïssa, la Maugrabine dit a Diane :
tm LK uoirriEu
— Vous avez entendu mon entrelien avec messire Raoul î
— Oui, (mi, j'ai tout entendu, répondit la jeune fille d'une voix émue, et vous m'en voyez encore toute tremblante.
— C'est que votre époux est un homme criiel et redoutable; la nature Ta fait méchant, et ses mauvais instincts ont encore trouvé un excitant dans la haute position ou le sort l'a placé; oh! oui, je vous le répète, cet homme est à craindre, car il est capable de tout, et il peut presque tout.
— Heureusement, vous avez eu l'adresse de l'éloigner, dil J3iane en prèssani \rH mains deZarila, et grâce à vous, grâce a voire ingénieux dévoûment, je puis mainlenani rester en paix daus celle maison.
— Détrompez-vous, mon enfant, le doute peut revenir dans l'esprit de Raoul, et avec le doute, J'inteîligence subite de la supercherie dont il a été dupe; alors nous le verrons revenir, et celle fois il deviendrait impossible de le tromper une seconde fois : alors vous seriez perdue, perdue sans retour.
254 Ll ROlîTlÊ»
— Que faire, mon Dieu î que faire pour éviter ce malheur? s'écria Diane avec artgoisse.
— 11 n'y a qu'un seul parti a prendre, c'est de quitter tous cette maison : non pas demain, non pas dans une heure, mais k l'inslanl même.
— Un tel sacritice pour moi! s'écria Diane en levant sur Zarita ses beaux yeux humides de reconnaissance.
-^ Si vous saviez quels motifs puissants j'ai de m'intéresser au bonheur de celui
qui vous iJ iciuise enlre Uies iiiaiDS, vous Irouveriez ce tUHoùiiiciit loul iialurel. xVlais partons, parlons sans perdre un iuijtant; une minute de retard peut tout cornpromettrt'.
— Oui, ma mère, Làtons-nous, dit Gillellu eu portant alï'eclueusement la main de Diane à ses lèvres; voyez comme elle e^l pâle et tremblante; rendons-lui bieu vite le calme et le bonlieur en nous éloignant d'ici.
— Mais lui, Frantz, dit Diane, il ne me trouvera plus en levenanl; ici; comment lui apprendre...
f56 LK routii:r
— Soyez tranquille, nous avons tout prévu, et je sais où le trouver pour lui faire savoir...
Mais la phrase de Zarila fut coupée par rentrée subite de Frantz. au-devant duquel Diane courut, avec un cri de joie.
La Maugrabine le mit en quelques mots au courant de ce qui venait de se passer et de la détermination qu'elle avait cru devoir prendre pour soustraire Diane au
danger de tomber entre les mains de Raoul.
Merci, merci, ma bonne Zarita, ré-
1)1', NOUMANDIK !^57
pondit Franlz avec elFusion ; je t^ou^e e!icore là une preuve de ce dévoùiuenl ini'aligable que je clierclie vainement a in'expliquer et que je ne pourrai jamais reconnaître, quoi que je tasse pour vous.
Mais, moi aussi j'ai conçu un projet, et je viens le soumettre k mademoiselle de Cévoles.
— Oh! quel que soit votre projet, je l'accepte d'avance! s'écria Diane, car vous ne pouvez avoir en vue que le soin de mon bonheur et de ma réputation !
— J'ai pensé précisément, Diane, que
258 Ll ROUTIliR
dans riutérêt de cette réputation, qui m'est aussi chère qu'a vous-même, il fallait vous trouver pour refuge une maison oîi toutes vos action* fussent assez en évidence pour vous mettre à l'abri de la calomnie, et cette maison, je l'ai trouvée.
Où me conduirez-vous?
-— Ctiez là duchesse de Valentinois, femme aussi vertueuse que puissante, et et qui, de tout temps, a montré, je le sais, le plus grand dévoûment a la famille de Cévoles. Je lui ai parlé, elle consent avec
bonheur \i vous rc(*evoir, et vous pourrez y demeurer sans erainte jusqu'à ce que le (laupliin soit inslruil du nieurlre commis par Raoul sur la personne du baron de Cévoles, voire père, meurlre dont je possède une preuve irrélVaf^able dans celle accusation terrible signée de la main de votre père. Celle pièce, je n'en saurais douter un instant, amènera inévitablement la rupture d'un mariage sacrilège, et vous pourrez alors, a votre gré, demeurer libre dans le monde ou vous retirer dans un couvent.
— Oh! puissiez-vous réussir! i'écria
240 lie ROUTIlvR
Diane, en joignant les mains avec ferveur.
— Attendons tout de la justice de Dieu, qui ne protège le méchant qu'en apparence et pour l'écraser un jour sous le poids de ses iniquités.
Ainsi, vous espérez, Franlz?
— Oui, Diane, oui^ j'ai bon espoir; déjà j'ai tenté d'obtenir audience du régent, je n'ai pu y parvenir; mais demain il y a fêle a la cour, a l'occasion de la solennité des Rois; je trouverai bien moyen
m NOîlMAWDII^ ' 2il
ùy péiiulrcr, et alors je parlerai au régent lui-nièine, car je craiiulraiSj en ni'adressant a d'autres, de tomber justement à quelque an)i de Raoul ou de Charles de Navarre, et une fois en faee du jeune duc, je profilerai de roccasion pour démasquer hautement ses ennemis et pour lui faire connaître particulièrement le plus perfide, le plus dangereux de tous, ce roi sans foi et sans honneur, ce Charles de Navarre qui le caresse et l'honore en public, tandis qu'il médite sournoisement sa perte et celle du royaume.
— Prenez garde, Franlz, dit Diî^he
Uî
LK ROUilKa
d'un a'r craintif, vous vous attaquez a un homme bien puissant.
— Je me crois plus fort et plus puissant que lui, Diane, quand je prends ma conscience pour appui et pour guide.
La Mau^rahine interrompit tout a coup cet entretien.
— Raoui peut revenir, dit-elle, il faut éviter une lutte qui deviendrait une grave imprudence tant qu'il a des droits a faire valoir sur mademoiselle de Ce voles. Partez donc. Quant à moi, je resterais si je
n'avais a craindre que pour moi seule les effets de sa méchanceté, car je ne me sens pas de force à le combattre, mais je ne veux pas exposer mon enfant, ma chère et adorée Gillette ; nous allons donc partir aussi.
Quelques heures après, la maison était vide. Frantz avait installé Dfane chez la duchesse de Valentinois, el la Maugrabine avait fait choix pour sa fille d'une autre maison, mais toujours sur le même quai, dont l'animation égayait un peu la profonde mélancolie de la pauvre Gillette.
Le lendemain, jour des Rois. Franfz se
244 LR ROtîTÎKR
rendît chez la comtesse de Valentinois et ohfinl la permission de l'accompagner, ainsi que Diane, jusqu'à la porte du Louvre, où il devait les quitter toutes deux, l'obscurité de son nom lui interdisant l'accès du palais.
Comme ils approchaient du vieux monument, il profila d'un moment de distraction de la duchesse pour échanger quelques paroles avec Diane.
— Ne quittez pas la duchesse, lui dit-il, et soyez toujours sur vos gardes , car Raoul sera là, peut-être, et a défaut de
DR NOUMAMilK "i45
la violeiïce à laquelle il devra renoucer en présence du dauphin et de toute la cour, il emploiera la ruse pour s'emparer de vous.
— Je vous promets de ne pas quitter jnadame la duchesse et de ne rien faire sans son avis. Mais vous, Frantz, comment réussirez-vous a pénétrer dans cette fête ?
— Je l'ignore, je n'en vois même pas la possibilité; et pourtant, telle est Tau»! i. e, telle est la confiance que je puise dans mon amour pour vous, Diane, que je suis
Î48 LK ROIÏTIU»
assuré de trouver quelque moyen d'entrer dans ce palais où vous allez être entourée de tous les hommages.
— Je vais faire des vœux pour que vous réussissiez, car cette fêle ne sera belle pour moi qu'autani que je vous y verrai.
— J'y serai, Diane, je vous le jure. Oh ! tenez, cet amour a transformé tout mon être, il a fait de moi un autre hotinhe, si bien que j'en arrive parfois k douter de moi-même et a me demander si ce Franlz qui, il y a quelques mois à peine, se pro-
^Ji'l
DU NOKMANDir, 24
menait calme et triste dans les champs de rAUemagne est bien ce même personnage qtii, avec le nom du Routier de Normandie, a su revêtir en même temps son caractère actif et déterminé ; passant tout a coup et sans transition d*une existence de douleur et d'abaissement a une vie de combats, de crises et de luttes sans fin, et ce miracle inouï, presque incroyable pour moi-même, c'est vous, vous seule, Diane, qui l'avez accompli. J'étais faible et je suis devenu fort ; rêveur, et je me suis fait homme d'action ; courbé sous le poids de la misère, et j'ai pris le ton du commandement, et une bande d'iiommes farouches et sanguinaires s'est mise a obéir
2i8 LU ROUTLKR
à ma parole avec une soumission aveu-j gle. x\ussi, après avoir vu tant de choses surprenantes, je ne puis plus croire aux obstacles, et c'est pour cela que je vous dis, Diane, je ne sais comment j'irai à celte fêle; mais je suis convaincu que j'irai.
On était arrivé a la porte du Louvre.
Franlz salua humblement la duchesse de Vaîentinois et Diane, et s'éloigna après les avoir vu entrer.
A la lueur des torches que tenaient un grand nombre de valels pour éclairer la
1»E NOUMANUIK "249
marche de leurs niailres, deux hommes qui se croisaient eu ce moment avec Frantz s'arrêtèrent brusquement.
— Eh bien! messire de Cœuvres, qu'avez-vous donc? dit l'un de ces deux hommes, qui ne s'était arrêté que contraint par le mouvement de son compagnon.
— Avez-vous vu le visage de l'houime qui vient de passer près de nous, messire deThorak?
— Je l'ai vu, mais je ne l'ai pas remarqué.
250 hf. ROUTIER
— Je Tai remarqué, moi, et j'ai peine a en croire mes yeux.
Quel est donc cet homme ?
— Je ne l'ai vu qu'une fois ; mais depuis ce jour-là, ses traits sont restés gravés dans ma mémoire, et je répondrais bien...
D'où vient doûc votre surprise?
— Vous savez bien ce Robert de Fefrange, que nous devions croire tant dévoué a notre sire Charles de Navarre^ el
DE NOHMANDIC 251
qui, il y a quelques jours, a eu l'outrecuidance et la félonie de l'arrêter en pleine forêt de Livry.
— Je le connais, quoique, comme vous, je Taie vu fort peu de temps. Eh bien?
— Eh bien! c'est lui, je le jurerais, qui vient de passer près de nous.
— Allons donc! il n'oserùit se montrer dans Paris, et surtout aux portes du Louvre, quand il sait qu'il y va pour lui de la vie s'il était reconnu.
^5:2 LE hOlTTIEU
— Comment cela ? demanda le sire de Cœuvres.
— Ce matin même, dit Ttiorak, sa tête a été mise à prix par le dauptiin, sur la pressante solUcitalioa d'Etienne Marcel.
— Cela prouve qu'il est fort audacieux, voila tout, car je suis siir de l'avoir reconnu.
— Au surplus, dit Thorak après un mo-
ment de réflexion, la chose ne me paraît pas absolument impossible quand je songe à l'impression fâcheuse que je ressentis^
Dr; NORMANDir. 553
lorsque j'ap|)ris il y a (luelques jours qu'il avait oiïerl ses services au roi de Navarre par l'enlremise de celle belle Caudiole qui habitait jadis Fenestrange. Je consultai la nuit même les aslres k cette occasion, et j'y découvris, à n'en pas douter, que cet événement aurait une inlluence funeste sur la destinée de notre cher sire.
— En vérité ! Et vous avez fait part ïui roi d'une découverle aussi inquiétante ?
Je n'y manquai pas ; mais il ne fit
2§i LE ttOUTïEn
qu'en rire et me déclara que j'épeiais a peiue dans le livre du ciel, tandis que la Maugrabine y lisait couramment.
— Voilà qui était singulièrement mortifiant pour vous, mon pauvre Thorak.
— Que voulez vous ? le roi s'est iBissé ensorceler par celle servante du diable, et il écoute, comme parole d'Evangile, chaque mot qui tomJ)e de ses lèvres.
— Voyez-vous l'aveuglement!
Dites la folie, et folie d'autant plus
I)V NOHMAXIiIK 25S
inouïe, que eetle misérable aveuluriè^e est d'une ignorance profonde et ne soupçonne pas même les études considérables que j'ai dû faire, moi, pour acquérir les connaissances que je possède, et que le roi dédaigne pour se laisser dominer par cette sauvage et grossière créature.
— Hélas! mon cber Thorak,, c'est la marche ordinaire des choses, ici-bas, où nous voyons toujours le mérite vaincu par la fraude et l'ignorance, dit le sire de Cœuvres d'un ton de compassion ironi- Mais, bah! le roi finira par reconnaîlre son erreur et il reviendra à vous. Croyez-
250 LK ROimKR
moi donc, ne songez plus a la Maugrabine et pardonnez-lui un triomphe qui ne saurait être que passager.
— Lui pardonner! répliqua Thorak avec un accent dans lequel on sentit vibrer la haine; oui, je lui pardonne.
— C'est d'un bon chrétien.
— Je lui pardonne, reprit Thorak, car j'ai pris une revanche qui lui fera saigner le cœur jusqu'à la dernière goutte.
— Ah î pauvre Zarita ! Que lui avezvous donc fait, messire de ïhorak?
DK NOUMANDIE 2^7
— A elle, rien, mais a une personne a laquelle elle porte le plus vif intérêt, qui va s'éteindre d'heure en heure, consumée par un mal dont toute la science de la Maugrabine ne pourra la guérir. Oui, oui, je lui pardonne, car elle souffrira des tortures qui me vengeront et au-delà de tous les affronts q^u'elle a fait endurer a mon orgueil. Mais je m'aperçois que nous sommes restés les derniers dehors: entrons donc.
il lî
ClIAPîTa*: Qti\ZîE\I?.
Vm co«p« du roi de Daii«iiiar«k.
La foule élail immense dans les salles du Louvre; tous les gentilshommes, restés fidèles h la cause du roi de Frn.ce, s'étaient fait un devoir d'y accourir et d'y amener leurs femmes et leurs ûlles pour
26 '2 LE ROITÎER
donner a cette fête un éclat qui fît oublier l'état de faiblesse et d'abandon où était tombé le jeune dauphin. Le vieux palais semblait s'être rajeuni pour fêter ce jour des Rois, qui faisait vibrer si douloureusement aujourd'hui tous les cœurs fidèles, toutes les âmes vraiment françaises; il brillait d'un lustre inusité et presque miraculeuXj eu égard a la pénurie des finançai.
Thorak el le sire deCœuvres remarquèrent, en entrant, une vague ajçilaliou dans la foule qui était divisée en groupes «ombreux, el semblait occupée de ((uelque
Douvelle inléressiiiite. Us s'aprrochèrcnt d'une réunion de cinq a six gentilshommes, et Thorak leur demanda le molif de celle préoccupation générale.
— 11 s'agit d'une nouvelle qui remplit tous les cœurs de joie et dont vous serez ravi vous-même, je n'en doute pas, messire de ïhorak, répondit le gentilhomme, car, a titre de serviteur dévoué de Charles de Navarre, vous devez partager tous ses sentiments et, depuis la réconcilia-^ tion si franche qui s'est opérée entre lui et le duc-régent, il va sans dire que vous êtes animé pour ce dernier de la^plus profonde vSympathie.
261 M ROUTIFR
— Je puis vous assurer, messire d'Ambleleuse, répondit Thorak a ce coDiplinient ironique, que vous lisez dans mon cœur comme dans un livre et qu'il est impossible de mieux apprécier mes sentiments; apprenez-moi donc cette heureuse nouvelle, dont j'ai bâte de me réjouir avec vous.
— Sachez donc que notre sire, le dauplan, vient de recevoir, il y a vingt-quatre heures à peine, un témoignage éclatant de la haute estime où son nom et ses grandes ^qualités sont tenus par toute l'Europe. Le monarque d'une contrée
PU XORMANDIP: 2fî5
lointaine et presque sauvage, le roi de Danemarck, lui a envoyé une ambassade chargée de lui remettre, comme preuve de rafTeclion singulière qu'il lui porte, des présents magnifiques, parmi lesquels on remarque surtout une coupe d'or d'un travail merveilleux et tout incrustée de pierres précieuses.
— Eh bien ! messeigneursî s'écria Thorak du ton de la plus parfaite bonhomie, qu*y a-t-il là de si surprenant? La puissance et les vertus de noire jeune dauphin sont assez éclatanles, je crois, pour que nul ne s'étonne de pareils hommages.
— Pour moi, si quelque chose me confond, c'est que tous les souverains de l'Europe n'imitent pas celui de Danemarck.
— Youlez-vous que je vous dise mon avis sur ce point, messire deThorak? répliqua le sire d'Ambleteuse. Eh bien, cela tient tout simplement à ce que les rois de l'Europe hésitent entre l'héritier du royaume de France et le roi de Navarre, et ne peuvent se résoudre a faire un choix, trouvant de part et d'autre une égale somme de sagesse et de vertus.
Quelques rires accueillirent cette épi-
DE NuUMANDir: 567
gramme dont Vciïci drconcerla complètement l'aplomb iiabiliiel de Tiiorak. JI allait s'éloigner, quand un nouveau personnage vint se mêler au groupe dont il faisait partie, saluant tout le monde avec un mélange d'orgueil et d'humilité, de hautaine assurance et de cauteleux embarras qui trahissaff en lui une position équivoque.
— El qui sail, s'écria tout a coup le sire d'Ambleleuse, en irap})ant f'amilièrenient sur l'épaule du nouveau venu, qui sail si celte magniiique coupe d'or ne s'est pas trompée d'adresse, et si elle n'é-
205 tu RorrtRR
trait pas destinée a l'antre roi de France, à sa majesté Etienne Marcel 1*'.
A cette apostroptie inattendue, Etienne Marcel devint rolige de colère^ et regardant fixement Je sire fl'Ambleteuse :
— Ne raillez pas tant ma majesté, lui dit-il, car elle est plus réelle que celle d'un roî sans armée, sans argent et sans autorité. Le véritable peuple, le peuple vraiment fort et puissant, c'esî-à-dire le peuple de Paris, dont chaque mouvement imprime une secousse a la France entière, dont la volonté devient aussitôt la
loi du pays, du roi lui-même et de vous tous , messieurs les gentilshommes , ce peuplela ne considère pas ma majesté comme une chimère et un ol)jet de raillerie; ce peuple-là, messeigneurs, se soulève quand je le veux, s'apaise quand je le commande et écrase sans hésiter les ennemis que je lui désigne, je vous engage à y songer, messeigneurs.
Et il s'éloigna en laissant tomber pour adieu et comme dernier avis un regard sinistre sur le sire d'Amhleteuse
Thorakj qui se sentait mal a Taise
^70 . iK îiouTri-R
parmi tous ces amis du rég^ent^ profita dô cet incident pour se retirer aussi, accompagné du seigneur de Cœuvres, connu comme lui pour son dévoûment a Charles de Navarre,
En ce moment il se fit une grande rumeur a l'entrée de la salle, puis ce cri circula aussitôt de houciu^ en bouche : Le dauphin, c'est le dauphin !
C'était lui, en efî'el, qui entrait entouré de ses gentilshommes et de ses conseillers les plus dévoués. A ses côtés ou retnarquait, notamment, le seigneur de
1H( ÎIORM.VXDIM 271
Conflans, marc^chal de (^hanip.ngae, Piubert de Glermoul, maréchal de Norman- <lie, et ravocat-génëral llegiiaull d'Acy.
Il était très pâle et paraissait pins abattu et plus soucieux encore que de coutume. Cependant il lit un clîort pour sourire a la foule qui l'accueillait aux cris enthousiastes de : vive le roi !
-- Vous enlendez, sire, lui dit le seigneur de Conflans, et vous voyez s'il fîiut désespérer d'un peuple dont vous êtes si ardemment aimé.
— Je ne désespère pas, mon cher ma-
tl2 lu, HOUTIK&
réchalj dit le dauphin au gentilhomme; désespérer du salut de son peuple, de la part d'un roi de France, ce serait plus qu'un crime, ce serait un blasphème.
Mais je m^afïliiçe, parce que je ne vois que dans un avenir encore éloigné la fin des maux de ce peuple dont je voudrais cicatriser les plaies.
— Peut-être le terme de nos malheurs est-il plus proche que vous ne pensez, messire, dit a son tour l'avocat général Regnault d'Acy, et déjà un heureux, symptôme s'est manifesté ; déjà Dieu vous a délivré du plus perfide de vos ennemis, de
celui qui a élé la source de presque toutes vos épreuves, du roi de Navarre enfin, que le Routier de Normandie ne relâchera pas de sitôt, car il a dit que nulle rançon, si forte fut-elle, ne pourrait le résoudre a remettre en liberté un pareil traître.
— El en récompense du service qu'il
me rendait là, avec ou sans intention de
m'être utile, peu importe son motif, on
n'a contraint de mettre sa tête a prix. Oh!
non, je ne désespère p^s, messieurs, je le
répète ; mais avouez qu'il me faut pour
cela une résignation bien grande el une
foi bien profonde, n "
S74 LE hOUTIUR
En entendant que la tète du Routier de Normandie avait été mise a prix, l'avocat Regnault d'Âcy parut fort étonné et demanda a voix basse une explication au maréclial de Champagne. Celui-ci répondit que le fait était vrai et datait du malin même. U en ignorait du reste les détails, l'ordonnance ayant été rendue par le dauphin à la suite d'une conférence particulière qu'il avait eue avec le prévôt des marchands.
Or, voici ce qui était arrivé :
L'un des rgutiers chargés de surveiller
DB norma:^du 275
Charles de Navarre s'était laissé gagner par quelques écus au soleil et avait cousenti h portera Etienne Marcel un billet qui le prévenait de la perfidie dont le Navarrais avait été virtime. Aussitôt et malgré l'opposition de Maillart, le prévôt des marchands s'était rendu au Louvre, accompagné des échevins qui partageaient ses opinions, et ayant obtenu audience du régent qui se trouvait dans Timpossibilité de la lui refuser, il lui avait représenté que le Routier de Normandie s'était rendu doublement coupable du crime de haute trahison, en attentant k la liberté du roi de Navarre, qui devait lui être sacré à la fois comme revêtu de la dignité
216 LK HOL'TlEft
royale et coiume étant l'allié et rami dévoué de celui qui représentait le roi de France. En conséquence, il avait réclamé contre lui la peine capitale, demandant, vu la grandeur du crime et la difficulté de s'emparer du coupable, que sa tête fût mise à prix.
Le dauphin eût eu d'excellentes raisons à faire valoir pour se défendre de prendre si chaleureusement en mains les intérêls du roi de ÎNavarre: mais, quant a présent du moins, il ne lui était pas permis de discuter la volonté d'Elienne Marcel, héros adoré et dominateur tout-puis-
l)U NORMAMïIU 277
sant de la populace de Paris; il n'avait qu'a se courber devant ses caprices, et celte fois encore c'est ce qu'il fit. La tête du Routier de Normandie fut donc mise à prix, et il fut donné ordre à tous, bourgeois et manants, de lui courir sus, ea quelque lieu qu'il fût aperçu.
Ce nouvel exploit acheva d'exaller lorgueil d'Etienne Marcel et de le fortifier dans l'opinion insensée qu'il était pour le moins l'égal du daupliin de France, puisque son pouvoir contrebalançait le ien et le dépassait même sous beaucoup de rapports. Aussi, quand le duc passa devant un
S78 tM ROUTlIt
groupe de seigneurs près duquel il se tenait un peu à l'écart, se contenta-t-il d'ôter son chaperon sans mêler sa voix à toutes celles qui saluaient l'apparition du prince.
— Maître Etienne, lui dit le maréchal de Champagne en s'arrêtant et se penchant a son oreille, j'ai parfois entendu dire a mon père que d'insulter et braver un roi dans Tinfortune, cela portait malheur, et que l'homme qui jelail l'outrage sur une (été royale mourait raremeutdans son lit.
— Celte opinion pouvait être fort
juste autrefois , répondit dédaigneusement Etienne; mais les choses ont singulièrement changé depuis. Au reste, je ne prends pas pour moi les paroles que vous venez de m'adresser, monseigneur, car je crois n'avoir manqué en rien au respect que je dois a notre sire le dauphin ; j'ai ôté mon chapeau quand il a passé, comme vous, comme tous les autres.
- Oui, répondit le seigneur de Conflans, mais avec autant de sans-gêne et de sans-faron que si vous eussiez salué l'un de vos échevins. Je vous répèle, maître Marcel , que la prospérité vous
280 LE ROUTfKR
aveugle et que voire oulrecuidance vous jouera un mauvais tour.
Le dauphin, pendant ce temps, continuait sa marche a travers la foule des dames et des genlilhommes, et se voyait accueilli par les marques les plus éclatantes de sympathie et de dévoûment.
— Messieurs, dil-il à ceux qui renlouraienf, vous aviez raison de me dire tout à l'heure qu'il ne fallait pas désespérer; quand je vois éclater de pareils sentiments dans la meilleure partie de la no-
I)K NOHWANUIE ^^1
blesse, je sens la joie revenir à mon cœur et rénergie renaître dans mon âme. Ah!
si le peuple partageait la généreuse confiance de ces gentilshommes, s'il ne se laissait pas égarer par une bande de misérables qui abusent de sa crédulité pour le plonger dans un abîme de maux, sous prétexte d'accroître ses droits et de doubler son bonheur, alors je pourrais réaliser des plans mûris par la réflexion et Texpérience, et je vousjureque TAngiais, malgré son or et ses armées, malgré les secours qu'il trouve dans la mauvaise foi de mes ennemis, ne foulerait pas longtemps le sol de la France. Mais ce temps viendra, n'en doutez pas, messeigneurs,
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et avec Taide de Dieu, a force de persévérance et de circoiispeclion, je saurai mener à bonne fin toutes les choses que je médite et rendre au royaume de France toute sa force et toute sa grandeur passées.
En ce moment une femme entra dans la grande salle que parcourait le dauphin et partagea aussitôt avec lui l'attention générale. Ce qui la distinguait entre toutes les nobles dames accourues ce jour-la au Louvre dans tout Téclat de leurs parures, c'était sa beauté d'abord, une beauté à la fois éblouissante et grave, avec quel-
que chose d'ardent et d'inspiré dans la physionomie; puis l'oriiiinalilé de son costume oriental, dont la richesse et la coupe étrange étaient entièrement inconnues en France a cette époque. Enfin un jeune page , magnifiquement vêtu luimême, marcliait respeclueusement sur ses pas, les traits pâles, le regard triste et contemplatif.
Toutes les têtes se tournèrent aussitôt de son côté, les hommes la contemplant avec admiration, les femmes l'étudiant avec une curiosité envieuse, car toutes, sans distinction, se sentaient éclipsées par elle.
2S4 LV. UODÎIKR
— Quelle est donc cette admirable créature? demanda le maréchal de Clermont au sire d'Ambleteuse.
— C'est une jeune femme qui vient de je ne sais quel pays lointain, de l'île de Candie, sans doute, car on la connaît sous le nom d'Aïssa la Candiote. Elle appartient, dit-on, à l'une des premières familles de sa nation, et ce qu'il y a de plus certain, ce qui lui a donné entrée au Louvre et l'y a même établie sur un certain pied, c'est son dévoûment à la cause du dauphin et sa haine bien prononcée contre le roi de Navarre.
UK Noi\M\.>Dit: 285
— Belle comme elle est, elle ne doit pas manquer d'adoraleurs.
— Tous nos jeunes ^enlilshommes se meurent d'amour pour elle, mais elle reçoit leurs hommages avec une indifTéreuce qui trise de bien près le dédain, ce qui n'empêche pas toutes les fennnes d'être jalouses de ses succès et de trembler sans cesse, dès qu'elle paraît, les unes pour leurs maris, les autres pour leurs amants.
— Quoi ! si jeune, si séduisante, avec des yeux qui expriment tant d'ardeur, on
Î86 LK HOUTIEH
croit que son cœur a pu demeurer insensible jusqu'alors ei qu'aucun gentib homme...
— Nul n'en doule, quelque invraisemblable que puisse paraître un tel excès de vertu.
— Voila qui n'est pas naturel, et je pa-- Fierais mon armure contre un écu qu'il y a un amour secret au fond de ce cœur-là.
— J*ai quelque raison de le croire, dit Thorak d'un ton qui prouvait qu'il en savait long sur ce point.
ȣ NOHMANUfU 287
Aïssn éfaii en inèino leiiips le sujet d'une autre couversatioii.
— Messire (le Thorak, disait à celui-ci le seigneur de Cœuvres en le prenant k part, il y a de bien belles dames dans les deux cours de France et de Navarre ; mais vous avouerez que toutes, sans exception, doivent céder la palme a celle ci. La connaissez-vous?
■J- Assez poilr vous engager a modérer les transports que sa vue parait exciter en vous, cher comte ; car autant vaudrait
288 Itt ROUTILH
essayer d'échauffer un bloc de granit que de tenter de toucher son cœur.
— C'est-a-dire qu'il est déjà occupé.
— A ce point que notre sire, Charles de Navarre, qui joint au prestige de son rang tous les avantages physiques et toutjes les séductions de la parole qui peuvent éblouir une femme, a été obligé de reconnaître l'inutilité de ses efforts près de celle-ci.
Ah elle connaît le roi de Navarre!
Ne le confiez a qui que ce soil, mais
DK KOUMÀNDIK i^i)
le roi m*a assuré qu'il n'avait pas d'iiistrumenl plus habile el plus dévoué que celle jeune femme; et \ous voyez déjk une preuve de son adresse dans la confiance qu'elle a su inspirer au dauphin, qui la traite avec une considération toute particulière.
Le dauphin, en effet, aperçut Aïssa, que venait de lui désigner ratlention de la foule, et il lui adressa de la main un gracieux salut.
— Tenez, dit Torak, au sire de Cœuvres, qui dévorait Aïssa du regard, voulez-
it)Û LE ROUTIER
VOUS que je vous montre une personne aussi belle au moins que la Candiote, dont la beauté est plus extraordinaire peut-être qu'attrayante?
Voyons cette merveille.
— Regardez cette jeune fille, ou plutôt cette jeune femme qui entre appuyée sur le bras de la duchesse de Valen'inois.
— Ravissante, en effet, et douée d'un charme qni forme un délicieux contraste avec l'éclat et la fierté de la belle Candiote.
— C'est Diane de Cévoles, femme de K.aoul de Feneslraiige depuis quelque temps.
— Mariée! j'aurais jure le contraire; elle a dans le regard toute la candeur, toute l'ignorance et toute la grâce virginale de la jeune fille.
— Cela ne m'étonne pas, dit Torak avec un sourire.
Pourquoi cela?
— Oh ! rien: mais je sais quelqu'un qui
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esl forfen peine de savoir oii elle est et qui donnerait beaucoup pour se trouver a lua place a celle heure.
— Son ii]ari. n'est-ce pas? car je me rappelle maintenant avoir entendu dire que la nouvelle ëpouse de Raoul de Feuestrange s'était enfuie de sa maison.
— Oui, répondit Torak avec un accent railleur, c'est son mari.
Ils furent interroiupus tout h coup par un mouvement général qui se faisait autour d'eux.
— Qu'est-ce donc? demaTida Torak h un seigneur qui pasîsaitprè* de lui.
— On se rend a la collation préparée par ordre du dauphin, répondit celui-ci.
— Venez, dit Torak au comte, nous aHons voir In fameuse coupe d'or du roi de Daneniarck, dans laquelle le dauphiu veut boire ce soir même pour faire honneur a celui qui lui envoie ce magnifique présent. On dit que c'est un morceau vraiment merveilleux de richesse et de travail.